CHAPITRE XI

LA PREMIÈRE CHARRETTE

Il y avait sept mois que la royauté était abolie et la république proclamée, deux mois que Louis XVI était monté sur l'échafaud, trois jours que le Comité de Salut public avait inauguré ses pouvoirs, et vingt-quatre heures que fonctionnait le tribunal révolutionnaire institué par la Convention pour juger les émigrés et les suspects. Paris, devenu, depuis 1789, un foyer d'agitations incessantes, de soulèvements populaires, d'émeutes sanglantes, de meurtres atroces, prenait la lugubre physionomie qu'il devait conserver jusqu'au 9 thermidor. Les lois édictées contre les émigrés et leurs complices ayant reçu un commencement d'exécution, les prisons se remplissaient. À peine installé, le Comité de Salut public y envoyait de nouvelles victimes.

À la Conciergerie, au Luxembourg, aux Carmes, à Sainte-Pélagie, à Saint-Lazare, à la Force, partout ailleurs, concierges, greffiers, guichetiers, étaient sur les dents, et les listes des registres d'écrou s'allongeaient indéfiniment. Ce n'étaient pas seulement des noms d'aristocrates qui figuraient sur ces listes, pourvoyeuses de la guillotine, mais aussi des noms de citoyens humbles et obscurs, qui avaient eu le malheur d'encourir la haine de quelqu'un des despotes subalternes chargés d'exécuter les ordres du gouvernement, agents de bas étage, plus féroces que les chefs auxquels ils obéissaient. Chaque jour et chaque nuit, les visites domiciliaires se multipliaient. Il n'était pas de famille, quelque ignorée qu'elle fût, qui n'eût à les redouter. La dénonciation d'un voisin ou d'un débiteur y suffisait.

Tout devenait crime en ces temps calamiteux. Dans le nom qu'on portait, dans les relations qu'on entretenait, dans les propos qu'on se permettait, dans les objets qu'on possédait, l'infâme ingéniosité des jacobins et des sans-culottes trouvait les éléments d'une accusation capitale. Crime, la carrière qu'on avait suivie autrefois; crime, le cri de colère que poussait à vos lèvres le spectacle de quelque injustice ou le soupir de pitié que vous arrachait l'infortune d'autrui; crime, quelques provisions mises en réserve en vue des mauvais jours; crime, un vieux parchemin conservé dans les archives familiales. On était dénoncé pour rien, pour moins que rien, et traité au gré du caprice de ceux dont, sans le savoir et sans le vouloir, on avait attiré l'attention, excité la cupidité. Arrêté par un officier municipal qu'escortaient des gardes nationaux, il fallait assister sans se plaindre au pillage légal de sa maison, décoré du nom de perquisition. On était conduit ensuite à la municipalité de son district, car Paris était divisé maintenant en quarante-huit districts ou sections dont chacune formait pour les citoyens qui en dépendaient un gouvernement plus redoutable encore que le gouvernement central. Après une longue attente dans la boue, sous la pluie ou sous le soleil, parmi d'autres infortunés, on comparaissait à son tour devant le Comité révolutionnaire de la section, auquel s'adjoignaient les plus fameux jacobins du quartier, ou même, quelquefois, un conventionnel. On subissait un premier interrogatoire à la suite duquel on était incarcéré dans l'une des prisons de Paris. C'est ainsi qu'elles s'étaient remplies peu à peu, tandis que la Convention avisait aux moyens de les vider et confiait ce soin au tribunal révolutionnaire présidé par le citoyen Dumas, à l'accusateur public Fouquier-Tinville et au bourreau Samson.

