REMARQUES
Ce conte se rencontre en Allemagne (Grimm, nº 111), dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 33), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 22), en Hongrie (Gaal-Stier, nº 1, et miss Busk, pp. 167-168), en Serbie (Archiv für slavische Philologie, t. II, 1876, pp. 614 et 616), en Italie (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, t. VII, p. 384), en Grèce (Hahn, nº 52, et J.-A. Buchon, la Grèce continentale et la Morée. Paris, 1843, p. 267, reproduit dans E. Legrand, p. 145), chez les Albanais (Dozon, nº 15).
De toutes ces versions, c'est, ce nous semble, la version transylvaine qui présente le thème sous la forme la mieux conservée. En voici le résumé: Un riche marchand meurt en faisant promettre à sa femme et à ses trois fils de faire un pèlerinage à telle chapelle en expiation de ses péchés. La promesse ayant été oubliée, on entend pendant trois nuits un grand bruit dans la maison. Un prêtre, appelé, dit que, si l'on ne s'acquitte pas du pèlerinage dès le lendemain, l'esprit reviendra encore. Les trois frères se mettent donc en route avec leur mère. La nuit venue, ils s'arrêtent dans une forêt, et les jeunes gens conviennent qu'ils veilleront tour à tour. Le plus jeune, qui passe pour un peu simple, veille le dernier, et pendant ce temps il tue successivement avec sa sarbacane, sans que ses frères se réveillent, un lion, un ours et un loup. Puis, étant monté sur un arbre pour voir s'il n'y aurait pas une maison dans le voisinage, il aperçoit dans le lointain un grand feu. Il marche dans cette direction et voit trois géants assis auprès du feu et en train de manger. Le jeune homme se réfugie sur un arbre; mais bientôt il lui vient la fantaisie d'éprouver sur les géants son adresse à se servir de sa sarbacane, en faisant voler bien loin tantôt le morceau de viande, tantôt le gobelet que l'un ou l'autre portait à sa bouche. Les géants finissent par le découvrir et lui disent qu'ils vont lui donner occasion d'exercer ses talents: ils sont en route pour le château du roi, d'où ils veulent enlever la princesse; mais il y a là un petit chien qui veille la nuit et qui au moindre bruit donne l'alarme; il faut que le jeune homme tue ce petit chien. Le jeune homme l'ayant tué, les géants font un trou dans le mur du château et disent à leur compagnon d'entrer par là et de leur apporter la princesse. Il traverse la chambre du roi, puis celle de la reine, et arrive dans la chambre de la princesse. A la muraille est pendue une épée auprès de laquelle est une fiole, et il est dit sur un écriteau que celui qui boira trois fois de cette fiole, sera en état de manier l'épée et pourra tout tailler en pièces. Le jeune homme boit trois fois de la fiole, saisit l'épée et va dire aux géants qu'à lui seul il ne peut emporter la princesse. Pendant que les géants se glissent par le trou, il leur coupe la tête; puis il va remettre l'épée à sa place et s'en retourne, emportant l'anneau de la princesse et les trois langues des géants. Un capitaine, qui a vu le premier, au lever du jour, les trois géants étendus morts, se donne pour le libérateur de la princesse, et le roi lui accorde la main de celle-ci. Mais la princesse obtient de son père que le mariage soit remis à un an et un jour, et qu'on lui fasse bâtir sur la grande route une hôtellerie où elle habitera avec ses suivantes. Au-dessus de la porte de l'hôtellerie elle fait mettre une enseigne avec ces mots: «Ici on ne loge pas pour de l'argent, mais on est bien hébergé si l'on raconte son histoire.» Cependant le jeune homme, après son aventure, est revenu dans la forêt auprès de sa mère et de ses frères qu'il trouve encore endormis; il leur dit ce qui lui est arrivé, mais personne ne veut le croire. Après avoir fait leurs prières dans la chapelle où ils se rendaient, les trois jeunes gens et leur mère s'en retournent chez eux. Chemin faisant, ils passent auprès de l'hôtellerie de la princesse. Ils y entrent; le jeune homme, interrogé, raconte son histoire et montre à la princesse l'anneau qu'il lui a enlevé. Justement l'époque fixée pour le mariage de la princesse avec le capitaine est arrivée; les trois frères et leur mère y sont invités. Pendant le repas, le plus jeune demande au capitaine comment il peut prouver qu'il a tué les géants. Celui-ci fait apporter les trois têtes; mais c'est le jeune homme qui a les trois langues: l'imposture du capitaine est dévoilée; il est mis à mort, et le jeune homme épouse la princesse[28].
