CHAPITRE XV

SOMBRES JOURS

En l'absence du marchand de meubles, c'était son prétendu commis, M. de Morfontaine, qui gardait la maison. Quand ils y pénétrèrent, le gentilhomme ne s'y trouvait pas seul. Un personnage inconnu d'eux causait avec lui. Mais, à l'aspect des nouveaux venus, il prit congé brusquement et s'éloigna sans se retourner.

—C'est fait, dit alors Valleroy.

—Vous avez vu la reine? demanda M. de Morfontaine à Bernard.

—Je l'ai vue. Elle a tout écouté, tout compris, tout accepté…

Il s'arrêta stupéfait. Au lieu de paraître heureux du succès de sa démarche, M. de Morfontaine donnait les signes du plus grand accablement.

—Qu'y a-t-il donc? questionna Valleroy.

—Il y a que nous avons trop tardé, répondit M. de Morfontaine d'un accent où perçait son angoisse. Il fallait agir hier, car aujourd'hui, au moment de réussir, nous sommes menacés d'échouer.

—Le complot est-il découvert?

—Non, mais son exécution peut être entravée par un événement dont la nouvelle est arrivée à Paris dans la nuit.

—Quel événement?

M. de Morfontaine se rapprocha de ses amis et répondit à voix basse:

—L'homme que vous avez vu sortir est un de nos agents, employé dans les bureaux de la Guerre. Il est venu me confier que le général Dumouriez a fait arrêter, il y a quelques jours, le ministre Beurnonville et les quatre représentants Quinette, Lamarque, Bancal et Camus, qui s'étaient rendus à son camp, devant Condé, pour lui intimer l'ordre de comparaître à la barre de la Convention afin de rendre compte de sa conduite.

—Il a trahi! s'écria Bernard. Le sergent Rigobert le prévoyait.

—Non seulement il a fait arrêter le ministre et les quatre conventionnels, mais, le même jour, 2 avril, il les livrait aux Autrichiens, et, le lendemain, menacé lui-même par ses soldats qui l'accusaient de trahison, il prenait la fuite… Il a passé à l'ennemi.

—Mais en quoi l'infamie de ce traître peut-elle nous empêcher de réussir? fit Valleroy.

—C'est qu'elle aura pour résultat d'exciter les alarmes et les soupçons de la Convention, de la Commune et des clubs; d'accroître les mesures de surveillance dans tout Paris, au dedans et au dehors du Temple, dans les prisons, aux barrières… Si l'on découvre que Dumouriez voulait s'emparer du pouvoir, songeait à marcher sur la capitale, y avait des complices, c'en est fait de nos projets… Dans quelques heures, ces graves nouvelles seront communiquées à la Convention. Nul ne peut prévoir l'effet qu'elles y produiront.

—Alors la famille royale ne pourrait être délivrée? demanda Bernard anxieusement.

—Pas cette fois, hélas! Comment pourrait-elle l'être si l'on change ses gardiens, si l'on éloigne ceux dont nous avions acquis le concours, si les rigueurs redoublent autour d'elle. Tout serait â recommencer, à supposer qu'on nous en laissât la faculté et qu'un de nos complices prenant peur n'allât pas nous dénoncer… Et Guilleragues qui ne sait rien… ajouta M. de Morfontaine.

—Voulez-vous que j'aille à Gennevilliers? demanda Valleroy.

—Comment y arriveriez-vous sans sauf-conduit? Vous ne parviendriez même pas à passer la barrière, surtout en plein jour… D'ailleurs, c'est moi que ce soin regarde. À la nuit, quand j'aurai vu Grignan, je sortirai de Paris, coûte que coûte…

