CHAPITRE XIII

LES CONSPIRATEURS

Quoi qu'en eût dit Bernard et de quelque énergie qu'en dépit de son malheur et malgré son jeune âge il parût animé, Valleroy n'espérait pas le voir de sitôt se dérober aux cruelles impressions qu'il venait de subir, recouvrer sa sérénité et se rattacher à la vie. Mais c'est le privilège de la jeunesse de plier sous les coups de l'adversité sans en être brisée. Elle possède des ressorts merveilleux qui lui permettent de se redresser après avoir paru à jamais accablé. C'est ainsi qu'au lendemain de l'affreux événement qui le faisait orphelin, Bernard se retrouva debout. Un inoubliable et cruel souvenir désormais pèserait sur lui. Longtemps, bien longtemps, son existence en serait assombrie. Mais ce souvenir obsédant et impitoyable ne devait affaiblir ni sa vaillance ni sa confiance. Au moment de se jeter dans une aventure où il pouvait périr, il les retrouvait en lui, accrues, développées et en quelque sorte exaspérées par la grandeur de la tâche qu'il avait entreprise. Dans l'entraînement de cette excitation intérieure, il parut transformé. Sous son enveloppe d'enfant perçait déjà la virilité de l'âge mûr.

Ce fut avec les allures d'un homme que, trois jours après son arrivée à Paris, il mit Valleroy en demeure de tenir sans délai l'engagement qu'ils avaient pris ensemble. Quelques instants après, ils arpentaient la rue du Four-Saint-Germain, à la recherche du personnage vers lequel les avait envoyés le marquis de Guilleragues, et qui devait leur révéler la retraite du comte de Morfontaine. Alors, comme il y a peu de temps encore, la rue du Four était une rue tortueuse où se pressaient, dans une indicible confusion, boutiques et enseignes. Bernard et Valleroy y marchèrent pendant quelques instants sans trouver ce qu'ils cherchaient.

—C'est ici, dit soudain Bernard, en désignant une large plaque de tôle peinte en vert, couverte de hautes lettres noires et qui se balançait au vent à l'extrémité d'une longue tige de fer, plantée dans le mur, en bras de potence.

—Grignan, marchand de meubles vieux et neufs, lut Valleroy; oui, nous voilà rendus, ajouta-t-il.

Une boutique étroite et profonde s'ouvrait devant eux, comme une galerie, laissant voir à droite et à gauche, rangés le long du mur et empilés jusqu'au plafond, des meubles de toutes sortes et de toutes formes, de tous les pays et de toutes les époques, amassés là, peu à peu, dans l'attente des clients. Les meubles neufs étaient de fabrication courante et de qualité commune. On les devinait destinés aux gens d'humble condition auxquels le luxe est interdit. Les vieux, au contraire, se faisaient remarquer par leur élégance, leur caractère artistique dont les moulures dorées et les cuivres ciselés rehaussaient la valeur. Il suffisait de voir la place qu'ils occupaient dans l'étalage pour comprendre que ces débris de l'opulence aristocratique détruite par la Terreur, ramassés un peu partout, au hasard des ventes, dans les hôtels confisqués, étaient la véritable raison d'être du commerce de Grignan, tandis que les meubles neufs n'en étaient que le prétexte.

La douceur de la température permettant de laisser la porte ouverte, le regard embrassait du dehors la boutique jusqu'au fond, arrêté, au passage par les commodes au ventre rebondi, les pieds tournés des tables, les fins contours des consoles, les étoffes claires des fauteuils aux formes élégantes, toute une richesse d'ameublement que les ineptes décrets de la Révolution n'avaient pu proscrire qu'en décapitant la plus belle et la plus lucrative des industries parisiennes. Puis c'étaient, dans des coins, des rideaux non encore dépliés, des candélabres tordus, des glaces brisées et des portraits de famille, des toiles crevées dans des cadres en bois, oeuvre de quelque artiste ignoré, et, suspendus au plafond, des lanternes et des lustres si nombreux et si pressés qu'ils cachaient la voûte à laquelle ils étaient accrochés.

