REMARQUES

Nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx ce conte de plusieurs manières.

Dans une de ces variantes, le mari, en rentrant à la maison, est si fâché en apprenant ce que sa femme a fait du cheval, qu'il décroche la porte pour la lui jeter sur le dos. Jeanne s'enfuit, Jean court après elle, tenant toujours sa porte. Survient une troupe de voleurs; Jean et Jeanne grimpent sur un arbre avec la porte pour n'être pas aperçus. Les voleurs viennent s'asseoir au pied de l'arbre, etc.

Dans une autre version, en partant à la recherche du cheval, l'homme, aussi simple que sa femme, prend la clef de la maison et dit à sa femme de prendre la porte sur son dos, «de peur que les voleurs n'entrent»[244].—Une troisième variante met en scène un petit garçon emportant la porte de la maison, «pour qu'elle soit bien gardée.»

Dans une quatrième variante, apparaît un nouvel élément: Un jour, un homme dit à sa femme de faire une soupe maigre. «Pourquoi maigre,» dit la femme, «puisque nous avons du lard?—Le lard,» répond le mari, «c'est pour dor'navant (dorénavant, plus tard).» Un pauvre, qui passait, a entendu la conversation. Quand l'homme est à la charrue, il frappe et dit qu'il est «Dor'navant.» La femme s'empresse de lui donner sa plus belle bande de lard et lui tire du vin. Le pauvre lui ayant fait croire qu'il revient du Paradis, elle lui parle d'une sienne fille, qui est morte. «Je la connais,» dit le pauvre; «elle sera bien aise d'avoir ses habits.» La femme les lui donne, ainsi qu'une jument pour porter tout ce bagage. A son retour le mari est bien fâché, etc.


Les différents thèmes qui composent notre conte et ses variantes, figurent, soit séparés, soit réunis, dans divers autres contes français et étrangers.

Prenons d'abord le thème de l'homme qui prétend aller au Paradis ou en revenir. Nous le retrouvons dans un conte français du Vivarais (Mélusine, 1877, col. 135); dans un conte breton (ibid., col. 133); un conte basque (J. Vinson, p. 112); un conte allemand de la Souabe (Meier, no 20); un conte suisse (Sutermeister, no 23); un conte norwégien (Asbjœrnsen, I, no 10); un conte anglais (Baring-Gould, no 3); un autre conte anglais (Mélusine, 1877, col. 352); un conte valaque (Schott, no 43),—tous contes dans lesquels il se présente isolé;—dans des contes de diverses parties de l'Allemagne (Grimm, no 104; Meier, p. 303; Prœhle, I, no 50; Müllenhoff, p. 415); un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 14); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, p. 41); un conte italien de Rome (miss Busk, p. 361); un conte irlandais (Kennedy, II, p. 13),—où il est combiné avec d'autres thèmes, souvent (dans les collections Meier, Prœhle, Zingerle, Wenzig) avec le thème de notre quatrième variante, que nous examinerons après celui-ci.—Dans un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, I, p. 200), ce n'est pas du ciel, mais de l'enfer, qu'un soldat dit revenir, et il raconte à la bonne femme qu'il y a vu le fils de celle-ci, forcé de mener paître les cigognes et grandement à court d'argent.

Dans un bon nombre des contes de ce type, le mari ou le fils de la femme qui a été attrapée, monte à cheval quand il apprend la chose (ici le cheval n'a pas été donné par la femme), et poursuit le voleur, et celui-ci trouve encore moyen de lui escroquer son cheval.

