CHAPITRE VIII
POUR LA REINE
À Hamm, en Westphalie, un soir des premiers jours du mois de mars 1793, dans une salle du château seigneurial appartenant au roi de Prusse, un gros homme en grand deuil occupait un fauteuil bas et large, au coin d'une haute cheminée, où brûlaient de lourdes bûches enterrées à moitié sous la cendre.
Ce qui caractérisait ce personnage dont le regard fin et clair révélait seul la jeunesse, c'était, indépendamment d'un masque bourbonien aux proéminences accusées, l'énorme embonpoint qui semblait le clouer sur son siège d'où pendaient, touchant à peine au sol, ses jambes épaissies par des enflures de goutte et presque caricaturales sous le bas de soie qui les dessinait. Sa main droite, enflée comme le reste du corps, s'étalait sur le bras du fauteuil. De la gauche, il tenait une canne à pommeau d'or dont il avait enfoncé l'extrémité dans son soulier, derrière le talon. À cette attitude qui lui était familière, tout émigré ayant vécu naguère à Coblentz aurait reconnu Monsieur, comte de Provence, ou Monseigneur le régent, pour rappeler le titre qu'il avait pris après la mort de Louis XVI, et dont il persistait à se parer, bien que les puissances eussent refusé de l'admettre en cette qualité.
C'était lui, en effet. Depuis déjà trois mois, il résidait à Hamm, où, en fuyant les bords du Rhin, il s'était réfugié, ainsi que le comte d'Artois, après avoir erré longtemps de tous côtés au milieu des plus pressants périls et où la Prusse consentait à lui accorder un asile provisoire. Là était venue le surprendre la nouvelle du tragique trépas de son frère aîné; là, son frère cadet l'avait quitté pour aller plaider auprès de l'impératrice Catherine de Russie la cause des Bourbons. Maintenant, il s'y trouvait seul, ou presque seul, entouré de quelques courtisans, oublié, perdu, si loin de tout, que souvent il pouvait croire qu'un voile épais le séparait du reste de l'Europe et qu'il n'était plus le représentant de la maison de France qu'aux yeux de ses compagnons d'exil ou des rares Français qui venaient protester auprès de lui de leur inébranlable fidélité.
Sans doute, c'était un de ces loyaux serviteurs, ce vieillard de petite taille, au corps mince, au visage maigre, qui se tenait assis, en face du prince, au bord d'une chaise, dans une attitude de déférence, vêtu comme un seigneur de la cour à l'époque de sa splendeur, tiré à quatre épingles, et si soigné sur toute sa personne qu'en son costume de velours aux parements ornés de jais il semblait sortir d'une boite. Oui, c'en était un, car un ardent dévouement à la cause royale avait seul pu le conduire à Hamm au cours d'une saison rigoureuse à peine achevée, et il se nommait le vidame d'Épernon.
En ce moment, sans se départir du respect qu'il devait à un prince du sang, le brillant gentilhomme causait librement avec Monsieur; et très attachant devait être le sujet de l'entretien, car le vidame s'était échauffé à parler, et Monsieur avait blêmi d'impatience en l'écoutant.
—Enfin, si je vous comprends bien, Monsieur le vidame, s'écria le prince tout à coup, vous venez nous solliciter d'approuver un complot qui a pour but de sauver notre belle-soeur, S. M. Marie-Antoinette, reine de France, veuve du roi défunt.
—C'est en effet pour solliciter l'approbation de Monseigneur que je suis venu du fond de la Bavière dans le fond de la Westphalie, répondit M. d'Épernon.
—On nous a proposé déjà plusieurs projets analogues, objecta Monsieur; mais, après examen, il a été reconnu qu'ils étaient inexécutables.
—Celui que j'ose soumettre à Votre Altesse Royale ne mérite pas le même reproche. C'est en cela qu'il se distingue des autres. Il est l'oeuvre de mon neveu le marquis de Guilleragues et de quelques vaillants gentilshommes qui en garantissent la réussite.
—La reine est détenue au Temple; elle y est gardée par des jacobins forcenés, inaccessibles à la pitié. Avant d'étudier les moyens de la faire sortir de Paris, il faudrait s'assurer qu'il sera possible de l'arracher à sa prison.