L'aspect général de Paris se ressentait de tant de mesures arbitraires et vexatoires. Elles déchaînaient la terreur. Dans les quartiers luxueux et riches, la plupart des maisons étaient abandonnées. Dans le faubourg Saint-Germain, dans la chaussée d'Antin qu'on appelait alors rue du Mont-Blanc, dans le faubourg du Roule, la plupart des hôtels de l'aristocratie avaient été confisqués et vendus. Payés à vil prix et en assignats, le papier-monnaie ayant remplacé l'or et l'argent, ils étaient devenus la proie de brocanteurs qui attendaient une occasion propice pour s'en défaire, ou les dépeçaient, débitant en détail les persiennes et les portes, les rampes et les balcons en fer forgé, les boiseries sculptées dont les murs étaient revêtus, les peintures des plafonds, les marbres des escaliers. Quand ces bandes dévastatrices avaient passé par là, quand il ne restait que les quatre murs, avec leurs fenêtres béantes n'encadrant plus que le vide, survenait un entrepreneur qui réparait les dégâts, et l'aristocratique demeure, tant bien que mal rafistolée, se transformait en une vulgaire auberge ou en un dépôt de marchandises.

Les couvents, si nombreux à Paris, n'avaient pas été davantage épargnés. Mais comme il était plus difficile de leur donner une affectation nouvelle, ils restaient pour la plupart dans un état complet d'abandon et de délabrement, ouverts à tout venant et surtout à des bandes d'enfants qui allaient jouer dans les cloîtres déserts. Quant aux églises, après en avoir supprimé les croix, remplacées maintenant par des piques surmontées d'un bonnet rouge, on en avait respecté les murailles extérieures. Mais à l'intérieur elles étaient dépouillées. Tableaux, statues, ornements, vases sacrés, ce qui naguère en formait la richesse, le Trésor national avait fait tout vendre à son profit, ne laissant dans le temple que ce qui était strictement nécessaire au culte qu'exerçaient des prêtres assermentés dont la présence éloignait plus de fidèles qu'elle n'en attirait. Encore quelque temps, et ces nobles monuments allaient servir de théâtre aux orgies des fêtes de la Raison.

Sur les boulevards, dans les rues réputées jadis comme les plus aristocratiques, il ne restait rien de ce qui en avait fait l'éclat. Toute vie élégante était morte; mort aussi le commerce, mortes surtout les industries de luxe. Elle ne se révélait plus que par la vente aux encans d'objets dérobés ou saisis dans les maisons des aristocrates. Seuls les cafés et les restaurants, les théâtres, les lieux publics et le Palais-Royal notamment, conservaient encore quelque animation. Mais, rares et isolés, ces points lumineux semblaient perdus dans l'immensité de la capitale, livrée le jour à une populace déguenillée, bruyante, et menaçante, et s'enveloppant le soir d'une tristesse silencieuse et morne, troublée seulement par les rumeurs fiévreuses des clubs.

Telle qu'elle vient d'être décrite, la capitale n'attirait plus d'étrangers. Il était si difficile d'en sortir par suite des surveillances qu'exerçait la police révolutionnaire, que le nombre des départs, comme celui des arrivées, décroissait de jour en jour. On ne pouvait fuir Paris, mais on n'y venait pas. Les barrières ne s'ouvraient plus qu'à des charrettes de maraîchers ou de meuniers, destinées à empêcher la population de mourir de faim, ou à des détachements de troupes revenant des frontières, ou enfin à des convois de prisonniers envoyés par les provinces sous la conduite des gendarmes. Si, dans ce défilé, se montrait une chaise de poste, on pouvait être sûr qu'elle ramenait à Paris quelque conventionnel dont la mission dans les départements ou aux armées avait pris fin et qui venait en rendre compte au Comité de Salut public.

C'est dans ces circonstances que, huit jours après avoir quitté Bruxelles et douze heures après avoir quitté Compiègne, le convoi que conduisaient Valleroy et Bernard et qu'accompagnaient le sergent Rigobert et ses grenadiers se présenta à la barrière Saint-Denis. Habituellement, cette halte à l'entrée de Paris était de longue durée. On opérait des perquisitions dans les voitures, on fouillait les voyageurs et leurs bagages, on vérifiait leurs passeports, et si leur mine déplaisait, on les soumettait à mille taquineries.