Un conte français, inséré dans un livre publié à Paris en 1644 et intitulé: La Gibecière de Mome ou le Trésor du ridicule (dans Ch. Louandre: Chefs-d'œuvre des conteurs français contemporains de La Fontaine, Paris, 1874, p. 51), présente cette dernière forme: Un écolier mal garni d'argent arrive devant la maison d'un riche villageois, qui en ce moment est au bois. Sa femme demande à l'écolier qui il est et d'où il vient; à quoi il répond qu'il est un pauvre écolier venant de Paris. La femme, qui est simple, et qui a mal entendu, s'écrie: «Quoi! vous revenez du Paradis!» Et elle lui demande des nouvelles d'un premier mari qu'elle a eu. L'écolier lui dit que le pauvre homme n'a ni argent ni accoutrement, «et si aucuns gens de bien ne lui eussent aidé, il serait mort de faim.» La femme charge l'écolier de lui porter ses meilleurs habits avec quelques ducats. Le mari rentre, et, ayant appris l'histoire, il monte vite sur son meilleur cheval. L'écolier l'aperçoit de loin et jette sa malle dans une haie. «Avez-vous vu passer un homme portant une malle?» lui demande le mari.—«Oui, mais dès qu'il vous a vu, il est entré dans le bois.» Le mari prie l'écolier de lui tenir son cheval et s'enfonce dans le bois. Pendant ce temps, l'écolier décampe avec la malle et le cheval. Le villageois, au retour, ne trouve ni cheval ni homme. Quand il rentre au logis, sa femme lui demande s'il a rencontré le messager. «Oui, oui,» dit-il, «et lui ai d'abondant donné mon cheval, afin qu'il fasse plus tôt le voyage en Paradis.»

Le thème que nous examinons a été plusieurs fois traité dans la littérature allemande du XVIe siècle. M. Sutermeister, dans ses remarques sur le conte suisse mentionné plus haut, renvoie au livre du moine franciscain allemand Jean Pauli, Schimpf und Ernst, publié pour la première fois en 1519 (feuille 84 de l'édition de 1542), à une facétie de Hans Sachs, l'Écolier qui s'en allait en Paradis (3, 3, 18, éd. de Nuremberg), qui aurait été imitée de Pauli, et au Rollwagenbüchlein de Jœrg Wickram (1555, p. 179 de l'éd. de H. Kurz).

Dans l'Inde, ou plutôt dans l'île de Ceylan, il a été recueilli un conte presque entièrement semblable aux précédents (voir la revue the Orientalist, Kandy, Ceylan, 1884, p. 62): Un jour, un mendiant, relevant de maladie, se présente à la porte d'une maison où il ne se trouve que la femme. Celle-ci s'étant récriée sur sa mine pâle et défaite: «Ah!» dit le mendiant, «je reviens de l'autre monde!» La bonne femme prend la chose à la lettre. «Si vous revenez de l'autre monde,» dit-elle, «vous devez avoir vu notre fille Kaluhâmi, qui est morte il y a quelques jours. Comment va-t-elle?—Madame,» répond le mendiant, «elle est maintenant ma femme, et elle m'a envoyé chercher ses bijoux.» La bonne femme s'empresse de lui donner les bijoux de sa fille, en y ajoutant d'autres cadeaux. Après quoi, le mendiant prend congé. Il n'est pas encore bien loin, quand il voit le mari à cheval galoper à sa poursuite. Il monte sur un grand arbre. Le mari met pied à terre, attache son cheval et cherche à grimper sur l'arbre. Mais le mendiant est bien vite descendu; il saute sur le cheval et détale. Alors le mari, voyant qu'il ne peut l'atteindre, lui crie: «Mon gendre, dites à notre fille que les bijoux sont de sa mère, et que le cheval est de moi.»

***

La quatrième variante lorraine que nous avons indiquée offre un nouveau thème, qui se présente sous diverses formes dans les contes suivants: un conte français du Quercy (Mélusine, 1877, col. 89); des contes allemands (Prœhle, loc. cit.;—Meier, loc. cit.;—Colshorn, no 36;—Strackerjan, II, p. 291); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, loc. cit., et II, p. 185); un conte du Tyrol italien (Schneller, no 56); un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, no 12); un conte du pays napolitain (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, VIII, p. 268); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, loc. cit.); un conte croate (Krauss, II, no 106); un conte anglais (Halliwell, p. 31). Ainsi, dans tel de ces contes (Zingerle, II, p. 185), un homme s'en va en voyage en recommandant à sa femme d'être bien économe et de garder quelque chose «pour l'avenir». Arrive un mendiant qui demande à la femme un peu de lard. «Non,» dit-elle, «je ne puis rien donner; mon mari est parti; il faut que je garde tout pour l'avenir.—Cela se trouve bien,» dit le mendiant, «donnez-moi le lard: c'est moi qui suis l'Avenir.» Et la femme lui donne tout le lard.—Dans tel autre (conte allemand de la collection Colshorn), un homme a mis de côté de l'argent, comme il dit en plaisantant, «pour Jean l'Hiver» (für Hans Winter). Pendant qu'il est parti, ses enfants demandent aux passants s'ils s'appellent Jean l'Hiver. Un compagnon cordonnier répond que oui, et ils lui donnent l'argent. Ailleurs, la sotte femme donne l'argent ou les provisions qui avaient été mis en réserve «pour le long hiver» (dans le conte allemand de la collection Prœhle), «pour le temps long» (dans le conte du Quercy), «pour le besoin» (dans le conte valaque), etc.—Dans le conte souabe de la collection Meier, un homme dit à sa femme qu'elle lui fait trop souvent manger du lard et des pommes séchées au four et qu'il faut garder cela «pour le long printemps». Un passant qui a entendu se donne pour «le long printemps».

