CHAPITRE XII

L'HÔTEL DE MALINCOURT

L'hôtel de Malincourt était une des plus pompeuses résidences de la rue de l'Université. Construit sous Louis XV, il s'élevait entre une cour d'honneur d'aspect monumental et un jardin qui s'étendait jusqu'aux murs d'une abbaye de Bénédictins, morcelée et vendue en partie en 1791, en exécution des décrets de l'Assemblée nationale par lesquels les biens du clergé avaient été déclarés propriété de l'État. À sa droite et à sa gauche, s'élevaient d'autres hôtels «t s'étendaient d'autres jardins, de telle sorte que, quoique situé en plein Paris, il donnait, avec sa ceinture d'arbres séculaires, ses vieilles charmilles et ses larges pelouses, l'impression d'un château planté au milieu d'un parc solitaire.

Cette physionomie de solitude s'était encore accentuée depuis que la vente de plusieurs parcelles des terrains du couvent et des constructions voisines, dont les propriétaires figuraient sur la liste des émigrés, avait détruit l'opulence et éteint l'éclat de ce quartier où vivaient jadis en bons rapports moines et noblesse. De cet éclat, de cette opulence, plus rien ne restait, pas même les armoiries sculptées dans la pierre, qui naguère s'étalaient au-dessus des hautes portes et qu'avaient effacées à coups de pic et de marteau les émeutes populaires, comme elles avaient détruit à l'entrée de la plupart des églises les statues de saints et les croix qui les décoraient. Sur le pavé de ces rues aristocratiques, les carrosses aux portières blasonnées ne roulaient plus. En beaucoup d'endroits, des vitres brisées, des trous dans la muraille, des traces d'incendie, des débris de marbres, des portes enfoncées attestaient que les mains dévastatrices de la racaille de Paris avaient, là comme ailleurs, tenté de détruire.

Cependant, sauf ses armoiries enlevées, l'hôtel de Malincourt ne portait aucune trace apparente de ces profanations. On ne l'avait encore ni confisqué ni vendu, son propriétaire n'étant pas considéré comme émigré, et il était resté sous la garde du suisse Kelner, honnête homme, depuis longtemps au service du comte de Malincourt. À l'entrée de la cour d'honneur, se trouvait un étroit pavillon avec un premier étage en mansardes. C'est là que vivaient Kelner et sa femme Rose, filleule de la comtesse, dotée par elle quand elle s'était mariée.

Le jour et à l'heure où, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la population de Paris assistait à l'exécution des malheureux contre lesquels le tribunal révolutionnaire avait rendu ses premiers arrêts de mort, Rose se trouvait seule au rez-de-chaussée de son habitation. Sûre de n'être pas vue, elle s'était agenouillée dans un coin et priait en pleurant. C'était une jeune femme, petite et mince, à la figure maladive, aux traits étiolés, dont le regard exprimait les angoisses affreuses qu'elle subissait depuis les débuts de la Révolution par suite des événements tragiques dont elle avait été témoin.

Vivement, la porte s'ouvrit sous la poussée d'une main robuste. Un homme gros et court entra, jeta son chapeau sur une table et alla tomber dans un fauteuil qui figurait parmi le modeste mobilier de la pièce. L'épouvante dans le regard, une pâleur livide sur la face, il était haletant, et la sueur qui perlait sous ses cheveux grisonnants descendait le long de ses joues grasses, où elle traçait un sillon humide.

Rose, en l'apercevant, s'était levée. Elle alla vers lui.

—Est-ce fini, Kelner? demanda-t-elle, le visage convulsé par la peur.

—Oui, ce doit être fini maintenant, répondit-il.

—Tu les as vus?

—Au moment où ils sortaient de la Conciergerie, la durée d'un éclair. Les gendarmes empêchaient d'approcher. J'ai voulu les suivre jusqu'au bout, mais le coeur m'a manqué. Et puis, il aurait fallu se mêler aux scélérats qui dansaient autour de la charrette, et j'ai craint de me trahir. Plutôt que de faire comme eux, j'en aurais étranglé un.

—Nos pauvres maîtres! soupira Rose dans un sanglot.

