CHAPITRE IX

À BRUXELLES

En ce mois de mars 1793, les Pays-Bas étaient en feu. Depuis l'automne, le général Dumouriez occupait Bruxelles, dont la victoire de Jemmapes lui avait ouvert la route et d'où les Autrichiens s'étaient enfuis à son approche. Maître de cette ville, il y avait pris ses quartiers d'hiver, et son armée confortablement installée en Belgique, il était parti pour Paris afin d'y faire accepter son plan de campagne en Hollande qu'il voulait exécuter au printemps. Après une absence de quelques semaines, il venait de rentrer à Bruxelles, et ses dernières dispositions arrêtées, il s'était porté à la rencontre des Autrichiens qui prenaient l'offensive en vue de reconquérir la capitale belge qu'ils considéraient comme la clé de voûte de leur puissance dans les Pays-Bas.

À la date du 15 mars, les belligérants étaient en présence aux environs de Liège. Une bataille paraissait donc imminente, et de toutes parts les populations en attendaient l'issue, affolées par les perspectives diverses qu'elles pouvaient craindre ou espérer. À Bruxelles, le trouble était à son comble, car c'est là que les événements qui se préparaient devaient avoir les contre-coups les plus retentissants et les plus funestes. À l'exception d'une faible garnison à qui restait confiée la garde de la ville, toutes les forces disponibles en étaient sorties ou continuaient à en sortir, se dirigeant sur Nerwinde, où Dumouriez les concentrait. Ce n'étaient que marches et contre-marches, ordres arrivant du quartier général, instructions arrivant de Paris, et un perpétuel va-et-vient de personnages de tous rangs et de toutes conditions, de visages plus ou moins suspects, et, à vrai dire, un désordre que favorisaient l'insuffisance et le désarroi de la police locale, placée sous les ordres d'un officier de Dumouriez.

C'est dans ces circonstances que, le matin du 17 mars, se présentait, à l'une des barrières de la ville, un marchand colporteur, jeune homme à mine débonnaire dont les simples allures, même en ce temps où les autorités se montraient aisément soupçonneuses, ne pouvaient éveiller leur défiance. Il conduisait l'ordinaire équipage des gens de sa profession, une voiture-fourgon, attelée d'un seul cheval, dans laquelle étaient ses marchandises. Arrivé à la barrière, il s'arrêta, et, s'adressant au factionnaire de garde, il demanda à entrer dans la ville.

—As-tu un passeport, citoyen? lui dit le soldat. Est-il en règle? Dans ce cas, exhibe-le, afin qu'on voie d'où tu arrives.

—J'arrive de Coblentz, répondit le colporteur.

—De Coblentz! Mais, alors, tu es un émigré!… Et tu oses…

—J'ose parce que je ne suis pas un émigré. Voici ma carte de civisme qui prouve que je suis un bon Français, et voici un sauf-conduit qui établit qu'il y a déjà plusieurs mois j'ai été chargé par la municipalité d'Épinal d'une mission secrète en Allemagne.

Le soldat eut un geste de mépris. Il repoussa dédaigneusement les papiers que lui présentait le colporteur.

—Tu soumettras ces pièces au chef du poste, citoyen espion, fit-il.

Cette qualification ne parut pas offenser celui à qui elle s'adressait. Sans la relever, il entra dans le corps de garde et s'y trouva en présence de l'officier qui en avait le commandement. Il renouvela sa demande en montrant ses papiers. L'officier les prit et les parcourut.

—Quoique la sentinelle m'ait traité d'espion, dit le colporteur, je suis un ami désintéressé de la République une et indivisible, un défenseur de la liberté.

—Tu te nommes Joseph Moulette? demanda l'officier d'une voix brève.

—Joseph Moulette, d'Épinal, délégué de la municipalité de cette ville.

—Et tu viens de Coblentz?

—Oui, mon officier.

—Non pas à pied, j'imagine.

