REMARQUES
Il a été recueilli des contes de ce genre dans le «nord-ouest de la France» (Mélusine, 1877, col. 150); dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 48 et variante); dans la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 190); en Picardie (Romania, VIII, p. 222);—en Allemagne (Grimm, no 55; Prœhle, II, no 20; Müllenhoff, pp. 306-309 et p. 409; Kuhn, Westfælische Sagen, I, p. 298);—en Autriche (Vernaleken, nos 2 et 3);—en Suède (Cavallius, no 10);—chez des populations polonaises de la Prusse orientale (Tœppen, p. 138)[251];—chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 56);—chez les Slovaques de Hongrie (Chodzko, p. 341);—dans le Tyrol italien (Schneller, no 55),—en Sicile (Gonzenbach, no 84);—dans le pays basque (Webster, p. 56);—en Islande (Arnason, p. 27), et aussi, d'après M. R. Kœhler, en Flandre, en Angleterre, en Irlande (remarques sur le conte sicilien no 84 de la collection Gonzenbach) et en Hongrie (Zeitschrift für romanische Philologie, II, p. 351).
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Nous dirons d'abord un mot du groupe le plus nombreux de contes de cette famille (contes allemands des collections Grimm, Prœhle, Müllenhoff, p. 409; conte suédois; conte slovaque; conte du Tyrol italien; conte sicilien; conte basque;—comparer, comme se rapprochant plus ou moins de ces divers contes, le conte français publié dans Mélusine et le conte islandais).
Dans ce groupe, une jeune fille, que son père ou sa mère a, tantôt pour une raison, tantôt pour une autre, fait passer pour une très habile fileuse, doit devenir reine ou grande dame, si elle file dans un temps très court une énorme quantité de lin, ou, dans plusieurs versions, si elle réussit à transformer de la paille en fil d'or (conte allemand de la collection Grimm, conte suédois, conte slovaque) ou du lin en soie (conte allemand de la collection Müllenhoff), comme ses parents ont prétendu qu'elle savait le faire. Un être mystérieux, souvent un diable, lui propose de se charger de cette tâche. Si elle devine son nom, ou, dans certains contes (conte français de Mélusine, conte breton, conte basque, conte allemand, p. 307 de la collection Müllenhoff, conte autrichien, conte islandais), si elle retient ce nom, elle n'aura rien à lui donner; autrement, elle, ou, dans certaines versions (Grimm, Müllenhoff, Kuhn), son premier enfant, lui appartiendra.—Dans aucun de ces contes, ce n'est la jeune fille qui entend le diable dire son nom; c'est une autre personne, qui ensuite le rapporte à la jeune fille, le plus souvent sans savoir l'intérêt qu'elle a à le connaître.
Trois contes présentent d'assez notables différences. Dans le conte westphalien de la collection Kuhn, l'héroïne est une femme qui file très mal et qui, à cause de sa maladresse, est continuellement grondée par son mari. Un nain mystérieux la rend adroite aux conditions que l'on sait.—Dans la variante bretonne, un homme menace sa femme de la tuer si elle n'a filé en huit jours tout le chanvre qui est dans un grand grenier.—Dans le conte picard, il s'agit d'un tisserand, à qui un inconnu remet une balle de lin à tisser. Dans huit jours il faut que la toile soit prête. «Si elle ne l'est pas, vous aurez de mes nouvelles.» Le tisserand ne pouvant venir à bout de sa besogne: «Ah! dit-il, je donnerais beaucoup à qui pourrait m'aider!» Arrive alors un petit homme habillé de vert qui lui dit: «Ta toile sera tissée à l'instant; mais, si tu ne me dis pas dans trois jours quel est mon nom, je prendrais ton âme.»
Dans d'autres contes, l'héroïne est également exposée à tomber entre les mains d'un être malfaisant, mais ce dernier lui a rendu un tout autre service que de filer à sa place: ainsi, dans le conte allemand, p. 308 de la collection Müllenhoff, il a montré leur chemin à une princesse et au roi son père, égarés dans une forêt; dans le conte de la Haute-Bretagne, il a donné à une jeune fille laide un charme destiné à la faire paraître belle aux yeux de celui qu'elle aime.
