REMARQUES
Il est inutile de faire remarquer la ressemblance de l'introduction de notre conte avec celle du conte de Peau d'Ane. Nous n'avons pas à nous occuper spécialement de ce dernier conte; disons seulement un mot de son introduction, c'est-à-dire, pour préciser, de la partie du conte où il est parlé du projet criminel du roi et des premières demandes que lui fait la princesse pour en empêcher l'exécution (demandes de vêtements en apparence impossibles à fabriquer). On la retrouve notamment dans les contes suivants: un conte allemand (Grimm, no 65), un conte lithuanien (Schleicher, p. 10), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 502), un conte valaque (Schott, no 3), des contes grecs modernes (Hahn, no 27 et variantes), un conte sicilien (Gonzenbach, no 38), un conte italien de Rome (miss Busk, p. 84), des contes basques (Webster, p. 165), un conte écossais (Campbell, no 14),—tous du type de Peau d'Ane,—et dans deux des contes que nous allons avoir à rapprocher de notre Taureau d'or, un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, no 40) et un conte catalan (Rondallayre, I, p. 111).
La promesse faite par le roi à sa femme de n'épouser qu'une femme aussi belle ou plus belle qu'elle, se retrouve dans plusieurs de ces contes; mais là, le plus souvent, la reine a quelque qualité merveilleuse, par exemple, des cheveux d'or (conte allemand) ou une étoile d'or sur le front (conte tchèque).—Dans d'autres contes, le roi promet de n'épouser que la femme au doigt de laquelle ira l'anneau de la reine (conte sicilien; conte grec no 27, var. 2, de la collection Hahn), ou bien qui pourra mettre ses souliers (conte romain) ou ses vêtements (conte écossais; conte breton).
Dans plusieurs de ces contes, les vêtements demandés sont à peu près les mêmes que dans notre conte et dans celui de Perrault; dans d'autres, il y a quelques différences: ainsi, dans le conte sicilien, la première robe doit être couleur du ciel avec le soleil et les étoiles; la seconde, couleur de la mer avec les plantes et les animaux marins; la troisième, couleur de la terre avec tous les animaux et les fleurs.—A la peau de l'âne aux écus d'or, demandée en dernier lieu par la princesse dans le conte de Perrault, correspond, dans la plupart des contes du type de Peau d'Ane, un manteau de peau, plus ou moins extraordinaire: par exemple, dans le conte allemand, un manteau où doit entrer un morceau de la peau de tous les animaux du pays; dans le conte valaque, un manteau de peaux de poux, garni de peaux de puces, etc. Dans quelques-uns de ces contes (conte romain; conte grec no 27, var. 1, de la collection Hahn), le dernier objet demandé par la princesse est une sorte de boîte ayant forme humaine, dont elle se revêt pour ainsi dire, et qui ne l'empêche pas de se mouvoir.
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A partir de l'endroit où la princesse demande le taureau d'or, notre conte se sépare du conte de Peau d'Ane et développe un thème bien distinct. Nous trouvons ce thème dans le conte breton indiqué plus haut, qui offre de grands rapports avec notre conte, mais qui n'en a pas la dernière partie (les aventures de la princesse pendant que le prince est à la guerre); dans ce conte breton, en effet, le prince épouse la princesse, dès qu'il l'a surprise sortant du «bœuf d'or», et le conte se termine là.—Cette dernière partie manque également dans un conte italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 91). Ici le commencement est altéré: le roi, père de la princesse, veut simplement lui faire épouser un «vieux vilain roi». La princesse demande à son père, avant de donner son consentement, un chandelier d'or, haut de dix pieds et plus gros qu'un homme. A peine l'a-t-elle qu'elle s'en montre dégoûtée, et elle dit à son chambellan de l'en débarrasser: le prix qu'il en tirera sera pour lui. Puis elle s'enferme dans le chandelier. Le chambellan porte le chandelier dans un pays étranger, et le vend au fils du roi, qui le fait mettre dans sa chambre. Le soir, quand il revient du théâtre, il trouve mangé le souper qu'on lui avait apporté dans sa chambre. Le lendemain, même chose. La troisième fois, il se cache et surprend la princesse. Depuis ce moment, il ne sort plus de sa chambre, et, quand ses parents le pressent de se marier, il dit qu'il ne veut épouser que le chandelier (la candeliera). On le croit fou; mais, un jour, la reine, entrant à l'improviste dans la chambre de son fils, voit ouverte la porte ménagée dans le chandelier et une jeune fille à table avec le prince. Elle comprend alors ce que celui-ci voulait dire, et, comme le roi et la reine sont charmés de la beauté de la princesse, le mariage se fait aussitôt.—Un conte italien de Bologne (Coronedi-Berti, no 3), dont la première partie est toute différente[252], se rapproche beaucoup de ce conte romain (la jeune fille se met, là aussi, dans un gros chandelier); mais il est moins complet.
