REMARQUES

Un conte de l'Agenais (Bladé, nº 7), intitulé la Goulue, est au fond tout à fait le nôtre, si ce n'est qu'à la fin la «Goulue» est emportée par le mort dont ses parents ont coupé la jambe pour la lui donner.

Les deux contes français correspondent au conte allemand inséré par les frères Grimm dans leur troisième volume (p. 267), et, qualifié par eux de «fragment»: Une vieille femme qui, le soir, a des hôtes à héberger, prend le foie d'un pendu et le leur fait cuire. A minuit, elle entend frapper à la porte; elle ouvre. C'est un mort, la tête chauve, sans yeux et avec une plaie au flanc. «Où sont tes cheveux?—Le vent me les a enlevés.—Où sont tes yeux?—Les corbeaux me les ont arrachés.—Où est ton foie?—C'est toi qui l'a mangé.»

En 1856, Guillaume Grimm ne connaissait aucun rapprochement à faire. Il en existait pourtant dans les collections déjà publiées, et depuis lors, des récits analogues ont été recueillis dans divers pays. Voici, par exemple, un conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, publiée en 1848: Un jour, une femme fait cuire du foie pour son mari, Ahlemann, qui aime beaucoup ce mets. L'envie lui prend d'y goûter, et elle goûte tant et si bien qu'elle finit par tout manger. Craignant le mécontentement de son mari, elle va prendre le foie d'un pendu, qu'elle fait cuire. Ahlemann le trouve excellent. Le soir, pendant qu'elle est couchée et que son mari est au cabaret, elle entend des pas s'approcher et une voix crier: «Où est Ahlemann? où est Ahlemann?» Elle répond qu'il est au cabaret. Les pas se rapprochent; éperdue, elle appelle son mari à son secours; peine inutile. Tout à coup l'apparition est près d'elle et lui tord le cou.—Le Rondallayre catalan (t. II, p. 100) donne un conte tout à fait du même genre que ce conte allemand.

La même idée se retrouve, un peu affaiblie, dans un conte anglais de la collection Halliwell (p. 25), publiée en 1849. M. Kœhler, dans ses remarques jointes à la collection Bladé, mentionne encore un autre conte anglais et un second conte catalan.

Dans un conte vénitien (Bernoni, Tradizioni, p. 125), une femme enceinte a envie de manger du cœur. Son mari, qui est sonneur et porteur de morts, prend le cœur d'un mort et le lui donne. Elle le fait cuire et le mange sans se douter de ce que c'est. Trois nuits de suite, le mort vient réclamer son cœur, et la troisième fois il étrangle la femme.

Dans un vieux livre flamand (cité par J. W. Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, nº 132), un distillateur s'est procuré le crâne d'un voleur pendu pour le distiller et en mélanger l'«esprit» avec de l'eau-de-vie. Tout à coup, la nuit, le pendu entre et lui dit: «Rends-moi ma tête!»

Il existe aussi un autre thème très voisin de celui-ci. Là, c'est la «jambe d'or», le «bras d'or» d'une personne morte et enterrée que, par cupidité, quelqu'un va voler, et que le mort vient réclamer. On peut voir, à ce sujet, le conte agenais nº 4 de la collection Bladé, la Jambe d'or, et les remarques de M. Kœhler. A ce second thème se rapportent trois contes allemands (Strackerjan, I, p. 155;—Müllenhoff, p. 465;—Colshorn, nº 6), et, d'après M. Kœhler, un conte anglais.

Dans la collection Pitrè (nº 128), nous trouvons un conte sicilien qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre ces deux types de contes: Une petite fille, qui est folle, se cache un jour dans une chapelle où l'on a déposé le corps d'une riche voisine, revêtu de ses beaux habits et orné de ses bijoux. Restée seule, elle prend les bijoux et la belle robe, puis elle veut prendre aussi les bas; mais, tandis qu'elle en tire un, la jambe lui reste dans la main. Elle emporte cette jambe dans l'intention de la manger; mais elle n'en fait rien. Les jours suivants, la morte vient le soir réclamer sa jambe à la petite fille, qu'elle finit par étrangler, et elle reprend sa jambe.—Comparer un conte vénitien (Bernoni, Tradizioni, p. 123) et un conte toscan (Pitrè, Novelle popolari toscane, nº 19).