Cette histoire se retrouve, elle aussi, dans la littérature du XVIe siècle. M. Imbriani, dans ses Conti pomiglianesi (p. 227), reproduit le passage suivant de Béroalde de Verville: Mauricette, la chambrière d'une veuve, est un peu simple, «follette». Voyant depuis longtemps un jambon dans la cheminée, elle demande à sa maîtresse si elle le mettra cuire. «Non,» dit la dame, «c'est pour les Pâques.» Mauricette parle de la chose à quelques-unes de ses amies, et le clerc d'un notaire en a vent. Un jour que la bonne femme est allée à sa métairie et qu'elle a laissé Mauricette toute seule, il vient heurter et demande madame. Mauricette dit qu'elle n'y est pas. «J'en suis bien marri,» dit l'autre, «pource que je suis Pâques, qui était venu quérir le jambon qu'elle m'a promis.» Il entre, et la chambrière le laisse prendre le jambon.

***

Venons maintenant au troisième thème principal, l'aventure de la porte et des voleurs. Il ne se rencontre pas ordinairement réuni avec les deux précédents ou même avec l'un d'eux. Nous n'avons vu cette combinaison que dans le conte du Quercy et le conte bolonais mentionnés tout à l'heure.

Ce thème existe dans un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 203); un conte de la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 161); des contes allemands (Grimm, no 59; Kuhn et Schwartz, no 13); un conte autrichien (Vernaleken, no 39); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 24; II, p. 50); un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 64; cf. no 62); un conte slave de Bosnie (Mijatowics, p. 259); un conte anglais (Halliwell, no 26); des contes italiens de Rome (Busk, p. 369 et 374); d'autres contes italiens (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, VIII, p. 263); un conte catalan (Rondallayre, III, p. 47), et aussi, mais sous une forme mutilée, dans un conte sicilien (Gonzenbach, t. I, p. 251-252; Pitrè, III, no 190, p. 366), etc.

Dans nombre de ces contes, il est assez mal expliqué comment il se fait qu'on prenne la porte avec soi. Dans les uns (conte du Quercy, conte bolonais, conte autrichien), c'est parce que la femme ou le jeune homme n'a pas compris ce que lui disaient son mari ou ses frères. Ailleurs, c'est parce que la mère a dit aux enfants de bien faire attention à la porte (conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz), ou parce que la femme se dit que celui qui est maître de la porte est maître de la maison (conte allemand de la collection Grimm), ou, comme dans notre troisième version lorraine, qu'ainsi la porte sera mieux gardée (conte bosniaque), etc.

Quelques contes présentent l'idée-mère de cet épisode sous une forme légèrement différente. Dans un conte grec moderne (Simrock, Appendice, no 2), un fou est mis en prison; il enlève les portes et les charge sur son dos. Il monte sur un arbre avec son fardeau, puis en dormant il le laisse tomber sur des marchands, qui s'enfuient, et il prend leurs marchandises. Comparer un conte grec d'Epire (Hahn, t. II, p. 239).—Dans un autre conte épirote (ibid., I, no 34), c'est une meule de moulin que le héros, fou également, laisse tomber aussi sur des marchands. Dans un conte valaque (Schott, no 23), où nous retrouvons les voleurs, c'est un moulin à bras. Dans un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 65), un pilon à millet.—Enfin, rappelons les contes cités dans les remarques de notre no 13, René et son Seigneur (contes français de l'Amiénois et de la Bourgogne, et conte toscan), où le héros laisse tomber du haut d'un arbre sur des voleurs une peau de vache.