Bernard et Valleroy, obligés de rentrer à l'hôtel de Malincourt, où Kelner les attendait, quittèrent M. de Morfontaine en lui promettant de le revoir dans la journée. Mais, lorsqu'au cours de l'après-midi, ils revinrent au magasin de la rue du Four, ce fut pour constater qu'il était fermé et que M. de Morfontaine avait disparu. Quant à Grignan, que son service de garde national devait retenir au Temple jusqu'au soir, il ne pouvait songer à le rejoindre. Ils se dirigèrent alors du côté des Tuileries et des bâtiments où siégeait la Convention. Déjà, les nouvelles qu'ils avaient apprises le matin commençaient à être connues et se propageaient rapidement. Elles attiraient la foule dans les rues où se formaient des groupes bruyants et agités. On y discutait avec fièvre les événements. Les visages étaient consternés et des menaces tombaient des lèvres contractées par la colère. De bouche en bouche se colportait un seul mot: trahison. Des crieurs de gazette et de pamphlets annonçaient la grande trahison du général Dumouriez. Des bandes avinées de sans-culottes et de tricoteuses parcouraient les rues en criant: «Mort aux traîtres! À la lanterne, les aristocrates!» Aux portes de la Convention, on se battait pour entrer dans les tribunes et de toutes parts se répandait le bruit que les Comités allaient proposer des mesures nouvelles de salut public, plus rigoureuses que celles qui avaient été édictées déjà. Bientôt les attroupements devinrent si compacts que Valleroy, jugeant qu'il n'était pas prudent de rester dehors, voulut retourner à l'hôtel, malgré les prières de Bernard que passionnait ce spectacle. Ils revinrent tristement vers leur demeure et, jusqu'au soir, y restèrent enfermés. Ces heures furent longues. Bernard les passa auprès du P. David, dans la pauvre et paisible cellule où vivait caché le vieux moine, et au seuil de laquelle expiraient les retentissantes rumeurs du dehors. À la nuit, Valleroy sortit seul pour aller aux nouvelles et tâcher de retrouver Grignan. Jusqu'à une heure avancée de la soirée, Bernard l'attendit en compagnie de Kelner et de Rose. Alors, écrasé par la fatigue et tombant de sommeil, il se mit au lit en exigeant de Kelner la promesse de le réveiller au retour de Valleroy. Mais on ne le réveilla pas, et ce ne fut que le lendemain matin qu'il connut les lamentables nouvelles recueillies par son ami.

Au Temple, dans la soirée de la veille, au moment où la reine et Madame Élisabeth songeaient à se préparer pour la fuite, étaient arrivés brusquement trois commissaires de la Convention. Ils avaient procédé à des perquisitions minutieuses dans la prison, jusque dans les lits, et découvert des uniformes, du papier, un crayon, des pains à cacheter, d'autres preuves encore des complicités que la reine était parvenue à nouer avec le dehors. Une enquête ouverte sur-le-champ pour découvrir les complices était restée sans résultat. Mais les gardiens des prisonniers avaient été changés sur-le-champ, et Grignan, son service expiré, s'était vu contraint de quitter le Temple sans pouvoir échanger un seul mot avec Marie-Antoinette. Comme l'avait redouté M. de Morfontaine, tout était à recommencer.

Ces nouvelles accablèrent Bernard. S'exaltant à la pensée qu'il contribuerait au salut de la famille royale, il avait subi sans défaillance les émotions de son long voyage et de son arrivée à Paris. Sa douleur filiale même n'avait pas ébranlé son énergie. Il avait supporté, sans en être écrasé, l'horrible événement qui le faisait orphelin. Mais l'échec de la tentative dans laquelle il s'était jeté avec l'ardeur et la confiance de son âge ravivait sa douleur. Son courage l'abandonnait. Sous le coup de tant d'épreuves successives, il tombait de toute la hauteur de ses illusions dans le gouffre creusé par l'implacable réalité.

Ce fut comme un ébranlement de ses facultés, comme un choc violent sous lequel chancela sa nature, en train de se former, en même temps qu'il se prenait à douter de la justice divine qui favorisait les méchants et leurs desseins. Que ses parents fussent morts à l'heure même où il venait les retrouver, que le complot ourdi pour délivrer la reine eût échoué au moment de réussir, que de vaillants gentilshommes tels que MM. de Guilleragues et de Morfontaine se fussent en pure perte dévoués jusqu'à jouer leur vie, c'est là ce que sa raison se refusait à admettre et ce qui dépassait son entendement. Un grand trouble s'emparait de lui. Dans son esprit, se dressaient de lugubres images; dans son coeur, naissaient d'inguérissables regrets. L'absence de Nina, par deux fois séparée de lui, ajoutait à sa tristesse, et, l'imagination surexcitée par le spectacle de Paris livré aux émeutes, il subissait maintenant les premières atteintes de cette Terreur à laquelle il avait d'abord échappé et qui déjà régnait de toutes parts.

