CHAPITRE X
SUR LA ROUTE DE PARIS
—Vois-tu, petit, comme j'ai déjà fait la route de Paris à Bruxelles, je connais dans tous ses détours la route de Bruxelles à Paris. Au train dont nous allons, nous en avons pour huit jours. Ce soir, nous coucherons à Mons. Il y a dans cette ville, à l'entrée du faubourg, une bonne auberge, où nous descendrons. Le vin y est mauvais, mais la bière y est bonne, et dans ces pays du Nord, même quand on est du Midi, il vaut mieux boire de la bonne bière que du mauvais vin. Demain, nous coucherons à Valenciennes. Là, je connais un fameux cabaret où ils ont une eau-de-vie…
Le sergent Rigobert n'acheva pas sa phrase. Mais un fort coup de langue exprima clairement toute la douceur du souvenir que lui avait laissé l'eau-de-vie du cabaret de Valenciennes.
C'est à Bernard qu'il était en train de faire ces confidences, tandis qu'ils marchaient d'un bon pas sur la route durcie par la bise aigrelette qui soufflait de la plaine. Bernard et Rigobert étaient devenus bien vite une paire d'amis. Après un long trajet silencieux, dont quelques voitures, emportant des fugitifs de Bruxelles à Mons, interrompaient seules l'uniformité, on avait fait halte, vers 11 heures, sous un hangar abandonné, au bord de la route, pour manger un morceau et laisser le cheval se reposer.
Là, devant un bon feu, allumé par les grenadiers de l'escorte, à l'aide de quelques débris de poutres, tandis qu'installés comme au bivouac ils tiraient de leur sac un pain de munition et un morceau de boeuf bouilli, Valleroy avait pris dans la voiture des provisions un peu plus substantielles, une volaille froide, un pâté de gibier, quelques bouteilles de vin de Moselle, en déclarant que désormais et jusqu'à Paris grenadiers et rouliers partageraient le même ordinaire et qu'il entendait être leur pourvoyeur. Cette déclaration avait eu pour effet de jeter entre les voyageurs les jalons d'une amitié solide que le vin de Moselle ne fit que cimenter et qui revêtit les formes les plus joyeuses, quand Bernard ajouta que le cabriolet du fourgon pouvant contenir trois voyageurs, tout le monde y aurait place tour à tour. De cette manière, comme le fit observer le sergent Rigobert, on arriverait à Paris sans fatigue, et pour peu que le printemps qui commençait se montrât clément, ce voyage qui s'était annoncé à l'égal d'une corvée deviendrait une partie de plaisir.
C'est ainsi que, lorsqu'on se remit en route, Bernard et Rigobert étaient compère et compagnon, comme si jadis, ils eussent été conscrits ensemble. Et vite, Bernard de faire parler Rigobert, ayant deviné que le sergent devait être un puits d'histoires intéressantes. Songez donc, un ancien garde-française de Louis XV, un soldat de Bergen et de Clostercamp, de Rosbach et de Minden, de Valmy et de Jemmapes, qui avait connu les maréchaux de Broglie et de Castries, sans compter la campagne d'Amérique, faite avec le général de Lafayette! En avait-il vu, celui-là, des victoires et des défaites, des triomphes et des revers, des jours de joie et des jours de deuil! Donc, tout en marchant et après que Rigobert eut énuméré les étapes auxquelles on s'arrêterait de Bruxelles à Paris et les bonnes auberges où l'on trouverait un gîte, Bernard le mit sur le chapitre de ses campagnes.
Sur ce chapitre, le sergent était aussi intarissable qu'était infatigable l'attention de Bernard. Les souvenirs imaginés et peut-être très embellis de ses faits d'armes charmaient à ce point l'enfant et trompaient si bien les longueurs de la route qu'on approchait déjà de Mons qu'il s'en croyait encore séparé par une longue distance.
—N'est-ce pas étonnant, sergent, que le général Dumouriez ait été battu hier par les Autrichiens? demanda-t-il tout à coup, convaincu par le récit des prouesses guerrières de Rigobert que tous les Français étaient invincibles.
—Tellement étonnant, petit, que je ne sais s'il faut croire à cette défaite. Quand nous sommes partis de Bruxelles, on ne pouvait encore rien savoir, et ce qu'on racontait, personne ne l'avait vu.
—Oh! puissiez-vous dire vrai!
—Battu, Dumouriez! Et par Cobourg encore! Allons donc… Il faudrait donc qu'il l'eût voulu… Je sais bien qu'on l'accuse de trahir…
—Un traître, lui! Un général français…
—Il y en a dans tous les pays, des traîtres, dit Rigobert d'un accent de fureur, et, à ce jour, la République compte tant d'ennemis… tous les nobles d'abord…
Bernard, à ces mots, redressa la tête comme un jeune coq:
—Vous vous trompez, sergent, pas tous les nobles… Vous oubliez que l'armée en est peuplée; Chartres, Valence, La Fayette, Biron, Custine, Montesquiou, Beurnonville et tant d'autres… Et votre colonel, un noble aussi, celui-là…
Le sergent Rigobert, écrasé par cette sortie véhémente, regarda Bernard avec stupéfaction. Puis, d'un ton contrit, il murmura:
—J'ai tort, car celui qui dirait que mon colonel Jussac est un traître, je lui passerais ma baïonnette à travers le corps.
Après cet aveu, il reprit sa mine joviale et ajouta:
—C'est égal, petit, pour un colporteur, tu en sais long. Où diantre as-tu appris tout cela?
