REMARQUES
Dans la variante les Clochettes d'or, les noms de la fille du roi et de celle de la reine, Florine et Truitonne, sont empruntés à l'Oiseau bleu, de Mme d'Aulnoy; c'est, du reste, la seule chose qui ait passé de ce conte dans le nôtre. Une autre variante, également de Montiers-sur-Saulx, a emprunté encore à Mme d'Aulnoy les noms des héros, Gracieuse et Percinet. Là, c'est Percinet, l'«amoureux» de Gracieuse, qui donne à celle-ci, persécutée par sa marâtre, la baguette avec laquelle elle doit frapper l'oreille gauche d'un mouton blanc. Dans cette variante manque l'épisode de l'arbre, et la conclusion est directement empruntée au conte de Mme d'Aulnoy: Gracieuse, jetée dans un trou par ordre de sa marâtre, appelle Percinet à son secours, et celui-ci, qui est «un peu sorcier», la fait sortir du trou par un souterrain qui aboutit à sa maison.
La fin du Poirier d'or donne, sous une forme mutilée, une partie du thème développé dans notre no 17, l'Oiseau de Vérité. Celle de la variante les Clochettes d'or présente aussi, croyons-nous, une altération. Dans des contes allemands (Grimm, no 13 et no 11 var.), la reine est aussi jetée dans l'eau par sa marâtre, qui lui substitue sa propre fille; mais, en tombant dans l'eau, elle est changée en oiseau, et la suite du récit se rapproche de notre no 21, la Biche blanche, et des contes analogues. Notre conte n'est pas, du reste, le seul qui soit incomplet sur ce point. Dans un conte breton (Mélusine, 1877, col. 421) et dans un conte basque (Webster, p. 187), qui, l'un et l'autre, se rattachent à la fois aux contes que nous examinons et à la Biche blanche, la reine, jetée dans un puits ou dans un précipice, ne subit non plus aucune métamorphose, et, comme dans les Clochettes d'or, elle est sauvée d'une manière qui n'a rien de merveilleux.
Au sujet du passage réaliste de cette même variante, dans lequel Truitonne demande à Florine de lui chercher ses poux, nous ferons remarquer que c'est là un détail qui se trouve assez fréquemment dans les contes populaires de toute sorte de nations.
***
Nous rapprocherons de notre conte et de ses variantes un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 239). Dans ce conte, intitulé la Petite Annette, c'est par sa marâtre (comme dans les Clochettes d'or et dans l'autre variante) et non par sa mère (comme dans le Poirier d'or) que la jeune fille est maltraitée. Il en est ainsi, du reste, dans presque tous les contes du genre du nôtre. C'est la Sainte Vierge qui apparaît à la petite Annette et qui lui donne un bâton dont elle doit frapper un bélier noir, et aussitôt il se trouve là une table servie. Quand l'aînée des deux filles de la marâtre est envoyée aux champs pour surveiller Annette, celle-ci l'endort en récitant cette formule: «Endors-toi d'un œil, endors-toi de deux yeux,» Elle répète les mêmes paroles à la cadette, à qui sa mère a mis un troisième œil derrière la tête (sic), de sorte que cet œil reste ouvert. Comme dans notre conte, la marâtre feint d'être malade et demande à son mari de lui tuer le bélier. Suit, comme dans notre conte aussi, l'épisode de l'arbre qui pousse à la place où a été enterré le foie du bélier.—Comparer un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 58) et un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, II, p. 264), assez altéré.
Le conte bourguignon présente un grand rapport avec un conte de la collection Grimm (no 130), recueilli dans la Lusace. Dans ce conte, les deux sœurs de l'héroïne ont l'une un seul œil, l'autre trois yeux.