Bernard et Valleroy, étant entrés dans la boutique, virent sortir de derrière ces amas de meubles un gros homme court et joufflu, avec une figure rougeaude et placide sous ses cheveux, gris ébouriffés, et vêtu d'un uniforme de garde national.

—Le citoyen Grignan? demanda Valleroy.

—C'est moi, répondit l'homme. Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen?

Valleroy fouilla des yeux la boutique, et, s'étant assuré que Bernard et lui s'y trouvaient seuls avec Grignan, il reprit à demi-voix:

—Nous venons pour ce que tu sais.

Grignan ne broncha pas. Son visage conserva sa placidité. Il répondit sur le même ton:

—Voilà plusieurs jours que je t'attendais, toi ou d'autres, et je m'étonnais de n'avoir encore vu personne.

—Nous avons été empêchés de venir plus tôt.

—Suis-moi, avec ton jeune compagnon, et ayons l'air d'examiner des meubles. On peut nous voir du dehors, et, quoique garde national bien noté dans ma section, je ne suis pas sûr de n'être pas surveillé. Il y a des espions partout.

Grignan se mit à marcher dans sa boutique, à pas lents, le bras tendu vers les meubles, comme s'il en détaillait les beautés, accentuant son attitude de commerçant qui vante sa marchandise et cherche à séduire le client. Tout en marchant, il continuait l'entretien.

—Le comte de Morfontaine est absent pour le moment et vous ne pourrez le voir qu'un peu plus tard.

—Où le verrons-nous?

—Ici même. Il vit près de moi dans cette maison où il passe pour mon commis. Ce matin, il est sorti pour aller prendre possession de divers objets que j'ai achetés dans un hôtel d'émigré. Je ne peux dire au juste quand il rentrera, peut-être tout à l'heure, peut-être ce soir.

—Es-tu au courant des causes de son séjour à Paris? demanda Valleroy, qui n'osait encore se livrer.

—Comment ne serais-je pas au courant, moi son complice? Il est à Paris pour essayer de tirer la veuve Capet et sa famille de la prison du Temple.

Ces mots arrachèrent Bernard à son silence.

—C'est vous, un royaliste, qui appelez la reine du nom que lui donnent ses ennemis! fit-il vivement.

—Mais je ne suis pas royaliste, mon petit homme, répondit Grignan, et tu t'en apercevrais bien vite si ton ami et toi étiez ici pour tramer des complots contre la liberté, car j'irais vous dénoncer!

—Vous n'êtes pas royaliste?

—Pas plus royaliste qu'aristocrate. Je suis patriote avant tout. Mais on peut être patriote et homme généreux… Marie-Antoinette n'est plus la reine, puisqu'il n'y a plus de royauté. Mais elle est femme, elle est malheureuse. Chargé de la garder dans sa prison, j'ai admiré ses vertus et je l'ai prise en pitié. Elle est si belle et si bonne, et son infortune si touchante! J'ai résolu de la sauver. Et je ne suis pas seul à le vouloir. Parmi les sectionnaires qui ont été de faction au Temple, il en est d'autres qui sont décidés à faire comme moi. Aussi quand M. de Morfontaine est venu me trouver pour solliciter mon concours, je n'ai pas hésité. «Topez là, mon ci-devant gentilhomme, lui ai-je dit, et comptez sur moi.»

—Mais comment as-tu été mis en relations avec lui? demanda Valleroy.

—Je l'ignore et, je dois supposer que la veuve Capet, devant laquelle je me suis agenouillé un jour pour lui baiser la main, lui a fait savoir qu'on pouvait compter sur mon dévouement. Du reste, interroge-le toi-même, car le voilà.

Bernard et Valleroy tournèrent la tête du côté de la porte. Un homme entrait dans le magasin. C'était M. de Morfontaine. Ils l'avaient vu quelques mois avant à Coblentz. Mais, sous son costume actuel, costume d'artisan aisé, avec ses longs cheveux et son épaisse barbe noire, ils n'auraient pas reconnu en lui le brillant officier des chevau-légers de l'armée des princes, si Grignan ne le leur eût désigné.

