V

Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu'une Française était chez l'oncle Jacob, qu'elle avait reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait[1] difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce n'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.

Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu'elle criait: «Vive la République!» d'une façon terrible.

Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l'épaule au mur, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux passants:

«Hé! Nickel...Yokel... écoute... écoute, comme elle crie! N'est-ce pas abominable? Est-ce qu'on devrait souffrir cela dans le pays?»

L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à[2] ce point d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs fois qu'il méritait d'être pendu.

Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République et d'autres choses contraires au bon ordre.

Un jour l'oncle eut une grande discussion. M. Richter s'étant permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des étrangers, venus dans le pays pour piller, il l'écouta froidement, et finit par lui répondre:

«Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne demande pas aux gens: «De quel pays êtes-vous? Avez-vous les mêmes croyances que moi? Êtes-vous riches ou pauvres? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne? Je suis[1] les mouvements de mon coeur, et le reste m'importe peu. Que cette femme soit Française ou Allemande, qu'elle ait des idées républicaines ou non, qu'elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu'elle ait été réduite à le faire par besoin, cela ne m'inquiète pas. J'ai vu qu'elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie; et maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j'ai bien fait d'entreprendre. Quant à vous, monsieur Richter, je sais que vous êtes un égoïste,[2] vous n'aimez pas vos semblables; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à tirer d'eux des avantages personnels. C'est le fond de[3] votre opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions m'indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi.»

Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.

Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis; chacun à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d'aller à leurs affaires pendant la journée.

Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.

Or, un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres.

Je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite. Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je descendis l'escalier roulant comme une boule.

L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; il prenait un petit verre de kirschenwasser[1] avec le mauser, qui avait veillé cette nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.

«Ainsi, mauser, disait l'oncle, la nuit s'est bien passée?

--Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi: la femme dans son lit, moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau.

--Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser!

--A la vôtre, monsieur le docteur!»

Ils humèrent d'un trait leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant.

«Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure se ferme, la fièvre diminue, mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu trop de sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra.»

Le mauser inclina la tête, et l'oncle me voyant dit en souriant:

«Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer! Est-ce que cela ne te réjouit pas?

--Si,[2] mon oncle.

--Oui... oui... amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton âge, garçon.

Comme nous causions ainsi, quelques paroles s'entendirent dans l'alcôve; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.

«Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du délire, c'est une voix faible, mais naturelle.»

Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions derrière lui. La femme semblait dormir; on l'entendait à peine respirer. Mais au bout d'un instant, elle ouvrit les yeux et nous regarda l'un après l'autre, comme étonnée, puis le fond de l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l'armoire, la vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les yeux, et l'oncle dit tout bas:

«Elle est revenue à elle.[1]

--Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de voir.»

Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté:

«Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien... Vous avez été malade... maintenant vous allez mieux... Mais, je vous en prie, ayez confiance... vous êtes chez des amis... chez de véritables amis.»

Pendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux noirs; on voyait qu'elle le comprenait. Mais malgré sa recommandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas:

Le tambour... le petit tambour...»

Alors l'oncle, regardant le mauser, lui demanda:

«Comprenez-vous?»

Et le mauser, portant la main à sa tête, dit:

«Un restant de fièvre, docteur, un petit restant; cela passera.»

Mais la femme, d'un accent plus fort, répéta...

«Jean... le petit tambour!»

Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif; et l'idée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille.

Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis:

«Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les Républicains.»

Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner[1].

«Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère!

--Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement; votre blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise.»

Et me prenant sous les bras, il m'éleva devant elle en me disant:

«Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour?

--Oh! oui; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds; il dormait, je me le rappelle bien! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.

--Et ensuite, Fritzel?

--Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin,[1] quand on a mis le feu dans la rue, et que[2] les Républicains sont partis, je l'ai revu derrière.

--Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à peine l'entendre.

--Oh! non; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait: «Allons, courage, petit Jean, courage!» Mais il n'avait pas l'air d'entendre... il avait les joues toutes mouillées.

--Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel? demanda l'oncle.

--Oui, mon oncle: il me faisait de la peine;[3] je l'ai regardé jusqu'au bout du village.»

Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle sanglotait intérieurement.[4] Des larmes lui coulaient le long des joues, l'une après l'autre, sans bruit. C'était bien triste, et l'oncle me dit tout bas:

«Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne.»

Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, et me retint en murmurant quelques paroles. L'oncle Jacob la comprit et lui demanda:

«Vous voulez embrasser l'enfant?

-- Oui,» fit-elle.

Il me pencha sur sa figure; elle m'embrassa en sanglotant toujours. Moi, je m'étais mis aussi à pleurer.

«C'est bon, fit l'oncle, c'est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra... Vous reverrez votre jeune frère... Du courage!»

Il m'emmena dehors et referma les rideaux.

Le mauser se promenait de long en large[1] dans la salle; il avait la figure rouge et dit:

«Ça, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une honnête femme... qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra[2]... celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.

--Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout ira mieux, les larmes soulagent.»

Ils sortirent ensemble dans l'allée; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison.

Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, et que[3] je m'essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis le chien près de moi, qui me regardait[4] avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n'avais jamais eu peur de lui.

En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle qui venait d'entrer et qui m'observait en souriant.

«Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il; maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon coeur.»

Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m'accompagner; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village.