Pendant quelques jours, il demeura silencieux et morne.

Puis, une nuit, son sommeil fut troublé par le délire et la fièvre. Il eut d'affreuses visions qui lui arrachèrent des cris et des plaintes. Valleroy accourut à son appel, et sur ce visage d'enfant, pâle, décomposé, baigné d'une sueur glacée, il crut voir passer la mort. Il alla chercher le P. David. L'ancien moine reconnut tous les symptômes d'une affection cérébrale qui échappait à sa rudimentaire science médicale. Il fut d'avis qu'on devait appeler un médecin.

C'était grave, en ce temps, d'introduire un étranger chez soi. Dans tout inconnu, on pouvait craindre un espion ou un dénonciateur. Il fallut cependant se résoudre à suivre le conseil du P. David. Heureusement, lui-même désigna un praticien habitant le quartier, très brave homme auquel on pouvait se confier. Celui-ci fut mandé, vint, examina Bernard et diagnostiqua une de ces maladies du cerveau qui succèdent souvent aux commotions trop violentes, surtout chez les adolescents et pour lesquelles il n'est guère de remèdes si ce n'est ceux que porte en soi le malade quand il possède un tempérament vigoureux, une santé robuste. Le lendemain, le mal éclatait avec violence. Pendant trois semaines, Bernard resta littéralement entre la vie et la mort, et quand, à force de soins, de dévouement, de sollicitude, il fut enfin sauvé, le médecin déclara que longtemps encore il demeurerait faible, délicat et débile.

Oh! le printemps et l'été de 1793! Cette époque n'eût-elle pas été rendue inoubliable par les événements qu'elle vit se dérouler, que Valleroy, pour lequel, à cette heure, il n'en était pas de plus important que la maladie de Bernard, n'en aurait pas perdu le souvenir. Que de fois, durant ces sombres jours, il crut que c'en était fait de son cher chevalier! Que de fois Kelner et Rose, qui se dévouaient comme lui, le surprirent accablé par le désespoir! Que de fois le P. David dut le consoler et le réconforter! Enfin, le mal s'apaisa, la convalescence se fit pressentir. Elle fut longue, beaucoup plus longue que la maladie elle-même. Mais, du moins, elle apportait l'espoir et non l'angoisse, et chaque jour quelque progrès nouveau dans l'état de l'enfant.

Quand il put se lever pour la première fois, ses amis constatèrent qu'il avait grandi. Dans sa maigreur maladive, avec ses membres élancés et frêles, il ressemblait à un long roseau. Sa physionomie s'était assombrie, et sur son visage sillonné de rides que devait effacer la guérison, la douleur semblait s'être à jamais imprimée. Par bonheur, ces ravages accidentels n'étaient qu'à la surface. La maladie vaincue, l'intelligence redevenait vive et brillante, et la mémoire, un moment affaiblie, se raffermissait. Bernard, maintenant, se rappelait les événements dont le choc l'avait brisé. Mais il se les rappelait sans en souffrir au même degré qu'autrefois.

Au cours de sa convalescence, un soir d'été où, étendu sur une chaise longue, dans le jardin, il s'entretenait avec Valleroy, il se mit tout à coup à en parler, de ces événements funestes, déjà vieux de plus de trois mois, et comme Valleroy le suppliait de les oublier:

—Je ne les oublierai jamais, répondit Bernard. Mais je m'engage à n'y plus revenir à la condition que tu me feras connaître ceux qui les ont suivis.

—Je ne te comprends pas, mon Bernard.

—Alors, je vais t'interroger.

Valleroy écoutait anxieux, ne devinant que trop quelles questions allaient lui être posées et se demandant comment il devait y répondre.

—Interroge, fit-il enfin.