—Ma voiture est là.

—Eh bien, on va l'inspecter, ta voiture, et si elle ne contient aucun objet suspect, tu pourras entrer en ville, car tes papiers sont en règle.

Le colporteur sortit aussitôt. L'officier le suivit. Sur son ordre, deux soldats s'avancèrent pour procéder à l'inspection du fourgon dont le colporteur s'était empressé d'ouvrir les portes placées sur les côtés. On put voir alors, comme dans l'intérieur d'une boutique, tout un étalage de tricots, maillots, bas de laine et foulards couchés sur une étagère, ou suspendus à une tringle transversale, le tout en si bel ordre qu'il ne pouvait venir à l'idée qu'entre des marchandises si bien rangées, il y eût place pour quelqu'un des objets que l'officier avait qualifiés de suspects.

—C'est bon, laissez passer! dit ce dernier.

Le colporteur ferma sa voiture, et, se mettant à la tête du cheval qu'il prit par la bride, il pénétra dans la ville par une large rue que parcouraient en tous sens des piétons et des véhicules, au milieu desquels il se confondit. Pendant une demi-heure, il continua à avancer ainsi, regardant à droite et à gauche, comme s'il cherchait son chemin. Puis, lorsque, d'un rapide coup d'oeil, il eut constaté que, dans la foule qu'il traversait, personne ne l'observait, il s'arrêta. Il se trouvait alors devant l'église de Sainte-Gudule, au centre d'une vaste place. L'endroit, sans doute, lui parut propice au débit de ses marchandises, car il rangea sa voiture au long d'un mur et en détacha les auvents comme pour se préparer à exercer son commerce accoutumé. Mais, tout en feignant de mettre la dernière main à son étalage, il se penchait dans l'intérieur du fourgon, et parlant à demi-voix, il dit:

—Nous voici dans la citadelle, Monsieur le chevalier, vous pouvez vous montrer.

Sous une couverture jetée tout au fond du fourgon et dissimulée par les marchandises, un corps se dessinait. La couverture fut rejetée d'un brusque mouvement, et entre les tricots tendus sur les tringles apparut la tête fine et pâle de Bernard de Malincourt.

—Si tu continues à m'appeler Monsieur le chevalier, tu nous attireras quelque algarade, mon bon Valleroy, dit l'enfant en sautant à terre.

—C'est vrai, confessa Valleroy, j'oublie toujours…

—N'oublie plus, que diable! Rappelle-toi qu'il n'y a ici ni chevalier ni serviteur, mais seulement un oncle et un neveu, colporteurs de profession, voyageant ensemble. Tu es célibataire, et moi je suis Bernard, le fils de ta soeur.

—Entendu, Bernard; j'oublierai que je te dois le respect.

—Alors, nous sommes à Bruxelles? reprit Bernard en jetant des regards curieux autour de lui…

—À Bruxelles, place Sainte-Gudule, et très exacts au rendez-vous, puisque c'est aujourd'hui le 17 mars et que c'est du 17 au 20 que M. de Guilleragues, averti par M. d'Épernon, doit nous rencontrer ici.

—Nous n'avons donc qu'à attendre avec patience.

—C'est toute notre tâche pour le moment. Je vais profiter du répit qu'elle nous laisse pour me mettre en quête d'une auberge où nous prendrons nos repas et où nous coucherons, car je pense que vous en avez assez des nuits à la belle étoile…

—Oui, et j'avoue que ce soir, il me sera doux de dormir dans un bon lit… C'est égal, ajouta Bernard, il est heureux qu'au poste de la barrière on n'ait pas eu l'idée de regarder au fond de la voiture… Si on m'y avait découvert, comment aurais-tu expliqué ma présence sous la couverture et l'absence de mon nom sur ton passeport?…

—Aussi ai-je eu terriblement peur, sans compter que si l'officier avait regardé de près au signalement, il aurait vu que Valleroy ne ressemble guère à Joseph Moulette. Du reste, je renonce à me servir du sauf-conduit de ce vilain personnage. J'en ai fait usage à défaut de mieux et parce qu'il fallait entrer dans Bruxelles, coûte que coûte. Mais, maintenant que nous voici parmi des Français, nous ne nous remettrons en route qu'avec des passeports réguliers, un pour vous et un pour moi.