Plusieurs des contes européens mentionnés ci-dessus en dernier lieu ont, dans l'épisode des voleurs, un trait qui se retrouve dans deux de nos variantes. Dans le conte allemand de la collection Grimm, la sotte femme a pris avec elle, outre la porte, une cruche de vinaigre et des pommes séchées au four (dans une variante, des raisins secs). Quand elle est sur l'arbre avec son mari, elle se trouve trop chargée; elle jette d'abord ses pommes sèches. «Tiens!» disent les voleurs qui sont au pied de l'arbre, «les oiseaux fientent!» Puis elle verse son vinaigre, et les voleurs croient que la rosée commence à tomber. Enfin elle lâche la porte.—Notre seconde variante, dont nous n'avons résumé ci-dessus qu'une partie, a un passage analogue, mais le présente d'une manière qui n'a pas grand sens.

Dans un des contes tyroliens indiqués plus haut (Zingerle, I, no 24), les trois frères qui sont sur l'arbre sont si effrayés à la vue des voleurs, que la sueur d'angoisse dégoutte de leur front, et les voleurs croient qu'il va pleuvoir[245].

Enfin, dans divers autres contes (conte du Quercy, conte normand, conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, conte du «pays saxon» de Transylvanie, conte grec moderne, conte bolonais, conte catalan, et aussi conte toscan no 21 de la collection Nerucci), ce n'est plus de la sueur qui tombe sur les voleurs, et le passage est grossier. Il se reproduit identiquement dans notre troisième variante.

En Orient, la collection kalmouke du Siddhi-Kür, originaire de l'Inde, nous fournit un récit analogue à l'épisode de la porte et des voleurs. Dans le conte no 6, un homme traversant un steppe trouve sous un palmier un cheval mort. Il en prend la tête comme provisions de bouche, l'attache à sa ceinture et grimpe sur le palmier pour y dormir en sûreté. Pendant la nuit, arrivent des démons qui se mettent à festoyer sous l'arbre. Tandis que l'homme les regarde, la tête de cheval se détache de sa ceinture et tombe au milieu des démons, qui s'enfuient sans demander leur reste. L'homme trouve sous l'arbre une coupe d'or qui procure à volonté à boire et à manger.

Dans un petit poème ou conte recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, I, p. 311), un fou, qui est entré avec ses deux frères dans la maison d'un Jælbægæn (sorte d'ogre) à sept têtes, parvient, après diverses aventures, à tuer ce Jælbægæn. Il lui coupe une de ses sept têtes, une main et un pied, et emporte le tout avec lui. Poursuivis par un autre Jælbægæn, celui-ci à douze têtes, les trois frères grimpent sur un arbre. Le Jælbægæn vient précisément passer la nuit au pied de cet arbre. Tout à coup, le fou dit à ses frères qu'il ne peut tenir plus longtemps la tête dont il s'est chargé, et, malgré leurs remontrances, il la laisse tomber. Le Jælbægæn, fort étonné, s'imagine qu'il y a une bataille dans le ciel, puisqu'il pleut des têtes de Jælbægæn, et, quand ensuite le fou lâche successivement la main, puis le pied qu'il portait, le Jælbægæn se dit que décidément il y a la guerre là-haut, et il s'enfuit.

Nous avons cité, dans les remarques de notre no 10, René et son Seigneur (p. 115), un conte afghan qui, comme certains contes européens, réunit au thème principal de ce no 10 une introduction dans laquelle une peau de vache, tombant du haut d'un arbre sur des voleurs en train de compter leur argent, les met en fuite.

Dans l'Inde, on peut citer d'abord un épisode d'un conte recueilli chez les Sântâls (Indian Antiquary, 1875, p. 258) et dont nous avons déjà fait connaître un fragment dans les remarques de notre no 10 (p. 118): Gouya et son frère Kanran ont, par ruse, fait périr un tigre. Ils le dépècent; Kanran prend quelques-uns des morceaux les plus délicats, Gouya choisit les entrailles. Ils montent tous les deux sur un arbre pour y être en sûreté pendant la nuit. Or, il se trouve qu'un prince, passant par là, s'arrête avec sa suite sous l'arbre pour s'y reposer. Gouya, qui pendant tout le temps a eu dans les mains les entrailles du tigre, dit à son frère qu'il ne peut les tenir plus longtemps, et il les laisse tomber justement sur le prince endormi. Le prince se réveille en sursaut, et, voyant du sang sur lui, il s'imagine qu'il a dû lui arriver quelque accident; il s'enfuit comme un fou, et ses serviteurs, pris de panique, le suivent, abandonnant tout le bagage, qui est pillé par les deux frères.