—Nous continuons à habiter l'hôtel de Malincourt, reprit Bernard. Au moment où je suis tombé malade, il allait être vendu Ne l'a-t-il pas été? Et s'il l'a été, comment se fait-il que nous y soyons encore?

—Il l'a été, dit Valleroy. Mais Kelner et moi, nous l'avons acheté afin de vous le conserver, à ton frère et à toi-même. Il t'appartient donc toujours. Pour ne pas éveiller de soupçons, nous l'avons mis en location. Mais comme nous ne voulons pas de locataires, nous avons écarté, sous divers prétextes, ceux qui se sont présentés.

—Et tu crois, qu'à force de les écarter, vous ne vous attirerez pas des plaintes et des remontrances de la part de la section?

—Nous l'espérons. Au surplus, nous comptons des amis parmi les officiers municipaux.

—Parmi les jacobins?

—Nous avons braillé et vociféré avec eux.

—Oh! Valleroy, jacobin, toi, mon ami!

—Il le fallait bien pour nous éviter les perquisitions et les avanies auxquelles sont exposés les suspects.

—Alors nous pouvons être tranquilles de ce côté?

—Je le crois, et Kelner le croit aussi.

—Tu parlais de mon frère. Pendant ma maladie, n'est-il arrivé aucune nouvelle de lui?

—Aucune. Comment, d'ailleurs, pourrions-nous en recevoir? Il ne sait pas plus où nous sommes que nous ne savons où il est.

—C'est vrai! soupira Bernard. Mon pauvre frère, quand le reverrai-je?… Et Nina, fit-il tout à coup, a-t-elle su que j'étais malade?

—Une occasion s'est offerte de prévenir Mlle de Jussac. À deux reprises, elle s'est informée de ta santé, en me disant que Nina s'associait comme elle à mes angoisses.

—J'écrirai bientôt à Nina, répliqua Bernard.

Et comme il restait silencieux.

—Est-ce là tout ce que tu voulais me demander? interrogea Valleroy.

—Je voulais te demander aussi où est la reine?

—Plus tard, mon enfant, plus tard, s'écria Valleroy. Tu te fatigues et le médecin a recommandé…

—Je veux savoir ce qu'est devenue la reine… Je le veux…

—Elle est toujours au Temple…

—Nos amis ont donc renoncé à la sauver?

—Ils ont dû y renoncer par sa volonté.

—Elle a refusé de les suivre!… Parle, Valleroy, parle donc!

—Je pense qu'il eût été mieux à toi de ne pas m'interroger, Bernard, et qu'il serait sage à moi de me taire. Mais tes questions ont un tel accent d'exigence… Et puis, ce que je te cacherais aujourd'hui, tu l'apprendrais demain. Autant donc te le dire, puisqu'aussi bien te voilà redevenu fort. La reine est toujours au Temple, mais pas pour longtemps, je le crains. On prépare son procès et il est question de la transférer à la Conciergerie.

—Ainsi, on n'aura pu la sauver! murmura Bernard.

—On aurait pu si elle avait voulu. Grignan malgré l'avortement de sa première tentative, ne s'était pas découragé. Avec MM. de Guilleragues et de Morfontaine, il avait combiné un nouveau plan d'évasion. Seulement, cette fois, il n'était plus possible de faire partir les enfants en même temps que leur mère. Celle-ci serait partie en avant… Mais elle a refusé.

—Il fallait s'y attendre. Une mère n'abandonne pas ses enfants.

—La reine n'a voulu abandonner ni les siens, ni Madame Élisabeth. Le jour où Grignan parvint à s'introduire auprès d'elle—c'était le 2 juillet,—il la trouva en proie au plus affreux désespoir. Le matin même, on lui avait enlevé son fils. C'est alors qu'elle déclara que tout projet de fuite devait être abandonné…

—Et nos amis, que sont-ils devenus? demanda encore Bernard.

Cette fois, Valleroy baissa la tête sans répondre.

—On les a arrêtés? s'écria l'enfant en se soulevant.

—Un misérable, qui s'était fait leur complice, les a trahis et dénoncés.