—Crois-tu pouvoir te les procurer?

—M'est avis que M. de Guilleragues m'y aidera.

Tandis qu'il s'entretenait ainsi, Valleroy avait dételé et attaché le cheval derrière la voiture, en jetant devant lui une botte de foin. Maintenant, quelques passants, attirés par l'étalage, s'arrêtaient, s'informaient des prix, marchandaient, achetaient, et Bernard, à l'exemple de Valleroy, se prodiguait pour répondre aux clients. Jusqu'à midi, ils furent ainsi tenus l'un et l'autre, empêchés de se distraire de leur besogne. Mais, à ce moment, il y eut un répit. Ils en profitèrent pour manger un morceau sur le pouce. Puis Valleroy, laissant Bernard à la garde de la boutique, s'éloigna afin de s'assurer un gîte pour la nuit. Bernard resta donc seul, et comme, en cette fin d'hiver, soufflait encore une bise froide sous un ciel grisâtre, chargé de neige, il se mit à marcher de long en large pour se réchauffer.

Sa station durait depuis une heure quand, d'une des rues donnant sur la place, il vit déboucher un individu qui, le nez au vent, les mains dans les poches, marchait en sifflotant. Sur-le-champ, il le reconnut. C'était le marquis de Guilleragues, non tel qu'il l'avait entrevu au café des Trois-Couronnes, le soir de son arrivée à Coblentz, tout pimpant sous le brillant uniforme des gardes du comte d'Artois, mais vêtu de noir, portant toute la barbe, coiffé d'un feutre à larges bords, d'où sortaient en désordre de longs cheveux dont les boucles flottaient sur ses épaules. De son côté, M. de Guilleragues le dévisagea et d'un air d'indifférence s'approcha de lui, comme attiré par l'étalage des marchandises exposées.

—Votre serviteur, chevalier de Malincourt.

—Votre serviteur, marquis de Guilleragues.

—À Bruxelles on m'appelle Wilhem Mauser, un passionné d'art et ami des
Français.

—Et moi, Bernard, neveu de Valleroy, marchand colporteur.

—Où est votre oncle?

—Le voici qui revient.

Valleroy s'avançait, en effet, paisible et souriant.

—Vous m'apportez les instructions du vidame d'Épernon? lui dit le faux
Wilhem Mauser.

—Mon neveu Bernard est chargé de vous les transmettre.

—Alors, ce sera pour ce soir, à l'hôtel de la Providence, où je loge, dans la rue de la Montagne-aux-Herbes.

—Pourquoi ce soir, et pas tout de suite? demanda Bernard.

—Parce que Bruxelles, depuis que les Français y sont entrés, regorge d'espions jacobins, répondit M. de Guilleragues, et qu'ici nous sommes par trop exposés à leur curiosité. Il n'en sera pas de même à mon hôtel, où vous ne viendrez d'ailleurs qu'à la nuit. À ce soir, Messieurs, et soyez circonspects; les murs ont des oreilles.

Il s'éloigna sans ajouter un mot. Jusqu'au soir, Bernard et Valleroy appartinrent aux clients qui se pressaient autour de leur voiture. À la nuit, ils plièrent bagage comme des gens éreintés, pressés de goûter le repos, et allèrent s'abriter, eux, le cheval, le fourgon et les marchandises, dans une pauvre auberge de la chaussée de Louvain. Puis, à l'heure fixée pour leur rendez-vous, ils se rendirent à l'hôtel de la Providence, où les attendait le marquis de Guilleragues. Ils le trouvèrent au second étage, dans une chambre isolée, à l'extrémité d'un long corridor. Quand ils furent entrés, il ferma la porte et poussa le verrou.

