CHAPITRE VII
DOULEURS D'EXIL
Le jour commençait à baisser. Dans son atelier où déjà pénétrait l'ombre, Wenceslas Reybach, penché, depuis plusieurs heures, sur son travail, se hâtait, afin de mettre à profit les derniers éclats de la lumière expirante. Ce travail, qu'il espérait finir avant la nuit, était un portrait, non un portrait sur toile et de grande taille, mais une miniature sur émail reproduisant avec fidélité la brune chevelure et le pur visage de la petite Nina. La plus importante partie de l'oeuvre était terminée. Sur un fond rouge sombre, les traits de l'enfant s'enlevaient avec vigueur. Maintenant, le peintre en était au dernier coup de pinceau, à ces perfectionnements de la fin par lesquels l'artiste imprime aux enfants de sa pensée, livre ou statue, musique ou tableau, son empreinte personnelle et son cachet définitif.
En face de lui, tante Isabelle, posée au bord d'un fauteuil, tenait Nina sur ses genoux. Celle-ci, entourée de deux bras dont toujours l'étreinte lui était douce, demeurait immobile dans la pose que lui avait donnée le peintre. Méritante était cette immobilité, car, autour de Nina Bernard présent à la séance s'agitait à outrance sans parvenir à se dominer assez pour rester en place. Tantôt assis tantôt debout, il allait du portrait à peine terminé de sa petite amie à un autre portrait également sur émail, achevé et parachevé, celui-là, et qui reproduisait ses propres traits. À chaque halte près de l'un ou de l'autre, il s'épandait en cris d'admiration et d'enthousiasme, tandis que, tout en lui souriant, tante Isabelle enveloppait Nina d'une attention plus grande afin d'éviter qu'elle se laissât distraire par le bruit qu'il faisait.
—Là, là, tout beau; du calme. Monsieur le chevalier, répétait Wenceslas Reybach. Évitez, je vous en prie, de tourner autour de moi. Vous troublez mon recueillement et vous faites trembler mon pinceau entre mes doigts.
—C'est que je suis si heureux de penser que, grâce à vous, Nina aura mon portrait et que j'aurai le sien!
—Tu le garderas, dis? reprenait la petite.
—Sur mon coeur, dans un médaillon, répondait Bernard car c'est pour le porter toujours sur moi que j'ai prié M. Reybach de le faire. Je posséderai ton image, Nina; tu posséderas la mienne, de telle sorte que si nous sommes séparés, nous ne nous oublierons pas.
—Séparés! Crois-tu que nous le serons?
—J'espère que non; mais il faut tout prévoir.
—Me pleurerais-tu pendant longtemps, si tu me perdais? demanda Nina.
Sans rire et très grave, il répondit:
—Je te pleurerais toujours.
—Passez à un autre sujet d'entretien, mes chéris, fit tante Isabelle. À peine entrés dans la vie, vous redoutez déjà des catastrophes! Laissez cette crainte aux vieillards.
—Y penser n'est pas les redouter, observa Bernard avec simplicité. Ce que je voulais dire, c'est que ce portrait, destiné à me rappeler ma petite amie, ne me quittera jamais.
—Ne vous rappellera-t-il qu'elle, chevalier? demanda le peintre, en reculant d'un pas pour mieux juger de l'ensemble de son oeuvre.
—Il me rappellera ceux que j'ai connus et aimés en même temps qu'elle,
Monsieur Reybach.
Il formula cette réponse d'un ton si pénétrant que le vieux Reybach jeta sur Isabelle un regard entendu, en murmurant à demi-voix:
—Enfant par l'âge, homme par le coeur.