Et comme Bernard à son tour demeurait interdit, en se confessant son imprudence, le sergent reprit:
—Quant à Dumouriez, quoi qu'on en dise, il n'a pas été vaincu, j'en suis bien sûr, et pour croire qu'il l'a été, je voudrais voir des fuyards de son armée.
—En voilà, dit brusquement une voix derrière lui.
S'étant rapproché sur la fin de la phrase, Valleroy l'avait entendue et y répondait en désignant un peloton de soldats qui débouchait d'un chemin de traverse sur la grande route.
—Ça, des fuyards! fit dédaigneusement Rigobert.
—Parbleu! Vous n'avez qu'à voir leurs mines déconfites, leurs habits en haillons, leurs bottes éculées par la marche et leurs mains sans armes. Et ces longues dents, et ces faces hâves ou congestionnées… Ils crèvent de faim, les malheureux!…
Rigobert, immobile, ne cherchant plus à taire son étonnement et son indignation, embrassait d'un regard furibond la procession sinistre qui défilait devant lui.
—Halte-là, vous autres! cria-t-il tout à coup.
Et comme les fuyards feignaient de ne pas l'entendre, il continua:
—C'est moi qui vous parle, moi Rigobert, sergent au 2e grenadiers.
Avancez à l'ordre.
Cette fois, son énergie en imposa à la bande. Ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent intimidés. Les autres suivirent leur exemple, et l'un d'eux s'avança, tête basse, vers Rigobert.
—D'où venez-vous? demanda ce dernier.
—Nous venons de Nerwinde, où nous nous sommes battus hier depuis le matin jusqu'au soir.
—C'est parce que vous vous êtes battus que vous n'avez plus de fusils?
—C'est parce que nous n'avions plus de poudre et que nos fusils nous gênaient.
—Ils vous gênaient pour courir, mauvais drôles! N'avez-vous pas de honte de fuir comme des lièvres devant les Autrichiens?
—Ils nous ont tué quatre mille hommes et fait six mille prisonniers.
—C'est donc vrai que Dumouriez est vaincu?
—Oui, vaincu, mais après une résistance héroïque… Il était nuit quand il a ordonné la retraite…
—Et c'est alors que vous l'avez abandonné, tas de lâches… Faites donc la guerre avec des clampins pareils… Vous êtes des volontaires, n'est-ce pas?
—Oui, sergent.
—Je m'en doutais. Des vieux soldats auraient déployé plus de courage.
Et maintenant, où allez-vous?
—Nous rentrons en France.
—Vous avez tort et vous feriez mieux de retourner là d'où vous venez! Ce que je vous en dis, c'est dans votre intérêt. Si vous passez la frontière, vous serez fusillés… La loi punit de mort la désertion devant l'ennemi.
Les fuyards hésitaient. Mais celui qui avait déjà parlé reprit:
—Alors, il faudra fusiller plusieurs milliers d'hommes…
Un geste d'indifférence compléta sa pensée. Il jeta les yeux sur ses compagnons, et derrière eux, sur la route qu'ils venaient de parcourir et par où s'avançaient en groupes d'autres fuyards dont les silhouettes lointaines allongeaient leur ombre dans la poussière.
—Jamais on ne pourra fusiller tant de monde! observa-t-il.
Il se remit en marche, suivi de ses camarades, et tous passèrent devant
Rigobert qui les injuriait au passage, irrité de ne pouvoir les arrêter.
—C'est parce que vous êtes des couards que Dumouriez est en déroute, balbutiait-il, tremblant de colère.
Il fit un signe, et le convoi qu'il escortait reprit son chemin. L'heure avançait et il fallait se hâter pour arriver à Mons avant la nuit.
Neuf heures sonnaient quand on entra dans cette ville. Pour y entrer et se rendre à l'auberge que Rigobert avait indiquée, Bernard, Valleroy et les grenadiers durent se résigner à être confondus parmi les fuyards, à marcher pêle-mêle avec eux. À ce contact, Rigobert s'exaspérait, et ce ne fut que devant l'hôtellerie hospitalière où l'on buvait de la bonne bière à défaut de bon vin que tomba son irritation. Cette hôtellerie était confortable et vaste. On mit le cheval à l'écurie, le fourgon sous une remise, avec un factionnaire à la porte, et les voyageurs pénétrèrent dans la salle commune.
Ils furent assez longtemps sans parvenir à se caser, tant les fuyards s'y trouvaient en nombre et y tenaient de place. Puis l'hôtelier, dûment sermonné par Valleroy, excité surtout par le menu du fin repas qui lui fut commandé, vint à leur aide et fit dresser dans un coin une table pour eux. Après une longue attente, ils purent enfin, comme disait Rigobert, se mettre une croûte sous la dent, ce qu'ils firent avec conscience, sans négliger d'envoyer sa part à celui des grenadiers qui veillait à la garde du fourgon.
Bernard fut le premier rassasié. Alors, ayant cédé à sa faim, il céda à sa curiosité. Si nouveau pour lui était ce spectacle, bien qu'il commençât à s'accoutumer aux foules! Pour la troisième fois il les surprenait dans le désarroi de la défaite et de la terreur. Il les avait vues cinq mois avant à Coblentz, quand les habitants de cette ville, se croyant menacés par Custine, fuyaient de toutes parts. Il les avait vues, la veille à Bruxelles, effarées à l'approche des Autrichiens. Mais jamais elles ne s'étaient offertes à ses yeux aussi hideuses que ce soir-là, dans cette salle d'auberge où montaient au plafond, avec le bruit des voix rauques et haletantes, la vapeur des haleines et l'odeur des victuailles.
