REMARQUES

Nous avons à rapprocher de notre conte plusieurs contes recueillis dans différentes parties de la France: en Picardie (Carnoy, p. 236), dans le département de la Loire (Mélusine, 1877, p. 423), dans l'Armagnac (Bladé, no 1), dans la Bretagne non bretonnante (Sébillot, Littérature orale, pp. 220 et 226), dans une région non désignée (Semaine des Familles, 8e année, 1865-1866, p. 709);—en Allemagne: dans la Hesse (Grimm, no 28), dans la principauté de Waldeck (Curtze, no 11), dans le Hanovre (Colshorn, no 71), dans le duché de Lauenbourg (Müllenhoff, no 49);—dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 42);—chez des populations polonaises de la Prusse orientale (Tœppen, p. 139);—en Pologne (Woycicki, p. 105), d'après M. R. Kœhler;—en Russie (Gubernatis, Zool. Myth., I, p. 195; Naakè, p. 170);—dans le Tyrol italien (Schneller, no 51);—en Italie: dans le Montferrat (Comparetti, no 28), en Toscane (Gubernatis, Novelline, no 20), dans le pays napolitain (Imbriani, Conti pomiglianesi, p. 195), en Sicile (Gonzenbach, no 51; Pitrè, no 79);—en Espagne: dans la Catalogne (Rondallayre, I, p. 33), dans la province de Valence (Caballero, II, p. 29), à Séville (Biblioteca de las tradiciones populares españolas, I, p. 196);—enfin, en Portugal (Braga, no 54, et, sous une forme assez différente, Coelho, no 40).

Ceux de ces contes qui se rapprochent le plus du nôtre pour l'introduction sont les contes italiens et siciliens: là, les trois fils d'un roi vont chercher des plumes d'un certain oiseau, qui doivent guérir les yeux de leur père. (Dans le conte du Tyrol italien, les trois princes s'en vont à la recherche d'une plume d'«oiseau griffon», que leur père a perdue, comme le roi du conte lorrain a laissé échapper son oiseau, et à laquelle il tient beaucoup.)—Dans le conte espagnol de Séville, ce ne sont pas des plumes d'oiseau qu'il faut pour guérir les yeux du roi; c'est une certaine fleur: de même dans le conte catalan, où le roi a la jambe malade. C'est une fleur aussi qu'un roi a la fantaisie de demander à ses fils dans le conte français de la Loire et dans le conte espagnol de la province de Valence; et celui qui apportera cette fleur aura la couronne. Comparer le conte breton p. 220 de la collection Sébillot, où, comme dans notre conte, le jeune prince est tué «dans la forêt d'Ardennes».—Dans le conte allemand du duché de Lauenbourg, un père, sur son lit de mort, désire manger du lièvre: celui de ses trois fils qui lui apportera un lièvre, aura tout l'héritage;—Dans un autre conte allemand (Grimm, variante du no 28), un roi laissera sa couronne à celui de ses trois fils qui pourra prendre un certain ours.

Ailleurs (conte allemand de Waldeck, conte du «pays saxon» de Transylvanie), un roi a promis sa fille à celui qui prendrait un sanglier terrible. Trois frères tentent l'entreprise. Le plus jeune ayant réussi, les aînés le tuent pour s'emparer du trophée de sa victoire.—Comparer le conte hessois.

Dans un autre groupe (contes français de la collection Sébillot (p. 226) et de la Semaine des Familles, et contes russes), toute introduction de ce genre fait défaut. Elle est remplacée par une introduction absolument différente, dont le conte français de la collection Sébillot donnera l'idée: Un père, partant en voyage, demande à ses trois filles ce qu'elles veulent qu'il leur rapporte. La première demande une robe couleur du soleil, la seconde une belle rose, la troisième un pot de réséda. C'est pour s'emparer de ce réséda que l'aînée tue la plus jeune.

Dans le conte picard, un petit garçon tue sa sœur pour lui prendre le fagot qu'elle a fait dans la forêt et avoir ainsi la galette que leur mère a promise à celui qui rapporterait le plus de bois mort.

Plusieurs contes de cette famille,—notamment les contes allemands des collections Müllenhoff et Grimm (III, p. 55), et le conte du «pays saxon» de Transylvanie,—ont un épisode qui correspond à celui de la vieille à laquelle le jeune prince seul répond poliment. Dans le conte espagnol de Séville, nous retrouvons la vieille elle-même, ou plutôt la Sainte Vierge, qui a pris cette forme.