Dans un conte russe, provenant du gouvernement d'Arkhangel (Ralston, p. 183), la princesse Marya est obligée par sa marâtre de garder une vache, et on ne lui donne qu'une croûte de pain dur. Mais, «arrivée aux champs, elle s'inclinait devant la patte droite de la vache, et elle avait à souhait à boire et à manger et de beaux habits. Tout le long du jour, vêtue en grande dame, elle suivait la vache; le soir venu, elle s'inclinait de nouveau devant la patte droite de la vache, ôtait ses beaux habits et retournait à la maison.» Dans ce conte russe, la marâtre fait aussi espionner successivement sa belle-fille par ses deux filles à elle, dont la seconde a trois yeux. Des entrailles de la vache, enterrées par Marya près du seuil de la maison, il pousse un buisson couvert de baies, sur lequel viennent se percher des oiseaux qui chantent à ravir. Seule, Marya peut donner au prince une jatte remplie des baies du buisson: les oiseaux, qui avaient presque crevé les yeux aux filles de la marâtre, cueillent ces baies pour elle. Le conte ne se termine pas au mariage du prince avec Marya; il passe ensuite,—comme notre variante les Clochettes d'or,—dans une nouvelle série d'aventures, où se trouve développé le thème que notre variante ne fait qu'indiquer d'une manière très imparfaite. Nous avons eu occasion de résumer cette dernière partie dans les remarques de notre no 21, la Biche blanche.
Dans un autre conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, t. I, p. 179-181; cf. Ralston, p. 260), ainsi que dans d'autres contes dont nous allons avoir à parler, ce n'est pas en la faisant mourir de faim, mais en lui imposant une tâche impossible (la même, à peu près, dans tous ces contes), qu'une marâtre persécute sa belle-fille. Ici la jeune fille doit, en une nuit, avoir filé, tissé et blanchi cinq livres de chanvre. La vache qu'elle garde lui dit d'entrer dans une de ses oreilles et de ressortir par l'autre, et tout sera fait. La marâtre envoie successivement pour la surveiller ses trois filles, qui ont l'une un œil, l'autre deux, l'autre trois. A l'endroit du jardin où la jeune fille a enterré les os de la vache, il s'élève un pommier à fruits d'or, dont les branches d'argent piquent et blessent les filles de la marâtre, tandis qu'elles offrent d'elles-mêmes leurs fruits à la belle jeune fille, pour que celle-ci puisse les présenter au jeune seigneur dont elle deviendra la femme.
Citons encore un conte corse (Ortoli, p. 81): Mariucella, que sa marâtre envoie garder les vaches en lui donnant du poil à filer, est aidée par sa mère, transformée en vache, qui fait pour elle la besogne. La marâtre s'en aperçoit. Quand elle est au moment de faire tuer la vache, celle-ci dit à Mariucella qu'elle trouvera trois pommes dans ses entrailles: elle mangera la première, elle jettera la seconde sur le toit et mettra la troisième dans le jardin. De cette dernière pomme naît un magnifique pommier couvert de fruits, et ce pommier se change immédiatement en ronces quand une autre personne que Mariucella veut en approcher. De la seconde pomme il sort un beau coq: quand, plus tard, la marâtre veut substituer sa propre fille à Mariucella, qu'un prince envoie chercher pour l'épouser, ce coq signale la tromperie. (Voir, pour ce dernier trait, les remarques de notre no 24, la Laide et la Belle.)
Dans un conte écossais (Campbell, no 43), nous retrouvons les «trois yeux» des contes bourguignon, allemand et russes: la servante que la marâtre envoie aux champs avec sa belle-fille pour épier celle-ci a un troisième œil derrière la tête, et cet œil ne s'endort pas. Aussi peut-elle voir une brebis grise apporter à manger à la jeune fille. Après que la brebis a été tuée, le récit se rapproche des contes du genre de Cendrillon.