C'est également un chandelier qui, dans un conte albanais (Dozon, no 6), tient la place du taureau d'or, et ce conte albanais, à la différence des trois contes précédents, a une dernière partie correspondant à celle du conte lorrain: Le prince, comme dans notre conte, est déjà fiancé, mais cela ne l'empêche pas d'épouser la princesse «sans faire de noces». Plus tard, obligé d'aller en guerre, il dit à sa femme de rester cachée dans le chandelier; les serviteurs lui apporteront à manger. Un jour, la mère de la fiancée du prince entre dans la chambre, et, y trouvant la jeune femme, elle la fait jeter dans un endroit rempli d'orties. La princesse est recueillie par une vieille, qui est venue chercher des orties pour en faire un plat. A son retour de la guerre, le prince, ne retrouvant plus sa femme, tombe malade de chagrin. Pendant sa maladie, il lui prend envie de manger un plat de légumes, et il fait crier par toute la ville qu'on lui en procure un. La vieille lui en apporte; mais les herbes ont été hachées par la jeune femme, qui y a mis son anneau de mariage. Le prince, ayant trouvé l'anneau, le reconnaît aussitôt; il se rend chez la vieille et retrouve sa femme. (Cet épisode de l'anneau mis dans le plat d'herbes rattache la dernière partie de ce conte albanais au conte de Peau d'Ane, dont il avait déjà presque toute l'introduction.)—Nous citerons encore, comme ayant une dernière partie analogue à celle du conte lorrain, le conte catalan mentionné tout à l'heure (Rondallayre, I, p. 111). Dans ce conte, la princesse, après avoir, sur l'avis de son confesseur, demandé à son père une robe de plumes de toutes les couleurs, une autre d'écailles de tous les poissons, et une troisième «faite d'étoiles», lui demande enfin une boîte d'or, assez grande pour qu'elle y puisse tenir. Quand elle a cette boîte, elle s'y enferme et dit à ses serviteurs de la porter en lieu de sûreté. Ceux-ci, passant dans un royaume où tout le monde est triste à cause de la maladie du fils du roi, plongé dans une profonde mélancolie, se laissent entraîner par l'appât du gain à vendre la boîte d'or, dont on veut faire présent au prince. La boîte est mise dans sa chambre. Deux nuits de suite, pendant que le prince est endormi, la princesse sort de la boîte et va lui écrire dans la main[253]. La troisième nuit, le prince fait semblant de dormir. Il voit la princesse et apprend d'elle qui elle est. A partir de ce moment, il cesse d'être triste et ordonne que désormais on lui apporte dans sa chambre double part de chaque mets. Par malheur, bientôt le prince est obligé de partir pour la guerre. Il donne son anneau à la princesse et dit à ses gens de continuer à porter tous les jours à manger dans sa chambre. Les valets, fort étonnés de cet ordre, vont regarder par le trou de la serrure et découvrent la présence de la princesse. Ils l'emportent bien loin dans la boîte d'or, vendent la boîte et jettent la princesse dans un trou rempli d'épines. Elle est délivrée par des bergers, qui lui font garder les cochons. Cependant le prince, de retour, envoie partout à la recherche de la princesse; mais c'est peine inutile, et il retombe dans sa noire tristesse. Le roi son père ayant fait publier partout qu'il donnerait une grande récompense à qui rendrait la gaieté à son fils, la princesse se présente au château, sous ses habits de porchère, montre au prince l'anneau que celui-ci lui a donné, et elle l'épouse.