—De cette manière, dit-il, personne ne saurait ouvrir du dehors à l'improviste, et comme je me suis assuré que rien de ce qui se dit ici ne peut être entendu au delà des murs, nous sommes à l'aise pour causer librement. À vous de parler, Monsieur le chevalier.

Bernard n'eut pas besoin de se recueillir pour retrouver gravées dans sa mémoire les instructions dont il était dépositaire. Il les récita d'une haleine, sans en omettre un seul mot, tandis que Guilleragues en écrivait les parties essentielles sous sa dictée, en une forme abrégée et indéchiffrable.

—Ainsi, notre projet a reçu l'approbation des princes, fit-il avec satisfaction, quand Bernard, ayant achevé la leçon, s'arrêta. Nous sommes autorisés, mes amis et moi, à travailler à la délivrance de la famille royale!

—Et nous-mêmes, ajouta Valleroy, nous vous sommes adjoints pour seconder vos efforts, si besoin est.

—Votre concours sera précieux et je l'accepte.

—Alors, marquez-nous ce que nous devrons faire, dit Bernard.

Guilleragues demeura pensif un moment, mais non immobile. Il faisait le tour de la chambre rasant la muraille comme pour s'assurer une fois de plus qu'elle ne présentait ni lézardes ni ouvertures quelconques. Il s'arrêtait devant la porte, y collait son oreille, s'attachant à épier les bruits affaiblis du dehors. Bientôt rassuré, il vint reprendre sa place entre Bernard et Valleroy et leur parla à voix basse.

—Écoutez-moi bien tous deux, afin que, si l'un de vous est empêché d'agir, l'autre puisse le suppléer. Dès que vous aurez pris à Bruxelles le repos qui vous est nécessaire, vous partirez pour Paris. En y arrivant, ou plutôt, quand vous vous serez mis en règle avec les autorités de votre section, et qu'en conséquence vous pourrez espérer de n'être ni surveillés, ni inquiétés, vous vous rendrez rue du Four Saint-Germain.

—Dans le voisinage de l'hôtel de Malincourt, remarqua Valleroy.

—Justement à deux pas de votre ancienne demeure. Monsieur le chevalier… Vers le milieu de cette rue, se trouvent les magasins d'un marchand de meubles nommé Grignan. Le nom est sur l'enseigne. Vous entrerez dans ces magasins et demanderez à parler au propriétaire. Lorsque vous serez en sa présence, seuls avec lui, vous lui direz: «Nous venons pour ce que tu sais.»

—Et que nous répondra-t-il? interrompit Bernard, que le langage de
Guilleragues intéressait comme un récit d'aventures.

—Il vous révélera la retraite où vit caché, depuis qu'il est rentré dans Paris, notre principal complice, M. de Morfontaine. Ce gentilhomme est mon ami. Vous lui réciterez les mêmes instructions qu'à moi, chevalier. Ensuite, il vous donnera les siennes que vous suivrez aveuglément.

—Mais nous-mêmes, demanda Valleroy, n'aurons-nous, aucun message à lui transmettre de votre part?

—Un message très bref. Vous lui ferez connaître qu'à dater du 5 avril prochain il devra se trouver tous les soirs à 8 heures dans le parc de la Folie-d'Épernon, à Gennevilliers, près Saint-Denis.

—Tous les soirs à 8 heures?

—Jusqu'à ce qu'il y ait rencontré celui qu'il attend.

—Est-ce tout?

—C'est tout pour aujourd'hui. M. de Morfontaine et le citoyen Grignan vous apprendront le reste. Maintenant, quand comptez-vous partir pour Paris? ajouta le marquis.

