XV

Neuf heures sonnaient à l'église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte.

L'idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon coeur que l'oncle Jacob n'eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après, je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards. L'officier, un petit blond très maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d'un roux fauve, se tenait en travers de l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d'un air effrayé.

Plus loin, s'étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Richter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l'oncle.

«Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin? disait l'officier.

--Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.

--A quelle heure?

--Entre cinq et six heures, monsieur le commandant; il faisait encore nuit; j'ai moi-même accroché la lanterne au traîneau.

--Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée?» dit l'officier en lui lançant un coup d'oeil perçant.

Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gêne.

«Sauf votre respect,[1] j'ai vu le docteur Jacob hier soir; c'est un de mes amis.... Cette pauvre vieille ne sait rien.... Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s'en débarrasser, et quand il a vu qu'elle pouvait supporter le voyage, il a profité du premier moment.

--Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route? s'écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.

--Hé! vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par le Waldeck et la montagne; il y a plus d'un chemin pour aller à Kaiserslautern.»

L'officier, sans répondre, sauta de son cheval; il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche; puis il ressortit et dit en se remettant en selle:

«Allons, voilà notre affaire faite; le reste ne nous regarde plus.»

Il se dirigea vers le Cruchon-d'Or, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d'un oeil louche; ils remontèrent ensemble les marches de l'auberge, et Scipio, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.

Les hussards se rafraîchirent au Cruchon-d'Or, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n'en eûmes plus de nouvelles.

Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit; mais quand nous vîmes s'écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre, on peut s'imaginer notre inquiétude.

Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant madame Thérèse, reniflant et pleurant d'un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.

Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait:

«Bah! tout cela n'est rien; le docteur a voulu recommander madame Thérèse; il ne pouvait pas la laisser partir

avec les prisonniers, c'était contraire au bon sens; il aura demandé[1] une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l'hôpital de Kaiserslautern.... Toutes ces démarches demandent du temps.... Tranquillisez-vous, il reviendra.»

Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très calme; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse.

Malheureusement le garde forestier[2] Roedig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d'Anstatt, et, s'étant arrêté quelques instants à l'auberge de Spick, il raconta que l'oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu'il s'y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que l'oncle paraissait tout joyeux, et qu'il avait deux longs kougelreiter dans les poches de sa houppelande.

Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale; Richter et Spick criaient partout qu'il méritait d'être fusillé, que c'était une abomination, et qu'il fallait confisquer ses biens.

Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s'était sans doute trompé de chemin à cause des grands neiges, qu'il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que l'oncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier,[3] et l'indignation augmentait de jour en jour.

Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que l'oncle Jacob était un jacobin; il me fallait livrer bataille pour le défendre, et malgré le secours de Scipio, je rentrai plus d'une fois à la maison le nez meurtri.

C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.

«Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu'on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j'en[1] réponds.»

Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille du village, excitée par ce gueux de Richter, commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu'un beau matin tout rentra subitement dans l'ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait:

«Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hé! hé! hé!»

Il n'en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue; c'était pire qu'à l'arrivée des Républicains, car personne ne s'arrêtait: on allait... on allait toujours!

Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés s'éloigner en cahotant. C'étaient des Prussiens. Puis arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, pêle-mêle dans un grand désordre; puis des cavaliers démontés, leur porte-manteau sur l'épaule et couverts de boue jusqu'à l'échine. Tous ces hommes semblaient harassés; mais ils ne s'arrêtaient pas, ils n'entraient pas dans les maisons, et marchaient comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.

Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d'un air morne.

C'était l'armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Froeschwiller, comme nous l'avons appris plus tard; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien, c'est que[1] le lendemain de bonne heure, le mauser et Koffel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l'oncle Jacob, et le mauser, en nous la montrant, dit:

«Hé! hé! hé! ça va bien... ça va bien! le règne de la Justice et de l'égalité commence.... Écoutez un peu!»

Il s'assit devant notre table, les deux coudes écartés. J'étais près de lui et je lisais par-dessus son épaule; Lisbeth, toute pâle, écoutait derrière, et Koffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par coeur.

Donc[2] il lut ce qui suit, en s'arrêtant parfois pour nous regarder d'un air d'enthousiasme:

"Wissembourg, le 8 nivôse,[3] an II[4]
de la République française."