Un autre conte indien, recueilli dans la région du nord, chez les Kamaoniens (Minaef, no 20), est encore à citer: Après diverses aventures, Latou, sorte d'imbécile, s'en va en voyage avec son frère Batou. Il emporte de grosses pierres, disant que dans le pays où ils vont il n'y aura peut-être pas de pierres pour faire un foyer. La nuit vient. Latou et son frère montent sur un arbre de peur d'être dévorés par les bêtes fauves, Latou tenant toujours ses grosses pierres. Arrive une noce qui s'établit juste sous l'arbre. Après avoir bien festoyé, tout le monde se couche en ce même endroit. Latou pris de douleurs d'entrailles, n'y tient plus, et, quoi que fasse son frère pour l'en empêcher, donne des signes de sa présence qui mettent la noce en émoi. Puis, n'en pouvant plus de fatigue, il veut remettre les pierres à son frère et les laisse tomber. Les gens de la noce, épouvantés, s'enfuient, laissant là la fiancée. Latou s'empare de la jeune fille et la donne à son frère, qui l'emmène chez lui.—Tout se retrouve dans ce conte indien, même le passage grossier que nous avons indiqué comme existant dans divers contes européens de ce type et dans une variante de Montiers-sur-Saulx. La fin seule diffère.

L'Inde nous fournit encore un trait qui figure dans une des variantes lorraines et dans d'autres contes de ce type. Dans la Kathâ-Sarit-Sâgara, la grande collection sanscrite publiée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, un marchand, en sortant de chez lui, dit à son valet, qui est niais: «Garde la porte de ma boutique; je reviens dans un instant.» Le valet prend la porte sur son dos et s'en va voir des bateleurs. Tandis qu'il revient, son maître le rencontre et lui adresse une réprimande. «Mais,» répond le valet, «j'ai gardé la porte, comme vous me l'aviez dit.» (T. II, p. 77, de la traduction anglaise de M. C. H. Tawney).

***

Enfin, dans certains contes, l'histoire ne s'arrête pas à la chute de la porte et à la fuite des voleurs. Ainsi, dans le conte bosniaque mentionné plus haut, le vieux et la vieille, étant descendus de l'arbre, se mettent à faire honneur au repas que les voleurs avaient préparé. L'un de ces derniers revient sur ses pas et demande au vieux et à la vieille à partager leur souper. Ils le lui permettent et s'entretiennent de diverses choses, quand tout à coup le vieux bonhomme dit au voleur: «Prenez garde! vous avez un cheveu sur la langue! Ne vous étranglez pas, car il n'y aurait pas moyen de vous enterrer ici.» Le voleur prend la plaisanterie au sérieux. La vieille femme lui dit: «Je vais vous ôter ce cheveu de la bouche, et cela gratis. Seulement tirez la langue et fermez les yeux.» Elle prend un couteau et lui coupe un bon bout de la langue. Le voleur s'enfuit du côté où sont allés ses compagnons, en criant: «Au secours!» Les autres croient entendre qu'il leur dit que la police est à leurs trousses, et ils s'enfuient encore plus vite.—Comparer le conte de la Basse-Normandie: ici la bonne femme, voyant les voleurs revenir sur leurs pas, fait semblant de gratter avec un couteau la langue de son mari, et elle dit au chef des voleurs que, «quand on a été bien gratté comme cela, la mort ne peut plus rien sur vous.» Le voleur prie la bonne femme de lui rendre le même service. Alors elle lui coupe la langue, et le voleur s'enfuit vers ses camarades en poussant des cris inarticulés. Les voleurs croient que le diable est dans le bois, et s'enfuient aussi. (Voir encore le conte grec moderne no 34 de la collection Hahn, mentionné plus haut.)