On voit que, dans notre conte, l'élément tragique, si l'on peut parler ainsi,—le danger qui menace l'héroïne,—a disparu. Aussi le récit a-t-il pris une tout autre couleur.
Parmi les contes dont nous avons donné la liste, le conte normand et le conte lithuanien peuvent seuls, à notre connaissance, être rapprochés sur ce point du conte lorrain.—Le conte normand est presque identique à notre conte; seulement le nom du diable est Rindon.—Le conte lithuanien présente quelques traits particuliers. Dans ce conte, une paysanne a du fil de lin à tisser; mais les travaux des champs l'empêchent de se mettre à cet ouvrage; aussi dit-elle souvent de dépit: «Mon lin, vous verrez que ce seront les laumes (êtres malfaisants sous forme de femmes) qui le tisseront!» Un jour, à sa grande surprise, une laume entre chez elle et lui dit: «Tu offres sans cesse ton lin aux laumes; eh bien! me voici; je te le tisserai. Quand la toile sera finie, si tu devines mon nom et que tu me régales bien, la toile sera à toi; sinon, elle m'appartiendra.»
Un almanach lorrain, Lo pia ermonèk loûrain (Strasbourg, 1879, p. 51), présente ce thème d'une façon toute particulière: Le diable, sous la forme d'un beau monsieur, dit à un pauvre bûcheron que, si le lendemain celui-ci a deviné son âge, il lui donnera un sac d'écus; sinon le bûcheron deviendra son valet et devra le suivre partout. Le lendemain, le bûcheron, arrivé à l'endroit du rendez-vous, est pris de peur en voyant qu'il n'a pas deviné, et il se cache dans un arbre creux. Quand le beau monsieur arrive, le bûcheron se met à crier dans sa cachette: coucou, coucou. Le diable s'arrête court et dit tout haut: «Je suis pourtant bien vieux; voilà que j'ai bien cent mille ans, et je n'ai jamais entendu chanter le coucou dans cette saison.» Le bûcheron, qui a entendu, peut répondre à la question du diable, et celui-ci est obligé de lui donner le sac d'écus.
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Au commencement du XVIIIe siècle, en 1705, Mlle Lhéritier insérait un conte de ce genre, Ricdin-Ricdon, dans son livre intitulé la Tour ténébreuse. Contes anglais. Dans ce conte, altéré en plus d'un endroit et tourné en manière de roman, la jeune fille, Rosanie, doit (comme dans certains contes actuels indiqués plus haut) non pas deviner, mais se rappeler le nom de l'homme habillé de brun dont elle a reçu pour trois mois une baguette qui lui permet de soutenir à la cour de la reine sa réputation peu méritée d'incomparable fileuse. Vers la fin des trois mois, le prince royal, qui aime Rosanie, et qui souffre de la voir préoccupée, s'en va à la chasse pour se distraire. Passant près d'un vieux palais en ruines, il y aperçoit plusieurs personnages d'une figure affreuse et d'un habillement bizarre. L'un d'eux fait des sauts et des bonds en hurlant une chanson dont le sens est que, si certaine étourdie avait mis dans sa cervelle qu'il s'appelait Ricdin-Ricdon, elle ne tomberait pas entre ses griffes. En rentrant au château, le prince raconte la chose à Rosanie, qui se trouve ainsi tirée du danger et qui épouse le prince.