Mais, ce jour-là, quand Rigobert eut présenté au poste de la barrière, occupé par des gardes nationaux, le sauf-conduit qui lui avait été délivré à son départ de Belgique, et lorsqu'on sut qu'il amenait de loin des papiers d'État, à destination du Comité de Salut public, toutes les difficultés ordinaires s'évanouirent. Le fourgon de Valleroy, conduit par son propriétaire, assis dans le cabriolet, et à côté duquel se tenait Bernard, passa librement, escorté par les six grenadiers, entre une double haie de curieux, et s'engagea dans le faubourg Saint-Denis pour gagner la place de l'Hôtel-de-Ville et de là les Tuileries, où siégeait le tout-puissant et redoutable Comité.

Mais les gens qui d'abord s'écartaient pour lui livrer passage ne tardèrent pas à se rapprocher, et bientôt des groupes se trouvèrent devant lui et lui barrèrent le chemin. En d'autres circonstances, Rigobert n'eût pas hésité à croiser la baïonnette pour se dégager. Mais, outre qu'il n'ignorait pas que dans Paris le peuple était souverain, l'attitude de cette fouie ne présentait rien de malveillant ni d'hostile. Il résolut donc d'agir par la douceur.

—Que désirez-vous, mes amis? demanda-t-il. Votre intention est-elle de nous empêcher d'arriver à notre destination? Je dois vous faire remarquer que je suis chargé d'une mission importante et que je suis résolu à la remplir, et mes camarades autant que moi.

—Il n'est pas question d'y mettre obstacle, sergent, répondit un homme qui s'était placé en tête de la bande, une pique à la main et un bonnet rouge sur la tête.

—Mais, alors? fit Rigobert.

—Voilà ce que c'est, camarade, reprit l'homme. On nous dit que tu arrives de Bruxelles.

—C'est vrai. Mes compagnons et moi en sommes partis à la fin de la semaine dernière.

—Alors, tu sais que Dumouriez a été battu par les Autrichiens?

—Vous en avez déjà la nouvelle?

—Elle est arrivée voici trois jours par estafette au Comité de Salut public, qui l'a communiquée à la Convention.

—Alors, je n'ai plus rien à vous apprendre.

—Au contraire, car tu peux nous dire s'il est vrai, comme on l'affirme, que Dumouriez est en train de trahir.

À cette question, Rigobert tressaillit.

—Eh! ce n'est pas mon affaire, camarades, répondit-il avec embarras, n'osant prendre sur lui d'accuser Dumouriez et encore moins de le défendre…

—C'est l'affaire de tous les patriotes, citoyen sergent, reprit l'homme d'une voix sombre.

—Comment se fait-il que Dumouriez se soit laissé battre! ajouta un autre.

—Si tu le sais, ton devoir est de le dire, continua un troisième.

La situation se compliquait. Ne sachant quel parti prendre, Rigobert regardait Valleroy comme pour lui demander conseil. Mais Valleroy, résolu, au moment où il entrait dans Paris, à ne se laisser détourner sous aucun prétexte du but qu'il poursuivait en y venant, affectait de ne pas comprendre la question muette du sergent et paraissait très occupé à contenir son cheval qui se cabrait, effrayé par la foule. Alors Rigobert prit un grand parti.

—Ce que je pense, résultat de ce que je sais et de ce j'ai vu, je ne dois le dire qu'aux membres du Comité de Salut public. Mais je ne refuse pas de vous raconter les incidents de la bataille. Seulement, je vous ferai observer qu'il est 11 heures et que depuis le petit jour nous sommes en route et à jeun.

—Viens te réconforter, sergent, toi et tes braves compagnons, s'écria l'orateur qui avait parlé au nom du peuple. Puis tu nous raconteras la bataille et nous te laisserons ensuite poursuivre ton chemin, ou plutôt nous t'accompagnerons jusqu'à la place de l'Hôtel-de-Ville, où doit fonctionner aujourd'hui la guillotine.

Sans attendre la réponse de Rigobert, il prit le cheval par la bride et le fit entrer sous une remise qui se trouvait en cet endroit, à côté d'une boutique de marchand de vin.

Bernard se pencha sur Valleroy.