XLII
LES TROIS FRÈRES

Il était une fois trois cordonniers: c'étaient trois frères, fils d'une pauvre veuve. Voyant qu'ils ne gagnaient pas assez pour vivre et pour nourrir leur mère, ils s'engagèrent tous les trois et donnèrent leur argent à leur mère, afin qu'elle vécût plus à l'aise. L'aîné s'appelait Plume-Patte, le second Plume-en-Patte et le troisième Bagnolet.

Quand ils furent au régiment, le colonel dit un jour à Plume-Patte d'aller monter la garde à minuit dans une tour où il revenait des esprits: tous ceux qui y étaient allés monter la garde depuis dix ans y avaient été retrouvés morts. Quand Plume-Patte fut dans la tour, il entendit un bruit de chaînes qu'on traînait; d'abord il eut peur, mais il se remit presque aussitôt et cria: «Qui vive?» Personne ne répondit. «Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.—Ah! tu as du bonheur de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici une bourse: plus tu prendras d'argent dedans, plus il y en aura.—Mets-la au pied de ma guérite,» dit Plume-Patte; «je la prendrai quand j'aurai fini ma faction.» Sa faction terminée, il ramassa la bourse.

Le soldat qui tous les jours depuis dix ans venait à la tour voir ce qui s'était passé et qui n'avait jamais retrouvé personne en vie, arriva le matin pour savoir ce que Plume-Patte était devenu; il fut fort surpris de le trouver vivant. «Tu n'as rien vu?» lui demanda-t-il.—Non, je n'ai rien vu.» Ses frères lui demandèrent aussi: «Tu n'as rien vu?—Non, je n'ai rien vu.» A son tour, le colonel lui dit: «Tu n'as rien vu?—Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla de la bourse à personne.

Le lendemain, à minuit, Plume-en-Patte fut envoyé dans la tour. Il entendit un bruit épouvantable de chaînes; il fut d'abord effrayé, mais presque aussitôt il cria: «Qui vive?» Personne ne répondit. «Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.—Ah! tu as du bonheur de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Viens, voici une giberne: quand tu voudras, tu en feras sortir autant d'hommes qu'il y en a dans tout l'univers.» Il la tint ouverte pendant une demi-heure, et il en sortit quatre mille hommes.—«Mets-la au pied de ma guérite,» dit Plume-en-Patte; «je la prendrai quand j'aurai fini ma faction.» Sa faction terminée, il ramassa la giberne.

Le matin, le soldat vint voir si Plume-en-Patte était mort. «Tu n'as rien vu?» lui dit-il, bien étonné de le trouver vivant.—«Non, je n'ai rien vu.—Tu n'as rien vu?» dirent ses frères.—«Non, je n'ai rien vu.» Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?—Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla point de sa giberne; seulement il dit à son frère Bagnolet: «Tu tâcheras de bien faire ton service, quand tu iras dans la tour.»

Lorsqu'il s'agit le lendemain de monter la garde à la tour, le sort tomba sur un jeune homme riche; il était bien triste et bien désolé, car il craignait d'y périr. Bagnolet lui dit: «Si tu veux me donner deux mille francs, j'irai monter la garde à ta place.» Le jeune homme accepta la proposition; il remit les deux mille francs entre les mains du colonel et fit un écrit par lequel il s'engageait, si Bagnolet ne revenait pas, à donner l'argent à ses frères. Quand Bagnolet fut dans la tour, il entendit un bruit épouvantable de chaînes; d'abord il eut peur, mais il cria presque aussitôt: «Qui vive?» Personne ne répondit. «Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.—Ah! tu as du bonheur de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes, «sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici un manteau: quand tu le mettras, tu seras invisible. Voici encore un sabre: par le moyen de ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras et tu seras transporté où tu voudras.—Mets-les au pied de ma guérite,» dit Bagnolet; «je les prendrai quand j'aurai fini ma faction.»

Sa faction terminée, il mit le manteau et tira le sabre. «Mon maître,» lui dit le sabre, «qu'y a-t-il pour votre service?—Je voudrais une table chargée des meilleurs mets, un beau couvert et un beau fauteuil.—Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi.» Bagnolet se mit à table et mangea de bon appétit, puis il ôta son manteau. Le soldat, qui était venu plusieurs fois sans le voir, à cause du manteau, lui dit alors: «Où donc étiez-vous? je suis venu plus de vingt fois sans vous trouver. Vous n'avez rien vu dans la tour?—Non, je n'ai rien vu.—Tu n'as rien vu?» demandèrent ses frères.—«Non, je n'ai rien vu.» Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?—Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla pas du sabre ni du manteau.