—Dès que nous aurons des passeports qui nous permettent de circuler librement sur le territoire de la République, répondit Valleroy.

—Vous n'avez pas de passeports! Mais alors comment avez-vous pu pénétrer dans Bruxelles?

—Grâce à un peu d'audace et à beaucoup de bonheur; grâce surtout à un subterfuge qui nous aurait perdus s'il n'avait pas réussi et auquel la prudence nous oblige à renoncer.

—J'espérais que mon oncle d'Épernon vous aurait mis en état d'arriver jusqu'à Paris, dit M. de Guilleragues d'un accent de regret. Il lui était plus facile qu'à moi de vous procurer des pièces d'identité. Voilà un contre-temps inattendu.

—Qu'allons-nous faire? soupira Bernard.

M. de Guilleragues eut soudain un geste de confiance.

—Bah! nous trouverons! s'écria-t-il. Je vais chercher, et d'ici à vingt-quatre heures j'aurai trouvé.

—Où nous reverrons-nous? interrogea Valleroy au moment de se retirer avec Bernard.

—Demain, comme aujourd'hui, devant l'église de Sainte-Gudule.

Ils se séparèrent sur ces mots. La nuit, obscurcie par un brouillard épais, avait protégé l'entrée de Bernard et de Valleroy à l'hôtel de la Providence; elle protégea leur sortie. Par les rues noyées dans la brume, ils arrivèrent sans encombre à leur auberge, en dépit des patrouilles qui, jusqu'au jour, parcouraient la ville.

Le lendemain, la voiture, avec son étalage, vint, dès le matin, occuper la même place que la veille, contre un mur, en face de l'église. Seulement, cette fois, les chalands furent plus nombreux, et durant plusieurs heures les colporteurs improvisés ne surent à qui répondre. Les marchandises qu'ils offraient étaient de qualité supérieure et d'un prix modéré. On se les arrachait.

—C'est qu'ils vont vider la boutique, disait Valleroy, en encaissant la menue monnaie mêlée d'assignats, qui lui tombait de toutes parts. Si nous restons ici deux heures de plus, nous n'aurons plus rien à vendre.

Heureusement, vers midi, la foule se dispersa. Valleroy et Bernard s'empressèrent de fermer la voiture, mais ils procédaient avec lenteur, n'ayant pas encore vu venir le marquis de Guilleragues et ne voulant pas quitter la place sans avoir échangé quelques mots avec lui. Ils l'aperçurent enfin, les mains dans les poches, la tête en arrière, et son chapeau sur la nuque, les airs d'un homme qui dédaigne la terre et vit dans l'idéal. Il marcha de leur côté. En passant devant eux, il dit rapidement et à demi-voix:

—Vous vous présenterez aujourd'hui chez le colonel Jussac, commandant du bureau de police. Il est prévenu de votre visite, et, sur votre demande, il vous délivrera des passeports.

—Sans autres explications? s'écria Valleroy.

—Sans autres explications, répéta M. de Guilleragues. Le colonel, quoique servant dans les armées de la République, n'oublie pas qu'il est gentilhomme et qu'il s'agit aujourd'hui du salut d'une reine, d'une femme… Quant à vous, une fois munis de vos passeports, vous vous mettrez en route. Le temps presse. Dumouriez est au moment d'en venir aux mains avec les Autrichiens. S'il est victorieux, il sera le maître de la France. Mais ce n'est pas au service, du roi légitime qu'il consacrera son pouvoir. Il est dévoué à la faction d'Orléans et c'est un prince d'Orléans qu'il veut mettre sur le trône. Il importe donc, pour déjouer ses intrigues, que la reine délivrée soit en état de rallier autour d'elle la noblesse de France afin de défendre la couronne de son fils.

—Nous partirons sans tarder, répondit Valleroy.

—Au revoir donc, Messieurs, continua le marquis. Soyez courageux et prudents et que Dieu vous protège!