Nous rencontrons encore à peu près la même idée dans un conte sicilien (Pitrè, I, p. 388), où la princesse, que son père veut épouser, s'enferme avec des provisions dans un magnifique meuble de bois doré qu'elle fait jeter à la mer. Un roi recueille le meuble et le fait porter dans son palais. Ici, comme dans les contes précédents et dans notre conte, la princesse sort trois fois de sa cachette pour manger, et le roi la surprend et l'épouse.—Le coffre doré où s'enferme la princesse et qui est porté dans la chambre d'un prince, figure encore dans un conte grec moderne (B. Schmidt, no 12), au milieu d'un récit où cet épisode est très gauchement introduit.—Voir enfin (dans la revue Giambattista Basile, 1883, p. 45) un conte napolitain, dont l'introduction est celle du conte bolonais. De même que, dans le conte romain, le prince déclare qu'il veut épouser la candeliera, de même ici il dit qu'il veut épouser la cascia (la «caisse», le «coffre»).
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Il paraît que le conte que nous étudions ici forme le sujet d'un de ces petits livres populaires anglais connus sous le nom de chap-books. C'est ce qui ressort du titre de ce chap-book, que M. Kœhler (Zeitschrift für romanische Philologie, II, p. 351) emprunte à un livre anglais de M. Halliwell. Voici ce titre: «Le Taureau d'or, ou l'Adroite Princesse, en quatre parties.—1. Comment un roi voulut épouser sa propre fille, la menaçant de la tuer si elle ne consentait pas à devenir sa femme. 2. Adresse de cette demoiselle qui se fait transporter au delà de la mer dans un taureau d'or vers le prince qu'elle aimait. 3. Comment son arrivée et son amour vinrent à la connaissance du jeune prince. 4. Comment sa mort fut concertée par trois dames en l'absence de son amant; comment elle fut préservée, et, bientôt après, mariée au jeune prince, avec d'autres remarquables incidents.»
Au milieu du XVIe siècle, en Italie, Straparola insérait parmi ses nouvelles un conte de ce genre (no 6 des contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt): La princesse de Salerne, en mourant, remet son anneau à son mari Tebaldo et lui fait promettre,—comme dans plusieurs des contes mentionnés ci-dessus,—qu'il ne se remariera qu'avec la femme au doigt de laquelle ira cet anneau. Or l'anneau ne va qu'au doigt de la fille du prince, Doralice, qui, le trouvant un jour, s'est amusée à l'essayer. Tebaldo veut épouser Doralice. Celle-ci, sur le conseil de sa nourrice, s'enferme dans une armoire artistement travaillée que la nourrice seule sait ouvrir et dans laquelle elle a mis une liqueur dont quelques gouttes permettent de vivre longtemps sans autre nourriture. Tebaldo, furieux de la disparition de sa fille, voit un jour l'armoire, et, comme elle lui rappelle des souvenirs odieux, il la fait vendre à un marchand génois, lequel à son tour la vend au jeune roi d'Angleterre. Ce dernier la fait mettre dans sa chambre à coucher. Pendant qu'il est à la chasse, Doralice sort de l'armoire, met en ordre la chambre et l'orne de fleurs odoriférantes. Cela se renouvelle plusieurs fois. Le roi demande à sa mère et à ses sœurs qui lui pare si bien sa chambre; mais elles n'en savent pas plus que lui. Enfin, un matin, le roi fait semblant de partir pour la chasse, et il se cache dans un endroit d'où il peut voir dans sa chambre par une fente. Doralice est découverte et le roi l'épouse.—La suite n'a aucun rapport avec notre conte.