«Aux citoyens Mauser et Koffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut et fraternité!

«La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d'abord joie, concorde et prospérité.

«Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces lignes de Wissembourg, au milieu des triomphes de la guerre; nous avons chassé les Prussiens de Froeschwiller, et nous sommes tombés sur les Autrichiens au Geisberg comme le tonnerre.

«Ainsi l'orgueil et la présomption reçoivent leur récompense; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meilleures; mais c'est terrible d'en venir à de telles extrémités, oui, c'est terrible!

«Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais en moi-même sur l'aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille Allemagne; je déplorais leur esprit d'injustice, leur égoïsme; je me demandais si mon devoir d'honnête homme[1] n'était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter les principes de justice, d'égalité et fraternité proclamés par la Révolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble, car l'homme tient aux idées qu'il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand déchirement. Néanmoins j'hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la malheureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus en supporter davantage: au lieu de conduire madame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j'ai faite avec l'aide de Dieu.

«A trois heures de l'après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et comme madame Thérèse regardait, elle entendit le tambour et s'écria: «Ce sont les Français! Monsieur le docteur, vous m'avez trompée!» Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j'étais ému!

«Sur toute la route, depuis les Trois-Maisons[1] jusqu'à la place du Temple-Neuf, les soldats criaient: «Voici la citoyenne Thérèse!» Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable effusion. D'autres me serraient les mains, enfin on m'accablait d'honneurs.

«Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de madame Thérèse et du petit Jean; ces choses ne sont pas à peindre! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le commandant Duchêne, qui n'est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs larmes: c'était un spectacle comme je n'en ai jamais vu de ma vie. Le petit Jean est un brave garçon; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l'aime bien.

«Le général Hoche, ayant appris qu'un médecin d'Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon de la deuxième brigade, je reçus l'ordre, vers huit heures, d'aller à l'Orangerie.[2] Il était là, près d'une table de sapin, habillé comme un simple hauptmann, avec deux autres citoyens qu'on m'a dit être les conventionnels[3] Lacoste et Baudot, deux grands maigres, qui me regardaient de travers.--Le général vint à ma rencontre: c'est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front; il s'arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait l'armée de la Moselle, j'étais troublé; mais tout à coup il me tendit la main et me dit: «Docteur Wagner, je vous remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse: vous êtes un homme de coeur.

«Puis il m'emmena près de la table, où se trouvait déployée une carte, et me demanda différents renseignements sur le pays d'une façon si claire, qu'on aurait cru qu'il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais; les deux autres écoutaient en silence. Finalement, il me dit: Docteur Wagner, je ne puis vous proposer de servir dans les armées de la République, votre nationalité[1] s'y oppose; mais le 1er bataillon de la 2e brigade vient de perdre son chirurgien-major, le service de nos ambulances est encore incomplet, nous n'avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d'honneur: l'humanité n'a pas de patrie! Voici votre commission.» Il écrivit quelques mots au bout de la table,[2] et me prit encore une fois la main en me disant: «Docteur, croyez à mon estime!» Après cela, je sortis.

«Madame Thérèse m'attendait dehors, et quand elle sut que j'allais être à la tête de l'ambulance du 1er bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie.

«Nous pensions tous rester à Pirmasens jusqu'au printemps, les baraques étaient en train de se bâtir, quand dans la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l'ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. Tout Pirmasens dormait. J'avais deux chevaux, l'un sous moi, l'autre en main; j'étais au milieu des officiers, près du commandant Duchêne.

«Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait: «Par ici... par ici!...»

«Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach, sous la grande côte boisée de Steinfelz, à trois quarts de lieue de Woerth. Alors, de tous les côtés on entendit crier: «Halte!... halte!...» Ceux de derrière arrivaient toujours; à six heures et demie toute l'armée était réunie dans un vallon, et l'on se mit à faire la soupe.

«Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait; il semblait de bonne humeur.

«Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.

«A huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen, nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Froeschwiller et de Woerth; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s'élevaient les unes au-dessus des autres.

«Toute l'armée comprit alors que nous avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta d'abord un coup terrible; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D'abord ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fossés garnis de palissades, et derrière on voyait très bien les canonniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte.

«Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très joyeux. Le bruit s'étant répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs pour chaque pièce enlevée à l'ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur l'oreille, et regardaient les canons en criant: «Adjugé! adjugé!»[1] Il y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d'entendre ces plaisanteries.

«Nous autres, l'ambulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.

«Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries sur les collines de Reichshofen, et l'infanterie fit halte au milieu de la vallée.

«Il y eut encore une délibération, puis toute l'infanterie se rangea en trois colonnes; l'une passa sur la gauche, dans la gorge de Réebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l'arme au bras.

«Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée.

«Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, un horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit; tout fut couvert de fumée: c'étaient les Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s'étant un peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte.

«Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Républicains: «A la baïonnette!»[1] Et toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière[2] où l'on donne un coup de pied. On ne se voyait plus, parce que le vent poussait la fumée sur nous, et l'on ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés, les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir; ces animaux sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines à les retenir.

«De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière. Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l'on ne pouvait savoir comment cela finirait.

«Le général Hoche envoyait ses officiers l'un après l'autre porter de nouveaux ordres; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait, et les Républicains commençaient à reculer, quand le général descendit lui-même ventre à terre; dix minutes après, le chant de la Marseillaise[3] couvrait tout le tumulte; ceux qui avaient reculé revenaient à la charge.

«Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut l'arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche des retranchements; elle avait tourné le Réebach et sortait du bois au pas de course.[4] Alors il fallut bien quitter la partie;[5] les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canons, vingt-quatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Woerth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d'impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s'ébranle. Nous apprîmes le même soir qu'ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons.

«Voilà, mes chers amis, ce qu'on appelle le combat de Woerth et de Froeschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire.

«Depuis ce moment, je n'ai rien vu de nouveau; mais que d'ouvrage nous avons eu! Jour et nuit il a fallu couper,[1] trancher,[1] amputer,[1] tirer des balles; nos ambulances sont encombrées de blessés: c'est une chose bien triste.

«Cependant, le lendemain de la victoire, l'armée s'était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru nuisait aux intérêts de la République, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci, se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle, sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg; qu'il l'avait battu complètement au Geisberg, de sorte qu'à cette heure les Prussiens sont en retraite sur Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le territoire de la République est débarrassé de tous ses ennemis.

«Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d'ouvrage; madame Thérèse, le petit Jean et les restes du Ier bataillon occupent la place, et l'armée marche sur Landau, dont l'heureuse délivrance fera l'admiration des siècles futurs.

«Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons l'armée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos coeurs, et célébrer avec vous le triomphe de la justice et de la liberté.

«Avec ces espérances, la bonne madame Thérèse, petit Jean et moi nous vous embrassons de coeur.

«Jacob Wagner.»

«P.S.--Petit Jean recommande à son ami Fritzel d'avoir bien soin de Scipio.»

La lettre de l'oncle Jacob nous remplit tous de joie, et l'on peut s'imaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le Ier bataillon.

Cette époque de ma vie, quand j'y pense, me produit l'effet d'une fête.

Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n'arriverait jamais, lorsqu'un après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant:

«Les voilà...ce sont eux!»

Il revenait des champs la pioche sur l'épaule, et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait. Moi, ne me possédant plus d'enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en criant: «Ils arrivent... ils arrivent!» Les idées des gens changent d'une façon singulière, tout le monde était alors ami de la République.

Une fois sur la montée de Birkenwald, Hans Aden, Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s'approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, les officiers derrière les compagnies. Tout cela s'avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route; on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.

Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que l'oncle Jacob et madame Thérèse; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l'oncle, il était derrière, à cheval sur Rappel. J'eus d'abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer; cela le changeait d'une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate; elle avait les joues roses et les yeux brillants; l'oncle chevauchait près d'elle, ils causaient ensemble.

Je reconnus aussi le petit Jean, que je n'avais vu qu'une fois. Et le commandant, et le sergent Laflèche, et le capitaine que j'avais conduit dans notre grenier, et tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais; il me semblait être dans une grande famille.