—Mathieu, lui cria celui-ci, voici des citoyens qui désirent te parler.

Et M. de Morfontaine s'étant approché, il ajouta:

—Ils viennent pour ce que tu sais!

—Je vous reconnais, dit spontanément le comte Mathieu de Morfontaine à
Bernard et à Valleroy, en leur tendant la main.

Il retint celle de Bernard dans les siennes et continua:

—Je compatis à votre malheur, mon cher chevalier. J'ai vu vos héroïques parents gravir leur calvaire. J'ai pensé à vous, à votre frère, mon ami Armand de Malincourt, et je me suis associé à vos larmes. J'espère que vous puiserez dans votre infortune le courage qui vous est nécessaire aujourd'hui.

Quoique en proie à une cruelle émotion, Bernard se redressa.

—J'aurai ce courage. Monsieur, répondit-il. Mais vous parliez de mon frère. L'avez-vous vu? Savez-vous ce qu'il est devenu?

—Nous étions à Verdun la dernière fois que je l'ai embrassé. Il partait pour Londres où l'envoyait Mgr le comte d'Artois. Depuis, on m'a dit qu'il était allé en Russie et je ne sais rien de plus.

—C'est donc comme moi, soupira Bernard. Où est-il, mon frère, où est-il? Il m'eût été si doux de le revoir après ces jours de détresse et d'horreur… Mais ce n'est pas pour pleurer que je suis ici, reprit-il. Ne songeons qu'à ce qui doit faire l'objet de notre entretien. Valleroy et moi sommes envoyés vers vous par le marquis de Guilleragues pour vous communiquer ses instructions et recevoir les vôtres.

—C'est que l'endroit n'est guère propice pour un si grave entretien, objecta M. de Morfontaine.

—Pourquoi pas? demanda Grignan. Tant qu'il n'entrera pas de clients, on peut causer ici en liberté, avec la certitude de n'être pas entendu.

—Eh bien, soit! Parlez d'abord, Monsieur le chevalier.

—J'ai à vous transmettre en premier lieu l'exposé du plan d'évasion, tel que l'a dressé le marquis de Guilleragues, rectifié le vidame d'Épernon, et approuvé Monsieur, comte de Provence, frère du roi. Pour ne rien oublier de cet important document, je l'ai appris par coeur. Je l'ai récité à M. de Guilleragues à Bruxelles, et je vais vous le réciter à vous-mêmes.

D'une voix lente et grave, Bernard s'exécuta. En l'écoutant, M. de Morfontaine ne savait ce qu'il devait le plus admirer des habiles dispositions prises par l'inventeur de ce projet d'évasion ou de la fidélité avec laquelle les lui révélait le jeune messager de M. d'Épernon.

—Je n'ai rien à objecter, dit-il quand ce fut fini. Tout est prévu et je ne saurais rien faire de mieux que de me conformer aux ordres que vous m'apportez.

—Nous devons vous en communiquer un autre, dit alors Valleroy. Vous êtes invité à vous trouver tous les soirs à 8 heures, à partir du 5 avril, dans le parc de la Folie d'Épernon, à Gennevilliers, jusqu'à ce que vous y ayez vu la personne qui doit vous y rejoindre.

—À partir du 5 avril j'y serai. Grâce à Grignan et au sauf-conduit qu'il m'a fait délivrer à la section, je peux aller librement de Paris à Gennevilliers et de Gennevilliers à Paris. J'en ai profité déjà pour me procurer la voiture et les chevaux qui conduiront la famille royale à Dieppe, et pour les cacher dans les écuries de cette propriété, aujourd'hui délaissée.

—Alors, il ne nous reste plus qu'à recevoir vos instructions, continua
Valleroy.

—Vous les recevrez en temps opportun. Au dernier moment, il sera nécessaire que le plan d'évasion soit communiqué à la reine. C'est au chevalier, puisqu'il en est le dépositaire, qu'incombera cette mission.