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Il se raconte en Suède un conte de ce genre sous forme de légende, la légende de l'église de Lund. (Voir Une excursion en Suède, par M. Victor Fournel, dans le Correspondant du 10 décembre 1868, p. 868.) Il s'agit du géant Jætten Finn, qui promet à saint Laurent de bâtir une église; mais, quand l'église sera finie, il faudra que le saint ait deviné le nom du géant; sinon, il devra lui donner le soleil et la lune ou «les deux yeux de sa tête». Quand approche le moment fatal, saint Laurent interroge tous ceux qu'il rencontre et jusqu'aux bêtes de la forêt pour savoir le nom du géant; mais personne ne connaît ce nom. Enfin, passant le soir dans un pays qu'il n'avait jamais vu, devant une maison, il entend un enfant qui pleure et sa mère qui lui dit: «Tais-toi, ton père Jætten Finn va rentrer, et, si tu es sage, il t'apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.» (Comparer, dans la collection Müllenhoff, p. 299, une légende très ressemblante, recueillie dans le Schleswig-Holstein.)
Le Magasin pittoresque a publié en 1869 (p. 330) un «vieux conte tourangeau», fort arrangé, mais dont le fond a de l'analogie avec cette légende suédoise: Un paysan doit livrer son fils à un démon, si dans trois jours il n'a pu deviner le nom de celui-ci. La mère de l'enfant entend une voix qui chante comme font les nourrices: «Cher petit démon, ne pleure pas: ton père Rapax (sic) va t'amener un beau petit compagnon.»
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Enfin, en Orient, dans la collection mongole du Siddhi-Kür, d'origine indienne, comme on sait, nous trouvons un récit (no 15) dont la donnée a du rapport avec les contes ci-dessus indiqués et particulièrement avec la légende suédoise et le conte tourangeau. Le voici: Un prince a été assassiné par son compagnon d'études et de voyages; en mourant il a dit un seul mot, dont personne n'a pu comprendre le sens. Le roi son père rassemble tous les savants, les devins, les enchanteurs du pays, et les fait enfermer dans une tour: si dans huit jours ils ne lui ont pas expliqué le mot mystérieux, ils seront mis à mort. La veille du jour où expire le délai, un des plus jeunes, qui est parvenu à sortir de la tour, va se cacher dans une forêt. Pendant qu'il est assis au pied d'un arbre, il entend des voix qui viennent du haut de cet arbre. C'est un enfant qui pleure; en même temps, son père et sa mère le consolent en lui disant que demain le roi fera mettre à mort mille savants. «Et pour qui seront leur chair et leur sang, si ce n'est pour nous?» L'enfant ayant demandé pourquoi le roi les fera exécuter, le père lui dit que c'est parce qu'ils ne peuvent deviner ce que signifie un certain mot, dont il lui donne le sens. Le jeune savant a tout entendu; il se rend auprès du roi, lui explique le mot en question, par lequel le prince désignait son assassin, et il sauve ainsi la vie à tous ses confrères.
XXVIII
LE TAUREAU D'OR
Il était une fois un roi qui avait pour femme la plus belle personne du monde. Elle ne lui avait donné qu'une jolie petite fille, qui devenait plus belle de jour en jour. La princesse était en âge d'être mariée, lorsque la reine tomba malade; se sentant mourir, elle appela le roi près de son lit et lui fit jurer de ne se remarier qu'avec une femme plus belle qu'elle-même. Il le promit, et, bientôt après, elle mourut.
Le roi ne tarda pas à se lasser d'être veuf, et ordonna de chercher partout une femme plus belle que la défunte reine, mais toutes les recherches furent inutiles. Il n'y avait que la fille du roi qui fût plus belle. Le roi, qui avait en tête de se remarier, mais qui voulait aussi tenir sa parole, déclara qu'il épouserait sa fille.
A cette nouvelle, la princesse fut bien désolée et courut trouver sa marraine, pour lui demander un moyen d'empêcher ce mariage. Sa marraine lui conseilla de dire au roi qu'elle désirait avoir avant les noces une robe couleur du soleil. Le roi fit chercher partout, et l'on finit par trouver une robe couleur du soleil. Quand on lui apporta cette robe, la princesse fut au désespoir: elle voulait s'enfuir du château, mais sa marraine lui conseilla d'attendre encore et de demander au roi une robe couleur de la lune. Le roi réussit encore à se procurer une robe telle que sa fille la voulait. Alors la princesse demanda un taureau d'or.