Toute cette fin se retrouve en Orient. Dans un conte du Cambodge (E. Aymonier, p. 19), une femme astucieuse a joué à quatre voleurs le mauvais tour de les faire entrer dans un bateau chinois, où ils sont retenus comme esclaves. En revenant chez elle, surprise par la nuit, elle monte sur un arbre pour attendre le jour. Surviennent les voleurs, qui se sont enfuis du bateau en brisant leurs chaînes. La nuit est très obscure; ils montent sur l'arbre qui sert déjà de refuge à la femme. Trois d'entre eux s'établissent sur les branches inférieures. Le quatrième grimpe jusqu'au sommet; il reconnaît la femme et croit tenir sa vengeance. La femme lui montre de l'argent qu'elle a, lui propose de l'épouser et de partager avec lui. Le voleur est alléché. La femme feint alors de douter de son amour. Il propose toute sorte de serments; elle n'exige qu'un baiser donné et reçu sur la langue. Le voleur commence, et, lorsqu'elle lui rend son baiser, elle lui mord violemment la langue, dont elle enlève le bout. En même temps, elle le pousse rudement et le fait dégringoler à terre, où il se roule en poussant des cris inarticulés, lol lol. Les autres voleurs croient entendre les Chinois à leur poursuite. Ils sautent en bas de l'arbre, suivis par le mutilé qui s'obstine à vouloir leur parler et leur expliquer son malheur; mais il ne peut que répéter lol lol, et les autres s'enfuient à toutes jambes.

Dans un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p. 240), cette même histoire forme le dernier épisode des aventures de la rusée femme d'un barbier avec des voleurs à qui elle joue toutes sortes de tours. Ayant réussi à s'échapper, tandis que les voleurs l'emportaient couchée dans son lit, et à grimper sur un arbre au dessous duquel ils s'étaient arrêtés, la femme a l'idée de faire la fée en chantant doucement, enveloppée de son voile blanc. Le capitaine des voleurs, homme un peu fat, s'imagine que la fée est amoureuse de lui; il monte sur l'arbre et fait à la fée des déclarations. «Ah!» dit-elle, «les hommes sont inconstants: touchez-moi le bout de la langue avec la vôtre, et je verrai si vous êtes sincère.» Le voleur s'empresse de tirer la langue, et la femme la lui coupe net. Il dégringole jusqu'à terre, et, quand ses compagnons l'interrogent, il ne peut leur répondre que bul-a-bul-ul-ul. Les voleurs le croit ensorcelé, et, craignant qu'il ne leur en arrive autant, ils s'enfuient tous.—Enfin, dans l'île de Ceylan, nous trouvons un conte du même genre que ce conte du Pandjab (voir, dans la revue the Orientalist, citée au commencement de ces remarques, les pages 39-40). Ici, une partie des voleurs se sont établis sous l'arbre pour faire cuire un daim. Apercevant la femme, ils lui demandent, non sans hésitation, si elle est une râkshî (sorte de démon). «Oui», répond la femme. Les voleurs, peu rassurés, lui offrent une part de leur venaison. «Apportez-la moi sur l'arbre», dit la femme. Un des voleurs grimpe sur l'arbre. Alors la femme lui dit: «Approchez; mettez de la viande sur votre langue, et, sans la toucher avec votre main, introduisez-la moi dans la bouche: c'est ainsi que nous autres râkshîs nous recevons les offrandes des mortels.» De cette façon, elle coupe la langue au voleur.

XXIII
LE POIRIER D'OR

Il était une fois des gens riches, qui avaient trois filles. La mère n'aimait pas la plus jeune, elle l'envoyait tous les jours aux champs garder les moutons et lui donnait, au lieu de pain, des pierres dans un sac: la pauvre enfant mourait de faim.

Un jour qu'elle était à chercher des fraises, elle rencontra un homme qui lui dit: «Que cherches-tu, mon enfant?—Je cherche quelque chose à manger.—Tiens,» dit l'homme, «voici une baguette: tu en frapperas le plus gros de tes moutons, et tu auras ce que tu pourras désirer.» Cela dit, il disparut. Aussitôt la jeune fille donna un coup de baguette sur le plus gros de ses moutons, et elle vit devant elle une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures. Elle mangea de bon appétit, et quand elle eut fini, tout disparut. Comme elle fit de même tous les jours, elle ne tarda pas à devenir grasse et bien portante, si bien que sa mère ne savait qu'en penser.