—Si ces gens-là nous retiennent longtemps ici, j'en deviendrai fou, murmura-t-il d'un accent désespéré. J'ai hâte d'arriver à la prison des Carmes, de voir mes parents ou d'avoir de leurs nouvelles.

—Mon impatience est égale à la tienne, mon enfant, répondit Valleroy; mais gardons-nous de nous trahir. Descendons d'abord en feignant la résignation. Je vais aviser aux moyens de nous délivrer.

Ils mirent pied à terre au milieu de la cohue qui s'agitait aux abords de la remise. À ce moment, la foule poussait vers le cabaret Rigobert qui se débattait, ne voulant pas s'éloigner du fourgon sans y laisser un factionnaire.

—Que redoutes-tu, lui criait l'orateur de la bande, que redoutes-tu, puisque ta voiture reste sous la garde du peuple?

Rigobert n'était pas insensible aux attraits d'un verre de vin. Mais, soldat avant tout, il s'en tenait aux devoirs de son état et à la discipline. Il comprit que, s'il ne faisait pas acte d'autorité, quelque incident grave allait se produire. D'un violent coup de coude, il se dégagea de ceux qui l'environnaient, et d'un ton de commandement:

—En voilà assez, déclara-t-il; je ne connais que ma consigne. J'accepte volontiers de boire avec vous, mais à la condition que personne ne restera sous la remise et qu'on en fermera les portes.

Son accent et son attitude en imposèrent à la bande, et cette fois il fut obéi. Les portes de la remise closes, il y mit un de ses grenadiers en faction, et alors seulement il consentit à entrer dans le cabaret. Comme il allait en franchir le seuil, Valleroy s'approcha et lui dit à voix basse:

—L'enfant et moi avons autre chose à faire qu'à t'attendre, sergent. Je te confie l'équipage, pour lequel tu trouveras bien un conducteur parmi ces braillards. Je compte sur toi pour le faire ramener ici, quand les caisses qu'il contient seront déchargées. Je reviendrai demain pour le chercher. Tu me feras connaître par l'homme que tu en auras constitué le gardien où je peux te revoir.

—Compris, répondit simplement Rigobert.

Il se laissa entraîner chez le marchand de vin, où le suivit la foule, tandis que Bernard et Valleroy, profitant de ce que personne ne s'occupait d'eux, s'éloignaient à grands pas dans la direction de l'hôtel de ville. À d'autres époques et à plusieurs reprises, Valleroy était venu à Paris, appelé par son maître. Il connaissait donc suffisamment la ville pour s'orienter.

—Avant tout, dit-il à Bernard, nous allons nous rendre à l'hôtel de Malincourt. Il est probable que le suisse Kelner pourra nous renseigner sur le sort de M. le comte et de Mme la comtesse et nous fournir les moyens d'arriver jusqu'à eux.

Mais Bernard semblait soucieux et garda le silence.

—As-tu entendu ce que disait à Rigobert l'homme de tout à l'heure? demanda-t-il tout à coup.

—Que disait-il?

—Il disait que la guillotine allait fonctionner aujourd'hui sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Cette place ne se trouve-t-elle pas sur notre chemin?

—Il nous sera facile de l'éviter, répliqua Valleroy, essayant de se montrer plus rassuré qu'il ne l'était.

Ils passaient en ce moment sous la porte Saint-Denis. Ils traversèrent le boulevard et entrèrent dans l'étroite et longue rue qui va de cet endroit vers la Seine. Mais à peine y eurent-ils fait quelques pas, qu'ils s'aperçurent qu'un grand nombre de gens suivaient la direction qu'ils suivaient eux-mêmes. Ces gens étaient animés et bruyants. Il y avait parmi eux des gardes nationaux, des hommes vêtus de la carmagnole, coiffés du bonnet rouge, quelques-uns portant des piques, d'autres en haillons, à face patibulaire, et des mégères qui traînaient derrière elles des enfants et hurlaient d'une voix avinée des refrains patriotiques, la Marseillaise, le Ça ira, ou menaçaient les passants, en proférant le terrible cri: «À la lanterne, les aristocrates!» Les flots de cette plèbe grouillante se grossissaient de tout ce qu'elle ramassait au coin de chaque rue, comme un fleuve qui se grossit sur son parcours des rivières qui lui portent leurs eaux. Bientôt, la rue fut trop étroite pour la foule, et on n'avança plus qu'avec lenteur. En cet instant, dans la poussée tumultueuse qui l'emportait ainsi que Bernard, Valleroy se trouva auprès d'un homme âgé, dont la figure lui inspira confiance. Il le questionna:

—Citoyen, quoique tu ne me connaisses pas, veux-tu me permettre de te demander en quel endroit se rend tout ce peuple?