Bagnolet engagea ses frères à venir au bois avec lui, et leur dit qu'il leur donnerait à dîner. Arrivés au bois, ses frères ne virent rien de préparé. Bagnolet tira tout doucement son sabre et lui dit: «Je voudrais une table chargée des meilleurs mets, trois beaux couverts et trois beaux fauteuils, les plus beaux qu'on puisse voir.—Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi.» Les trois frères se racontèrent alors leurs aventures: Plume-Patte dit qu'il avait une bourse toujours remplie d'argent; Plume-en-Patte ouvrit sa giberne, et il en sortit un grand nombre d'hommes, qui se rangèrent sur deux lignes; il fit un signe, et les hommes rentrèrent dans la giberne. Bagnolet montra à ses frères son manteau qui le rendait invisible, et leur apprit tout ce qu'il pouvait faire avec son sabre.

Bagnolet savait que le roi d'Angleterre avait trois filles à marier. Le repas fini, il tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre service?—Je voudrais être transporté avec mes frères dans le château du roi d'Angleterre.—Retournez-vous, vous y êtes.»

Les trois frères se présentèrent aussitôt devant le roi et lui demandèrent ses filles en mariage. Le roi leur dit: «Je ne donne pas mes filles à des capitaines: il faut être maréchal. Entrez à mon service pour cinq ou six mois.—Vous ne savez donc pas,» dirent les trois frères, «que nous avons des dons?—Moi,» dit Plume-Patte, «j'ai une bourse: plus on prend d'argent dedans, plus il y en a.—Moi, j'ai une giberne,» dit Plume-en-Patte; «j'en peux faire sortir autant d'hommes qu'il y en a dans tout l'univers, et, si je voulais, je vous ferais périr, vous et toute votre cour.» Le roi fut bien en colère en entendant ces paroles.—«Et moi,» ajouta Bagnolet, «j'ai un manteau qui me rend invisible.» Il ne parla pas du sabre.—«Revenez demain à dix heures du matin,» dit le roi, «je vais demander à mes filles si elles veulent se marier.» Là-dessus les jeunes gens se retirèrent.

Le roi fit part aux princesses de la demande des trois frères et leur dit: «Quand ils viendront, vous les prierez de vous montrer leurs dons, et, dès qu'il vous les auront remis, vous donnerez un coup de sifflet. Aussitôt il viendra deux hommes qui les enchaîneront et les jetteront en prison.»

Le lendemain, Plume-Patte arriva le premier. «Mais, mon ami,» lui dit le roi, «dépêchez-vous donc. Voilà au moins une heure que ma fille aînée vous attend.» Plume-Patte alla saluer la princesse. Après avoir causé quelque temps avec lui, la princesse lui dit: «Vous seriez bien aimable si vous me montriez votre bourse.—Volontiers, ma princesse.» Aussitôt qu'elle eut la bourse, elle donna un coup de sifflet: deux hommes entrèrent, saisirent le pauvre garçon et le jetèrent dans un cachot pour l'y laisser mourir de faim.

Bientôt après, Plume-en-Patte arriva. «Dépêchez-vous donc,» lui dit le roi, «ma fille cadette vous a attendu plus de deux heures en se promenant dans le jardin. Maintenant elle est dans sa chambre.» Plume-en-Patte alla saluer la princesse qui lui parla d'abord de choses et d'autres et lui dit enfin: «Voudriez-vous me montrer votre giberne?—Volontiers, ma princesse.» Une fois qu'elle eut la giberne entre les mains, elle donna un coup de sifflet: les deux hommes entrèrent, saisirent Plume-en-Patte, et le jetèrent en prison avec son frère.

Quand Bagnolet se présenta, le roi lui dit: «Dépêchez-vous de monter dans la chambre de ma plus jeune fille; voilà bien longtemps qu'elle vous attend.» Bagnolet salua gracieusement la princesse et lui parla avec politesse; ils causèrent très longtemps, car Bagnolet parlait mieux que ses frères. Enfin la princesse lui dit: «J'ai entendu dire que vous aviez un manteau qui rend invisible; voudriez-vous me le montrer?—Volontiers, ma princesse.» Elle saisit le manteau et donna un coup de sifflet: les deux hommes vinrent enchaîner Bagnolet et le mirent en prison avec ses frères, pour l'y laisser mourir de faim.