Un conte dont le début est analogue à celui du nôtre et qui développe ensuite, comme le conte écossais, le thème de Cendrillon, c'est le conte norwégien de Kari Træstak (Asbjœrnsen, 1, no 19). La princesse, obligée de garder les vaches et mourant de faim, est secourue par un taureau bleu, dans l'oreille gauche duquel se trouve une serviette qui donne à boire et à manger autant qu'on en désire[246]. Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 35), c'est aussi un taureau qui file pour une jeune fille, persécutée par sa marâtre, une énorme quenouille de chanvre qu'elle doit avoir filée pour la fin de la journée. Ici encore, la fille de la marâtre a trois yeux[247].
Dans un conte islandais, dont le commencement a quelque rapport avec celui des contes lorrains (Arnason, p. 235), c'est la défunte mère de Mjadveig qui vient au secours de la jeune fille, maltraitée par la sorcière, sa marâtre: elle lui donne, en lui apparaissant pendant son sommeil, une serviette toujours remplie de provisions. La fille de la sorcière surprend le secret et enlève à Mjadveig la serviette merveilleuse.
***
En Afrique, il a été recueilli un conte du même genre chez les Kabyles (J. Rivière, p. 66): Un homme et sa femme ont un fils et une fille. La femme meurt en défendant à son mari de vendre une certaine vache: «C'est la vache des orphelins.» L'homme se remarie, et les enfants sont maltraités par leur marâtre, qui les prive de nourriture. Ils tettent leur vache pendant qu'ils la gardent, et redeviennent bien portants. La marâtre envoie ses enfants à elle voir ce qu'ils mangent. Sa fille veut, elle aussi, téter la vache; mais la vache lui donne un coup et l'aveugle. La marâtre exige que le père vende la vache au boucher. Alors les orphelins vont pleurer sur la tombe de leur mère, qui leur dit de demander au boucher les entrailles de la vache et de les déposer sur sa tombe. Les enfants l'ayant fait, aussitôt deux mamelles paraissent, l'une donnant du beurre, l'autre du miel. La marâtre envoie de rechef ses enfants espionner les orphelins; mais, quand ils veulent téter à leur tour les deux mamelles, l'un tette du pus, l'autre du goudron. La marâtre, furieuse, crève les mamelles et les jette au loin. Les orphelins vont encore pleurer auprès de la tombe de leur mère, et, sur le conseil de celle-ci, ils quittent le pays. Ils s'engagent au service d'un sultan, qui plus tard épouse la jeune fille.
Un conte indien du Deccan (miss Frere, no 1) a beaucoup de rapport avec ce conte kabyle: Les sept filles d'un roi sont persécutées par leur marâtre, qui ne leur donne presque rien à manger. Elles vont pleurer sur la tombe de leur mère. Un jour, elles voient pousser sur cette tombe un oranger pamplemousse; elles en mangent chaque jour les fruits et ne touchent plus au pain que leur donne la reine. Celle-ci, fort surprise de ne pas les voir maigrir, dit à sa fille d'aller les épier. Les princesses, excepté la plus jeune qui a le plus d'esprit, donnent chacune un de leurs fruits à leur belle-sœur, laquelle va raconter la chose à sa mère. Alors celle-ci fait la malade et dit au roi que, pour la guérir, il faut faire bouillir l'arbre dans de l'eau et lui mettre de cette eau sur le front. Quand l'arbre est coupé, un réservoir près de la tombe de la défunte reine se remplit d'une espèce de crème qui sert de nourriture aux sept princesses. La marâtre, qui l'apprend par sa fille, fait renverser le tombeau et combler le réservoir. De plus, elle feint encore d'être malade et dit au roi que le sang des princesses peut seul la guérir. Le roi n'a pas le courage de les tuer; il les emmène dans une jungle, et, quand elles sont endormies, il les abandonne et tue un daim à leur place. Sept princes, fils d'un roi voisin, qui sont à la chasse, les rencontrent, et chacun en prend une pour femme.