À cette question, l'individu à qui elle s'adressait leva les yeux, dévisagea son interlocuteur et répondit non sans ironie:

—Ce peuple va voir couper le cou à quatre aristocrates, que le nouveau tribunal révolutionnaire, pour ses débuts, a condamnés hier à mort. Depuis l'exécution de Capet, c'est la première fois que se dresse l'échafaud.

—Quatre! s'écria Valleroy, sans dissimuler la commisération qui s'emparait de son coeur. De quel crime se sont-ils rendus coupables, les malheureux?

Au lieu de lui répondre l'inconnu saisit sa main, et comme, s'il eût compris à qui il avait affaire, il dit à voix basse, avec douceur et courtoisie:

—Gardez-vous de tout mouvement généreux, Monsieur, si vous ne voulez suivre à la mort ceux que vous plaignez. Ces quatre infortunés n'en ont peut-être pas fait autant dans le passé que vous dans la seconde durant laquelle vous avez parlé, et si d'autres que moi vous avaient entendu…

—Mais, encore une fois qui sont-ils? murmura Valleroy. Pourquoi va-t-on les guillotiner!

—L'un se nomme Guyot-Dumollans. Il avait émigré; il a cru pouvoir rentrer. Cette imprudence va lui coûter la vie. L'autre est un soldat appelé Luthier. Il s'est fait condamner pour avoir osé prétendre que Louis XVI était un bon prince. Quant aux deux autres, un homme et une femme, il paraît…

L'individu ne put achever. Une poussée de foule, plus violente que les autres, le sépara de Valleroy, et lorsque ce dernier le chercha des yeux autour de lui, il lui fut impossible de le retrouver.

Alors, son regard s'abaissa vers Bernard, qui, suspendu à son bras, réglait son pas sur le sien, et il s'aperçut que le visage de l'enfant, couvert d'une pâleur livide, exprimait l'horreur.

—Qu'as-tu donc, petit? lui demanda-t-il.

—Je songe à ces pauvres gens qui vont mourir, murmura Bernard et je hais les monstres qui vont les voir mourir.

Valleroy ne releva pas cette phrase imprudente. Mais une pression de son bras sur celui de Bernard fit comprendre à ce dernier qu'il fallait s'abstenir, à cette heure et en ce lieu, de toute marque de compassion. Du reste, la conversation devenait maintenant impossible, tant la foule se faisait épaisse et houleuse. Entre ses chocs tumultueux, Valleroy se sentait ballotté comme une épave. Ce n'était pas trop de toute sa vigueur pour protéger Bernard. Il le tenait devant lui et s'efforçait en vain de faire le vide autour d'eux.

—Nous avons bien choisi notre jour pour arriver à Paris! pensait-il avec amertume.

Il semblait en effet que toute la population fût dehors par cette radieuse journée de printemps. Sous le ciel bleu, vibrant de soleil, aussi loin que s'étendait la vue, ont ne voyait que têtes remuantes, pressées entre les hautes maisons, aux croisées desquelles on en apercevait d'autres suspendues par grappes. Il y en avait même sur les toits, et l'immense clameur qui, du haut en bas des édifices, montait, étage par étage, jusqu'à leur sommet, y trouvait des échos qui la renvoyaient à la rue.