—L'exécution de cette partie du programme appartient aux royalistes fidèles qui n'ont pas quitté la capitale et dont le dévouement veille nuit et jour autour de la reine. Ils se disent sûrs de l'enlever du Temple et prétendent qu'ils l'eussent déjà fait s'ils savaient à quel lieu conduire Sa Majesté après l'avoir délivrée. C'est à les seconder et à couronner leur entreprise que mon neveu et ses amis se sont attachés.
—De Paris à toutes les frontières, les routes sont surveillées, reprit
Monsieur.
—Pas également, Monseigneur, et celle qu'aurait à suivre la reine n'offre pas ce danger au même degré que les autres. Du reste, si Votre Altesse Royale daigne jeter les yeux sur le plan que voici, elle verra que, grâce aux forêts de l'Oise et de la Normandie, il n'est pas impossible d'arriver à Dieppe par des chemins isolés, couverts et généralement peu surveillés par les autorités révolutionnaires.
—Voyons votre plan, Monsieur le vidame.
M. d'Épernon s'était levé. Il tira de sa poche une carte géographique, la déplia et la mit sous les yeux de Monsieur.
—Voilà l'itinéraire, continua-t-il. Monseigneur le régent peut voir que les grands centres de population sont soigneusement évités et qu'on n'a devant soi qu'une douzaine de villages qu'il est aisé de contourner.
—Mais vos relais de chevaux, où les placez-vous?
—Il y en a cinq, le premier dans une ferme au-dessus d'Andrésy, le second dans la forêt de Gisors, le troisième à Gournay sans y entrer, le quatrième à Serqueux, également sans y entrer, et le cinquième en vue de Gamaches. À Dieppe, ou plutôt à une lieue de cette ville, en remontant vers Saint-Valéry-en-Caux, une embarcation attendra la reine pour la transporter à bord d'un navire anglais qui stationnera non loin des côtes.
—Oui, c'est assez bien imaginé, fit Monsieur d'une voix grave et lente. Mais, si sûre que soit cette route, ajouta-t-il, comment la franchira-t-on? Car il y aura quatre personnes à transporter, Monsieur le vidame. Je connais la reine. Elle ne consentira à fuir que si sa fille, son fils et Madame Élisabeth, ma soeur, peuvent fuir avec elle.
—Tout est prévu, Monseigneur. Nos amis de Paris affirment que, grâce aux relations qu'ils se sont ménagées parmi les gardes nationaux, ils pourront faire sortir les quatre prisonniers en même temps. Au jour fixé pour leur évasion, ce sera le soir, une berline les attendra dans la plaine Saint-Denis. Le marquis de Guilleragues, mon neveu, sera sur le siège. Un autre gentilhomme, M. de Morfontaine, ira à cheval en avant de la voiture pour préparer les relais confiés à des hommes d'un dévouement à toute épreuve.
—En supposant qu'il n'y ait ni contre-temps, ni pertes de temps, combien faudra-t-il d'heures pour franchir la distance qui sépare Dieppe de Paris?
—Quatorze heures, Monseigneur. La famille royale sera déjà loin lorsqu'au Temple on s'apercevra de sa disparition.
—Ne sera-t-elle pas arrêtée en chemin? demanda encore Monsieur.
—C'est peu probable, répondit M. d'Épernon. Le plan que j'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse Royale a pour base la certitude acquise que la route choisie est libre jusqu'au bout. Cependant, en prévision d'une mauvaise rencontre, nous nous sommes procuré des passeports au nom de la femme d'un conventionnel, voyageant avec sa famille.
—Décidément, vidame d'Épernon, vous avez réponse à tout, fit Monsieur, en se carrant dans son fauteuil sur lequel il s'était soulevé pour suivre les indications que lui donnait son interlocuteur.
Il garda un moment le silence, puis il reprit:
—Lorsque des gentilshommes français vont exposer leur vie pour sauver la reine, nous ne saurions, quoique leur entreprise nous inspire peu de confiance, refuser de l'approuver. Mais il faut que vous compreniez, Monsieur le vidame, que nous avons quelque mérite à donner cette approbation, car la reine en liberté deviendra pour nous une cause d'embarras.