Et croisant les mains, les yeux au ciel, elle pria:

—Mon Dieu, ayez pitié de leur âme!

Kelner fit un geste de dénégation.

—Inutile de prier pour eux, Rose; c'est eux qu'il faut prier, à qui il faut demander de veiller sur nous, car, pour sûr, le ciel les attendait. Ils sont morts comme des martyrs, comme des saints.

—Crois-tu qu'ils t'aient vu?

—Je l'espère et il me semble bien que M. le comte m'a reconnu, car il a souri et a parlé à Mme la comtesse, qui a paru chercher dans la foule. Comme ils étaient beaux tous deux! Le regard si fier, l'attitude si dédaigneuse, Madame surtout… Ah! malheur sur les bourreaux qui ont mis à mort des innocents…

Il s'arrêta, écrasé sous sa douleur, et sa femme resta debout devant lui, affaissée elle aussi, et hors d'état de le consoler.

À la porte de la rue, un coup de marteau résonna.

—Qui nous arrive? murmura Rose d'une voix étranglée.

Kelner s'était soulevé pour écouter.

—Peut-être les sectionnaires de la municipalité, fit-il. Ils viennent nous signifier la sentence de confiscation.

—Déjà, quand le corps des victimes n'est pas encore refroidi!

Kelner allait répondre. Mais il en fut empêché. À l'entrée, on frappait de nouveau, et, cette fois, c'étaient des coups précipités qui couvraient le bruit d'une voiture en train de s'éloigner. Il se décida à aller ouvrir, sans se presser cependant, redoutant quelque nouveau malheur. Il entre-bâilla la porte et allait passer la tête pour voir qui venait, quand un choc violent le jeta de côté. Un homme qui portait un enfant entre ses bras se précipitait dans l'hôtel d'un élan furieux.

—Monsieur Valleroy! s'écria Kelner. Vous ici!

—Oui, moi, répliqua Valleroy. Ne m'interroge pas. Je te dirai tout à l'heure d'où je viens et pourquoi je viens. Mais avant tout il me faut un lit pour cet enfant.

—M. le chevalier! Miséricorde!

C'était Rose qui, tout effarée, avait poussé ce cri,

—Ne l'appelez pas ainsi, Rose, reprit Valleroy. Pour vous, pour moi, pour tout le monde, c'est mon neveu Bernard, fils de ma soeur, marchand colporteur comme moi-même, et nous sommes vos cousins. Ceci dit, couchons-le vite, car il est sous le coup de la plus horrible émotion. Il a reconnu ses parents sur la charrette des condamnés.

—Ah! le pauvre agneau, où allons-nous le mettre?

—Dans la chambre de M. le comte, répondit Kelner. C'est la seule qui soit en état de le recevoir.

—Mais tu redoutais la visite des sectionnaires, Kelner. S'ils viennent…

—S'ils viennent, je leur dirai que j'ai mis mon jeune cousin malade dans les draps d'un aristocrate et ils me féliciteront de cet acte de civisme. Venez, Monsieur Valleroy.

—Si tu me donnes du monsieur, tu me feras couper le cou.

—Tu as raison, citoyen. Suis-moi.

Ils traversèrent la cour déserte et pénétrèrent dans l'hôtel abandonné. Puis, par l'escalier monumental, aux murs dépouillés de leurs tentures, ils montèrent au premier étage. Au milieu d'un large palier, s'ouvrait l'ancien appartement de M. de Malincourt composé d'un salon et d'une immense chambre dont les croisées donnaient sur le jardin. Dans cette chambre se trouvait, dressé sur une estrade et abrité sous de lourds rideaux, un lit de pied. Bernard, déshabillé par Rose en un tour de main, y fut couché. Mais il ne reprenait pas connaissance. Son immobilité, la pâleur de ses lèvres, ses mains glacées lui donnaient l'apparence d'un cadavre, et, sans les battements de son coeur qu'on entendait, en collant l'oreille contre sa poitrine, on aurait pu le croire mort.

—Maintenant, il nous faudrait un médecin, dit Valleroy.

—Est-ce prudent d'introduire un étranger ici? demanda Kelner.