Le visage et les mains noircis par la poudre, les vêtements maculés par la boue des routes, gardant encore dans le regard l'épouvante de la mort entrevue sans les ivresses de la victoire, ces soldats dépenaillés avaient l'air de bandits, mais de bandits exténués de besoin, rompus de fatigue, et si faibles, si démoralisés, si dépourvus d'énergie, qu'il aurait suffi pour les faire tous prisonniers d'une poignée d'hommes entrant à l'improviste.
Tandis que Bernard, recouvrant son sang-froid, accoutumait son coeur et ses yeux à ces images brutales, son attention tout à coup fut attirée par une image plus douce qui, dès ce moment, le prit tout entier. Il la contempla, silencieux, pendant quelques instants. Puis, touchant le bras de Valleroy:
—Regarde donc, lui dit-il.
Comme lui, Valleroy observa. Assis seuls à une table et adossés au mur, deux soldats avaient couché entre eux sur leur banc un enfant roulé dans une vieille couverture. Comme il dormait, et comme pour protéger son sommeil ils avaient couvert son visage d'un mouchoir, on ne voyait de lui que sa tête voilée, posée sur les genoux de l'un d'eux dans un flot de cheveux noirs, et ses pieds mignons, posés sur les genoux de l'autre. De temps en temps, celui qui soutenait la tête se penchait, écartait le mouchoir avec des gestes de femme et regardait l'enfant dormir, tandis que celui qui soutenait les pieds tirait la couverture pour les mieux envelopper. Rien ne se pouvait de plus émouvant que la sollicitude de ces deux hommes à mine de forban, pour l'être faible, délicat et fragile, endormi sous leur protection.
Cédant à un entraînement dont il n'était pas maître, Bernard se leva, quitta sa place, et, se glissant à travers les tables, se rapprocha de celle où mangeaient les deux soldats. Ils le virent venir, et, comme s'ils eussent deviné, à son oeil si doux, éclairant son teint si pâle, ce qui l'attirait, ils le saluèrent d'un sourire.
—Tu veux voir la petite, mon garçon, dit l'un d'eux; alors, approche.
—Justement la voilà qui s'éveille, dit l'autre.
Elle s'éveillait en effet. Se soulevant, toute surprise de son réveil dans cette salle bruyante et chaude, elle montra sa figure à Bernard, avant même de l'avoir vu. Il chancela sous le coup dune émotion trop violente, à laquelle il n'était pas préparé. Tout ce qui l'environnait disparut, pour ne laisser dans sa mémoire d'autre souvenir que celui qui maintenant le dominait. Il s'élança, sans savoir ce qu'il faisait, franchit la table d'un bond, se trouva sur le banc, entre les deux soldats, l'enfant dans ses bras, tandis qu'il criait à pleins poumons:
—Valleroy, c'est Nina!
Ce cri strident couvrit tous les autres bruits. Brusquement ils cessèrent, et, dans ce silence, une voix grêle et rieuse s'éleva:
—C'est mon ami Bernard; c'est M. le chevalier.
Puis, soudain, elle s'attendrit, s'abîma dans un sanglot en appelant d'un accent de détresse:
—Tante Isabelle! Tante Isabelle!
Un enfant qui pleure, ce n'est rien. Les conversations reprirent de plus belle; la rumeur bruyante recommença et l'incident fut vite oublié. Mais, au cri de Bernard, Valleroy était accouru. Il avait enlevé Nina, en faisant un signe aux soldats qui la gardaient, et maintenant, ayant regagné sa place auprès de Rigobert, il les interrogeait.
—Comment Nina est-elle entre vos mains? leur demanda-t-il.
—Vous savez qui elle est? fit l'un d'eux, défiant.
—Oui, je le sais. C'est une orpheline. Elle vivait avec une jeune femme qui l'avait recueillie et qu'elle appelait tante Isabelle.
—Tante Isabelle doit être morte à l'heure qu'il est, répondit le soldat.
—Morte! crièrent en même temps Bernard et Valleroy, consternés.
Le soldat reprit:
—C'était hier soir. Nous défendions la chaussée de Tirlemont, canonnée par les batteries autrichiennes étagées sur les hauteurs de Racourt. Écrasés et enveloppés, nous avons dû céder la place. Nous nous sommes enfuis, allant devant nous, serrés de près par la cavalerie de Clairfayt qui galopait sur nos talons. Tout à coup, du fond d'un fossé que nous venions de franchir, se sont élevés des gémissements et des cris de détresse, nous nous sommes arrêtés. Au fond du fossé, gisait une femme blessée. À côté d'elle, une enfant pleurait; c'était la petite; et la femme, en nous la montrant, nous a suppliés de la recueillir, de l'emporter. «Ne l'abandonnez pas, nous a-t-elle dit. Elle se nomme Nina d'Aubeterre. À Coblentz, il y a un brave homme, un peintre connu, Wenceslas Reybach. Tâchez de le retrouver, et, à défaut de lui, le sieur Valleroy, du village de Saint-Baslemont, dans les Vosges. Dites-leur que tante Isabelle leur confie la petite. Ils ne refuseront pas de s'en charger.» Après nous avoir fait cette recommandation, la pauvre femme s'est évanouie.
—Et vous l'avez abandonnée! fit Valleroy frémissant.
—Nous ne pouvions songer à la secourir, ni à l'emporter. Les
Autrichiens s'avançaient. Nous avons pris l'enfant, et nous voilà.
Du revers de sa main, Valleroy essuya ses yeux, qu'aveuglaient les larmes. Puis il dit:
—Vous pouvez me laisser Nina. C'est moi qui suis Valleroy.