Je courais à travers tout le monde, Hans Aden et Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades, moi je marchais toujours, j'étais à trente pas de la charrette et j'allais appeler: «Oncle! oncle!» quand madame Thérèse, se penchant par hasard, s'écria d'une voix joyeuse:

«Voici Scipio!»

Dans le même instant, Scipio, que j'avais oublié chez nous, tout effaré, tout crotté, sautait dans la voiture.

Aussitôt petit Jean s'écria: «Scipio!»

Et le brave caniche bondit à terre et se mit à danser autour de petit Jean, aboyant, poussant des cris et se démenant comme un bienheureux.

Tout le bataillon l'appelait:

«Scipio, ici!... Scipio!... Scipio!»

L'oncle venait de m'apercevoir et me tendait les bras du haut de son cheval. Je m'accrochai à sa jambe, il me leva et m'embrassa; je sentis qu'il pleurait et cela m'attendrit. Il me tendit ensuite à madame Thérèse, qui m'attira dans sa charrette en me disant:

«Bonjour, Fritzel.»

Elle paraissait bien heureuse et m'embrassait les larmes aux yeux.

Presque aussitôt le mauser et Koffel arrivèrent, donnant des poignées de main à l'oncle; puis les autres gens du village, pêle-mêle avec les soldats, qui remettaient aux hommes leurs sacs et leurs fusils pour les porter en triomphe, et qui criaient aux femmes:

«Hé! la grosse mère!... La jolie fille!... par ici!... par ici!

C'était une véritable confusion, tout le monde fraternisait, et au milieu de tout cela, c'était encore petit Jean et moi qui paraissions les plus heureux.

«Embrasse petit Jean,» me criait l'oncle.

--Embrasse Fritzel,» disait madame Thérèse à son frère.

Et nous nous embrassions, nous nous regardions émerveillés.

«Il me plaît, cria petit Jean, il a l'air bon enfant.[1]

-- Toi, tu me plais aussi,» lui dis-je, tout fier de parler en français.

Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que l'oncle et madame Thérèse se souriaient l'un à l'autre. Le commandant me tendit aussi la main en disant:

«Hé! docteur Wagner, voici votre défenseur.--Tu vas toujours bien, mon brave?

--Oui, commandant.

--A la bonne heure!»

C'est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s'arrêta quelques instants pour se mettre en ordre, petit Jean accrocha son tambour sur sa cuisse, et le commandant ayant crié: «En avant, marche!» les tambours retentirent.

Nous descendîmes la grande rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d'une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n'avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient l'oncle Jacob, qui s'avançait d'un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout à la porte de sa baraque; il redressait sa haute taille voûté et nous regardait défiler avec un éclair dans l'oeil.

Sur la place de la fontaine le commandant cria: «Halte!» On mit les fusils en faisceaux, et tout le monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche; chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une et indivisible; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles. Le commandant vint avec nous. La vieille Lisbeth était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait:

«Ah! madame Thérèse... ah! monsieur le docteur!...»

Tout ce jour-là, le Ier[1] bataillon resta chez nous; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d'hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d'Anstatt. L'oncle resta au village, il déposa son grand sabre et son grand chapeau; mais depuis ce moment jusqu'au printemps, il ne se passa pas de jour qu'il ne fût en route pour Hacmatt: il ne pensait plus qu'à Hacmatt.

De temps en temps madame Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions!

Que vous dirai-je encore?[2] Au printemps, quand commence à chanter l'alouette, un jour on apprit que le Ier bataillon allait partir pour la Vendée. Alors l'oncle, tout pâle, courut à l'écurie et monta sur son Rappel; il partit ventre à terre,[3] la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.

Que se passa-t-il à Hacmatt! Je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le lendemain, l'oncle fier comme un roi, revint avec madame Thérèse et petit Jean, qu'il y eut grande noce chez nous, embrassades et réjouissances. Huit jours après, le commandant Duchêne arriva avec tous les capitaines du bataillon. Ce jour-là, les réjouissances furent encore plus grandes. Madame Thérèse et l'oncle se rendirent à la mairie, suivis d'une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu'on avait nommé bourgmestre à l'élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour des reins. Il inscrivit l'oncle et madame Thérèse sur un gros registre, à la satisfaction universelle; et dès lors petit Jean eut un père, et moi j'eus une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans répandre des larmes.