—Je verrai Sa Majesté! s'écria Bernard.

—C'est moi qui te conduirai auprès d'elle, mon enfant, répondit Grignan. Tu auras soin de caser dans ta mémoire tout ce que tu devras lui dire, car, grâce à mes arrangements, tu seras seul en sa présence pendant quelques minutes, et il importe de profiter d'une occasion qui ne se représentera plus.

—Je tâcherai de ne rien oublier.

Sur cette réponse de Bernard, et après que ces obscurs mais intrépides conspirateurs se furent entendus pour décider comment ils se retrouveraient quand ils auraient besoin de se voir, ils se séparèrent. Bernard et Valleroy revinrent à l'hôtel de Malincourt. Là, Kelner leur apprit qu'en leur absence les officiers municipaux de la section de Grenelle-Fontaine étaient venus lui signifier le décret de confiscation des biens du comte et de la comtesse, et en prendre possession au nom de l'État. Ainsi qu'il l'espérait, et grâce à sa réputation d'ardent patriote, ils lui en avaient confié la garde jusqu'à la mise en vente, fixée à quelques jours de là.

—Si nous voulons, dit-il à Valleroy, que l'hôtel nous soit adjugé préférablement aux concurrents qui pourront se présenter, il importe d'agir sans retard. Tu m'as avoué que tu disposais de cent mille livres en or, ami Valleroy. C'est le moment d'échanger une partie de cette somme contre des assignats.

—Pourquoi faire, des assignats? interrogea Bernard.

—Pour payer l'hôtel quand nous l'aurons acheté.

—Ne peut-on le payer avec de l'or?

—Ce serait le moyen de nous faire arrêter comme accapareurs. Posséder de l'or aujourd'hui est un crime qui conduit à l'échafaud. Mais je connais un individu qui exerce secrètement l'industrie du change. Grâce à lui, j'aurai en papier-monnaie toute la somme qui nous est nécessaire.

Quelques instants après, Kelner quittait l'hôtel, emportant vingt mille livres en pièces d'or éparpillées dans toutes ses poches. Quant, au bout de plusieurs heures, il rentra, il rapportait cinq cent mille francs en assignats. C'était plus qu'il n'en fallait pour payer la demeure des Malincourt quand elle serait mise en vente, et pour acheter les services des employés de la municipalité chargés de prononcer l'adjudication.

Ces précautions prises, il n'y avait plus qu'à attendre les événements. Impuissants à les hâter, Bernard et Valleroy se résignaient à les attendre. Les jours qui suivirent n'amenèrent aucun incident. Cependant, Kelner ayant trouvé une occasion sûre de faire sortir une lettre de Paris, Bernard en profita pour écrire à Nina. Au milieu de ses agitations, il n'oubliait pas sa petite amie. Il tenait à lui apprendre l'irréparable malheur qui l'avait frappé. Il espérait qu'elle prendrait part à sa douleur et obtenir une réponse, sinon d'elle, puisqu'elle ne savait pas encore écrire, du moins de la chanoinesse de Jussac.

Sa lettre partie, il resta dans l'attente de cette réponse et des instructions promises par M. de Morfontaine et par Grignan. Elle se prolongea pendant une semaine, cette attente. Les journées étaient longues au logis, aussi longues qu'eussent été dangereuses les courses à travers Paris pour un enfant dont la distinction et les allures, sous ses simples habits de deuil, pouvaient trahir les origines aristocratiques et la haute naissance.

Par bonheur, pour charmer son isolement, il avait sous la main des moyens efficaces, les promenades dans le jardin de l'hôtel, les séances dans la bibliothèque, et enfin les visites au P. David. Il passait de longues heures auprès du vieux moine dont la parole le consolait, le charmait, réconfortait son âme ébranlée par les épreuves. Ensemble, ils allaient à travers le cloître désert, sous les nefs silencieuses de la chapelle abandonnée, dans la crypte mystérieuse où, sur l'unique autel resté debout au milieu des pierres tombales, le P. David, chaque matin, à la lueur crépusculaire du jour naissant, disait la messe. Pendant que Paris s'abîmait dans la Terreur, un prêtre et un orphelin, l'un proscrit, l'autre jeté dans une conspiration à l'âge où l'âme s'éveille aux joies de la vie, devisaient librement et, cachés au coeur même de la ville ensanglantée, priaient pour les victimes et aussi pour les bourreaux.