Le peintre, de nouveau, se penchait sur la miniature, s'attaquant aux yeux cette fois pour leur donner tout l'éclat que venaient de prendre ceux de Nina qu'émerveillait le beau langage de son petit ami, et qui, n'osant remuer, manifestait son émerveillement par un sourire. Bientôt, personne ne parla plus, comme si l'ombre, en montant dans l'atelier, eût imposé silence. Le peintre s'acharnait au travail. Bernard, devenu immobile, se tenait près de lui dans l'attente d'une parole qu'il devinait imminente et qui indiquerait que le portrait était fini. Quant à tante Isabelle, l'expression de son regard témoignait qu'à la faveur de ce silence une distraction puissante s'emparait d'elle et l'emportait loin, bien loin de l'atelier de Wenceslas Reybach. Et attristantes devaient être les images qu'évoquait sa pensée, car son visage s'était assombri, comme si elle eût subi l'influence d'une angoisse soudaine.
En ces temps calamiteux, ces angoisses étaient fréquentes dans les âmes, aussi fréquentes qu'étaient nombreuses les causes qui les engendraient. Deux cent mille Français erraient hors de leur patrie. Ceux qui n'avaient pu s'enfuir; ceux que l'amour du sol natal tenait attachés à leur foyer, tremblaient sans cesse pour leur liberté et pour leur vie. Dans Paris, la guerre civile devenait de jour en jour plus imminente. Le 10 août, après la tragique invasion des Tuileries, le roi avait été arrêté, sa déchéance prononcée. Au commencement de septembre, des bandes féroces avaient massacré des prisonniers par centaines, et parmi eux la princesse de Lamballe, amie de la reine. Dans l'est et le nord de la France, la guerre étrangère déchaînait ses horreurs. Longwy et Verdun étaient tombés au pouvoir des armées alliées. Ces armées assiégeaient Thionville, et le duc de Brunswick marchait sur Paris. Quelle serait l'issue de la campagne commencée depuis six semaines? Aurait-elle pour effet de délivrer le roi, de relever son trône, de rouvrir la patrie aux proscrits, ou, au contraire, ne ferait-elle qu'accroître le pouvoir de la Révolution et ses fureurs?
En France ou dans l'exil, il n'était pas un Français qui chaque jour ne se posât ces questions, qui n'eût à se débattre contre les incertitudes et les doutes qu'elles soulevaient. Vainement on tentait de s'y dérober; elles s'imposaient, sans éclairer l'avenir. Il demeurait obscur, cet avenir, obscur et sanglant, car de toutes parts on n'entendait que des cris de vengeance, défis et menaces, car aucun des partis engagés dans ces luttes meurtrières ne pouvait se flatter d'obtenir la victoire sans faire des victimes par milliers. C'est à ces désastres prochains que pensait sans doute tante Isabelle, et c'est parce qu'elle y pensait que son coeur se serrait.
Dans cette tourmente qui brisait tout sur son passage, quelle serait sa destinée? Quelle serait la destinée de l'enfant confiée à sa garde? Pauvres, inconnues, abandonnées, que deviendraient-elles toutes deux, livrées à l'ouragan? Allait-il les emporter dans son tourbillon comme les feuilles détachées d'un arbre? Et lorsqu'il les aurait roulées sans pitié, pareilles à des épaves que se disputent les flots de la mer, où les déposerait-il?
Cette douloureuse rêverie fut subitement interrompue. Longtemps courbé sur la miniature qu'il parachevait, Wenceslas Reybach venait de se relever rayonnant, criant dans un soupir de soulagement:
—Je n'y vois plus; d'ailleurs, j'ai fini.
Ce cri ramena tante Isabelle dans l'atelier d'où son imagination l'avait emportée. Nina glissait de ses genoux, venait se placer à côté de Bernard, regardant de tous ses yeux, dans l'obscurité grandissante, son portrait minuscule et ressemblant.
—Est-ce que je peux l'emporter? demanda-t-elle à Reybach.
—Oh! pas encore, répondit le peintre. Je veux le revoir au jour. Et puis, il faut le laisser sécher.
—Quand je pourrai le prendre, ce sera pour l'offrir à Bernard.
—Et en échange, reprit celui-ci, je te donnerai le mien.