Le roi se fit apporter tout ce qu'il y avait de bijoux d'or dans le royaume, bracelets, colliers, bagues, pendants d'oreilles, et ordonna à un orfèvre d'en fabriquer un taureau d'or. Pendant que l'orfèvre était occupé à ce travail, la princesse vint secrètement le trouver et obtint de lui qu'il ferait le taureau creux. Au jour fixé pour les noces, elle ouvrit une petite porte qui était dissimulée dans le flanc du taureau et s'enferma dedans; quand on vint pour la chercher, on ne la trouva plus. Le roi mit tous ses gens en campagne, mais on ne l'avait vue nulle part. Il tomba dans un profond chagrin.
Il y avait dans un royaume voisin un prince qui était malade; il lui vint aussi la fantaisie de demander à ses parents un taureau d'or. Le roi, père de la princesse, ayant entendu parler de ce désir du prince, lui céda son taureau d'or, car il ne tenait pas à le conserver. La princesse était toujours dans sa cachette.
Le prince fit mettre le taureau d'or dans sa chambre, afin de l'avoir toujours devant les yeux. Depuis sa maladie, il ne voulait plus avoir personne avec lui et il mangeait seul; on lui apportait ses repas dans sa chambre. Dès le premier jour, la princesse profita d'un moment où le prince était assoupi pour sortir du taureau d'or, et elle prit un plat, qu'elle emporta dans sa cachette. Le lendemain et les jours suivants, elle fit de même. Le prince, bien étonné de voir tous les jours ses plats disparaître, changea d'appartement; mais comme il avait fait porter le taureau dans sa nouvelle chambre, les plats disparaissaient toujours. Enfin, il résolut de ne plus dormir qu'il n'eût découvert le voleur. Quand on lui eut apporté son repas, il ferma les yeux et fit semblant de sommeiller. La princesse aussitôt sortit tout doucement du taureau d'or pour s'emparer d'un des plats qui étaient sur la table; mais, s'étant aperçue que le prince était éveillé, elle fut bien effrayée; elle se jeta à ses pieds, et lui raconta son histoire. Le prince lui dit: «Ne craignez rien: personne ne saura que vous êtes ici. Désormais je ferai servir deux plats de chaque chose, l'un pour vous et l'autre pour moi.»
Le prince fut bientôt guéri et se disposa à partir pour la guerre. «Quand je reviendrai,» dit-il à la princesse, «je donnerai trois coups de baguette sur le taureau pour vous avertir.»
Pendant l'absence du prince, le roi son père voulut montrer le taureau d'or à des seigneurs étrangers qui étaient venus le visiter. L'un d'eux, pour voir si le taureau était creux, le frappa de sa baguette par trois fois. La princesse, croyant que c'était le prince qui était revenu, sortit aussitôt de sa cachette. Elle eut grand'peur en voyant qu'elle s'était trompée. Le roi, très surpris, lui fit raconter son histoire, et lui dit de rester au château aussi longtemps qu'elle voudrait.
Or, il y avait à la cour une jeune fille qu'on y élevait pour la faire épouser au prince. En voyant les attentions qu'on avait pour la princesse, elle fut prise d'une jalousie mortelle. Un jour qu'elles se promenaient ensemble au bois, cette jeune fille conduisit la princesse au bord d'un grand trou en lui disant de regarder au fond, et, pendant que la princesse se penchait pour voir, elle la poussa dedans et s'enfuit. La princesse, qui était tombée sans se faire de mal, appela au secours. Un charbonnier, qui passait près de là, accourut à ses cris, la retira du trou et la ramena au château. Justement le prince, la guerre étant terminée, venait d'y rentrer lui-même, et l'on faisait les préparatifs de ses noces avec sa fiancée. Un grand feu de joie avait été allumé devant le château. Le prince, ayant appris ce qui était arrivé, ordonna de jeter dans le feu la méchante fille, puis il épousa la belle princesse. On fit savoir au roi son père qu'elle était mariée; il prit bien la chose, et tout fut pour le mieux.