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En Orient, un conte syriaque ressemble beaucoup au conte lorrain, malgré diverses altérations (E. Prym et A. Socin, no 52): La femme d'un riche juif, se sentant mourir, fait promettre à son mari de ne se remarier qu'avec la femme à qui iront ses souliers à elle. Le juif a beau essayer les souliers à toute sorte de femmes: aucune ne peut les mettre. Un jour, sa fille les prend, et ils lui vont à ravir. Le juif déclare qu'il veut l'épouser[254]. La jeune fille lui dit qu'elle veut d'abord qu'il lui rapporte de beaux habits de la ville. Pendant qu'il est parti, elle fait mettre une serrure à l'intérieur d'un coffre et s'y enferme avec des provisions. Le juif, étant de retour, cherche partout en vain sa fille, et, de colère, il porte le coffre au marché et le met en vente (il est probable que, dans la forme originale, sa fille lui avait demandé de lui donner un coffre de telle et telle façon: on comprend alors que la vue de ce coffre l'irrite). Un prince achète le coffre et le fait porter dans la chambre de son fils. Pendant l'absence de celui-ci, la jeune fille sort de sa cachette, fait cuire le riz et met la chambre en ordre. Le lendemain, de grand matin, elle prépare le café. Le prince, fort surpris, fait semblant de sortir, et se cache dans un coin de la chambre. Il surprend ainsi la jeune fille, qui lui raconte son histoire, et il l'épouse.—Le conte se poursuit en passant dans d'autres thèmes, dont le principal n'est pas sans analogie avec la dernière partie du conte de Straparola. Voir les remarques de notre no 78, la Fille du marchand de Lyon.
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Nous rapprocherons des contes de ce type qui ont la dernière partie, un conte sicilien se rattachant à un autre thème, et où nous retrouverons un détail du conte lorrain que nous n'avons pas jusqu'ici rencontré. Voici ce conte (Pitrè, no 37): Une reine a mis au monde, au lieu d'enfant, un pied de romarin, si beau qu'il fait l'admiration de tous ceux qui le voient. Un sien neveu, roi d'Espagne, obtient d'emporter ce romarin dans son pays. Un jour qu'il joue du flageolet à côté du romarin, il en voit sortir une belle jeune fille, et il en est de même toutes les fois qu'il joue de son flageolet. Obligé de partir pour la guerre, le prince dit à Rosamarina (la jeune fille) que, quand il reviendra, il jouera trois fois de suite du flageolet et qu'alors elle pourra sortir de son romarin. (Comparer, dans notre conte, les trois coups de baguette sur le taureau d'or.) Pendant son absence, les trois sœurs du prince entrent dans son appartement, et, trouvant le flageolet, chacune en joue à son tour. A la troisième fois, apparaît Rosamarina. Les princesses, s'apercevant alors pourquoi leur frère n'aimait plus à sortir, et furieuses contre Rosamarina, l'accablent de coups et la laissent à demi morte. Suit un long épisode où le jardinier chargé par le prince de soigner le romarin découvre par hasard le moyen de rompre le charme qui tient Rosamarina attachée à son arbuste. Il la guérit, et, à son retour, le prince l'épouse.—Comparer un conte serbe (Archiv für slawische Philologie, II, p. 635) et un conte napolitain du XVIIe siècle (Pentamerone, no 2).
XXIX
LA POUILLOTTE & LE COUCHERILLOT
Un jour, la pouillotte[255] et le coucherillot[256] s'en allèrent aux noisettes. En cassant les noisettes à la pouillotte, le coucherillot avala une écale; il étranglait.
La pouillotte courut à une fontaine: «Fontaine, donne-moi de ton eau pour m'abreuver, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot[257].—Tu n'en n'auras pas, si tu ne vas me chercher de la mousse.»
La pouillotte s'en alla près d'un chêne: «Chêne, mousse-moi, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher une bande.»
La pouillotte alla trouver une dame: «Madame, bandez-moi, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher des pantoufles.»
La pouillotte entra chez le cordonnier: «Cordonnier, pantoufle-moi, que je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher des soies.»
La pouillotte alla trouver une coche[258]: «Coche, soie-moi, que je soie le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher de l'orge.»
La pouillotte alla près d'une gerbe: «Gerbe, orge-moi, que j'orge la coche, que la coche me soie, que je soie le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.—Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher le batteur.»
La pouillotte s'en alla trouver le batteur: «Batteur, bats la gerbe, que la gerbe m'orge, que j'orge la coche, que la coche me soie, que je soie le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.»