—La reine! Une cause d'embarras?
—Elle voudra exercer seule le pouvoir; elle nous disputera la régence… Enfin, peu importe! On saura du moins combien étaient calomnieux les propos abominables qui nous ont accusé de souhaiter la mort de notre belle-soeur. Car, on l'a dit, Monsieur le vidame, on l'a dit, s'écria Monsieur d'un accent d'indignation.
—Il n'est pas un royaliste qui n'ait repoussé ces accusations avec énergie, Monseigneur, protesta M. d'Épernon.
—La reine y a cru, dit Monsieur. Tant pis pour elle, au surplus. Quant à nous, notre devoir consiste à lui prouver qu'elle s'est trompée, et ce devoir nous l'accomplirons. Nous approuvons en principe votre plan.
—Ce n'est pas mon plan, Monseigneur. L'honneur en revient tout entier au marquis de Guilleragues, au comte de Morfontaine et à leurs amis.
—Où sont actuellement ces messieurs?
—M. de Morfontaine est en route pour Paris, sous un déguisement, bien entendu. En attendant les ordres de Votre Altesse Royale, il se concertera avec ceux de nos amis qui travaillent à faire sortir du Temple la famille royale.
—Et le marquis de Guilleragues?
—Il est à Bruxelles, où je dois lui faire parvenir les avis d'après lesquels il agira.
—À Bruxelles! s'écria Monsieur. Mais, depuis la bataille de Jemmapes, cette ville est occupée par les Français. Il y a péril pour lui à y résider.
—Mon neveu parle la langue allemande comme sa langue maternelle. À Bruxelles, il se fait passer pour un artiste de Munich en tournée de visite dans les musées de Belgique et de Hollande, et, à la faveur de ce mensonge, il n'y est pas inquiété. Dès que je l'aurai fait avertir, il ira s'embarquer à Ostende pour l'Angleterre. Là, il frétera un navire qui le conduira sur les côtes de France près de Dieppe et qui devra venir l'y reprendre dix jours plus tard. Une fois débarqué, il partira pour Paris, à pied, par la route qu'il devra suivre au retour. Chemin faisant, il verra les royalistes qui se sont chargés d'organiser les relais de chevaux et ne s'arrêtera qu'à Gennevilliers, près de Saint-Denis, où M. de Morfontaine viendra le retrouver. Monseigneur estimera sans doute que nos dispositions sont bien prises.
—Oui, mais on y peut objecter qu'elles manquent de cohésion, remarqua Monsieur. Je vois bien que chacun des conjurés sait en gros ce qu'il doit faire, mais non à quelle date il doit le faire. Il faudrait à votre plan un lien qui en coordonnât toutes les parties. Il faudrait surtout une note qui les précisât, les résumât et les fit concorder.
—Cette note existe, Monseigneur. Elle prévoit tout ce qui doit être prévu; elle assigne à chacun sa tâche, et tous les associés de l'entreprise la recevront en temps opportun.
—Comment la leur ferez-vous parvenir?
—Par un messager très fidèle et très sûr.
—Si fidèle et si sûr qu'il soit, s'il est arrêté en route et si l'on trouve sur lui des instructions que vous lui aurez confiées, non seulement votre plan ne pourra plus être utilisé, mais tous ceux qui auront participé à son exécution payeront de la vie leur dévouement à la famille royale.
—Ce danger ne se présentera pas, Monseigneur. Le messager ne portera pas de papiers compromettants. Il n'aura à transmettre que des instructions verbales.
—Mais ne craignez-vous pas qu'en les transmettant il en oublie d'essentielles?
—Il les aura apprises par coeur et se contentera de les réciter à ceux vers qui il aura été envoyé, à M. de Guilleragues à Bruxelles, à M. de Morfontaine à Paris, et à Sa Majesté la reine au Temple, s'il est assez heureux pour arriver jusqu'à elle.
—Il faudra donc que sa mémoire n'ait pas de défaillances?
—La mémoire des enfants est sûre. C'est le privilège de leur âge.
