XIV
Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d'être désolé.
Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration universelle, que je n'aurais plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume,[1] c'est que Scipio, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d'un air aussi chagrin que s'il eût compris qu'il fallait nous séparer dans les siècles des siècles.[2] Oh! quand je pense à ces choses, encore aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; je restais le nez en l'air, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d'un genou.
L'oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.
Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert l'armoire du vieux linge, et se[3] taillait, dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route.
Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s'arrêta et lui dit:
«Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin; madame Thérèse part.»
Et comme la vieille servante le regardait toute saisie:
«Les Prussiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée; ils ont la force pour eux... il faut obéir.»
Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant l'un après l'autre, elle releva son bonnet sur sa tête, comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit:
«Madame Thérèse part... ça n'est pas possible... je ne croirai jamais cela.
--Il le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière... on vient me chercher.
--Les Prussiens?
--Oui, les Prussiens.»
Alors la vieille, que l'indignation suffoquait, dit:
«J'ai toujours pensé que ces Prussiens n'étaient pas grand'chose: des tas de gueux, de véritables bandits! Venir attaquer une honnête femme! Si les hommes avaient pour deux liards[1] de coeur, est-ce qu'ils souffriraient ça?
-- Et que ferais-tu? lui demanda l'oncle, dont la face se ranimait, car l'indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.
--Moi, je chargerais mes kougelreiter,[2] s'écria Lisbeth je leur dirais par la fenêtre: «Passez votre chemin, bandits! n'entrez pas, ou gare!» Et le premier qui dépasserait la porte, je l'étendrais raide. Oh! les gueux!
--Oui, oui, fit l'oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils; mais nous ne sommes pas les plus forts.»
Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.
Madame Thérèse ne disait rien.
La table mise, nous dînâmes tout rêveurs.
Après dîner, l'oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Richter et tous les gueux d'Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien et lui promit de modérer sa langue. Puis l'oncle sortit pour aller voir le mauser.
Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ.
Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi; mais je le sus plus tard, lorsque l'oncle revint.
La nuit était venue, lorsque l'oncle ouvrit la porte, en demandant:
«Êtes-vous là, madame Thérèse?
--Oui, monsieur le docteur.
--Bon... bon.... J'ai vu mes malades... j'ai prévenu Koffel, le mauser et le vieux Schmitt; tout va bien; ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux.»
Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.
«Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons; mais j'espère qu'il s'exercera tout seul à lire en français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que par ses connaissances.[1] Je compte là-dessus.»
Alors madame Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail; elle souriait, et l'oncle disait:
«Quel heureux caractère ont ces Français! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fond de gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j'appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous.»
Mais de cette journée,--dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, parce qu'elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j'aimais;--de tout ce jour, ce qui m'attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d'un air rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire:
«Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et cependant il faut que je vous fasse encore une demande.
--Quoi donc, madame Thérèse?
--C'est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir de moi.... Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu'il n'ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière.»
Comme elle disait cela, je crus sentir mon coeur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu'au fond des entrailles.[2] J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau; je pris mon Scipio, je l'attirai, j'enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu'on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j'avais perdus.
L'oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement:
«J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se souvienne combien vous l'avez aimé; qu'il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre compagnon, mais encore celui de petit Jean, votre frère; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi.»
Puis, s'adressant à moi:
«Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse?»
Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j'allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus; je me tenais près d'elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de joie inexprimable.
Il fallut du temps pour m'apaiser. Madame Thérèse, en m'embrassant, disait: «Cet enfant a bon coeur, il s'attache facilement, c'est bien!» ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.
Enfin, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit:
«Il se fait tard... il faudra partir avant le jour.... Je crois que nous ferions bien d'aller prendre un peu de repos.»
L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une voix étrange, en me serrant sur son coeur:
«Fritzel... travaille... travaille... et conduis-toi bien, cher enfant!»
Il entra chez lui tout ému.
Moi, je ne pensais qu'au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit;[1] il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque respiration, et je n'aurais pas changé mon sort contre celui de l'empereur d'Allemagne.
Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicité. L'oncle allait et venait chez lui; je l'entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu'il avait l'idée de veiller, et je finis par m'endormir profondément.