Les soldats se consultèrent. Quoique Valleroy leur fût inconnu, ils ne songeaient pas à mettre en doute sa parole, à laquelle la présence du sergent Rigobert donnait à leurs yeux une autorité indéniable et que confirmait la joie qu'avait manifestée Nina en retrouvant ses amis. Mais on eût dit qu'il leur en coûtait de se séparer d'elle, comme si, durant les quelques heures où elle avait reçu leurs soins, ils eussent appris à la chérir.
—Puisque vous la connaissez, dit enfin l'un d'eux, gardez-la.
—En vous la laissant, continua l'autre, nous ne faisons qu'obéir.
Très émus, ils se penchèrent sur Nina et, après l'avoir embrassée tour à tour, ils s'éloignèrent.
—Nous ne nous séparerons plus, ma chérie, s'écria alors Bernard; désormais, tu resteras avec nous. Seulement, il ne faut plus m'appeler M. le chevalier. Je suis ton ami Bernard.
Le sergent Rigobert avait entendu, et, s'adressant à Valleroy:
—Cela vaudra mieux, fit-il. J'avais bien compris que ce petit-là n'est pas plus colporteur que je ne suis gentilhomme. Et cela ne m'empêche pas de déclarer que c'est un aimable enfant et d'être tout prêt à me faire trouer la peau pour lui. Mais, maintenant que nous allons entrer en France, il ne serait pas bon que d'autres découvrissent ce que j'ai découvert.
—Vous êtes un brave homme, sergent, répondit Valleroy, en secouant la main de Rigobert. C'est égal, ajouta-t-il en souriant tristement, me voilà, quoique célibataire, avec deux enfants sur les bras!
Ensuite, il interrogea Nina. Il voulait savoir ce qu'elle et tante Isabelle étaient devenues depuis le jour déjà lointain de la séparation et connaître surtout les circonstances dans lesquelles celle-ci avait été blessée. Mais tous les souvenirs de l'enfant n'avaient pas une égale précision. Elle se souvenait d'être partie de Coblentz, une nuit, avec tante Isabelle et Wenceslas Reybach, d'un long séjour à Liège, d'où le peintre, après les y avoir installées, était retourné dans son pays. À Liège, il y avait un théâtre et des comédiens français. Avec eux et pendant plusieurs semaines, tante Isabelle avait donné des représentations. Puis des événements inattendus étaient venus interrompre ces jours de trêve.
La mémoire et le coeur de Nina gardaient une empreinte confuse de ces événements sans en conserver les détails, car ils s'étaient précipités en quelques heures et elle ne les avait entrevus que comme dans un furieux grondement d'orage. C'était une armée autrichienne entrant dans Liège, une fuite haletante de femmes et d'enfants, un bruit ininterrompu de fusillade, dominé par celui du canon, des cris, des lamentations, des cavaliers à mine farouche, des blessés, des morts, une épaisse fumée criblée d'étincelles, enveloppant les hommes et les choses, toutes les horreurs d'une tempête dans la nuit, et tante Isabelle tombant tout à coup au bord d'une route en poussant un douloureux gémissement. Nina ne savait rien de plus.
Bernard et Valleroy durent se contenter de ce qu'elle racontait. Bernard s'y résigna. La jeunesse lui rendait facile la résignation, et le bonheur d'avoir retrouvé sa petite amie suffisait à cette heure à le consoler. Mais il n'en fut pas de même pour Valleroy. Il n'osait espérer que tante Isabelle eût survécu à sa blessure et ne pouvait se résoudre à croire qu'il ne la verrait plus. Cette horrible incertitude pesa sur son coeur durant toute la nuit, et longtemps encore il devait en souffrir. C'était comme un trou creusé soudain dans sa vie et qui jamais ne devait être fermé.
Le lendemain, dès le matin, on se remit en route, après que Valleroy eut couru par la ville, afin d'acheter pour Nina des vêtements plus chauds que ceux qu'elle portait et plus en harmonie avec sa condition nouvelle. De même que Bernard passait pour son neveu, elle devait passer pour sa nièce, et ce fut toute joyeuse qu'elle dit en l'embrassant:
—Tu seras mon oncle et Bernard sera mon frère.
Désormais, le voyage allait se poursuivre sans incidents. On marchait tout le jour, en faisant deux haltes, le temps de déjeuner et de laisser le cheval manger une mesure d'avoine ou une botte de foin. Pendant la marche, Nina, bien enveloppée, restait dans le cabriolet de la voiture, où Bernard, Valleroy et les grenadiers prenaient tour à tour place à côté d'elle. Au fur et à mesure qu'on s'éloignait des contrées du Nord, le ciel devenait plus bleu et l'air plus tiède, et la douceur de la température ouvrait à la gaieté l'âme des soldats comme celle des enfants. Quand c'était au tour de Bernard de monter auprès de Nina, il se faisait plus jeune que son âge, comme pour se mieux mettre à sa portée. Il avait toujours pour elle des pousses d'herbes ou des fleurettes à peine écloses, cueillies au bord du chemin, et aussi de belles histoires qui la faisaient se pâmer d'aise. Lorsqu'il la quittait pour céder sa place à l'un de ses compagnons, il redevenait sérieux, et quand, d'aventure, il marchait à côté du sergent Rigobert, il prenait des airs d'homme grave, interrogeant le vieux soldat, le provoquant à raconter ses souvenirs, les batailles auxquelles il avait assisté, ses veillées au bivouac, les légendes de son régiment, les faits et gestes des héros illustres qu'il avait connus.