—Je ne sais si c'est prudent. Mais ce que je sais, c'est que nous ne pouvons laisser mourir le fils de notre maître, faute de soins.

Kelner consulta sa femme du regard; Rose devina sa question. Et ce fut par un signe d'adhésion qu'elle lui répondit. Alors, s'adressant à Valleroy:

—Nous aurons un médecin, lui dit-il. Mais, avant de l'aller quérir, je dois te confier un secret qui ne m'appartient pas, un secret dont la découverte nous enverrait tous à l'échafaud et avec nous un proscrit.

—Un proscrit! répéta Valleroy sans comprendre;

—Il vit caché près d'ici, dans une retraite qui communique avec cette maison. C'est un moine bénédictin dont la tête a été mise à prix parce qu'il a protesté publiquement contre la mise en vente de l'abbaye dont il faisait partie. Il y est resté, dans une partie du couvent qui n'est pas encore vendue, et comme il ne pourrait en sortir sans danger, c'est nous qui le nourrissons.

—Mais, en quoi peut-il nous servir?

—Le P. David a étudié la médecine. C'est lui qui soignait les membres de sa communauté.

—Cours vite l'appeler, Kelner. Pour le rassurer, dis-lui qui je suis, qui est cet enfant. Il verra bien qu'il n'a rien à redouter de nous.

—J'y vais, répondit simplement Kelner en s'éloignant.

—Et moi, ajouta Rose, je vais chercher du vinaigre et préparer des compresses pour le cas où on en aurait besoin.

Valleroy resta seul avec Bernard. Il se pencha sur lui, et il lui sembla que la respiration reprenait sa régularité et que la chaleur revenait aux extrémités glacées tout à l'heure. Il se rassura, et, en attendant les secours que lui-même était impuissant à donner, il resta debout à la tête du lit, essayant de se remettre des émotions qu'il venait de subir.

Autour de lui, tout était paix et sérénité. À voir par les croisées les pelouses du jardin et les arbres avec leurs branches toutes vertes des premières feuilles qui venaient caresser les vitres; à entendre les cris d'oiseaux qui seuls troublaient le silence, il pouvait se faire illusion et se croire loin, bien loin de Paris, loin de cette cité maudite où les innocents tremblaient devant les juges et devant un bourreau. Alors, dans ce profond recueillement succédant aux dramatiques agitations de tout à l'heure, un épisode déjà lointain, auquel il n'avait jamais cessé de penser, mais qui n'était plus qu'un souvenir à demi effacé, reprit corps dans sa mémoire. Il se rappelait le dernier entretien qu'il avait eu avec son maître à Saint-Baslemont et les ordres de ce dernier qu'il s'était engagé à exécuter.

Ces ordres résonnaient maintenant à son oreille, clairs et précis.

—Tu iras à Paris. En y arrivant, tu te rendras à l'hôtel de Malincourt. Tu monteras dans ma chambre. À la tête du lit, se trouve un bénitier; derrière le bénitier, un bouton de cuivre dissimulé sous la tenture. Tu presseras ce bouton et tu découvriras ainsi une cachette ménagée dans le mur. Dans cette cachette, il y a un petit coffre en fer qui contient quatre mille louis. Tu me l'apporteras. Il était à Paris, à l'hôtel de Malincourt, dans la chambre, à la tête du lit… Il chercha le bénitier. Le bénitier avait disparu, enlevé par une main prudente, les objets de piété étant assimilés à des insignes séditieux. Mais un clou doré marquait sa place vide, et la tenture soulevée laissa voir le bouton de cuivre. Alors, Valleroy s'assura qu'il était seul auprès de Bernard, et, sans hésiter, poussa le bouton. Sous cette pression, un pan de la boiserie s'écarta du mur, se renversa, et, au fond d'une niche apparut le petit coffre en fer. Valleroy l'attira à lui, tourna une clé laissée sur la serrure, souleva le couvercle et vit les pièces d'or soigneusement empilées.

—Cela pourra servir, pensa-t-il.

Mais Bernard remuait. Aussitôt le couvercle retomba sur le coffre, la boiserie se referma et la tenture reprit sa place.