—Que parlez-vous d'enfants, Monsieur le vidame? Est-ce à un enfant que vous confierez d'aussi grands intérêts?
—Celui auquel je pense, Monseigneur, possède la raison d'un homme; il en aura la prudence et le courage.
Un sourire s'esquissa sur la large face de Monsieur, et il dit non sans raillerie:
—C'est donc un oiseau rare, un prodige? Comment se nomme-t-il?
—Il se nomme le chevalier de Malincourt, répondit M. d'Épernon en s'inclinant.
—Le chevalier de Malincourt? répéta Monsieur. Je connais ce nom.
—Votre Altesse Royale connaît aussi le noble enfant qui le porte. À
Coblentz, il fut présenté à Monseigneur par son frère le vicomte de
Malincourt.
—Oui, je m'en souviens… Une physionomie intelligente et recueillie, le fils d'un des plus fidèles serviteurs du roi… Et c'est cet adolescent que vous allez exposer aux périls dont nous venons de parler?
—Il s'est offert lui-même à les affronter. Durant l'hiver qui vient de finir, il vivait auprès de moi, en Bavière, où je lui donnais l'hospitalité. C'est pendant son séjour dans ma maison, qu'à diverses reprises il m'a exprimé sa ferme volonté d'aller à Paris pour se rapprocher de ses parents, détenus à la prison des Carmes.
—C'est un trait rare de vaillance et d'intrépidité, observa Monsieur.
Le vidame d'Épernon continua:
—J'ai vainement essayé de combattre ce projet, en montrant au chevalier les innombrables difficultés qui se dresseraient sur sa route. Mais, n'ayant pu le dissuader de faire ce qu'il avait résolu, après m'être convaincu qu'il le ferait malgré tout, l'idée m'est venue d'utiliser pour la cause royale son voyage en France. Je lui ai donc fait connaître ce que j'attendais de lui. Il s'est engagé à me servir, et, dans ce but, il a appris de mémoire le texte précis des instructions que je suis maintenant tenu d'envoyer à mon neveu et à ses amis.
—Il faudra nous présenter le chevalier de Malincourt, Monsieur le vidame. Nous serons heureux de le féliciter et de l'assurer de notre bienveillance. Amenez-nous-le demain.
—C'est qu'il est là, reprît le vidame, en désignant la porte close qui ouvrait sur une galerie servant d'antichambre. Il est là, ainsi que l'homme qui doit l'accompagner à Paris et veiller sur lui. Cet homme, qu'on appelle Valleroy, est aussi dévoué à la maison de Malincourt que je le suis moi-même à la famille royale. Monseigneur le régent veut-il m'autoriser à lui présenter sur-le-champ le chevalier et son compagnon?
—Faites, Monsieur le vidame, faites, dit Monsieur.
M. d'Épernon alla ouvrir la porte, appela de la main, et Bernard parut, suivi de Valleroy, qui marchait à trois pas de lui, sans embarras ni timidité. Depuis qu'il s'était enfui de Coblentz et durant le séjour qu'il venait de faire en Bavière, divers changements s'étaient opérés dans la personne de Bernard. D'abord, il avait grandi de manière à pouvoir tromper sur son âge. Il n'avait pas encore atteint sa quatorzième année et semblait cependant l'avoir dépassée. L'ensemble de son corps restait grêle, mais sa taille, en s'allongeant, était devenue plus flexible et plus élégante. Dans l'enfant, elle laissait deviner ce que serait le jeune homme quand ses membres se seraient développés et fortifiés.