Tante Isabelle s'était rapprochée de Reybach et le remerciait.
—Laissez donc, faisait le brave homme. Tout le plaisir est pour moi.
En ce moment, Fraulein Lisbeth entra. Dans chaque main, elle portait un flambeau dont la flamme vacillante éclairait capricieusement les rides de sa figure grimaçante. Elle vint tout droit devant les portraits, les contempla d'un air capable.
—Êtes-vous satisfaite, Fraulein Lisbeth? lui dit son maître.
—Très satisfaite, Monsieur.
Grave et solennelle, elle posa les flambeaux sur une table et sortit.
Mais, comme elle passait le seuil de l'atelier, elle dut s'effacer pour
livrer passage à Valleroy. Il entra en coup de vent, tout essoufflé.
Bernard courut à lui, prit sa main, l'entraîna.
—Les portraits sont finis, fit-il; viens les voir.
Mais c'est à peine si Valleroy donnait son attention aux miniatures.
S'adressant à tante Isabelle et à Reybach, il dit:
—Il y a des nouvelles du théâtre de la guerre.
—Bonnes ou mauvaises? demanda tante Isabelle.
—Le 20 septembre, au village de Valmy, entre Sainte-Menehould et Châlons-sur-Marne, les Français, commandés par les généraux Dumouriez et Kellermann, ont remporté une grande victoire. L'armée austro-prussienne est en déroute. Brunswick renonce à marcher sur Paris et bat en retraite.
—Mais alors, tout est perdu! gémit tante Isabelle.
—Perdu! quand les Français sont victorieux? s'écria Bernard.
Il ne continua pas. Ce cri, un inconscient sentiment de joie l'avait poussé à ses lèvres et il n'avait pu le contenir. Mais brusquement il mesurait toutes les conséquences de cette victoire des Français qui mettait en péril les jours de son frère et reculait la délivrance de ses parents.
—Et Armand, soupira-t-il, qu'est-il devenu?
—J'ai lieu de croire que M. le vicomte est sain et sauf, répondit Valleroy, et qu'il est resté à Verdun avec le comte d'Artois. Il paraît certain que les émigrés n'ont pas pris part au combat du 20 septembre.
Rassuré de ce côté, Bernard songeait à son père et à sa mère, et il pleurait en silence ses espoirs détruits, ces espoirs qu'avait éveillés la marche des alliés sur Paris et qu'anéantissait la nouvelle de leur retraite. Nina, ayant vu ses larmes, se serra contre lui, et pleurant elle-même, répétait d'une voix caressante:
—Ne pleure pas, Bernard. Ça me fait trop de peine.
—Qu'allons-nous devenir? interrogea tante Isabelle.
Et après une pause, elle ajouta:
—Est-ce par le vidame d'Épernon que vous avez appris ces nouvelles,
Monsieur Valleroy?
—Le vidame d'Épernon est parti ce matin pour ses terres de Bavière. Mais il ne pourrait en dire plus que ce que je sais. Ce sont des fugitifs qui me l'ont raconté tout à l'heure au café des Trois-Couronnes, où ils sont arrivés exténués, les vêtements en lambeaux, remplis d'épouvante. Les Français ont été admirables, disent-ils, ils se sont battus comme des lions, et, quoique mal équipés, mal armés, quelques-uns même chaussés de sabots, ils ont enfoncé les carrés prussiens. La défaite de Brunswick est complète, et, s'il est en fuite, c'est qu'il a perdu l'espoir de vaincre. Ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'il a entraîné les émigrés dans sa déroute et que tous les efforts faits par ceux-ci depuis deux ans sont perdus.
Valleroy semblait se complaire à ces détails, comme s'il se fût fait violence pour ne pas se réjouir de la victoire des Français. Bernard l'écoutait avec avidité, partagé entre une satisfaction qu'il ne pouvait étouffer et ses alarmes filiales renaissantes. Tante Isabelle était très agitée.