—Valleroy! gémit l'enfant.

—Je suis là, Bernard, mon cher Bernard.

—Où sommes-nous?

—Dans un asile sûr, où tu recevras des soins et où tu pourras guérir.

—Ai-je donc été malade?

—Très malade et tu l'es encore assez pour que j'aie cru nécessaire de mander un médecin. Il va venir.

Bernard s'était soulevé, regardait avec surprise autour de lui.

—Mais nous sommes à l'hôtel de Malincourt, s'écria-t-il… Je me reconnais dans la chambre de… Je me souviens… je me souviens… Papa, maman!… Au secours! Ils sont morts, morts, morts…

Et, renversé sur l'oreiller, il y enfonçait son visage, tandis que de nouveau une convulsion tordait ses membres.

Heureusement, Kelner et Rose revenaient, amenant avec eux le P. David. Valleroy vit entrer un vieillard septuagénaire, aux traits fins, au regard à la fois énergique et doux, cassé, maigre, ridé, et dont cependant les allures révélaient la force comme sa parole révélait une indomptable volonté. Vêtu ainsi qu'un artisan, rien en lui ne trahissait son caractère ecclésiastique, et personne n'eût deviné qu'il avait porté la robe noire des Bénédictins. En route, Kelner lui avait confié le nom et l'histoire de Bernard. Elle était émouvante, cette histoire. Mais le P. David avait vu, depuis trois ans, se dérouler tant de péripéties sanglantes; il vivait en butte à tant de redoutables périls, que, toujours prêt à mourir, il était cuirassé contre les émotions qui altèrent le sang-froid. Ce fut donc avec son entière présence d'esprit qu'il examina Bernard.

—Ce n'est qu'une crise passagère, dit-il à Valleroy. Nous en aurons promptement raison. Cet enfant a besoin de pleurer. Il faut qu'il pleure. Les larmes le soulageront. Laissez-moi seul avec lui. Je vous appellerai quand j'aurai besoin de vous.

Sa parole inspirait confiance. Personne ne songea à protester, moins encore à désobéir, et tandis que, s'asseyant au chevet de Bernard et lui prenant les mains, il commençait à prononcer des paroles consolantes, Valleroy, Rose et Kelner se retirèrent pour aller attendre dans le logement du suisse que le P. David les appelât.

Valleroy profita de ce répit pour raconter à ses amis les événements qui s'étaient accomplis depuis qu'il avait dû s'enfuir de Saint-Baslemont. Kelner, à son tour, lui révéla comment M. de Malincourt, en arrivant à Paris, l'avait averti qu'il était détenu à la prison des Carmes avec la comtesse, en lui ordonnant de le faire savoir à ses fils. Kelner avait écrit aussitôt à Coblentz. Mais sa lettre, envoyée par des voies détournées, était à peine partie que les hostilités s'engageaient sur les bords du Rhin entre Prussiens et Français, et il avait pu se convaincre qu'elle ne parviendrait pas à sa destination. Il s'était alors occupé d'adoucir le sort des prisonniers. Malheureusement, ses efforts avaient été vains. Maintes fois il avait tremblé pour eux, notamment durant les terribles journées de septembre. Puis, ce danger redoutable écarté, il se leurrait de l'espoir de conjurer les autres, lorsque tout à coup il avait appris que le comte et la comtesse étaient renvoyés devant le tribunal révolutionnaire à peine constitué. Témoin de leur procès, de leur condamnation et presque de leur mort, il n'avait rien pu pour les sauver.

—Et cependant, ajouta Kelner en finissant, quels efforts n'ai-je pas tentés pour assurer leur délivrance! Tel que tu me vois, citoyen Valleroy, je me suis fait jacobin, jacobin farouche, un habitué des clubs, un orateur populaire… J'ai hurlé avec les loups, et, puisque ce fut en pure perte, je ne m'en consolerai jamais.

—Ne regrette rien, Kelner, car il est heureux que tu sois en faveur auprès des puissants du jour. Nous allons avoir besoin d'eux.

—Pour quelle entreprise?

—Pour préserver les héritiers de nos maîtres d'une spoliation, pour empêcher qu'on les dépouille de leurs biens.