Tout à coup, par-dessus ces vagues humaines que, par intervalles, il parvenait à dominer, Valleroy vit l'espace s'élargir et la lumière du ciel devenir plus éclatante. On venait de sortir du long boyau de la rue Saint-Denis et on touchait à la place de l'Hôtel-de-Ville. Mais, tandis que la foule croyait pouvoir se répandre librement, elle se trouva subitement comprimée entre les gendarmes à cheval qui gardaient toutes les issues de la place et les larges masses de peuple, qui, faisant irruption des rues voisines, affluaient en cet endroit. Un remous effroyable se produisit. Il arracha des cris de détresse à ceux qui en étaient les victimes et un cri d'épouvante à ceux qui, des croisées où ils se tenaient, en furent les témoins.

—Grimpe sur mes épaules, Bernard, cria Valleroy.

Raidissant son buste et ses bras, il fit de ses mains un marchepied à Bernard et parvint à le mettre à califourchon sur son dos. Mais, presque aussitôt, il sentit se plier le corps frêle de l'enfant, et il l'entendit pousser un gémissement de terreur.

—Qu'est-ce encore, Bernard? lui demanda-t-il.

—Remets-moi par terre, Valleroy. Ce que je vois est horrible; je ne veux pas voir.

—Si je te remettais par terre, tu serais écrasé. Qu'as-tu vu?

—Là, là! C'est affreux, reprit Bernard éperdu, en tendant le bras devant lui.

Ce qu'il avait vu, c'était, au milieu d'un carré vide formé par les gendarmes devant la façade de l'hôtel de ville, les armatures de la guillotine, dressée sur un haut échafaudage, et, entre ces armatures, une planche inclinée sous une poutre transversale à laquelle attenait un large coutelas. Trop effrayante pour lui était cette vision. Il courba le front, et, penché à l'oreille de Valleroy, il lui retraça le spectacle qu'avait saisi son regard.

—Courage et patience, lui répondit Valleroy; nous allons sortir d'ici.
En attendant, si tu crains de voir, ferme les yeux.

Bernard obéit, tandis que Valleroy essayait de se frayer un passage à la suite d'un courant de foule qui se formait pour contourner l'hôtel de ville. Pendant une demi-heure, il dut se résigner à un piétinement sur place qu'interrompait de temps en temps, tantôt une poussée en avant, tantôt une poussée en arrière, et qui recommençait ensuite pour s'interrompre de nouveau. Par bonheur, Valleroy était grand et vigoureux, sa vigueur lui permettait, quoiqu'il portât Bernard, de résister aux poussées de la foule, et sa taille, de respirer librement. Son sang-froid ne contribua pas moins à le tirer d'affaire. Après un dernier et suprême effort, il put enfin reprendre haleine et se décharger de son précieux, mais lourd fardeau.

Il se trouvait en ce moment sur les quais de la Seine, aux abords d'un pont au delà duquel s'étendait la cité et se déroulait la masse imposante du Palais de justice et de la Conciergerie. À sa droite, il avait la place de l'Hôtel-de-Ville qu'il ne pouvait voir, et les grilles du monument contre lesquelles il s'appuyait; à sa gauche, le fleuve, le long duquel s'échelonnaient quelques privilégiés que les gendarmes avaient laissés arriver jusque-là. Comment lui-même était-il en cet endroit, dont l'accès restait interdit à la foule? C'est ce qu'il lui eût été impossible de dire. Le flot populaire l'avait porté sur ce point, et quand il s'en aperçut, ce fut pour constater que la circulation, tout à coup, venait d'y être interdite, et qu'en conséquence Bernard et lui y étaient en sûreté.

Alors il respira soulagé, et, s'asseyant au pied des grilles de l'hôtel de ville, sur les pierres dans lesquelles elles étaient plantées, il dit à Bernard:

—Force nous est d'attendre ici qu'on nous permette de poursuivre notre chemin. Profitons-en pour nous reposer.