Le même jour, vers 5 heures Bernard et Valleroy se présentaient au bureau de police, demandaient à parler au colonel Jussac et furent introduits aussitôt auprès de lui. Cet officier était gentilhomme. Mais, comme beaucoup de ses pareils que la Révolution avait trouvés dans les rangs de l'armée, il y était resté, résolu à ne pas émigrer et à servir la France, sous le régime nouveau aussi bien que sous l'ancien. Oublieux de ses origines, abdiquant titre et particule, il n'était plus aujourd'hui que le colonel Jussac, un vieux soldat, patriote avant tout, que la confiance du général Dumouriez avait commis à la garde de Bruxelles. Il touchait à la soixantaine. Mais, sous ses cheveux gris, son visage conservait la jeunesse, comme, dans sa poitrine, son coeur conservait, pour tout ce qui touchait au drapeau, l'enthousiasme des jeunes années.

Quand Bernard et Valleroy entrèrent dans le cabinet où il se tenait, ils le trouvèrent devant un bureau élevé où il écrivait debout.

—Que désirez-vous de moi? demanda-t-il en se tournant vers eux.

—Des passeports qui nous permettent de nous rendre à Paris, où nous appellent des affaires pressantes, répondit Valleroy.

—Vous vous nommez Valleroy et ce jeune enfant est votre neveu?

—Vous nous connaissez, colonel? s'écria Bernard.

—Wilhem Mauser m'a parlé de vous.

Il alla vers la porte pour s'assurer qu'elle était fermée, puis, revenant du côté des visiteurs, il reprit:

—Je sais quelles affaires vous appellent à Paris et je veux vous faciliter les moyens d'y arriver. Quoique serviteur passionné de mon pays, quoique désavouant les irréparables fautes de la noblesse, je sais me souvenir à propos que je suis gentilhomme. Je m'honore de m'associer aux efforts d'un enfant qui veut délivrer ses parents. Vous aurez vos passeports.

—Merci, mon colonel, murmura Bernard très ému.

—J'ai songé même à vous assurer, indépendamment de ces passeports, une protection plus efficace, propre à vous éviter les tracasseries des municipalités auxquelles vous aurez affaire en route. Demain, partiront de Bruxelles, sous la garde d'un détachement de troupes, des papiers saisis dans les bagages des prisonniers autrichiens et que j'ai ordre d'expédier au gouvernement. S'il vous convient de vous joindre à ce convoi, je vous recommanderai au sergent commandant l'escorte, et de cette manière vous arriverez sans encombre à votre destination.

—On pourrait même charger les papiers dans ma voiture, remarqua
Valleroy.

—Vous avez une voiture?

—Pour le transport de mes marchandises, oui, mon colonel, répondit Valleroy. Mais comme nous les avons vendues ici, en deux jours, le fourgon est vide ou c'est tout comme.

—Mais voilà qui se trouve à merveille et qui vaut mieux que des passeports. Vous serez roulier pour le compte de l'État, et à ce titre respecté partout où vous passerez. Est-ce convenu?

—C'est convenu, mon colonel. Mais comment vous exprimerons-nous notre reconnaissance?

—En me rendant à votre tour un service.

—Nous pourrions vous rendre un service, mon colonel?

—Pour arriver à Paris, vous traverserez Compiègne, continua le colonel. En avant de cette ville, sur les bords de l'Oise, se trouve un château qui m'appartient et où réside ma soeur, la chanoinesse de Jussac. Le service que j'attends de vous consiste à vous arrêter en cet endroit, à dire à ma soeur que vous m'avez vu bien portant et à lui remettre une lettre dont je vous chargerai pour elle.

—Madame votre soeur a pu demeurer dans un château, aux portes de Paris, sans être inquiétée! s'écria Bernard.

—Son histoire est celle de Mgr le duc de Penthièvre, qui a continué à résider à Sceaux. Comme lui, elle est protégée par la gratitude des habitants, par le souvenir de ses bienfaits.