Ils étaient tous les trois bien tristes, quand Bagnolet se souvint qu'il avait encore son sabre; il le tira. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre service?—Je désire que tu nous apportes une table chargée des meilleurs mets, trois beaux couverts et trois beaux fauteuils, et que tu changes notre prison en un beau palais.» Tout cela se fit à l'instant, et ils avaient de plus beaux salons que le roi.

Le roi, étant venu voir ce qu'ils faisaient, les trouva à table; il fut dans une grande colère et les fit mettre dans une autre prison. Bagnolet tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre service?—Je voudrais, s'il était possible, être transporté avec mes frères à vingt lieues de la ville.—Retournez-vous, vous y êtes.»

Il y avait par là un château où personne n'habitait parce qu'il y revenait des esprits; les trois frères s'y établirent. Bagnolet dit au sabre: «Peux-tu faire venir la princesse qui a pris la bourse?—Mon maître, elle sera ici à minuit avec la bourse.» Quand la princesse fut arrivée, ils lui reprirent la bourse, la maltraitèrent, lui cassèrent les reins et la renvoyèrent. Le roi entra dans une colère effroyable; il aurait bien voulu savoir où étaient les trois frères.

Bagnolet tira encore son sabre et lui dit: «Je désire, s'il est possible, que tu nous amènes la princesse qui a pris la giberne.—Mon maître, elle sera ici à minuit avec la giberne.» Quand elle arriva, ils lui reprirent la giberne, la maltraitèrent, lui cassèrent les reins et la renvoyèrent. Le roi, encore plus furieux, dit à sa plus jeune fille: «Je pense, ma fille, que tu vas avoir le même sort que tes sœurs; mais il faudra marquer de noir la porte de la maison où l'on te conduira.»

Le lendemain, Bagnolet dit au sabre: «Je désire que tu fasses venir la princesse qui a pris le manteau.—Mon maître, elle sera ici à minuit avec le manteau. Son père lui a recommandé de marquer de noir la porte de la maison où on la conduirait; mais j'irai marquer toutes les maisons du quartier, et l'on ne pourra rien reconnaître.» A minuit, la princesse se trouva au château; les trois frères lui reprirent le manteau, la maltraitèrent encore plus que les autres, parce qu'elle était la plus méchante, lui cassèrent les reins et la renvoyèrent chez son père, qui ne se sentit plus de fureur. Puis ils dépêchèrent au roi un ambassadeur pour lui déclarer la guerre.

Le roi fit marcher contre eux une grande armée. Les trois frères étaient seuls de leur côté. «C'est vous qui êtes le plus âgé,» dirent-ils au roi, «rangez vos hommes le premier.» Ensuite Plume-en-Patte ouvrit sa giberne et en fit sortir un grand nombre d'hommes armés. Les soldats d'Angleterre eurent beau tirer; les hommes de Plume-en-Patte étaient ainsi faits qu'ils ne pouvaient être tués. Le roi d'Angleterre perdit toute son armée et s'enfuit. Les trois frères allèrent piller son château, puis ils allumèrent un grand feu et y jetèrent la reine et ses trois filles.

Ils retournèrent ensuite en France, mais ils furent arrêtés comme déserteurs et on les mit en prison. Bagnolet tira son sabre: «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre service?—Je voudrais, s'il était possible, être transporté avec mes frères à la cour du roi de France.—Retournez-vous, vous y êtes.» Le roi de France n'avait qu'une fille; ils la demandèrent en mariage. «Je ne donne pas ma fille à des capitaines,» leur dit le roi; «mais dans deux ou trois mois chacun de vous peut être maréchal, et celui qui se sera le plus distingué aura ma fille.» Les trois frères lui dirent alors qu'ils avaient des dons, et lui parlèrent de la bourse, de la giberne, du sabre et du manteau. Au bout de deux mois, Plume-en-Patte, celui qui avait la giberne, devint maréchal et épousa la princesse; ses frères se marièrent le même jour. Le roi d'Angleterre se trouvait aux noces; il se dit que les mariés ressemblaient fort aux trois frères qui lui avaient fait tant de mal, mais il ne les reconnut point.

Moi, j'étais de faction à la porte de la princesse, comptant les clous pour passer le temps. Je m'y suis ennuyé, et je suis revenu.