Le soir, on s'arrêtait dans une auberge de grande ville, ou dans une grange de village, ou dans quelque ferme. Partout le convoi et son escorte recevaient bon accueil. La défiance des habitants, ordinairement excitée, en ces temps de trouble, par des visages nouveaux, tombait vite au spectacle de ces grenadiers dont le chef parlait haut et dur, comme un soldat qui ne craint ni le diable ni les hommes. On regardait avec respect le fourgon qu'ils escortaient, et quand le sergent racontait que la voiture transportait à Paris des papiers saisis sur les ennemis de la République et des preuves formelles de leur trahison destinées à en assurer le châtiment, ces propos, qui donnaient à Bernard et à Valleroy l'envie d'éventrer les caisses et d'en brûler le contenu, faisaient passer un frisson chez les auditeurs.
Valleroy et les deux enfants bénéficiaient de ce respect et de cette terreur. Grâce à leur escorte, ils passaient partout librement, sans que les sans-culottes des pays où on s'arrêtait manifestassent l'envie de les interroger, et quand Rigobert avait fait viser aux bureaux des municipalités le sauf-conduit délivré au convoi par les autorités militaires de Bruxelles, c'était à qui se prodiguerait pour lui et ses compagnons.
En plusieurs circonstances, ils purent mesurer l'étendue du service que leur avait rendu le colonel Jussac, en les plaçant sous la protection des armes françaises. Plus on approchait de Paris, plus les municipalités se montraient soupçonneuses, plus elles exerçaient une surveillance inquisitoriale sur les voyageurs. À la plupart des relais, on rencontrait nombre de ceux-ci que cette surveillance empêchait de continuer leur route, qu'on retenait durant plusieurs jours, sous prétexte de s'assurer de la sincérité de leurs déclarations, de la régularité de leurs papiers. Puis, c'étaient des prisonniers conduits par des gardes nationaux ou des gendarmes, pauvres diables, nobles et roturiers, hommes et femmes, jeunes ou vieux, arrêtés dans leur ville natale ou dans leur château, sur une dénonciation sans preuve, ou même sur un simple soupçon, et envoyés au chef-lieu de leur district ou à Paris, pour y répondre à quelque accusation de modérantisme ou de communication avec les émigrés.
Ces spectacles entrevus au passage, ces angoisses devinées dans l'effroi des yeux assombris ou mouillés de pleurs, ces traitements barbares infligés à des innocents sur qui déjà pesait la mort, serraient le coeur de Bernard, indignaient Valleroy, arrachaient un murmure à Rigobert. Mais il fallait passer, passer vite sans s'attendrir, car toute marque de pitié eût été recueillie par les affidés des jacobins et imputée à crime à ceux qui l'auraient manifestée.
En même temps, on recueillait d'affreux récits sur l'état de la capitale. Par les voyageurs qui en revenaient et qui osaient parler, on apprenait qu'à Paris les prisons étaient pleines, et que depuis la mort du roi on s'attendait chaque matin à voir fonctionner la guillotine. La vie sociale y était transformée, le commerce n'allait plus, on crevait de faim; la moitié de la population avait peur de l'autre moitié. La Convention tremblait devant la Commune, la Commune devant les clubs, les clubs devant l'horrible plèbe des sans-culottes et des tricoteuses.
À ces récits, Bernard se demandait ce qu'au milieu de tant de périls étaient devenus ses parents, et son impatience de les revoir devenait plus aiguë et plus douloureuse. Maintenant, le voyage, peu à peu, perdait tout charme pour lui; la route lui paraissait démesurément longue, et ce Paris où tout était sujet d'effroi l'attirait avec une puissance fascinatrice.
Il y avait déjà sept jours qu'on était en route, quand le soir, comme on s'arrêtait pour la nuit, le sergent Rigobert dit à Bernard:
—Demain, nous serons à notre avant-dernière étape, mon petit. Nous coucherons à Compiègne, et le surlendemain nous serons au bout de notre course.
—Alors c'est demain que la soeur du colonel Jussac aura des nouvelles de son frère, répondit Valleroy.
Ce soir-là, Bernard fut long à s'endormir. La fièvre de l'attente le tint longtemps éveillé, et quand le sommeil vint enfin fermer ses yeux, ce fut pour le transporter au pays du rêve, pays aux horizons capricieux, tour à tour riants et sombres, selon que le coeur de l'homme est joyeux ou triste à l'heure où les portes s'en sont ouvertes devant lui. Le voyage de Bernard à travers ce pays fut cette nuit-là douloureux et accidenté.
Le lendemain, vers 4 heures, au moment où le soleil pâle des premières journées du printemps commençaient à décliner, une petite barque, élégante de forme et peinte en vert, que conduisaient deux rameurs en livrée, s'arrêta au pied d'une terrasse dont les eaux de l'Oise baignaient les dernières marches. Un des rameurs se leva, et laissant à son camarade le soin de maintenir l'embarcation fixée au rivage, il tendit la main à une femme assise à l'extrémité, sous une tente en toile grise et l'aida à débarquer. Elle mit pied à terre aussi lestement que le lui permettait son embonpoint de quadragénaire, accusé par le fichu croisé sur le corsage de sa robe en soie grise.
Un jeune domestique à mine de page, imberbe et futée, vêtu d'une livrée pareille à celle des rameurs, l'attendait sur le bord et lui offrit une haute canne. Appuyée d'une main sur cette canne, de l'autre sur l'épaule du domestique, elle demeura debout et immobile, regardant les rameurs qui attachaient l'embarcation à un anneau rivé dans la pierre du quai.