Dans tous les contes mentionnés ci-dessus, figure l'instrument,—sifflet, flûte, etc.,—qui dénonce le meurtrier. Mais c'est dans le conte lorrain seulement que ce sifflet a été précédemment donné à la victime par la personne qui l'avait aidée dans son entreprise. Il y a là une altération, ingénieuse d'ailleurs, du thème primitif.

Sur ce point, les contes de cette famille se partagent en deux groupes. Dans le premier (conte français de la Loire; conte picard; contes allemands des collections Grimm et Curtze; conte du Tyrol italien; conte napolitain; contes siciliens; conte espagnol de Séville), le sifflet ou tout autre instrument qui parle, a été fait par un berger avec un os du frère ou de la sœur assassinés.—Dans le second (conte du «pays saxon» de Transylvanie; conte polonais; contes russes; conte toscan; conte catalan; conte espagnol de la province de Valence; conte portugais de la collection Braga), le berger se taille une flûte dans un roseau (un sureau, dans le conte allemand de la collection Müllenhoff), qui a poussé à la place où la victime a été enterrée.

Nous rencontrons dans le conte italien du Montferrat, dans le conte espagnol de la province de Valence et le conte catalan, le détail, si peu vraisemblable, même dans un conte merveilleux, du jeune homme retrouvé vivant quand on le retire du trou où il a été enterré.—Dans le second conte russe, la flûte dit qu'il faut asperger la victime d'une certaine eau, et elle revient à la vie.

***

Enfin la littérature orientale nous offre un trait du même genre, mais dont nous n'oserions pas affirmer la parenté directe avec nos contés, dans un drame chinois intitulé le Plat qui parle (Journal Asiatique, 4e série, vol. 18, p. 523): Un riche voyageur est assassiné par un aubergiste et sa femme. «Pan (l'aubergiste) brûle le corps de sa victime, recueille ses cendres, pile ses os, dont il fait d'abord une espèce de mortier, puis un plat. C'est ce plat qui, apporté à l'audience de Pao-Tching, parle et dénonce les coupables.»

XXVII
ROPIQUET

Il était une fois une femme qui avait du fil de chanvre à porter au tisserand. Pendant qu'elle finissait de l'apprêter, le diable entra chez elle et la salua: «Bonjour, ma bonne femme.—Bonjour, monsieur.—Si vous voulez,» dit le diable, «je vous tisserai tout votre fil pour rien, mais à une condition: c'est que vous devinerez mon nom.—Volontiers,» répondit la femme. «Vous vous appelez peut-être bien Jean?—Non, ma chère.—Peut-être Claude?—Non.—Vous vous appelez donc François?—Non, non, ma bonne femme; vous n'y arriverez pas. Cependant, vous savez, si vous devinez, vous aurez votre toile pour rien.» Elle défila tous les noms qui lui vinrent à l'esprit, mais sans trouver le nom du diable. «Je m'en vais,» dit celui-ci; «je rapporterai la toile dans deux heures, et, si vous n'avez pas deviné, la toile est à moi.»

Le diable étant parti, la femme s'en fut au bois pour chercher un fagot. Elle s'arrêta près d'un grand chêne et se mit à ramasser des branches mortes. Justement sur ce chêne était le diable qui faisait de la toile et qui taquait, taquait; autour de lui des diablotins qui l'aidaient. Tout en travaillant, le diable disait:

«Tique taque, tique taque,

Je m'appelle Ropiquet, Ropiquet,

Si la bonne femme savait mon nom, elle serait bien aise.»

La femme leva les yeux et reconnut son homme. Elle se hâta d'écrire sur son soulier le nom qu'elle venait d'entendre, et, en s'en retournant au logis, elle répéta tout le long du chemin: «Ropiquet, Ropiquet.» Elle ne fut pas plus tôt rentrée chez elle, que le diable arriva. «Voilà votre toile,» lui dit-il. «Maintenant, savez-vous mon nom?—Vous vous appelez Eugène?—Non, ma bonne femme.—Emile?—Vous n'y êtes pas.—Vous vous appelez peut-être bien Ropiquet?—Ah!» cria le diable, «si tu n'avais été sous l'arbre, tu ne l'aurais jamais su!» Et il s'enfuit dans la forêt en poussant des hurlements épouvantables et en renversant les arbres sur son passage.

Moi, j'étais sur un chêne: je n'ai eu que le temps de sauter sur l'arbre voisin et je suis revenu.