—Si ces graves nouvelles se confirment, dit-elle, il n'y aura bientôt plus de sûreté à Coblentz pour les émigrés. Ils seront réduits à quitter cette ville.
Mais Valleroy s'attacha à lui donner du courage, à lui rendre confiance. Selon lui, avant de songer à fuir, il convenait d'attendre les événements.
—Restez avec nous, tante Isabelle, ajouta-t-il. Quoi qu'il arrive, nous ne partirons pas sans vous.
—Et puis, ne serai-je pas là pour vous protéger? remarqua Reybach.
En rentrant dans leur demeure, Bernard et Valleroy y trouvèrent une lettre d'Armand. C'était la troisième qu'ils recevaient depuis son départ. Mais, autant les deux premières manifestaient de confiance, autant celle-ci trahissait de découragement. Datée de Verdun au lendemain de la bataille de Valmy, elle racontait les lamentables événements déjà connus à Coblentz. Elle décrivait en termes émouvants l'échec des alliés, la misère des émigrés et l'affreuse situation de l'armée des princes. C'était la débâcle dans toute son horreur. Elle entraînait les princes eux-mêmes. Ils se hâtaient de regagner Coblentz sans savoir s'ils pourraient y résider encore ou même y arriver. Parmi leurs partisans, les rivalités qu'avait longtemps contenues l'espoir du succès éclataient maintenant. Brunswick reprochait à Calonne de l'avoir trompé. Calonne reprochait à Breteuil d'avoir perdu la cause royale, Breteuil répliquait que la responsabilité du désastre n'était imputable qu'à Calonne.
«Au milieu de nos malheurs, ajoutait Armand, j'ai du moins la consolation, mon frère, de pouvoir te donner des nouvelles de nos parents. Un Français, envoyé secrètement à Paris par le duc de Brunswick pour porter au roi un message, a pu se renseigner sur leur sort. Ils sont à la prison des Carmes, où on semble les oublier. On ne les a pas encore interrogés. Ils ont couru, le 2 septembre, durant les massacres, les plus grands périls. Mais ils y ont échappé. Leur santé est bonne et ils supportent leur infortune avec courage. Pour moi, je pars à l'instant pour Londres, où m'envoie Mgr le comte d'Artois. Je vais porter une lettre au roi d'Angleterre. Dès mon arrivée, je t'écrirai, et ce sera, je l'espère, pour t'annoncer mon retour à Coblentz.»
Bernard et Valleroy ne furent rassurés qu'à demi par cette lettre. Elle les éclairait sur le sort des êtres chéris dont l'absence déchirait leur coeur. Mais elle ne permettait pas de prévoir le terme de leurs malheurs communs, indéfiniment ajourné par l'échec des alliés.
Durant les jours qui suivirent, parvinrent de Paris à Coblentz des nouvelles de plus en plus alarmantes. Après l'emprisonnement de la famille royale au Temple, la déchéance du roi et la proclamation de la République, c'était maintenant le général de Montesquiou entrant en Savoie, et le général de Custine franchissant le Rhin, entrant en Allemagne, marchant sur Mayence et s'emparant tour à tour des villes qui se trouvaient sur sa route. Worms, Spire, Wurtzbourg ouvraient leurs portes sans coup férir à ses armes triomphantes.