—Et comment, puisque la confiscation a été prononcée?

—En rachetant ces biens nous-mêmes et en nous en constituant les dépositaires jusqu'au jour où nous pourrons les leur restituer.

—J'y ai bien songé. Mais, pour acheter, il faut des fonds.

—J'en aurai, des fonds, moi, répondit Valleroy avec assurance. Cent mille livres en or suffiront-elles?

—Tu as cent mille livres en or?

—Je les ai et peut-être davantage.

—C'est plus qu'il n'en faut pour acheter la moitié de Paris. Avec mille francs d'or, bien employés, on peut avoir des assignats pour une somme cent fois supérieure. Nous serons donc en état de payer l'hôtel de Malincourt et le château de Saint-Baslemont.

—C'est déjà beaucoup; mais on pourrait mieux encore. Il faut voir tes amis, Kelner, et recourir à leur protection pour nous faire adjuger les biens à vil prix, quand ils seront mis en vente. Puisque tu comptes parmi les bons patriotes, ils te doivent leur appui. Tu me présenteras comme ton associé pour le commerce des biens d'émigrés. Je me ferai jacobin comme toi, et à nous deux nous défendrons l'héritage de la maison des Malincourt. Est-ce entendu?

—C'est entendu, Valleroy, répondit Kelner en lui tendant la main.

Il n'y eut pas entre eux d'autre pacte que ce pacte verbal. Mais il suffisait de leur loyale étreinte pour le sceller à jamais et le rendre plus solide que s'il eût été écrit et revêtu de leur signature. Ils causèrent encore pendant quelques instants en présence de Rose. Elle était de bon conseil et approuva leurs plans. Il fut convenu que, dès le lendemain, Kelner commencerait des démarches pour hâter la mise en vente des biens de Malincourt et se les faire adjuger. Leur entretien ne fut interrompu que lorsque le P. David vint les chercher pour les ramener auprès de Bernard. Ils trouvèrent l'enfant toujours accablé par sa douleur, mais apaisé par les réconfortantes paroles du P. David, comme par les larmes qu'il avait versées.

—Longtemps encore il sera triste, dit le vieux moine à Valleroy; longtemps encore il sera poursuivi par l'horrible vision de ses parents traînés au supplice. Pour consoler cette douleur filiale, il faudrait des secours qui ne sont pas en mon pouvoir, les tendresses du vicomte Armand, par exemple. Mais, à force de sollicitude, nous empêcherons le retour des crises violentes et ce sera le commencement de la guérison.

Tandis qu'il parlait, Bernard lui avait pris la main.

—Je vous reverrai souvent, mon Père? dit l'enfant.

—Aussi souvent que vous voudrez, mon cher petit. Dès que vous serez sur pied, vous connaîtrez la retraite où je vis caché. Je serai toujours heureux de vous y recevoir.

Jusqu'à la nuit, le P. David resta près de lui, veillant sur son sommeil qu'interrompaient parfois des gémissements, lui prodiguant ses soins avec une sollicitude paternelle. Kelner et Rose, pendant ce temps, étaient aux aguets, car, ainsi qu'ils l'avaient dit, ils redoutaient la visite des sectionnaires chargés de prendre possession, au nom de l'État, des biens des condamnés, et il importait que ces personnages n'entrassent pas dans l'hôtel avant que le P. David en fût sorti. Mais ils ne se présentèrent pas ce jour-là. Quant à Valleroy, quoique accablé par la fatigue, il était parti sous le prétexte de retrouver le sergent Rigobert et de rentrer en possession de son cheval et de sa voiture. Lorsque le soir il revint, il raconta à ses amis qu'il avait pris congé du brave soldat auquel était donné l'ordre de rejoindre sur-le-champ l'armée de Dumouriez. Il ajouta qu'ayant trouvé un acquéreur pour son équipage, il le lui avait vendu à un bon prix.

Puis, après s'être assuré que Bernard ne pouvait l'entendre, il continua:

—J'ai fait autre chose encore. J'ai procuré à la dépouille mortelle de nos malheureux maîtres une sépulture décente en un endroit connu de moi seul.