Toutefois, c'est surtout le visage pâli, la grave expression du regard, la mobilité des traits qui trahissaient la maturité précoce de Bernard. Cette maturité, il en portait depuis longtemps le signe, depuis surtout qu'il avait vu pleurer sa mère. Elle formait en quelque sorte le trait caractéristique de sa physionomie. Mais, durant les six mois qu'il venait de passer en Bavière auprès du vidame d'Épernon, elle s'était encore accentuée. C'est que, pendant ce long hiver, au fond d'un vieux château perdu sous la neige, séparé du reste du monde, éloigné de ses parents, le pauvre enfant, malgré l'ingénieuse et infatigable bonté de M. d'Épernon, malgré la tendre sollicitude de Valleroy, avait beaucoup souffert et répandu, lui aussi, bien des larmes. Appelant vainement à son aide, pour se distraire et se consoler, la lecture et l'étude, il ne pouvait secouer les angoisses qu'amassait dans son coeur l'incessante vision des malheurs de sa famille et des malheurs de son pays. On vieillit vite au contact d'épreuves aussi cruelles. Le corps conserve sa jeunesse; mais l'âme se virilise, et c'est ainsi qu'un matin, Bernard s'était réveillé en possession de l'énergie qu'exigent les mâles résolutions.
Alors, il avait entretenu Valleroy de son dessein d'aller à Paris afin de se rapprocher de ses parents. Valleroy, loin de l'en détourner, ayant encouragé ce dessein et s'y étant associé, la volonté de Bernard était devenue peu à peu inébranlable, si bien que les prudentes objections qu'y fit d'abord M. d'Épernon, quand il en fut averti, étaient venues se briser contre le parti pris le plus absolu. À ce moment, le vidame correspondait avec son neveu le marquis de Guilleragues, réfugié à Berlin, au sujet d'un projet ayant pour but la délivrance de la reine Marie-Antoinette. Il pensa que Bernard, étant invinciblement décidé à se rendre à Paris, pourrait participer utilement à l'exécution de ce projet. Il le lui confia ainsi qu'à Valleroy, et tous deux promirent de se prêter à ce qu'on attendait d'eux. Telles étaient les circonstances qui les avaient conduits à Hamm et les mettaient, ce jour-là, en présence de Monsieur, comte de Provence.
Avant d'entrer dans la salle où il allait les recevoir, Bernard et
Valleroy s'arrêtèrent comme s'ils attendaient des ordres.
—Avancez, chevalier, cria Monseigneur le régent, et vous aussi. Monsieur Valleroy. Le bien que M. le vidame d'Épernon nous a dit de vous nous a suggéré le désir de vous connaître. Nous savons à quels nobles et louables projets vous êtes associés l'un et l'autre, et j'ai tenu à vous dire que non seulement je les approuve, mais qu'encore il m'est agréable de penser que l'exécution en est confiée à des vaillants tels que vous.
Bernard répondit au compliment par une inclination silencieuse, tandis que Valleroy balbutiait:
—Monseigneur me comble et me rend très fier.
—Il faudra que vous soyez prudents, jeunes gens, extrêmement prudents, insista Monsieur. Vous, Monsieur Valleroy, en votre qualité du plus âgé, vous veillerez sur le chevalier; vous modérerez ses ardeurs, vous lui interdirez tout ce qui pourrait trahir sa qualité et vos intentions. Quant à vous, chevalier, fiez-vous à votre compagnon, laissez-vous guider par lui et n'ayez d'autre souci que de ne pas perdre la mémoire, d'y garder très exactement les instructions confiées à votre honneur et à votre zèle.
—Je suis sûr de les apporter à Bruxelles et à Paris telles qu'elles m'ont été remises, fit Bernard à qui revenait le sang-froid. D'ailleurs, ajouta-t-il, pour ne pas les oublier, je les réciterai soir et matin.
Monsieur approuvait de la tête.
—Excellent système, fit-il.
Et après une pause, il ajouta:
—Nous avons encore une mission personnelle à vous confier, chevalier.
—Je la remplirai de mon mieux, Monseigneur, comme l'autre.
—Si vous voyez la reine, offrez-lui nos hommages et assurez-la du dévouement d'un frère quelle a méconnu et qui mérite sa confiance. Dites-lui qu'elle aurait tort, une fois en Angleterre d'y rester. Sa place est à Vienne, où sa présence aura pour effet d'exciter le zèle par trop boiteux de l'empereur.
—J'aurai l'honneur de répéter à la reine les propres paroles de Votre
Altesse Royale.
Il y eut encore un silence. Puis Monsieur reprit:
—N'avez-vous pas oublié votre leçon, chevalier, seriez-vous en état de nous la dire?
—Je le crois, Monseigneur.