Ainsi, non contents de se défendre, les Français portaient l'attaque chez les imprudents qui avaient osé franchir leur frontière. On faisait de leurs soldats de terrifiantes peintures. On les représentait animés de fureur, redoutables comme des barbares, invincibles comme des héros. Tout fuyait devant eux. Tandis que l'armée de Brunswick, décimée, en désordre, se hâtait de repasser le Rhin, les émigrés quittaient les pays où ils avaient trouvé un refuge en deçà de Mayence, les uns pour s'enfoncer en Allemagne, les autres pour gagner les Pays-Bas, d'où à quelques semaines de là la victoire de Jemmapes devait encore les chasser. Leur fuite revêtait un caractère tragique. Avec l'automne était venu le mauvais temps. Sous la pluie qui ne cessait de tomber, dans le brouillard qui ne faisait trêve que durant quelques heures du jour, ces malheureux s'en allaient par les routes encombrées déjà de soldats fugitifs, à pied, à cheval, en voiture, en charrette, comme ils pouvaient, et tous portant sur leur personne, sur leurs traits, sur leurs vêtements, tant de visibles traces de leur infortune qu'on eût dit un défilé de vagabonds et de mendiants. Sur le Rhin, des bateaux, des radeaux, des petites barques en transportaient d'autres. Ils laissaient en chemin des villes et des villages, où ils n'osaient s'arrêter, préférant s'en aller toujours plus loin, craignant d'être repoussés. Là où, deux ans auparavant, ils avaient trouvé un fraternel accueil, on refusait à présent de les recevoir.
Les émigrés réfugiés à Coblentz vivaient en de continuelles alarmes. La bienveillance persistante de l'électeur les protégeait encore contre l'animadversion des habitants qui, longtemps excités par leur présence, les accusaient d'avoir attiré sur la ville les rigueurs des Français. Mais, à la tournure que prenaient les événements, il était aisé de comprendre que bientôt cette protection deviendrait insuffisante et que Coblentz n'offrait plus aux émigrés un asile sûr. D'autre part, on était convaincu que si Custine s'emparait de Mayence, il marcherait ensuite sur l'électorat de Trêves et que les émigrés seraient contraints de suivre l'irrésistible courant des fugitifs qui s'écoulait sous leurs yeux.
À la fin de la première quinzaine d'octobre, les princes français rentrèrent à Coblentz. Quelle différence entre ce retour lamentable et le triomphal départ du mois précédent! Les habitants qui se trouvaient encore dans les rues à 9 heures du soir virent passer trois chaises de poste allant à toute vitesse. Elles contenaient les frères du roi de France et une poignée de courtisans indissolublement liés à leur fortune. Elles traversèrent la ville pour gagner le château de Schonbornlust. Sur leur passage, plus d'acclamations retentissantes, plus de bruyantes fanfares; derrière elles, plus de bruyante escorte, mais partout un morne silence, dissimulant mal la sourde colère d'un peuple menacé, par la faute des émigrés, de l'invasion étrangère. Les princes ne devaient résider à Schonbornlust que quelques jours. Ils en repartirent nuitamment comme ils y étaient arrivés, en fugitifs et en proscrits, allant devant eux sans savoir où ils s'arrêteraient.
Après leur départ, les craintes des émigrés s'accrurent. Du matin au soir, ils circulaient dans les rues, s'attroupaient au café des Trois-Couronnes, à l'affût de nouvelles. Dans toutes les maisons, les malles étaient bouclées. Chacun se disposait à partir à la première alerte. On se disputait les voitures disponibles, les bateaux du Rhin. Les riches s'assuraient à prix d'or des moyens de transports. Les pauvres se résignaient à faire la route à pied. Mais où aller? Nul ne le savait, et, pour ajouter à leur détresse, voici que des pays allemands, où ils espéraient trouver repos et sûreté, on leur faisait savoir qu'on ne les recevrait pas. Cette incertitude les retenait encore à Coblentz, quel que fût le péril d'y rester.
Ce furent des heures cruelles, remplies par la terreur et l'angoisse. Bernard et Valleroy en connurent toute l'horreur, Valleroy surtout, qui se considérait comme responsable envers la maison de Malincourt de la vie du chevalier, et qui s'était engagé à veiller sur Nina et sur tante Isabelle. Ayant charge d'âmes, il tremblait pour les chers êtres qu'il devait protéger. Libre d'agir à son gré, il aurait quitté Coblentz sans attendre que les événements se fussent encore aggravés. Après avoir pris conseil de tante Isabelle, il était résolu à se rendre avec elle en Hollande, malgré la difficulté d'y arriver, parce que là du moins on trouverait un abri à proximité de la France. Mais Bernard, qu'excitait l'espérance du prochain retour de son frère, ne voulait pas partir sans l'avoir revu.