Un jour, la mère dit à la seconde de ses filles d'accompagner sa sœur aux champs, pour s'assurer si elle mangeait. La jeune fille obéit, mais, à peine arrivée, elle s'endormit. Aussitôt la plus jeune donna un coup de baguette sur le plus gros de ses moutons: il parut une table bien servie, et elle se mit à manger; sa sœur ne s'aperçut de rien. Quand elles furent de retour: «Eh bien!» dit la mère, «as-tu vu si elle mangeait?—Non, ma mère, elle n'a ni bu ni mangé.—Tu as peut-être dormi?—Oh! point du tout.—Ma mère,» dit alors l'aînée, «j'irai demain avec elle, et je verrai ce qu'elle fera.»

Quand elles furent aux champs, l'aînée fit semblant de dormir. Alors la plus jeune donna un coup de baguette sur le mouton, la table parut, et elle mangea. Le soir, la mère dit à l'aînée: «Eh bien! as-tu vu si elle mangeait?—Oh! elle a mangé beaucoup de bonnes choses! Elle a donné un coup de baguette sur le plus gros de nos moutons et il a paru aussitôt une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures.»

La mère fit semblant d'être malade et demanda à son mari de tuer le mouton. «Il vaudrait mieux tuer une poule,» dit le mari.—«Non, c'est le mouton que je veux manger.» On tua le mouton, et la pauvre enfant se trouva de nouveau en danger de mourir de faim. Elle retourna au bois chercher des fraises et des mûres. Comme elle y était occupée, l'homme qu'elle avait déjà vu s'approcha d'elle et lui dit: «Que cherches-tu, mon enfant?—Je cherche quelque chose à manger.» L'homme reprit: «Tu ramasseras tous les os du mouton, et tu les mettras en un tas, près de la maison.» La jeune fille suivit ce conseil, et, à la place où elle avait mis les os, il s'éleva un poirier d'or.

Un jour, pendant qu'elle était aux champs, un roi vint à passer près de la maison, et, voyant le poirier, il déclara qu'il épouserait celle qui pourrait lui cueillir une de ces belles poires. La mère dit à ses filles aînées d'essayer. Elles montèrent sur l'arbre, mais quand elles étendaient la main, les branches se redressaient, et elles ne purent venir à bout de cueillir une seule poire. En ce moment la plus jeune revenait des champs. «Je vais monter sur l'arbre,» dit-elle.—«A quoi bon?» dit la mère, «tes sœurs ont déjà essayé, et elles n'ont pu y réussir.» Pourtant la jeune fille monta sur l'arbre, et les branches s'abaissèrent pour elle. Le roi tint sa promesse: il prit la jeune fille pour femme et l'emmena dans son château.

Environ un an après, pendant que le roi était à la guerre, la reine accoucha de deux jumeaux, qui avaient chacun une étoile d'or au front. Dans le même temps, une chienne mit bas deux petits, qui avaient aussi une étoile d'or. La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille, écrivit à son fils que la jeune reine était accouchée de deux chiens. A cette nouvelle, le roi entra dans une si grande colère qu'il envoya l'ordre de pendre sa femme, ce qui fut exécuté.

VARIANTE
LES CLOCHETTES D'OR

Il était une fois un roi et une reine qui avaient une fille nommée Florine. La reine tomba malade, et, sentant sa fin approcher, elle recommanda sur toutes choses à Florine de prendre grand soin d'un petit agneau blanc qu'elle avait et de ne s'en défaire pour rien au monde: autrement il lui arriverait malheur. Bientôt après, elle mourut.

Le roi ne tarda pas à se remarier avec une reine qui avait une fille appelée Truitonne. La nouvelle reine ne pouvait souffrir sa belle-fille; elle l'envoyait aux champs garder les moutons, et ne lui donnait pour toute la journée qu'un méchant morceau de pain noir, dur comme de la pierre.