Mais l'enfant, au lieu de suivre ce conseil, grimpait sur les pierres, se dressait sur la pointe des pieds, afin de regarder par-dessus les groupes qui se trouvaient devant lui, derrière une rangée de gardes nationaux formant la haie. Entre ces gardes nationaux et des gendarmes à cheval immobiles en face d'eux était ménagé un large chemin, se déroulant comme un ruban blanc à travers les masses profondes de la foule, tout brillant du scintillement des baïonnettes au bout des fusils et des sabres tirés du fourreau: il partait de la place de l'Hôtel-de-Ville, longeait le quai jusqu'au pont de la Cité, traversait la Seine sur ce pont et venait s'arrêter aux portes de la Conciergerie. Il mettait ainsi en communication la prison et l'échafaud, et c'est par là qu'allaient passer les condamnés.

—Ces pauvres gens vont défiler devant nous, remarqua Bernard, qu'obsédait maintenant un impérieux besoin de regarder en face ce qui tout à l'heure lui faisait peur.

—Tu ne les verras que si tu veux les voir, répondit Valleroy, et peut-être vaut-il mieux que tu renonces à ce douloureux spectacle.

Bernard allait obéir et s'asseoir à côté de Valleroy, quand monta de la foule une clameur plus forte que les autres, qui, d'abord faible, grossit rapidement, s'éleva dans l'air et couvrit la rumeur confuse de ce peuple accouru pour voir mourir des innocents. Toutes les têtes se tournaient du même côté, du côté de la Conciergerie, et de toutes parts retentissait le même cri:

—Les voilà! Les voilà!

Bernard ne fut pas maître de sa curiosité. C'était une attraction dominatrice à laquelle il fallait obéir. Valleroy lui-même la subit. Il se levât et, debout sur les pierres, il regarda. À l'extrémité du chemin formé par la double haie de soldats, une charrette venait de sortir de la Conciergerie. Valleroy vit les gens qu'elle transportait, bien qu'il ne pût distinguer leurs traits. Il les compta; ils étaient cinq, quatre assis, un debout. La charrette tourna sur le quai. Elle fut enveloppée aussitôt par une escorte de cavaliers, et ce ne fut pendant un moment, dans la poussière et sous le soleil, qu'une masse confuse d'uniformes, sillonnée de miroitements sur les armes étincelantes.

—Viens, Bernard, supplia Valleroy en quittant sa place.

—Laisse-moi, je veux voir, répondit l'enfant d'un accent impérieux où se trahissait la fièvre.

Il était parvenu à se hisser à la cime des grilles et se tenait là, à peine assis, accroché aux pointes qu'il serrait de ses mains crispées, blême, l'oeil brillant d'émotion et de colère. Valleroy ne tenta pas de vaincre sa résistance ni de l'arracher à sa contemplation. Mais il se rapprocha de lui, et, grimpé de nouveau sur les pierres, il le soutint de ses mains robustes. Le lugubre cortège se rapprochait. Encore quelques minutes et il allait passer près d'eux.

Autour de la charrette qu'entouraient de près les gendarmes, sautait et gambadait une bande d'êtres hideux, des hommes en bras de chemise, aux culottes fripées sur leurs jambes nues, coiffés d'un bonnet rouge, et des femmes aux vêtements sordides, les cheveux sur les épaules. Au passage, ils haranguaient la foule en lui montrant les condamnés qu'ils apostrophaient, le rire aux yeux, l'injure aux lèvres, avec des gestes immondes. Ceux-ci ne leur répondaient pas, ne les regardaient même pas. Deux d'entre eux, un homme et une femme, étaient placés sur le devant de la charrette, les cheveux coupés ras, vêtus tous deux comme des gens de haute condition, les mains liées derrière le dos. Sur une seconde banquette, se trouvaient leurs compagnons d'infortune, et, au milieu d'eux, le bourreau, qui tenait dans la main gauche l'extrémité de leurs liens. Traînée par un seul cheval, la charrette avançait lentement, mais elle avançait. De la place où ils se trouvaient, Bernard et Valleroy commençaient à distinguer les visages des condamnés, entre les rangs des gendarmes, et le regard de l'enfant était invinciblement attiré vers eux. Soudain, Valleroy, qui le tenait dans ses bras, le sentit se raidir; une main frémissante se posa sur sa tête en même temps qu'un cri d'épouvante et de terreur déchirait l'air et jetait dans les clameurs de la foule ces deux mots, qui la dominèrent la durée d'une seconde:

—Papa! Maman!