—Un souvenir analogue n'a pu défendre mon père contre la haine des jacobins.

—Ils redoutaient son énergie… tandis qu'ils n'ont rien à craindre d'un vieillard, d'une femme.

—Vous pouvez être assuré que nous ferons vos commissions, mon colonel, dit alors Valleroy; mais, même après les avoir faites, nous resterons vos obligés.

—On va dresser vos passeports, reprit le colonel, et rédiger le contrat par lequel vous vous engagez à transporter, moyennant un prix convenu et que je fixe à cent livres payées d'avance, les papiers que je dois faire parvenir à Paris.

Il alla ouvrir la porte et appela un de ses officiers, auquel il donna ses ordres. Puis, avisant un sergent de grenadiers qui se tenait debout, au port d'armes, dans la place où travaillaient les secrétaires:

—Viens ici, Rigobert, lui dit-il.

Le sergent s'avança silencieux. C'était un vieux soldat, maigre et de haute taille, au visage rude, tanné, ridé, avec de petits yeux où pétillait la malice, et dont les allures automatiques et déférentes révélaient une longue habitude de la discipline et de la vie des camps.

—Je vais te charger d'une mission de confiance, mon vieux Rigobert, continua le colonel. Il s'agit de convoyer jusqu'à Paris des papiers d'État dont je te confie la garde et dont tu me réponds sur ta tête. Les caisses qui les contiennent seront chargées sur la voiture du citoyen Valleroy que voici, un bon patriote avec qui j'ai fait marché pour ce transport. L'escorte que tu commanderas se composera de cinq hommes. Tu vas les choisir toi-même parmi les bons. Vous partirez demain matin au petit jour.

—Bien, mon colonel, répondit Rigobert.

—À propos, ajouta le colonel Jussac, je te recommande le citoyen Valleroy et son neveu. Ce sont de braves gens en qui on peut avoir confiance.

Rigobert enveloppa Bernard et Valleroy d'un regard de sympathie qui signifiait que la protection de son chef les rendait sacrés à ses yeux. Puis, après avoir échangé quelques mots avec Valleroy pour s'entendre avec lui sur l'heure du départ et le chargement des papiers, il sortit. Pendant ce temps, les passeports avaient été préparés, ainsi que le contrat. Sur ce contrat, Valleroy apposa sa signature, en même temps que lui était comptée la somme stipulée pour prix de ses services. Il enferma dans sa bourse les quatre louis, en soufflant à l'oreille de Bernard:

—La protection des autorités et, par-dessus le marché, cent livres en or, décidément, M. de Guilleragues a bien travaillé.

Ils allaient se retirer; mais, à ce moment, entra dans la pièce un hussard aux vêtements en désordre et couvert de boue.

—Le colonel Jussac, demanda-t-il.

—C'est moi, répondit l'officier en s'avançant.

—J'arrive du quartier général, reprit le hussard, et j'ai ce papier à remettre à mon colonel.

C'était un pli fermé par un cachet de cire rouge. Le colonel le prit, l'ouvrit et y jeta les yeux sans se départir de son impassibilité.

—À quelle heure êtes-vous parti? interrogea-t-il, sa lecture achevée.

—À 9 heures, mon colonel, au moment où s'ouvrait le feu. Mon cheval a bien marché.

Le colonel se tourna alors vers ses officiers, dont l'arrivée du cavalier avait excité la curiosité, et d'un accent où se devinaient l'émotion et l'enthousiasme:

—Le général Dumouriez est aux prises avec les Autrichiens, non loin de Louvain, dit-il. Nous déplorons tous de n'être pas associés aux glorieux périls que courent nos compagnons d'armes et nous formons des voeux ardents pour leur triomphe. Vive la République!

—Vive la République! répondirent d'un élan unanime tous les soldats.