Le temps s'écoulait ainsi dans les incertitudes et les larmes Du dehors, n'arrivait aucune nouvelle sûre et précise. On ne voyait passer à Coblentz que des fugitifs. Affolés, brisés par la fatigue et par l'effroi, ils ne savaient rien, ne parlaient que de leur malheur. Ils faisaient de dramatiques récits de la détresse des émigrés, de cette débâcle effroyable qui emportait au hasard jeunes et vieux, femmes et enfants, les laissait sans gîte et sans pain, les jetait au bord des routes, exténués, les livrait à la brutalité des soldats, conduisait au suicide les moins vaillants d'entre eux. Impossible de tirer de ces infortunés aucun renseignement.
Mais, brusquement, la foudre éclata. C'était dans la nuit du 21 octobre. Après avoir passé la soirée avec Nina chez tante Isabelle et fait une courte halte au café des Trois-Couronnes, Bernard et Valleroy, rentrés chez eux, s'étaient couchés et endormis. Vers 3 heures du matin, Valleroy fut brusquement réveillé. Il se souleva et prêta l'oreille. Un bruit de foule montait de la rue, dominé par des rumeurs confuses qui, d'abord lointaines, se rapprochaient et grossissaient avec rapidité. Il se jeta à bas de son lit, s'habilla en un tour de main, courut à la croisée et l'ouvrit. La rue était pleine de monde, et de toutes parts éclataient l'effarement et l'épouvante. C'étaient des gens qui s'éloignaient à grands pas, un léger bagage à la main: d'autres qui se montraient aux croisées, à peine vêtus, d'autres enfin qui se lamentaient.
Dans ce tumulte de voix et de cris, se croisaient des phrases sinistres.
—Les Français sont entrés dans Mayence.
—Ils marchent sur Coblentz.
—Ils vont y arriver avant le lever du jour.
—Nous sommes perdus.
Valleroy ne voulut pas en entendre davantage. Depuis plusieurs jours, il attendait ce moment et s'y était préparé. Il entra dans la chambre de Bernard, et, réveillant l'enfant endormi, il lui dit avec sang-froid:
—Habillez-vous, Monsieur le chevalier. Nous partons.
—Nous partons! Pourquoi?
—Parce que, dans quelques heures, Coblentz sera occupé par l'armée de
Custine.
—Crois-tu donc que les soldats français nous feraient du mal s'ils nous trouvaient ici?
—Je ne le crois pas. Mais cette expérience, que j'oserais tenter si je n'avais à exposer que moi-même, je n'ai pas le droit de l'affronter alors que vous êtes sous ma garde. Le malheur des temps a fait de nous des émigrés. Nous sommes, vous et moi, passibles des lois révolutionnaires, vous surtout, en votre qualité de gentilhomme, fils d'un suspect. Il importe que les Français ne nous trouvent pas ici.
—Il faut donc fuir?
—Il le faut et sans tarder, Monsieur le chevalier. Hâtez-vous de vous préparer. Moi, je cours chercher la voiture et le cheval dont je me suis assuré la possession en vue de l'éventualité qui se produit.
—Fais prévenir tante Isabelle et Nina, reprit Bernard. Tu sais qu'elles doivent partir avec nous.
—Je vais les chercher. Elles me sont aussi chères qu'à vous-même, et pas plus que vous je ne veux les abandonner.
Mais comme Valleroy allait quitter la chambre, le bruit de la rue redoubla. C'étaient des pas rapides, un fracas de chevaux et de roues brûlant le pavé, qui cessèrent tout à coup. Puis on frappa à la porte de la maison.
—C'est Armand qui revient, s'écria Bernard, rouge de plaisir.