Valleroy chancela sous le choc du corps de Bernard convulsé, et son sang se glaça. S'il ne s'était arc-bouté contre les grilles, il serait tombé, car, en même temps que Bernard se renversait sur lui, il venait de reconnaître dans les deux condamnés assis sur le devant de la charrette le comte et la comtesse de Malincourt.

—Viens! viens! murmura-t-il on essayant d'enlever Bernard.

Mais celui-ci se cramponnait aux grilles en criant:

—Non! non! Je veux leur parler, les embrasser. Au secours!
Délivrez-les! Ce sont mes parents!

À ces cris, des gens se retournaient.

—Emportez cet enfant! crièrent quelques voix.

Mais ce fut tout. Le spectacle de cette charrette traînant des innocents à la mort était plus pathétique sans doute que celui d'une douleur d'enfant. Ceux qu'avait importunés cette douleur l'oublièrent presque aussitôt pour s'absorber dans la vision sinistre qui maintenant prenait corps. Le cortège passait au milieu d'un silence que troublaient seuls les hurlements des sans-culottes et des tricoteuses, attachés à ce char mortuaire comme une bande de démons.

Bernard, le coeur étreint par la violence de son désespoir, la gorge obstruée par des sanglots qui n'en pouvaient sortir, était impuissant à proférer un son. Ses lèvres remuaient et demeuraient silencieuses. Il croyait crier et on ne l'entendait pas. Il n'avait plus de force que pour résister à Valleroy, qui voulait l'emporter et ne pouvait y parvenir, en dépit de la force qu'il déployait.

Enfin, l'enfant triompha. Il recouvra la liberté de ses bras et de ses jambes que Valleroy avait essayé en vain de comprimer. Sa fine silhouette se dressa au sommet des grilles, et, retrouvant la parole, il adressa à ses parents un suprême appel. Alors on vit la comtesse de Malincourt relever son front courbé; ses yeux suivirent la direction d'où venait le cri qui l'avait arrachée à ses pensées. Son visage, dans un sourire où déjà passait la mort, exprima la stupéfaction, la douleur et la joie. D'un bond de tout son corps, elle se pencha vers son mari, et lui parla fiévreusement. Le regard du comte suivit le sien. À leurs joues qu'avait blêmies l'approche du trépas, monta un flot de sang qui les colora. Et sur leur visage effaré se traduisit le martyre indicible de leur âme, quand, au moment où la charrette allait tourner sur la place, ils aperçurent leur fils adoré, leur cher Bernard, qui, dans une convulsion, leur envoyait de la main un baiser.

Puis, brusquement, avant qu'ils eussent pu comprendre si cette image fugitive était un rêve ou la réalité, elle s'évanouit. Ils ne virent plus rien que les armatures de la guillotine, qui se détachaient sur les vieilles murailles de l'Hôtel-de-Ville, et la foule immense qui, de toutes les extrémités de Paris, était accourue pour assister à leur supplice. Quant à Bernard, en les voyant disparaître, accablé par l'immensité du coup qui le frappait, il perdit toute volonté et toute énergie. Ses doigts se détendirent, lâchèrent les grilles auxquelles il se retenait, et, poussant un gémissement, il roula inanimé dans les bras de Valleroy. Ce dernier ne songeait plus qu'à s'enfuir. Par bonheur, la foule, en se ruant derrière les condamnés, avait laissé un passage libre jusqu'au pont de la Cité. Ce pont lui-même par où venait de défiler le cortège était encore presque vide. Valleroy s'y engagea, traversa la Cité devant le Palais de justice et put atteindre ainsi la rive gauche de la Seine, portant toujours, serré contre sa poitrine, Bernard évanoui. Là, il aperçut des fiacres qui stationnaient. Il en héla un, y déposa avec sollicitude l'enfant dont il était désormais l'unique protecteur et y monta lui-même en donnant l'ordre au cocher de les conduire dans la rue de l'Université, où était situé l'hôtel de Malincourt.