Bernard goûta une autre joie. Il reçut par une voie sûre une lettre écrite par la chanoinesse de Jussac, au nom de Nina, peut-être même dictée par celle-ci. Des consolations enfantines, des pensées naïves et pures, la promesse de prier pour les pauvres morts, des détails sur son existence quotidienne, un cri de reconnaissance pour sa bienfaitrice, un pieux souvenir à la mémoire de tante Isabelle et enfin une protestation de tendresse pour Bernard, tout cela signé Nina d'Aubeterre, telle était cette lettre. Bernard la lut, en ayant sous les yeux le portrait de la fillette, peint sur émail par Wenceslas Reybach. Le portrait ne le quittait jamais et la lettre alla rejoindre le portrait dans la poche où il le tenait enfermé comme un talisman qui devait lui porter bonheur.

Huit jours après la visite faite à M. de Morfontaine dans la boutique de Grignan, c'est-à-dire le 7 avril, cette paisible et réparatrice existence fut interrompue. Le marchand de meubles se présenta à l'hôtel de Malincourt. Il portait son uniforme de garde national. Cet uniforme, en ce temps-là, conférait une autorité et assurait une protection à qui en était vêtu, de telle sorte que, loin d'arriver à l'hôtel en se cachant, Grignan put y entrer la tête haute sans s'exposer aux soupçons des voisins.

—M. de Guilleragues est arrivé hier soir à la Folie d'Épernon, dit-il à Valleroy. M. de Morfontaine l'y attendait. Ils ont conféré ensemble. Ils conféreront de nouveau aujourd'hui et ils désirent que ton jeune compagnon et toi assistiez à l'entretien.

—Mais comment nous y prendrons-nous pour nous rendre à Gennevilliers? demanda Valleroy.

—Vous y viendrez tous deux avec moi, répondit Grignan. Il y a des meubles à vendre dans la maison de campagne d'un aristocrate qui vient d'être condamné. Je vais voir s'ils peuvent me convenir, et je vous emmène dans ma voiture pour faire faire une promenade à l'enfant.

Dans l'après-midi du même jour, un cabriolet sortait de Paris par la barrière Saint-Denis. Dans ce cabriolet, que conduisait Grignan; se trouvaient Bernard et Valleroy. Il était très fier, l'honnête Grignan, très fier et très important dans son uniforme, qui équivalait, pour lui-même et pour ses amis, à une sauvegarde. Au poste de la barrière il dut présenter leurs papiers et les siens, cette formalité étant exigée de quiconque franchissait l'enceinte de Paris, même pour une simple excursion aux environs. Mais le chef du poste n'y procéda que par acquit de conscience et pour se conformer à sa consigne. Le civisme du citoyen Grignan, de la section de Grenelle, était trop connu pour qu'on le soupçonnât d'avoir pris des émigrés sous sa protection et de conspirer avec eux.

—Vous voyez que ce n'est pas bien difficile, observa le marchand de meubles, une fois qu'on fut hors de la ville le tout est de savoir s'y prendre… Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il philosophiquement, que nous jouons notre tête. Mais je ne regrette pas d'avoir mis la mienne au jeu pour la veuve Capet, pardon, pour la reine Marie-Antoinette, reprit-il en regardant Bernard.

Ce dernier lui prit la main, en disant:

—Vous êtes un brave homme, citoyen Grignan!