Ce n'était pas Armand, mais le vidame d'Épernon.
—Vous! Monsieur le vidame, dit Valleroy, qui lui avait ouvert, je vous croyais en Bavière?
—J'y étais en effet, répondit l'aimable gentilhomme, toujours guilleret, fringant et souriant. C'est même là que j'ai appris la marche des Français dans les pays du Rhin. Je n'ai pas voulu que le chevalier restât exposé aux dangers de la guerre et je viens le chercher. J'arrive à temps, à ce que je suppose.
—Nous allions partir pour La Haye.
—Vous y rencontreriez d'autres dangers. Je vous emmène en Bavière chez moi. Vous y attendrez la fin des mauvais jours.
—C'est qu'on assure que les émigrés n'y sont pas reçus.
—Rien de plus vrai; mais, grâce à moi, on vous y recevra. Faites mettre vos malles sur la berline, et partons. Il faut éviter de tomber dans l'avant-garde de Custine.
—Est-ce vous, mon frère? demandait Bernard du haut de l'escalier.
—Ce n'est pas votre frère, chevalier; mais c'est un fidèle ami.
Et le vidame enlevait Bernard dans ses bras, le serrait contre sa poitrine, le couvrait de baisers, en répétant:
—Je vous conduis en Bavière. Pressons-nous. Il n'y a pas une minute à perdre.
Bernard n'essaya pas de résister. Résigné à partir, il était heureux de trouver, à défaut de la protection de son frère, celle de M. d'Épernon.
—C'est que nous ne partons pas seuls, fit-il en regardant Valleroy, il y a Nina et tante Isabelle.
—Vos amies! répondit le vidame. Vous ne voulez pas vous séparer d'elles? Qu'à cela ne tienne! Nous allons les prendre en passant.
—Oh! que vous êtes bon, Monsieur! s'écria Bernard.
Quelques instants après, la voiture du vidame d'Épernon emportait l'enfant à travers les rues de Coblentz.
Oh! cette course dans la nuit, au coeur d'une ville qui s'attend à être prise d'assaut, il ne devait jamais l'oublier. Parvint-il à une vieillesse avancée, il reverrait toujours ce spectacle d'une population qu'a abandonnée le sang-froid et qui se croit perdue. Il reverrait ces fuyards affolés, leur cohue envahissant les bureaux des coches et des bateaux, des hommes campés au coin des avenues, montrant le ciel d'un geste menaçant; d'autres, d'un accent impérieux, demandant l'aumône pour subvenir aux frais de leur route, d'autres enfin portant des torches allumées pour guider leurs pas.
Devant le palais électoral, un attroupement plus nombreux que les autres arrêta la voiture pendant quelques minutes; c'étaient des sujets de l'électeur de Trêves, qui, sur le bruit répandu soudain de son prochain départ, venaient de se soulever, décidés à l'empêcher de fuir. Pour les apaiser, ce prince, dont leur révolte paralysait les projets secrets, se voyait contraint de renoncer à s'éloigner et de se résigner à partager leur sort jusqu'au bout; perspective affreuse, puisqu'ils s'attendaient à être massacrés par ces soldats français dont chacun parlait sans les avoir jamais vus, en racontant à leur propos les plus terrifiantes histoires.
Bernard, penché à la portière de la voiture, ne perdait pas un trait de ces scènes que dramatisait la nuit et par où se manifestait la panique de tout un peuple éperdu. Un indicible effroi le tenait à la gorge, oppressait son coeur. Il avait hâte maintenant d'être hors la ville, non seulement pour échapper aux Français que les cris de la foule représentaient comme au moment d'entrer dans Coblentz, mais encore pour se délivrer de cette foule que la fureur qui s'était emparée d'elle rendait agressive et menaçait de rendre meurtrière.