—Eh bien, j'en veux faire l'expérience. Donnez-moi le texte des instructions, Monsieur le vidame.
M. d'Épernon présenta au prince une feuille de papier couverte d'écriture. D'un signe, Monsieur engagea Bernard à réciter.
Celui-ci commença d'une voix assurée:
—On sent combien il y a de difficultés présentement à s'en aller, et combien de danger à le risquer. Mais on croit qu'il est encore plus dangereux de rester, et qu'il est même impossible de sortir, autrement que par une fuite courageuse de l'état où l'on est réduit. C'est ce qui engage à demander attention et résolution très prompte sur un projet proposé par des serviteurs très fidèles, duquel on assure que Sa Majesté a déjà quelque connaissance. On l'a soigneusement examiné et discuté dans toutes ses parties il paraît avoir des avantages qui le rendent préférable à tous ceux dont il avait été question jusqu'à ce moment.
À cet endroit, Monsieur interrompit Bernard.
—Il importe que tout ce qui précède soit textuellement répété à la reine, Monsieur le chevalier. Vous aurez soin de n'en rien omettre. Continuez.
Bernard reprit sans hésiter:
—La sortie par mer n'est qu'à la distance de quarante lieues. On ne passera par aucune ville, ni par aucun lieu où il y ait garnison, garde nationale ou bureaux; la route est facile et connue dans les vingt premières lieues qu'il faudra faire avec grande vitesse. Elle est ensuite détournée et ne rentre dans aucune des parties sur lesquelles on a eu l'éveil et à l'égard desquelles on peut avoir des soupçons. D'ailleurs tout se fera par des relais et sous la conduite de gentilshommes sûrs qui périront tous plutôt que de laisser manquer l'entreprise.
Monsieur, brusquement, arrêta la récitation, et pliant la feuille de papier qu'il rendit au vidame d'Épernon, il s'écria:
—Inutile d'aller plus loin. C'est merveilleusement su.
Puis, d'une voix qui trahissait une émotion jusqu'à ce moment contenue, il ajouta:
—Quoique vous soyez un enfant, chevalier, on vous traite en homme. Montrez-vous digne du nom que vous portez et de la confiance qu'on vous témoigne. Macte animo, generose puer!
Monsieur savait ses classiques et aimait à les citer.
—Quand partez-vous? demanda-t-il encore, en s'adressant cette fois à
Valleroy.
—Demain matin, Monseigneur.
—Eh bien, demain, nous ferons prier Dieu et célébrer la messe pour l'heureuse issue de votre entreprise. Bon voyage et prompt retour, Messieurs. Vidame d'Épernon, nous serons heureux de vous revoir avant que vous ne retourniez en Bavière.
—Demain, alors, Monseigneur.
—Demain, soit. Nous vous recevrons après midi.
L'audience était terminée. Déjà, marchant à reculons, et le front incliné, le vidame et Valleroy se rapprochaient de la porte, quand ils s'aperçurent que Bernard, au lieu de les suivre, demeurait debout et immobile devant Monseigneur le régent.
—Avez-vous autre chose à nous dire, mon enfant? fit celui-ci.
—J'ai une grâce à vous demander, Monseigneur, répondit le chevalier.
—S'il est en notre pouvoir de vous l'accorder, c'est fait.
—Depuis plus de six mois, Monseigneur, je suis séparé de mon frère aîné le vicomte de Malincourt. Il m'a quitté en septembre dernier pour suivre Mgr le comte d'Artois à l'armée de Brunswick, et je ne l'ai plus revu. Un peu plus tard, j'ai su qu'il partait pour l'Angleterre. Ce sont les dernières nouvelles qui me soient parvenues de lui, et j'ignore s'il est mort ou vivant.
—Mais nous avons lieu de croire qu'il est vivant, s'écria Monsieur. Le comte d'Artois l'a chargé de diverses missions pour Londres, Copenhague et Stockholm. Si, durant ce long voyage, il lui était arrivé quelque accident, nous en serions averti déjà.
—Si donc je suis sans nouvelles de lui, c'est qu'il n'a su où m'écrire, ou que ses lettres ne me sont pas parvenues.