La voiture roulait sur le pavé d'une route déserte. Au loin, des collines et des bois se déroulaient sur l'horizon en un arc de cercle dont les extrémités revenaient du côté de Paris. Mais à droite et à gauche de la route, s'étendait une plaine triste et nue, à travers laquelle étaient jetées au hasard des masures de maraîchers, reconnaissables aux champs de légumes qui les entouraient. Dans ce monotone et plat paysage, l'oeil ne distinguait que de rares taches claires et riantes; c'était çà et là une agglomération de maisons dans un flot de verdure. Le village de Gennevilliers se présentait avec cette physionomie, grâce aux quelques parcs dont il était environné et qui rappelaient les temps encore récents où de grands seigneurs possédaient là, aux portes de la capitale, des habitations de plaisance.

Entre toutes, il n'en était pas de plus élégante que celle qu'avait jadis possédée le vidame d'Épernon, et qu'après sa fuite les autorités révolutionnaires avaient fait saisir comme bien d'émigré. Haute de deux étages, avec une toiture en terrasse, ornée de balustres sur lesquels se dressaient des statues mythologiques et précédée d'un portique monumental que soutenaient six colonnes de marbre grisâtre, elle était construite en pierres de taille, sur un monticule dominant un parc à la française dessiné dans le goût de celui de Versailles. Entre les murailles de ce parc, que tapissait un lierre vieux d'un siècle, on pouvait admirer des pelouses, encadrées de buis, d'épaisses charmilles taillées en voûte, de fines colonnades se mirant dans le bassin d'une source, des fontaines en rocaille au fond de niches mystérieuses qu'éclairait la blancheur marmoréenne de nymphes souriantes et de satyres ricanants, le bas du corps perdu dans une gaine, et enfin, çà et là, des kiosques d'une architecture capricieuse, offrant des haltes aux promeneurs et des points de vue habilement ménagés.

Ce n'était pas sans raison que les gens du pays désignaient ce domaine enchanteur sous le nom de Folie d'Épernon. Au dehors comme au dedans, où le luxe élégant et l'art raffiné du XVIIIe siècle s'étaient donné carrière par le pinceau ou le ciseau des artistes les plus renommés, il exprimait bien les entraînements d'une folie. Mise en vente un beau matin, la Folie d'Épernon avait été achetée à vil prix par un habitant de Gennevilliers, un pâtissier-traiteur qui rêvait d'y installer un cabaret où viendrait se divertir la jeunesse dorée de Paris.

Malheureusement, les promenades hors de la capitale exigeaient tant de formalités, et les plaisirs champêtres, en ces temps lugubres, étaient si peu compatibles avec l'état des esprits et la rigueur de la loi des suspects, que, faute de clients, l'acheteur de la Folie d'Épernon s'était vu obligé de renoncer à son projet avant de l'avoir exécuté. Depuis, le domaine était livré à l'abandon, la maison restait close, et, sur plus d'un point, les murs du parc tombaient en ruines. Des brèches même y avaient été pratiquées par les rôdeurs nocturnes ou par les enfants du pays et on pouvait y pénétrer librement.

Grignan, sans doute, connaissait ces particularités, car, contournant Gennevilliers, il dirigea son cheval par un étroit sentier du côté de la Folie d'Épernon et l'arrêta devant une des ouvertures que, de distance en distance, présentait le mur. C'est par là qu'étant descendu de voiture avec ses compagnons il les introduisit à sa suite dans le parc après avoir attaché à un arbre son cheval tout attelé. Le jour baissait. Mais il était encore assez clair, pour guider les pas sous les charmilles. Les trois amis prirent ce chemin mystérieux et arrivèrent ainsi à un kiosque perdu au milieu des arbres. C'était un de ces monuments minuscules, délicats et fragiles, tel que les aimait l'époque qui précéda la Révolution, la réduction d'un temple païen tout en marbre avec un dôme à jour, qui mettait dans la verdure la tache grise de sa toiture et le scintillement de son vitrage.

Au bruit de la marche de Grignan et de ceux qui le suivaient, un homme se montra sur le seuil du petit temple, et ils reconnurent le comte de Morfontaine.

—Le marquis est là, leur dit-il.

