VI

La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains; mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas[1] monde.

C'était le lendemain du jour ou la femme avait repris connaissance, que le bourgmestre Meyer entra.

«Salut, monsieur le docteur, salut! dit le gros homme. J'arrive par un temps de neige; mais que voulez-vous, il le faut,[2] il le faut!

--Un pauvre diable[3] monsieur le docteur, est étendu dans le bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C'est un soldat. Il se sera[4] retiré là pour mourir sans trouble pendant le combat. A cette heure,[5] il faudrait[6] dresser l'acte mortuaire; je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort.

--C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant, j'arrive.»[7]

Ils sortirent et je les suivais.

Enfin nous arrivâmes à la grange de Réebock et j'aperçus à droite, étendu contre le mur, un grand manteau rouge, puis, une tête noire avec de longues moustaches.

Je vois, fit l'oncle, je vois!»

Et il s'approcha en disant:

«C'est un Croate.»

L'oncle tira l'homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière.

Puis il ouvrit la boucle du manteau.

«Il est mort d'un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre.»

Tout le monde devenait rêveur; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.

«Enfin voilà le décès constaté,[1] fit l'oncle au bout d'un instant, nous pouvons partir.»

Puis se ravisant.

«Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme!»

Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers.

«Je garde ces papiers pour dresser l'acte, dit-il au bourgmestre. Maintenant nous pouvons partir.»

L'oncle m'apercevant alors, dit:

«Te voilà Fritzel? Il faut donc que tu voies tout?»

Il ne me fit pas d'autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison.

Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l'assiette sur la table de nuit.

«Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez mieux?»

Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit:

«Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens revivre.»

Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion:

«Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre!»

L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.

«C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n'embrassera plus son fils.»

La femme semblait émue et demanda tout bas:

«C'est un des nôtres?

--Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rosé et tout blond, comme le jour où, pour la dernière fois, elle l'avait embrassé en sanglotant.»

La voix de l'oncle en parlant de ces choses s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.

«Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs à ceux qui m'aimaient.»

Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très grave, lui demanda:

«Vous n'êtes pourtant pas seule au monde?

--Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse; mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour.»

La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.

Tout à coup la Française reprit:

«J'aurais quelque chose à vous demander[1] monsieur le docteur?

--Quoi, madame?

--Ce serait d'écrire à la mère du malheureux Croate. C'est terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore.»

Elle se tut, et l'oncle tout rêveur répondit:

«Oui... oui, c'est une bonne pensée! Fritzel, apporte l'encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu! dire qu'on annonce des choses pareilles, et que ce sont encore de bonnes actions! Ah! la guerre... la guerre.»

Il s'assit et se mit à écrire.

Enfin l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit l'adresse et me dit:

«Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêche-toi.