Enfin, on arriva devant la maison qu'habitaient tante Isabelle et Nina, dans une rue étroite, moins passagère et moins encombrée que les autres. Mais, au moment où Valleroy se jetait à bas de la voiture pour monter chez ses amies, sur le seuil de la maison apparut le propriétaire lui-même, qui, tout en larmes, à moitié fou, fit connaître qu'il ne savait ce qu'elles étaient devenues. Dès le début de la panique, M. Wenceslas Reybach, arrivant à l'improviste pour leur porter secours, les avait emmenées avec lui, sans dire en quel lieu. Valleroy jeta au cocher l'adresse du peintre, et le lourd équipage de nouveau s'ébranla. Mais, chez Reybach, portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Lui-même avait quitté la maison, et, vainement appelée à plusieurs reprises, Fraulein Lisbeth ne répondit pas.
—Que faire? demanda Valleroy dévoré d'inquiétude.
—Voilà qui est grave, objecta le vidame d'Épernon, car sous peine de nous mettre dans l'impossibilité de sortir de la ville, nous ne pouvons courir plus longtemps à la recherche de ces dames.
—Oh! Monsieur, ne les abandonnez pas! supplia Bernard.
—Ce n'est pas volontairement que je les abandonne, chevalier; mais encore faut-il ne pas nous perdre tous. Il est 4 heures… Au petit jour les Français seront devant Coblentz.
—Il était convenu avec tante Isabelle qu'à la première alerte nous nous réunirions, observa Valleroy. Peut-être allait-elle chez nous, pendant que nous venions chez elle.
—Assurons-nous-en, répondit M. d'Épernon.
Par son ordre, la voiture rebroussa chemin. Cette fois, elle n'avançait plus qu'avec difficulté, tant la foule se faisait compacte, devenait malveillante et soupçonneuse. On passa cependant, grâce au sang-froid et à l'énergie du cocher. Mais ce fut un vain et inutile effort. Pas plus là où on allait que là d'où l'on venait, on ne trouva trace de celles qu'on cherchait. Dans la tourmente de cette affreuse nuit, Nina et tante Isabelle avaient disparu.
Au moment où cette disparition mystérieuse venait d'être constatée, et comme le vidame d'Épernon et Valleroy se consultaient, se produisit non loin d'eux un nouveau mouvement de foule, une de ces furieuses poussées de peuple qui brisent tout sur leur passage. En même temps des clameurs plus bruyantes s'élevèrent. De toutes parts on n'entendait que ce cri:
—L'ennemi! Voilà l'ennemi!
—Il n'y a plus à hésiter, s'écria d'une voix énergique M. d'Épernon.
Il dit un mot au cocher, et la chaise de poste s'éloigna au galop de ses chevaux robustes. Quelques instants après, elle était hors la ville et cheminait rondement sur une route déserte allant vers le Nord.
Bernard, le front dans ses mains, pleurait et gémissait:
—Nina! ma pauvre Nina!
Plus intrépide et plus fort, Valleroy se dominait, contenait sa douleur. Mais le nom qu'étouffait sa bouche retentissait dans son coeur, et ce nom, c'était celui de tante Isabelle.
—Pauvre tante Isabelle!
En haut d'une montée gravie d'un train rapide, les chevaux s'arrêtèrent pour souffler. De cet endroit, à travers les brumes grisâtres du matin, on apercevait la masse confuse des maisons de Coblentz, et, autour de cette masse, la ceinture phosphorescente que lui faisaient les eaux du Rhin et de la Moselle. Les rumeurs de tout à l'heure s'étaient éteintes et la nuit s'achevait silencieuse. M. d'Épernon avait mis la tête à la portière.
—C'est étrange, murmura-t-il, on n'entend ni le son des tambours ni le bruit d'une armée en marche… Si c'était une fausse alerte!
Et c'était une fausse alerte, en effet. En arrivant au terme de leur course, nos voyageurs devaient apprendre que le général de Custine, après avoir annoncé, à peine entré dans Mayence, qu'il se portait sur Coblentz, avait modifié ses plans et s'était décidé à marcher sur Francfort.