Ils entrèrent tous ensemble dans le kiosque. Au milieu d'une pièce étroite, meublée comme un boudoir, et du haut en bas revêtue de glaces qu'encadraient des guirlandes dorées figurant des feuilles d'acanthe, M. de Guilleragues se tenait debout. Il vint à eux les mains tendues, et, après un échange d'ardentes effusions, il parla de l'objet de leur réunion.

—Vous voyez que je vous ai tenu parole, fit-il. Tandis que vous partiez de Bruxelles pour Paris, moi j'en partais pour Ostende, d'où j'ai gagné l'Angleterre. À Brighton, j'ai frété un navire qui m'a conduit aux environs de Dieppe et qui doit se retrouver, à une date déterminée, à l'endroit où il m'a débarqué. De Dieppe à Gennevilliers, où je suis arrivé dans la soirée d'hier, j'ai fait la route à pied en suivant le chemin par où passera la voiture de la reine, dont je serai le postillon. Je me suis arrêté aux relais établis par nos amis, en des endroits désignés d'avance, pour les vérifier et pour me faire connaître. Je peux affirmer aujourd'hui que, grâce aux mesures prises, la famille royale sera sauvée si vous parvenez à la faire sortir du Temple d'abord, de Paris ensuite, et si elle arrive ici.

—Elle sortira du Temple, affirma Grignan, elle sortira de Paris et elle arrivera ici.

Il y avait tant d'assurance dans ce langage qu'il ne vint à la pensée de personne de mettre en doute l'engagement qu'il formulait. Cependant, comme une explication était nécessaire entre tous les conjurés et qu'ils devaient tous être mis à même d'apprécier les mesures prises, M. de Guilleragues interrogea Grignan.

—Comment la famille royale sortira-t-elle du Temple?

Grignan se recueillit avant de répondre. Puis il dit:

—Dans trois jours, je serai de garde à la prison pour vingt-quatre heures; à partir de 9 heures du soir, et en même temps que moi, cinq camarades sur lesquels on peut compter. En prenant la faction à la porte de la reine, je la préviendrai que tout doit s'effectuer dans la soirée du lendemain. Le lendemain, j'introduirai auprès d'elle le jeune citoyen Bernard qui lui récitera l'exposé du plan d'évasion que vous connaissez.

—Mais comment entrerai-je au Temple? interrompit Bernard.

—Tu le sauras au moment voulu, petit, reprit Grignan. Après t'avoir entendu, la reine, mise, par les instructions que tu lui portes, au courant de ce qu'elle doit faire, se tiendra prête ainsi que son fils, sa fille et sa belle-soeur. À la nuit, mes camarades et moi nous souperons. Il y aura, ce soir-là, sous un prétexte quelconque, abondance de vin d'Aï, et quiconque nous paraîtra suspect sera impitoyablement grisé.

—Même les deux officiers municipaux de service? demanda M. de
Morfontaine.

—L'un d'eux conspire avec nous. L'autre roulera sous la table. Pendant ce temps, la reine et sa belle-soeur endosseront l'uniforme de garde national, et quand on viendra relever la garde, à l'heure où d'ordinaire elles sont couchées, elles se mettront dans le rang et sortiront l'arme au bras, en réglant leur pas sur le nôtre.

—Mais le jeune roi et Madame Royale?

—Ils marcheront au milieu de nous. Ils sont de petite taille, et, à la faveur de la nuit, ils passeront inaperçus. D'ailleurs, le guichetier fermera les yeux.

Grignan débitait ces choses avec placidité, sans paraître se douter que son obscur et généreux héroïsme pouvait avoir la mort pour récompense. Mais, quand il eut fini, il crut discerner, à l'attitude de ses auditeurs, que l'audace de son plan excitait leur incrédulité en même temps que leur admiration.

—Ayez confiance, Messieurs, ajouta-t-il d'un accent solennel. Vous m'avez demandé de faire sortir du Temple la famille royale. J'ai tout calculé, tout prévu, tout combiné et, à moins que la fatalité vienne s'en mêler, elle en sortira.

—Mais une fois hors du Temple, dit M. de Guilleragues, reste à la faire sortir de Paris?