Un autre conte indien est plus voisin du Poirier d'or et des contes similaires. Ce conte indien offre une grande ressemblance avec la forme serbe du thème de Cendrillon. Malheureusement, la Calcutta Review, à laquelle nous devons cette communication, ne nous donne qu'une analyse fort incomplète du conte indien, publié originairement dans la Bombay Gazette. Voici ce qu'elle nous en fait connaître (t. LI, [1870], p. 121): Comme dans plusieurs contes européens, c'est une vache (ou, dans une autre version, un poisson) qui vient au secours de la jeune fille persécutée par sa marâtre. «Quand la marâtre apprit que la vache nourrissait de son lait la jeune fille, elle résolut de la faire tuer. La vache, l'ayant appris, dit à la jeune fille: «Ma pauvre enfant, voici la dernière fois que vous boirez de mon lait; votre marâtre va me faire tuer. Ne pleurez pas et ne vous affligez pas à cause de moi; il n'y a pas moyen d'empêcher ma mort. Je ne vous demande qu'une chose, et, si vous m'écoutez, vous n'aurez pas à vous en repentir.» A ces paroles, la jeune fille se mit à pleurer amèrement, et tout d'abord le chagrin l'empêcha de répondre; elle pria enfin la vache de lui dire ce qu'elle avait à lui demander. «Le voici», dit la vache: «quand on me tuera, ramassez avec soin mes os, mes cornes, ma peau et tout ce qu'on jettera de côté, et enterrez-le; mais, sur toutes choses, ne mangez pas de ma chair.» Le lendemain, on tua la vache, et la jeune fille ramassa soigneusement les os, les cornes, la peau et ce qui restait, et enterra le tout.»—La Calcutta Review nous apprend que le conte indien renferme l'épisode du fils de roi qui veut faire choix d'une femme: la jeune fille est laissée à la maison pour préparer le souper, tandis que la fille de sa marâtre se rend au palais; puis la vache revient à la vie et donne à sa protégée de beaux habits et des sandales d'or; poursuivie par le prince, la jeune fille laisse sur la route une de ses sandales; quand le prince arrive pour chercher la jeune fille, celle-ci est cachée dans le grenier, et un coq trahit sa présence (voir les remarques de notre no 24). Le prince se la fait amener et l'épouse. Le conte se termine par le châtiment de la marâtre et de sa fille.
***
Nous ne dirons ici qu'un mot d'un groupe de contes, voisins de ceux que nous venons d'étudier. Dans les contes de ce groupe, ce n'est plus pour priver quelqu'un de secours ou pour lui faire de la peine qu'on tue certain animal ou qu'on abat certain arbre: c'est parce qu'on soupçonne ou plutôt qu'on reconnaît l'existence, sous cette forme, d'une personne détestée, que l'on poursuit à travers plusieurs transformations successives. Nous renverrons à l'étude que nous avons faite de ces contes, dans notre introduction, à l'occasion du vieux conte égyptien des Deux Frères.
XXIV
LA LAIDE & LA BELLE
Il était une fois un roi et une reine, qui avaient chacun une fille d'un premier mariage. La fille de la reine était affreuse à voir, elle avait trois yeux, deux devant et un derrière; celle du roi était fort belle.
Il se présenta un jour au château un jeune prince, qui voulait épouser la fille du roi. La reine déclara au roi que sa fille à elle se marierait la première, et cacha la belle princesse sous un cuveau.
Le prince, ne sachant pas qu'il y avait deux princesses, partit avec la laide pour aller célébrer les noces dans son pays. En les voyant passer, les enfants criaient:
«Hé! le beau! il prend la laide et il laisse la belle!
La belle est sous le cuveau.»
Le prince, surpris, demanda à la princesse: «Que disent-ils donc?—Ne faites pas attention à ce que peuvent dire des enfants,» répondit-elle. Mais le prince réfléchit à ce qu'il venait d'entendre; il retourna au château du roi et y resta trois jours. Enfin il découvrit où était la belle, et, après avoir mis la laide sous le cuveau, il emmena la belle dans son royaume, où il l'épousa.