—On les a arrêtés tous les trois?

—Tous les trois.

—Et où sont-ils, ces pauvres gens?

—Là où vont les martyrs et les saints.

—Morts! Ils sont morts!

—Exécutés il y a huit jours.

Bernard retomba sur sa chaise, stupéfait et comme anéanti. Des larmes obscurcirent son regard. Mais, en même temps qu'il pleurait, il priait pour les deux gentilshommes et pour le modeste plébéien qu'un même dévouement à la reine captive avait conduit au même supplice.

La douloureuse et nouvelle émotion qu'il venait de ressentir n'entrava pas cependant sa guérison. À la fin de l'été, il était complètement rétabli et sur son visage ne restait aucune trace de la maladie, au cours de laquelle il avait été si souvent près de périr. Dès ce moment, commença pour lui une triste et monotone existence. Valleroy et Kelner étaient appelés chaque jour au dehors, non seulement par la nécessité d'aller aux provisions et aux nouvelles, mais encore par l'obligation où ils étaient de faire preuve de civisme en se montrant aux clubs, dans les réunions populaires, aux solennités légales. Comme le disait Valleroy, pour ne pas être dévoré par les loups, il fallait hurler avec eux, et, comme Kelner, il ne perdait aucune occasion d'étaler ses sentiments patriotiques. Mais Bernard sortait peu. Il vivait entre Rose et le P. David, n'ayant d'autre horizon que le jardin abandonné de l'hôtel de Malincourt ou le cloître désert du couvent des Bénédictins, d'autre distraction que l'étude à laquelle il s'astreignait sous la direction du moine.

Si longs et si sombres que fussent les jours dans Paris terrorisé, ils passaient cependant. Malheureusement, le temps s'écoulait sans que se montrât au ciel un seul coin bleu. Ni l'été, ni l'automne de 1793 ne virent la fin des tragiques péripéties commencées au mois de janvier, et l'hiver de 1794 arriva.

Oh! l'horrible hiver! Il semble que tous les fléaux s'y soient donné rendez-vous. La Terreur bat son plein et un fleuve de sang coule à travers la France. L'année précédente, le roi a péri le premier, condamné à mort par la Convention. Après lui, trois aristocrates et un obscur soldat sont envoyés à l'échafaud. Le 14 octobre seulement, on y conduit la reine. Mais déjà, d'innombrables victimes en ont rougi le chemin. Madame Élisabeth y sera conduite un peu plus tard. Le Dauphin a été remis aux mains d'un cordonnier ivrogne et brutal chargé désormais de son éducation. Madame Royale vit au Temple, malheureuse, isolée, séparée de son frère.

Partout, la guillotine est dressée. À Paris, elle fonctionne sur la place de la Révolution. Il ne s'écoule pas de jour où le tribunal révolutionnaire ne lui envoie des condamnés. L'accusateur public Fouquier-Tinville en est le grand pourvoyeur. Instrument impassible des Comités, de la Commune et des clubs, c'est lui qui dispose des malheureux dont les prisons sont remplies. Émigrés, conspirateurs, gentilshommes, artisans, suspects de tout sexe, de tout âge et de toute condition, c'est lui qui les tue ou les sauve au gré de son caprice et de son humeur. S'il veut qu'ils meurent, il les envoie au tribunal révolutionnaire; s'il veut qu'ils vivent, il les oublie. Quelquefois, c'est à son insu qu'ils vivent ou qu'ils meurent, grâce à un hasard ou à une erreur.

Le bourreau Samson est en permanence. On ne saurait compter ceux qui lui passent par les mains. Ses victimes sont tour à tour inconnues ou illustres. Un jour, c'est Vergniaud, le groupe des Girondins, Mme Rolland; un autre jour, Danton et Camille Desmoulins, puis pêle-mêle, des prêtres, des conventionnels, des religieuses, des généraux, des duchesses, des paysans, André Chénier, Mme du Barry. Plus tard, ce sera Robespierre et la fleur de ses partisans. Dans les prisons peuplées d'innocents, il n'est personne qui puisse affirmer, le matin à son réveil, qu'il ne sera pas guillotiné le soir, tant les sentences arrivent imprévues et soudaines. Les greffiers du tribunal passent chaque jour, suivis d'une charrette. Ils appellent les prisonniers désignés pour cette fournée. Ceux-ci quittent le groupe où ils se tenaient, embrassent leurs compagnons, échangent avec ceux qu'ils aiment de tendres adieux, et en route pour le supplice. Aussi s'est-on accoutumé à l'idée de la mort. Elle n'épouvante plus. Les femmes mêmes vont à elle comme à une amie. C'est par exception que fait défaut le courage de mourir.