Dans le conte italien, une pauvre famille a résolu d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle; mais, avant qu'elle ait pu le faire, le père meurt, et bientôt son âme vient demander que l'on s'acquitte de son vœu. Suit l'épisode de la nuit passée dans la forêt. L'aîné des fils, pendant qu'il veille, tue un serpent; le cadet, un tigre; le plus jeune se laisse entraîner à la poursuite d'un aigle, et il ne retrouve plus sa route. Un géant qu'il rencontre lui dit qu'il le remettra sur le bon chemin si le jeune homme lui rend un service: il s'agit de pratiquer un trou dans le mur d'un palais. Le jeune homme le fait et parvient en même temps à tuer le géant. Il pénètre dans le palais, trouve une princesse endormie et emporte en se retirant les bagues de la princesse et ses pantoufles. Il rejoint sa famille, s'acquitte avec elle du pèlerinage, puis il entre dans l'auberge où, pour tout paiement, on doit conter son histoire, se fait reconnaître de la princesse pour son libérateur et l'épouse.
Nous avons dans ce conte italien deux détails de notre conte qui n'existaient pas dans le conte transylvain: l'oiseau qui attire le jeune homme bien avant dans la forêt, et les pantoufles qu'il emporte du palais.
Le conte grec moderne recueilli par J.-A. Buchon traite également ce thème, mais en le combinant avec un autre. Là, un roi, en mourant, ordonne à ses trois fils de passer, chacun à son tour, une nuit à prier sur sa tombe, et de donner ses deux filles à ceux qui, les premiers, les demanderont en mariage. L'aîné étant aller prier sur la tombe, il arrive le lendemain un mendiant qui demande et obtient la main de l'aînée des princesses. Après la nuit passée par le cadet, la seconde princesse est donnée à un autre mendiant. La troisième nuit, le plus jeune prince, ayant eu ses cierges éteints par un coup de vent, se dirige vers une grande clarté qu'il aperçoit dans le lointain. Il trouve couchés autour d'un grand feu quarante dragons qui surveillent une énorme chaudière. Le prince enlève la chaudière d'une seule main, et, après avoir allumé ses cierges, il la remet sur le feu. Frappés de sa force, les dragons le chargent d'enlever une princesse qui est enfermée dans une haute tour et dont ils voudraient depuis longtemps s'emparer. Le jeune homme se fait une sorte d'échelle avec de grands clous qu'il enfonce dans le mur; parvenu tout en haut, il s'introduit dans la tour par une petite fenêtre; alors il engage les dragons à le suivre, et, à mesure qu'ils cherchent à entrer par la fenêtre, il les tue. Puis il pénètre dans la chambre de la princesse endormie, échange sa bague contre celle de la jeune fille et s'en retourne sur la tombe de son père. Le roi, père de la princesse, voulant savoir qui a tué les dragons et pénétré dans la tour, fait annoncer dans tous les pays de grandes réjouissances: chacun y pourra prendre part à condition de raconter son histoire. Les trois princes se rendent à ces fêtes, et le roi reconnaît au récit de ses exploits le libérateur de sa fille. Après le mariage du prince, le conte s'engage dans une autre série d'aventures: la princesse est enlevée par un magicien, et son mari parvient à la délivrer, grâce à ses beaux-frères, les deux mendiants, qui sont en réalité, l'un, le roi des oiseaux; l'autre le roi des animaux.