—La promenade était délicieuse, leur dit-elle quand ils eurent fini.
Nous la recommencerons demain, si le temps le permet. Merci, mes amis.
Ils la saluèrent, tandis que, soutenue par son page, elle montait d'un pas solennel et lourd les marches de l'escalier en haut duquel commençait un parc suspendu en cet endroit au-dessus de l'Oise. Là, de nouveau, elle s'arrêta pour respirer. Sa figure, aux lignes restées pures, malgré l'envahissement des chairs, s'éclairait, sous les larges ailes de son chapeau, d'un regard énergique, dont les bandeaux des cheveux grisonnants, tombant le long des joues, adoucissaient l'expression dominatrice. Très vivant et très mobile, ce regard trahissait à la fois une grande intrépidité d'âme et une infinie bonté.
De l'endroit où elle avait fait halte, on découvrait un panorama riant et agreste. À quelque distance de la rive, à droite et à gauche, des coteaux accidentés découpaient sur l'horizon leurs sinuosités capricieuses, où s'étageaient des villages, des clochers d'église, des toitures de chaumières, des pignons de châteaux. À la base de ces collines, dans l'espace qui s'étendait entre elles et l'eau, des prairies déroulaient leur tapis d'herbe verte, tout étoilé de petites fleurs aux couleurs délicates et encadré de peupliers formant des avenues circulaires qui donnaient aux champs l'air d'un immense damier dans lequel, à deux kilomètres de là, Compiègne mettait l'agglomération confuse de ses maisons. Tout ce paysage à cette heure s'enveloppait de clartés mourantes, et l'air commençait à fraîchir. Alors et sans se départir de sa solennité, dont il eût été difficile de dire si elle était naturelle ou voulue, la femme se remit en marche, entre sa canne et son page, à travers les allées ombreuses et sablées du parc, dans la direction d'un château qui dessinait à travers les arbres sa façade, où la grâce luxuriante de l'art italien le disputait à la majesté mélancolique de l'architecture Louis XIII.
Sur le perron, trois laquais guettaient la venue de la châtelaine. En la voyant apparaître, ils se rangèrent devant la porte, où vint se camper un suisse qui la salua, à son entrée dans l'habitation, d'un coup de sa hallebarde sur les dalles.
Qu'en pleine Terreur et à quelques lieues de Paris, une châtelaine eût conservé ses habitudes d'avant la Révolution et l'apparat de son ancienne existence, cela paraissait à peine croyable. C'était cependant le cas de Mlle Sophie de Jussac, chanoinesse du Chapitre des dames nobles de Largentière. Alors qu'autour d'elle la haute société française, appauvrie, menacée, dépossédée de ses antiques privilèges, émigrait, cette grande dame, qu'on appelait Mlle la chanoinesse, était venue s'installer dans la demeure où elle était née et qui appartenait à son frère le colonel. Protégée par les services de ce frère, soldat dans les armées de la République, protégée aussi par le souvenir reconnaissant qu'avaient gardé les habitants de Compiègne des bienfaits de sa famille, elle vivait sous la Révolution comme elle avait vécu sous la monarchie. Non seulement elle continuait à faire montre de son opulence, mais encore elle en accentuait l'éclat, au risque d'attirer sur sa tête les soupçons, l'envie, la délation.
Il est vrai qu'en toutes circonstances elle affectait de donner au régime nouveau des témoignages de sa déférence, et, par tous ses actes, de prouver qu'elle n'en avait pas peur. Dans la cour du château, elle avait fait planter un arbre de la liberté. À l'occasion des solennités républicaines, elle ouvrait son parc aux habitants de Compiègne et des environs. Ils y trouvaient sur les pelouses des pièces de vin où ils étaient libres de boire à leur soif, et le soir ils pouvaient applaudir aux splendeurs d'un feu d'artifice tiré sur la terrasse.
—Je paye ma dette aux idées nouvelles, avait-elle coutume de dire, et j'achète ainsi le droit de conserver mes habitudes anciennes.
Chaque jour, on la rencontrait sur les routes en brillant équipage, allant visiter les pauvres gens des communes environnantes. Dans son château, elle comptait autant de domestiques qu'autrefois. Deux jardiniers entretenaient son parc. Elle continuait à affermer ses terres, et, tout en venant en aide à ses fermiers, elle exigeait qu'ils payassent avec exactitude le prix de leur fermage. Dans tous les actes de sa vie, elle apportait un si viril esprit de résolution, elle parlait d'un ton si ferme, qu'elle déconcertait, par son audace et ses attitudes d'homme habillé en femme, les pires énergumènes, déjà disposés, d'ailleurs, à respecter en elle la soeur d'un officier dont la République appréciait les services.
Si quelques amis scrupuleux ou pusillanimes, qu'effrayait cette audace, lui en signalaient les périls, elle levait les épaules et répondait:
—Je n'ai rien à redouter, puisque j'observe les lois.
Et elle les observait avec ostentation, exigeant même que ses gens l'appelassent citoyenne. Mais elle les enfreignait secrètement en donnant asile à des proscrits qui s'arrêtaient chez elle comme à la première étape de leur fuite, en cachant dans son château des prêtres non assermentés, en faisant chaque jour célébrer la messe par l'un d'eux, dans une chambre transformée en chapelle. Républicaine en apparence, royaliste en réalité, elle accomplissait ces choses simplement, en y apportant une prudence égale à sa témérité. Après la mort de Louis XVI, elle avait passé toute une semaine en prières et en larmes, sans que personne eût pu s'en apercevoir.