—C'est probablement cela.
—Eh bien, continua Bernard, je supplie Votre Altesse Royale de donner des ordres pour qu'on s'inquiète du vicomte de Malincourt, pour qu'on le retrouve et qu'on lui fasse savoir que son frère est parti pour Paris.
—Ce sera fait, chevalier, je vous le promets.
—Alors, je n'ai plus qu'à prendre congé de Monseigneur en le remerciant.
Bernard, pénétré de respect, se courba. Puis il rejoignit M. d'Épernon et Valleroy qui l'attendaient au seuil de la salle, et sortit avec eux, suivi du regard de Monsieur où passait un sourire de bienveillante et douce pitié.
Resté seul, le prince frappa deux coups sur un timbre. Presque aussitôt, à une porte basse dissimulée dans la boiserie qui cachait les murs, parut un homme en deuil. Quoique d'aspect jeune et dans la force de l'âge, il semblait n'avoir que le souffle, tant étaient pâles ses lèvres, décharné son visage et maladif son teint. C'était le comte d'Avaray, le conseiller privé, le favori préféré, l'ami fidèle dont l'habileté, le dévouement, le sang-froid avaient, en 1791, tiré Monsieur de la fournaise de Paris. Actif et remuant, toujours à portée de son prince, il exerçait sur lui une influence toute-puissante; nulle décision grave ne se prenait sans son avis.
—Venez, cher d'Avaray, lui dit Monsieur en le voyant; je suis seul; mes visiteurs sont partis.
—Ils vous ont longtemps retenu, Monseigneur…
—C'était ce vieux fou de d'Épernon… Ne s'est-il pas avisé de nous arriver du fond de la Bavière pour nous faire part d'un complot ourdi dans le but de délivrer la reine!… Comprenez-vous cela, d'Avaray! On n'a pu, malgré tant d'efforts successifs et combinés, sauver le roi mon frère, et on sauverait la reine!…
—Une telle tâche est impossible aujourd'hui, répondit le courtisan.
—J'ai essayé de le dire; mais on ne voulait pas m'entendre, et le vidame d'Épernon aurait pris en mauvaise part les efforts que j'aurais faits pour empêcher quelques braves gentilshommes d'aller périr dans une héroïque, mais folle aventure J'ai donc écouté, émis quelques conseils et donné l'approbation qu'on me demandait.
—Et vous avez bien fait, Monseigneur, M. d'Épernon est une si méchante langue…
—Ce qui m'attriste le plus, c'est qu'on jette un enfant dans cette équipée… Autant l'envoyer à la mort…
Mgr le régent fut un moment silencieux; puis, d'une voix un peu éteinte, comme s'il se parlait à lui-même, il reprit:
—Car il est évident que la reine ne peut plus être délivrée… Elle périra comme son mari; ses enfants périront avec elle; Madame Élisabeth ma soeur partagera leur sort, et, contraint d'accomplir le rigoureux devoir que m'impose ma naissance, j'aurai la douleur de monter sur un trône ensanglanté… C'est le destin, et nul n'est assez puissant pour en arrêter le cours… N'est-ce pas votre avis, cher d'Avaray?
—C'est mon avis, Monseigneur…
—Une couronne! Quel lourd fardeau dans les temps où nous sommes! continua Monseigneur en s'agitant dans son fauteuil.
Un nouveau silence suivit cette exclamation douloureuse. Le prince paraissait en proie à de sombres méditations.
—Allons, Monseigneur, reprenez courage et confiance, revenez à vous, lui dit le comte d'Avaray.
Et, désignant sur une table un volume in-folio, relié en cuir rouge, doré sur tranches, portant sur le plat les armes de France, il ajouta:
—Monseigneur le régent veut-il que je lui relise le cérémonial du sacre des rois?
—Oui, c'est cela, d'Avaray. Commencez là où nous en étions restés, quand le roi quitte son prie-Dieu pour aller recevoir la couronne des mains du cardinal archevêque… Si ce n'était ma maudite goutte, j'aurais pu m'exercer à cette belle cérémonie… Lisez, cher d'Avaray, je vous écoute…