Ce qui se passe dans les provinces est à l'image de ce qui se passe à Paris. Partout, dans les départements, la Convention a envoyé des commissaires armés de pouvoirs souverains. Sur leur, passage, ils répandent la terreur. Arrivés à leur poste, ils reçoivent les dénonciations, et, en quelques ordres d'arrestation, décernés contre quiconque est suspect, ils remplissent les prisons et alimentent la guillotine. Quand elle ne fonctionne pas assez vite à leur gré, ils inventent d'autres procédés homicides. À Lyon, Fouché procède par fusillades; Carrier, à Nantes, par noyades. Dans le Midi, en Bretagne, en Vendée, partout où la République rencontre des résistances, c'est de la mort qu'elle use et toujours de la mort.

En même temps que la Terreur, règne une effroyable misère. À Paris, durant l'hiver de 1794, les denrées n'arrivent plus, et on meurt de faim. Pour avoir un morceau de pain chez les boulangers ou un morceau de viande aux halles, il faut attendre de longues heures, et, quand on a longtemps attendu, se battre pour n'avoir pas attendu en vain et ne pas revenir les mains vides. La capitale de la France n'est plus la brillante cité, la première ville du monde, mais une vaste prison où chacun surveille son voisin ou se défie de lui. Par les rues, on ne voit que gens pressés, s'en allant tête basse, comme s'ils redoutaient d'être reconnus. Le pavé appartient aux sans-culottes et aux tricoteuses, ordinaire escorte des condamnés. Dans le jour, le peuple, s'il n'est sur leur passage, est aux abords de la Convention ou dans les tribunes de l'assemblée. Du dehors ou du dedans, il dicte ses volontés à ceux qui légifèrent, et ceux-ci obéissent. Comme le confessera, un jour, l'un d'eux, ils votent sous les poignards. Le soir venu, le peuple se répand dans les clubs. Il se presse surtout aux Cordeliers et aux Jacobins, et sous les voûtes vers lesquelles montaient naguère les prières et les psalmodies, résonnent maintenant les cris furieux de la poignée de brigands qui fait trembler Paris.

Parfois, à l'improviste, se produit un symptôme de réaction brusque, lorsque, par exemple, Charlotte Corday assassine Marat. Mais, immédiatement, les réactionnaires sont écrasés, terrorisés, et le Comité de Salut public, par des mesures radicales et rapides, coupe court à leurs tentatives de protestations et de représailles.

Entre temps on se bat de toutes parts. En Bretagne, en Vendée, dans le Vivarais, dans la Lozère, sous les murs de Lyon, c'est la guerre civile avec toutes ses horreurs, royalistes contre républicains, blancs contre bleus. Aux frontières, vers l'Espagne, vers la Savoie, sur le Rhin, dans les Pays-Bas, à Toulon, c'est la guerre étrangère avec ses abominations et ses gloires. Partout où il y a des grottes et des forêts, elles donnent asile à des proscrits, poursuivis et traqués sans savoir quel est leur crime. On se cache dans les champs, sous les ruines, au fond des granges, un peu partout, comme on peut. Ainsi, la guillotine et la misère se sont alliées pour répandre la Terreur. Comme pour régler ce tragique désordre et diriger ces sanglantes saturnales, existent trois pouvoirs rivaux: la Convention, la Commune, les clubs. Mais, au-dessus d'eux, règne le Comité du Salut public et sur ce Comité règne Robespierre, qui croit encore à l'éternelle durée de sa puissance quand déjà le guette le bourreau.