En rentrant dans son appartement, après sa promenade sur l'Oise, elle changea de toilette, aidée de ses femmes de chambre. Puis, les ayant renvoyées, elle prit un livre pour attendre ainsi le moment de souper. Mais une demi-heure s'était à peine écoulée, quand un de ses domestiques se présenta devant elle. Elle leva les yeux, et le regardant par-dessus ses bésicles, elle dit:
—Que me veut-on?
—Citoyenne, des soldats viennent d'entrer dans la cour.
—Ont-ils des intentions hostiles?
—Je ne le crois pas, citoyenne. Ils escortent un fourgon qui vient de Bruxelles et qu'ils conduisent à Paris. Avec eux, se trouvent un homme et deux enfants qui demandent à vous parler.
—S'ils viennent de Bruxelles, ils m'apportent des nouvelles de mon frère! s'écria-t-elle. Je vais les recevoir.
À son appel, le page sur lequel elle avait coutume de s'appuyer accourut. Avec son aide et celui de sa canne, elle descendit au rez-de-chaussée, traînant avec des allures de prêtresse sur les marches du monumental escalier les lourds falbalas de sa toilette de maison. Quand elle fut sur le perron, elle regarda.
Au milieu de la cour était une lourde voiture attelée d'un seul cheval encore suant de sa longue course. Autour de la voiture se tenaient six grenadiers qui venaient de mettre leurs fusils en faisceaux, et, près d'eux, un homme vêtu comme un marchand de campagne, tenant par la main un jeune garçon et une petite fille.
—Est-ce à la citoyenne Jussac que vous désirez parler? demanda-t-elle à haute voix, en enveloppant d'un regard hautain et défiant la troupe immobile.
—À elle-même, répondit l'homme qui tenait les enfants.
—Alors, je t'écoute, citoyen.
L'homme reprit en désignant les soldats:
—Ces braves gens te demandent l'hospitalité pour quelques heures, citoyenne. On leur a vanté ton civisme et ils espèrent trouver dans ta maison la bonne table et le bon gîte auxquels ont droit partout de vaillants serviteurs de la République, et, ici, des grenadiers appartenant au régiment de ton frère.
—À ce double titre ils sont les bienvenus, répondit la chanoinesse.
Mais toi, qui es-tu?
—Tu vas le savoir, si tu veux m'entendre en particulier.
La chanoinesse donna des ordres afin d'assurer aux grenadiers une hospitalité large et confortable. Puis, ayant fait signe à l'homme, elle rentra dans le château où, sans quitter les enfants, il la suivit.
—Maintenant, tu peux parler, citoyen, dit-elle, quand ils furent seuls dans un salon dont elle avait eu soin de fermer la porte.
Mais, au lieu de répondre, il s'inclina respectueusement et tendit une lettre à la chanoinesse de Jussac.
—Une lettre de mon frère! s'écria-t-elle en jetant les yeux sur l'adresse.
Elle la prit, les mains tremblantes, et, affaiblie soudain par la violence de son émotion, elle tomba dans un fauteuil, si troublée, qu'elle fut quelques secondes avant de trouver ses lunettes et de pouvoir briser le cachet. Elle lut enfin et eut vite fait de dévorer les quatre pages que lui écrivait le colonel Jussac. Quand ce fut fini, elle porta les feuillets à ses lèvres et les embrassa en murmurant:
—Mon frère chéri! Dieu te garde à ma tendresse!
Puis, tirant de sa poche, brusquement, un mouchoir, elle essuya ses larmes, et du même coup, sans doute, domina son émoi passager, car son visage rasséréné reprit son ordinaire physionomie, tranquille et hautaine.
—Mais tout cela ne m'apprend pas qui tu es, citoyen, fit-elle, ni ce que je peux pour toi.
—Le colonel ne le dit pas?
—Il me dit seulement que tu es un brave homme et que je peux ajouter foi à tes paroles. Fais-moi donc connaître ton nom.
—On me nomme Valleroy, Madame la chanoinesse.
—Et moi, la citoyenne Jussac, répliqua-t-elle vivement, je te dispense des vieilles formules; elles n'ont plus cours.
Valleroy s'inclina comme s'il s'excusait d'obéir et répéta:
—On me nomme Valleroy, citoyenne. Je suis l'intendant du comte de Malincourt, mestre de camp des armées royales, actuellement enfermé dans la prison des Carmes, à Paris, avec Mme la comtesse. Ce jeune homme est leur fils cadet, le chevalier de Malincourt; l'aîné est en émigration.
—Et cette fillette? demanda la chanoinesse en désignant Nina.
—Nina d'Aubeterre, fille du capitaine d'Aubeterre, qui servait dans le
Royal allemand et qui fut tué lors des troubles de 1789.
—Mais pourquoi avez-vous quitté Bruxelles, et où allez-vous?
—Nous allons à Paris.
—À Paris! Avec ces chérubins! Miséricorde! s'écria la chanoinesse en agitant sa canne. À Paris! Es-tu fou, brave homme? Ne sais-tu pas qu'on s'y tue avec fureur et que…
Elle fut soudain interrompue. C'était Bernard. Il avait fait un pas vers elle et dit avec exaltation:
—N'essayez pas de nous détourner de notre chemin, Madame. Plus on nous démontrera que Paris est dangereux et plus sera impérieux le devoir qui nous y appelle.
—Le devoir! Quel devoir?
—Je veux me rapprocher de mes parents, essayer de les arracher à leur cachot.
—C'est donc là ce but secret dont me parle mon frère?