Tous les matins donc, Florine prenait le morceau de pain et partait avec le troupeau; mais, quand personne ne pouvait plus la voir, elle appelait le petit agneau blanc, le frappait avec une baguette sur l'oreille droite, et aussitôt paraissait une table bien servie. Après avoir mangé, elle frappait l'agneau sur l'oreille gauche, et tout disparaissait. Sa belle-mère s'étonnait fort de la voir grasse et bien portante. «Où peut-elle trouver à manger?» disait-elle à sa fille.—«J'irai avec elle,» dit un jour celle-ci, «et je verrai ce qu'elle fait.»

Quand elles furent toutes les deux dans les champs, Truitonne dit à Florine: «Voudrais-tu me chercher mes poux?—Volontiers,» répondit Florine. Truitonne mit sa tête sur les genoux de sa sœur et ne tarda pas à s'endormir. Aussitôt Florine frappa sur l'oreille droite de l'agneau: une table bien servie se dressa près d'elle, et, quand elle n'eut plus faim, elle frappa l'agneau sur l'oreille gauche, et tout disparut.

Le soir venu, la reine dit à sa fille: «Eh bien! l'as-tu vue manger?—Non, je ne l'ai pas vue.—N'aurais-tu pas dormi, par hasard?—Oui, ma mère.—Ah! que tu es sotte! Il faut que j'y aille moi-même demain.—Non, ma mère, j'y retournerai; j'aurai soin de ne pas dormir.»

Le jour suivant, elle demanda encore à Florine de lui chercher ses poux, et fit semblant de dormir. Alors Florine, croyant n'être pas vue, frappa sur l'oreille droite de l'agneau; elle mangea des mets qui se trouvaient sur la table, et, quand elle fut rassasiée, elle fit tout disparaître.

De retour au château, Truitonne dit à sa mère: «Je l'ai vue se régaler: elle a frappé sur l'oreille droite du petit agneau blanc, et aussitôt il s'est trouvé devant elle une table couverte de toute sorte de bonnes choses.»

La reine feignit d'être malade et dit au roi qu'elle mourrait, si elle ne mangeait du petit agneau blanc. Le roi ne voulait pas d'abord faire tuer l'agneau, car il savait combien Florine y tenait; à la fin pourtant il fut obligé de céder. L'agneau dit alors à la jeune fille: «Ma pauvre Florine, puisque votre belle-mère veut à toute force me manger, laissez-la faire; mais ramassez mes os et mettez-les sur le poirier: les branches se garniront de jolies clochettes d'or qui carillonneront sans cesse; si elles viennent à se taire, ce sera signe de malheur.» Tout arriva comme l'agneau l'avait prédit.

Un jour, pendant que Florine était aux champs, un roi vint à passer près du château. Voyant les clochettes d'or, il dit qu'il épouserait celle qui pourrait lui en cueillir une. Truitonne voulut essayer; sa mère la poussait pour l'aider à monter sur le poirier: mais plus elle montait, plus l'arbre s'élevait, de sorte qu'elle ne put même atteindre aux branches. «N'avez-vous pas une autre fille?» demanda le roi.—«Nous en avons bien une autre,» répondit la belle-mère, «mais elle n'est bonne qu'à garder les moutons.» Le roi voulut néanmoins la voir, et attendit qu'elle fût de retour des champs. Quand elle revint avec le troupeau, elle s'approcha de l'arbre et lui dit: «Mon petit poirier, abaissez-vous pour moi, que je cueille vos clochettes.» Elle en cueillit plein son tablier, et les donna au roi. Celui-ci l'emmena dans son château et l'épousa.

Quelque temps après, Florine tomba malade. Son mari, qui était obligé à ce moment de partir pour la guerre, pria la belle-mère de Florine de prendre soin d'elle pendant son absence. A peine fut-il parti, que la belle-mère jeta Florine dans la rivière et mit Truitonne à sa place. Aussitôt les clochettes d'or cessèrent de carillonner. Le roi, ne les entendant plus (on les entendait à deux cents lieues à la ronde), se souvint que sa femme lui avait dit que c'était un signe de malheur, et reprit en toute hâte le chemin du château. En passant près d'une rivière, il aperçut une main qui sortait de l'eau; il la saisit et retira Florine qui n'était pas encore tout à fait morte. Il la ramena au château, fit pendre Truitonne et sa mère, et le vieux roi vint demeurer avec eux.