Et Bernard demeura stupéfait en constatant que lui aussi avait poussé ce cri. Et comme ses yeux surpris interrogeaient Valleroy, celui-ci dit gravement:

—Devant l'ennemi, la République, c'est la France.

On ne dormit guère à Bruxelles durant la nuit qui suivit. Vers le soir, s'était répandu le bruit qu'à vingt lieues de la ville, entre Louvain et Tirlemont, se livrait depuis le matin une grande bataille. Cette bataille, on l'avait prévue. Mais, maintenant qu'on la savait engagée, on en discutait fiévreusement les conséquences. Gagnée par le général Dumouriez, elle lui ouvrirait la Hollande que son ambition brûlait de conquérir; perdue par lui, elle l'obligerait à évacuer Bruxelles, à se replier sur les frontières françaises, en abandonnant les conquêtes déjà faites en Belgique. Ces deux perspectives étaient également espérées et redoutées. Ceux qui, lassés de l'ancienne domination autrichienne, avaient accueilli avec enthousiasme les Français, craignaient de tomber de nouveau aux mains d'un maître qui leur ferait expier les sympathies manifestées par eux aux soldats de la Révolution. Ceux qui, par haine du régime nouveau de la France ou par des motifs d'intérêt, appelaient le retour des Autrichiens, se demandaient avec angoisse si leurs voeux, contenus depuis quatre mois, allaient se réaliser ou s'il fallait renoncer pour toujours à leur réalisation. Puis, il y avait les indifférents, ceux que le joug autrichien laissait résignés au même degré que le joug français, et enfin les patriotes, ceux qui ne voulaient d'aucun maître étranger et qui rêvaient de reconstituer l'autonomie des Pays-Bas, longtemps asservis par l'Autriche.

Toutes ces opinions s'exprimaient avec la même exaltation dans les groupes qui, durant cette nuit, circulaient dans les rues de Bruxelles; chacun, à cette heure, y voyait l'avenir au gré de ses espérances. Tandis qu'à tout hasard les Français arrivés dans la ville à la suite de Dumouriez préparaient leur fuite, en prévision de sa défaite, les sujets belges colportaient de tous côtés leurs craintes et leurs désirs.

Les rares nouvelles qui parvinrent à Bruxelles, durant cette longue nuit, ne modifièrent pas l'état des esprits. Elles montraient les deux armées aux prises dans une action formidable, un des lieutenants de Dumouriez, le général Valence, disputant à l'archiduc Charles le village de Racourt; un autre, le général Neuilly, s'emparant de Nerwinde, et délogé ensuite par le général Clairfayt, puis le généralissime autrichien, prince de Cobourg, établissant son artillerie sur les hauteurs de Wommersse, et l'impétueux Dumouriez montant à l'assaut de ces positions formidables sous une pluie de feu. Mais ces épisodes isolés, successivement connus, ne présageaient rien quant à l'issue finale. Ce fut seulement au lever du jour que commencèrent à arriver quelques fuyards français. Ils avaient marché toute la nuit pour faire connaître la défaite de Dumouriez.

Par toute la ville se produisit alors un effroyable affolement. Dès 6 heures du matin, tandis que la population se demandait ce qu'allaient faire les Français, la plupart de ceux-ci commençaient à partir, et les autorités militaires, attendant d'un moment à l'autre l'ordre d'évacuer Bruxelles, se préparaient à l'exécuter. Six mois avant, les habitants de la ville avaient vu s'enfuir les Autrichiens et avec eux les émigrés. Maintenant, ils voyaient s'enfuir les soldats de la République.

À la même heure, Bernard et Valleroy étaient déjà loin de Bruxelles. Assis dans le cabriolet de leur voiture, ils allaient vers Mons, au petit trot de leur cheval, un tout petit trot, tranquille et doux, qui permettait aux cinq grenadiers de l'escorte que commandait le sergent Rigobert de suivre au pas accéléré.