—Ceci regarde M. de Morfontaine.

—Oui, répondit ce dernier, c'est ici que mon rôle commence, pendant que Grignan opérera dans la prison, je serai dans une rue voisine, avec un fiacre que j'ai acheté. La famille royale y montera, moi sur le siège, et, protégé par un sauf-conduit que nous devons au savoir-faire de notre intrépide complice, je te l'amènerai, Guilleragues.

—Ajoutez, Monsieur, continua Grignan, que j'irai avec vous jusqu'à la barrière pour vous aider au besoin à la passer; justement, ce soir-là, le poste sera commandé par un de mes amis.

—Alors, la partie la plus difficile de notre entreprise sera accomplie, s'écria Guilleragues avec feu. La berline que Morfontaine s'est procurée sera tout attelée. Nous nous mettrons en route aussitôt et nous irons bon train toute la nuit. Quand, au matin, on s'apercevra au Temple que la famille royale est en fuite, nous aurons brûlé déjà deux étapes.

Et, dans l'excès de sa joie, l'enthousiaste gentilhomme ôta son chapeau et cria:

—Vive le roi!

—Eh! Monsieur, reprocha Grignan, ce n'est pas pour rétablir la royauté renversée par le peuple français que je conspire avec vous; c'est par humanité, par compassion, par admiration de celle que vous appelez la reine et qui n'est pour moi qu'une femme infortunée. Ne m'obligez pas, en criant; «Vive le roi!» à crier: «Vive la République!…» Je suis bon patriote.

—Pardonnez-moi, citoyen Grignan, répondit M. de Guilleragues… ce cri qui résume ma foi politique et ma foi religieuse m'a échappé. Je respecte vos convictions, et si tous ceux qui les professent étaient à votre image, je les honorerais… Il n'y a ici ni républicains, ni royalistes; il n'y a que des hommes de coeur.

Un court silence succéda à ces paroles. Puis M. de Morfontaine, qui avait à coeur de dissiper le léger nuage qu'avait attiré sur l'alliance l'étourderie de son ami, résuma les dispositions qui venaient d'être arrêtées.

—Tout est donc bien entendu, dit-il. Dans la soirée du 10 avril, la reine sera prévenue que le complot dont il lui a été parlé une fois, et auquel elle a adhéré, est mûr pour l'exécution. Le lendemain, notre ami le chevalier sera introduit auprès d'elle et lui communiquera le plan dans tous ses détails. Le soir à 9 heures, elle sortira du Temple. Une heure après, elle sera ici, amenée par moi. Guilleragues nous attendra et nous partirons aussitôt. Est-ce tout?

—C'est tout, déclara M. de Guilleragues.

—Et moi, n'aurai-je donc rien à faire? interrogea mélancoliquement Valleroy qui avait assisté silencieux à l'entretien. Il y aura dans cette entreprise de l'ouvrage pour vous tous, Messieurs. Pourquoi suis-je seul excepté?

—Nous songerons à vous en une autre circonstance, Monsieur Valleroy, répliqua en riant M. de Morfontaine.

—Et puis, ajouta Grignan, il n'est pas encore dit que nous ne trouvions pas à t'occuper ce soir-là, citoyen. Prends patience.

Tout étant définitivement arrêté, il n'y avait plus qu'à se séparer. La nuit était venue, et au moment de traverser le parc avec Bernard et Valleroy pour aller retrouver sa voiture, Grignan venait d'allumer une lanterne dont il s'était muni par précaution.

—Citoyen Grignan, dit alors M. de Guilleragues, jusqu'au grand jour je ne bougerai pas de la Folie d'Épernon. J'y suis dans les propriétés de ma famille, n'en déplaise à ceux qui les ont confisquées, et la sollicitude de Morfontaine m'y a assuré le vivre et le couvert. Vous sauriez donc où me trouver si vous aviez besoin de me revoir.

—Entendu, Monsieur.

Et comme les mains s'étreignaient, le marquis de Guilleragues reprit:

—Mes amis, que Dieu nous garde!