—Tu as osé aller réclamer les corps, Valleroy! s'écria Kelner. Tu n'as pas craint de te compromettre?

—J'ai acheté des influences, répliqua Valleroy. Vois-tu, Kelner, avec quelques pièces d'or habilement distribuées, on peut payer bien des consciences de patriotes, car ça ne vaut pas cher. Le comte et la comtesse reposeront en terre sainte, et plus tard leurs fils pourront aller s'agenouiller sur leur tombe.

À la nuit, le P. David laissa Bernard, en lui promettant de revenir le lendemain dès le matin. Puis, après avoir échangé avec Kelner et Valleroy quelques paroles qui échappèrent à l'enfant, il se retira. Valleroy s'étendit sur un matelas auprès du lit de son maître, et celui-ci, rassuré par sa présence, s'endormit. Lorsque, le lendemain matin, il se réveilla, un spectacle étrange frappa ses yeux. Entre les croisées de la chambre, par où entrait à flots le soleil, un autel s'élevait, et, agenouillé devant un crucifix, priait le P. David revêtu d'habits sacerdotaux.

—Qu'est-ce donc? demanda Bernard à Valleroy.

Ce fut le moine qui lui répondit.

—Mon cher enfant, dit-il, j'ai pu jusqu'à ce jour, en dépit de la persécution, célébrer chaque matin le Saint Sacrifice de la messe. Aujourd'hui, j'ai tenu à le célébrer ici pour le repos de l'âme de vos parents, et j'ai pensé qu'il vous serait doux d'implorer pour eux avec moi la miséricorde divine.

Bernard éclata en sanglots.

—Merci, mon Père, murmura-t-il.

La pieuse cérémonie commença. Il y assista, assis sur son lit, les mains jointes, et se joignit d'un coeur fervent aux oraisons du prêtre. Kelner faisait le clerc, tandis que Rose et Valleroy se tenaient à genoux. Ce fut une suprême émotion pour Bernard. Elle couronnait toutes les autres, mais elle fut salutaire et hâta sa guérison. Le même jour, il voulut se lever. Et, comme Valleroy insistait pour l'obliger à se reposer encore, il lui dit:

—Je me sens redevenu fort, Valleroy, et je dois être courageux pour te seconder dans l'entreprise que nous avons pris l'engagement d'exécuter. M. de Morfontaine nous attend pour s'occuper du salut de la famille royale.

—C'est y songer trop tôt, répondit Valleroy.

—Nous devons nous en occuper sans tarder, reprit Bernard avec énergie.
Nous nous mettrons à l'oeuvre dès demain. Plus tard, ce serait trop tard.

Devant ce langage, Valleroy céda. Bernard essaya ses forces en allant visiter le P. David dans sa retraite. Au fond du jardin de l'hôtel de Malincourt, une brèche dans la muraille donnait accès à l'ancien couvent, pour lequel, lors de la mise en vente des biens ecclésiastiques, ne s'était pas présenté d'acquéreur et où se trouvaient la chapelle et le cloître. En sa qualité de voisin et d'ardent patriote, Kelner avait été préposé, par les officiers municipaux de sa section, à la garde de ces bâtiments où, en attendant l'occasion de les vendre, personne ne venait jamais, parce qu'on les croyait inhabités. Autant dire qu'il en était le maître, ce qui lui permettait d'y donner secrètement l'hospitalité au P. David.

Le vieux moine habitait son ancienne cellule, au-dessus du cloître, ayant à sa portée, pour s'y réfugier en cas de surprise, les caveaux de l'abbaye et les jardins de l'hôtel. Ses journées s'écoulaient dans la prière et dans l'étude. Nourri par le ménage Kelner, objet de la part de Rose de soins incessants, il attendait sans impatience le terme des mauvais jours. C'est là que, dès ce moment, Bernard prit l'habitude d'aller le voir. Au cours des heures tragiques qui commençaient, il devait trouver auprès du saint religieux des conseils, des encouragements, des consolations, et, par-dessus tout, un exemple de l'intrépidité que savent opposer les grandes âmes aux plus dures épreuves.