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Ce conte grec peut servir de lien entre le conte lorrain et un conte oriental. Dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 4), un père dit sur son lit de mort à ses trois fils: «Quand je serai mort, que chacun de vous garde trois nuits mon tombeau; et ensuite, si quelqu'un vient demander la main d'une de mes filles, fût-ce un oiseau ou une bête des champs, donnez-la lui.» Le plus jeune des trois frères obtient, mais par d'autres exploits que les héros des contes précédents, la main d'une princesse. (Voir ce passage du conte avare vers la fin des remarques de notre nº [43], le Petit Berger.) Plus tard, le jeune homme tue un serpent à neuf têtes pendant que ses frères dorment; puis il revient se coucher auprès d'eux et, le lendemain, ne leur raconte rien de son aventure. (Il y a là, ce nous semble, la transposition d'un épisode que nous avons vu figurer dans plusieurs des contes cités plus haut). A la suite de cet exploit, un vieillard marie le jeune homme à sa fille, merveilleusement belle. Cette seconde femme ayant été enlevée par certain être malfaisant, le héros trouve du secours auprès de ses trois beaux-frères, le loup, le vautour et le faucon, ou plutôt les êtres mystérieux qui, sous ces diverses formes, sont venus demander la main de ses sœurs[29].
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Les autres contes dont nous avons donné l'indication n'ont pas le pèlerinage ou les prières dites pour l'âme du père; mais, dans les deux contes hongrois, nous retrouvons les trois frères qui veillent successivement et dont chacun tue un monstre pendant qu'il monte sa garde[30]. Le plus jeune, voyant son feu éteint, veut aller chercher de quoi le rallumer. Après divers incidents, il arrive auprès de trois géants. Dans le premier de ces contes hongrois, comme dans les récits précédents, il tue le coq et le petit chien qui gardent un château; il prend les anneaux de trois princesses endormies (trois, comme dans le conte lorrain), coupe la tête aux géants quand ils veulent passer sous la porte du château, et revient auprès de ses frères. Dans le second conte, qui, pour tout ce passage, est presque identique au premier, le roi et les trois princesses, pour savoir qui a tué les géants, s'établissent déguisés dans une auberge et font raconter leurs aventures à ceux qui passent.—Comparer les deux contes serbes mentionnés ci-dessus, qui, l'un et l'autre, ont l'épisode de l'auberge.
Le conte grec moderne de la collection Hahn, malgré de notables lacunes, se rattache bien évidemment à cette famille de contes. Veillée des trois frères; monstres tués par chacun d'eux pendant son temps de veille; rencontre de quarante voleurs par le plus jeune, qui est allé chercher du feu, voilà déjà, sans parler d'autres traits, suffisamment de rapprochements[31]. Les quarante voleurs, voyant la force extraordinaire du troisième frère, lui proposent de s'associer à eux pour aller piller le trésor d'un roi. Le jeune homme entre le premier dans la chambre par un trou fait dans le mur, et il décapite successivement tous les voleurs, à mesure qu'ils passent par ce trou. Le roi, surpris de voir ces quarante voleurs décapités, veut savoir qui les a tués. Suit, comme dans les contes précédents, l'épisode de l'hôtellerie. (Comparer le conte albanais, très voisin de ce conte grec)[32].
Il est inutile de nous arrêter longtemps sur le conte tyrolien et sur le conte allemand. Le premier a conservé, sous une forme altérée, l'épisode des trois frères et de leurs exploits; dans le conte allemand, il n'est plus question que d'un habile tireur. Du reste, dans l'un et dans l'autre figurent les trois géants, le chien qu'il faut tuer, les objets emportés du château (entre autres, une pantoufle, dans le conte allemand), et finalement l'hôtellerie de la princesse[33].
On a pu remarquer que les géants ou dragons des contes étrangers sont remplacés par des voleurs dans le conte lorrain. Nous avons déjà rencontré, dans notre nº 25, le Cordonnier et les Voleurs, un semblable affaiblissement de l'idée première.
Rappelons que, dans un récit oriental se rattachant à une autre famille de contes,—un roman hindoustani analysé par nous dans les remarques de notre nº 19, le Petit Bossu, I, pp. 218-219,—le héros pénètre dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fées, pour y prendre une rose merveilleuse; puis il entre dans le château de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. Bakawali, surprise de la disparition de sa rose et de son anneau, se met à la recherche du ravisseur, qu'elle finit par trouver et qu'elle épouse. (Voir, dans les remarques de ce même nº 19, I, pp. 217-218, le conte arabe dans lequel le héros pénètre aussi dans le château d'une princesse endormie.)