—Nous en poursuivons encore un autre, reprit Bernard. Mais, sur celui-là, nous devons garder le silence. Seulement, soyez convaincue, Madame, qu'aucun obstacle, si grand qu'il fût, ne le serait assez pour nous empêcher d'aller à Paris.
Le regard de la chanoinesse arrêté sur Bernard exprima tour à tour l'admiration, la sollicitude, la pitié, et d'une voix grave et attendrie elle répondit:
—Vous vous êtes mépris, mon enfant. Je n'entendais pas vous détourner de vos projets que j'ignorais. J'ai seulement cédé à mon coeur en vous signalant les dangers que vous allez courir. Votre entreprise est digne d'un bon fils, d'un gentilhomme. Mais vous êtes bien jeune pour les efforts qu'elle exigera.
—Voici l'ami qui doit me seconder, dit Bernard en posant sa main sur le bras de Valleroy. À deux, nous réussirons.
—Je prierai Dieu pour vous, ajouta la chanoinesse.
Elle avait attiré Nina sur ses genoux et la caressait tout en parlant.
Puis elle dit:
—Mais cette petite mignonne, qu'allez-vous en faire une fois à Paris?
—J'espère trouver quelqu'un à qui la confier, répondit Valleroy, sinon elle partagera notre sort, car il ne m'est pas permis de l'abandonner.
À l'appui de sa déclaration, il racontait maintenant à la chanoinesse de Jussac l'histoire de Nina depuis le jour où il l'avait rencontrée et les circonstances par suite desquelles elle se trouvait sous sa protection. En écoutant son récit, la chanoinesse éprouvait une émotion poignante. Au fur et à mesure que se déroulait le tableau des malheurs de l'enfant, elle la serrait plus étroitement entre ses bras, et Nina, qui s'y trouvait comme dans un nid chaud et moelleux, se laissait bercer par les caresses silencieuses qu'on lui prodiguait.
—Au lieu de l'emmener à Paris, dit tout à coup la chanoinesse, laissez-la moi. Je suis seule ici, isolée, triste, et, sous la fermeté dont je fais montre, souvent épouvantée par la perspective des catastrophes que je prévois. La chère petite sera ma joie, ma consolation, le charme de ma vie. Elle est orpheline. Plus tard, après les mauvais jours, mon frère et moi nous l'adopterons.
—Me séparer encore de Nina! soupira Bernard.
—Mais vous pourrez la voir, la voir souvent. Compiègne n'est pas loin de Paris… Vingt lieues à peine… une petite nuit en poste…
—Et puis, ce serait d'un affreux égoïsme de priver Nina de la maternelle protection qui s'offre à elle, observa Valleroy.
—Elle aurait eu celle de ma mère, objecta Bernard.
—Eh bien, laissez-la moi provisoirement, jusqu'au jour où la comtesse de Malincourt délivrée pourra se charger d'elle. Voulez-vous, Monsieur le chevalier?
—Oui, cela, je le veux bien, Madame, car je sais, qu'elle sera heureuse près de vous, et pourvu que je la retrouve…
À ce moment, on vint annoncer à la chanoinesse que son souper était servi.
—Vous vous mettrez à table avec moi, dit-elle à Valleroy et à Bernard.
—Gardez les enfants, Madame, répondit Valleroy. Pour moi, permettez que je rejoigne mes compagnons de voyage. Ils ont été compatissants tout le long du chemin. Je ne veux pas avoir l'air de les abandonner.
—Soit, allez souper en leur compagnie. Tout à l'heure, j'irai vous retrouver au milieu d'eux. Ils pourront ainsi dire à mon frère qu'ils m'ont vue. D'ailleurs, je veux les prier de repasser par ici à leur retour de Paris et leur confier ma réponse au colonel. Pensez-vous que je puisse le faire en toute sûreté?
—En toute sûreté, Madame. Le sergent Rigobert qui les commande est dévoué corps et âme à votre frère, et si ce dernier m'a remis à moi et non au sergent la lettre qui vous était destinée, ce n'est point par défaut de confiance en lui, mais uniquement parce qu'il voulait assurer ainsi à mon jeune maître un meilleur accueil de votre part.
Valleroy prit congé de la chanoinesse et des enfants et se hâta de descendre dans la salle où se trouvaient réunis les grenadiers. Déjà, grâce aux ordres de la châtelaine, le couvert était mis. Rigobert et ses hommes, déshabitués depuis longtemps de tout confortable et des fins repas, se préparaient à faire honneur à celui qu'on venait de leur servir.
—La maison de mon colonel est une maison très hospitalière, observa sentencieusement Rigobert en montrant la table tout attrayante avec son luxe de linge et d'argenterie, qui flamboyait sous les bougies allumées. Les enfants ne soupent-ils pas avec nous?
—La citoyenne s'est intéressée à eux et a voulu les retenir, répondit Valleroy. Elle nous offre même de garder la petite pendant que nous irons à Paris.
—Elle est donc aussi bonne que son frère? Ah! si tous les aristocrates ressemblaient à ces deux-là, le peuple n'aurait pas eu besoin de démolir la Bastille ni de couper le cou à Capet.
Sur cette belle réflexion, on prit place autour du couvert. Il suffit du premier verre de vin avalé par-dessus une grande assiettée de soupe au lard pour ranger les cinq grenadiers à l'avis de leur sergent. Au rôti, ils confessaient que l'ancien régime avait du bon. Mais c'est surtout au dessert que fut ébranlé leur civisme. La châtelaine étant venue les visiter et boire avec eux à la santé du colonel Jussac, leur enthousiasme n'eut plus de bornes. Pour un rien, ils se fussent déclarés prêts à rétablir la monarchie.