CHAPITRE XVI

OÙ L'ON REVOIT D'ANCIENNES CONNAISSANCES

Depuis près d'une année, Bernard et Valleroy vivaient à Paris, résignés à leur sort, attendant avec une secrète impatience, comme la plupart des Parisiens, la fin des mauvais jours. On était en mars 1794, quand, un matin, vers 10 heures, sous une de ces violentes averses qui éclatent au printemps entre deux rayons d'un pâle soleil, une voiture s'arrêta devant le ci-devant hôtel de Malincourt. C'était le moment de la journée où, là-bas, tout au fond du cloître, dans la pauvre cellule du P. David, Bernard travaillait avec l'ancien religieux qui avait entrepris son instruction, négligée depuis de longs mois, par suite des événements. À la même heure, aux étages supérieurs de l'hôtel, Valleroy procédait au classement des papiers de M. de Malincourt, laissés en désordre depuis le commencement de la Révolution. Kelner étant aux provisions, Rose se trouvait seule dans le pavillon d'entrée qu'elle habitait avec lui. Au bruit des roues sur le pavé, elle alla ouvrir la porte de la rue et regarda au dehors.

La voiture qui venait de s'arrêter devant l'hôtel, après avoir fait vibrer les vitres des maisons du quartier, était une antique et vénérable berline peinte en jaune, portant encore sur ses panneaux des traces d'armoiries mal effacées. Attelée de deux robustes chevaux à qui des harnais sans élégance donnaient l'air d'un attelage de labour, elle avait un paysan pour cocher. Dans l'intérieur étaient assises une femme et une petite fille; celle-ci au regard vif et pénétrant, avivant son teint de brune qu'accentuait sa chevelure noire toute bouclée; la femme, déjà grisonnante, avec son visage énergique et ayant haute mine, en dépit de l'embonpoint qui alourdissait ses mouvements et ses gestes.

Toutes deux étaient vêtues comme des femmes de condition, et, avant même de savoir qui elles étaient, Rose éprouva cette surprise qu'on éprouvait alors, toutes les fois que dans Paris, en proie à la Terreur, apparaissait sur les gens, dans leurs allures, leur langage, leur manière d'être, quelque vestige de la vie d'autrefois. Deux femmes habillées à la mode de 1789, circulant à travers les rues, dans un équipage aristocratique, qui conservait, malgré tout, des airs d'ancien régime, c'était à cette époque, dans une existence aussi monotone que celle de Rose, aussi dominée par d'incessantes craintes, un événement.

En voyant s'ouvrir la porte de l'hôtel et Rose sur le seuil, la grosse dame mit la tête à la portière.

—Citoyenne, demanda-t-elle d'une voix où se révélait une hardiesse toute virile, n'est-ce pas ici qu'habite le citoyen Valleroy?

—C'est ici, Madame, répondit Rose, impressionnée au point d'oublier que la Révolution avait décrété l'égalité entre tous les Français.

—Alors, ma bonne, aidez-nous à descendre et veuillez le prévenir que la chanoinesse de Jussac désire lui parler.

Et prenant l'enfant entre ses fortes mains, après avoir, d'un geste brusque, ouvert la portière, elle la passait à Rose et mettait ensuite pied à terre aussi lestement que le lui permettait sa massive carrure.

Mme la chanoinesse de Jussac! s'était écriée Rose; mais, alors, cette jolie enfant est Mlle Nina d'Aubeterre!

—Vous me connaissez? fit Nina.

—Je vous connais, oui, ma mignonne, pour avoir souvent entendu parler de vous par votre ami Bernard, et c'est de même aussi que je connais Mme la chanoinesse.

—Mais, vous, comment vous nomme-t-on? demanda celle-ci.

—On me nomme Rose, Madame, Rose Kelner.

—Eh bien, Rose, hâtez-vous d'aller quérir le citoyen Valleroy, car ce que j'ai à lui dire ne souffre aucun retard.

La chanoinesse et Nina entrées dans l'hôtel et la lourde porte refermée. Rose s'empressa d'obéir. Moins de cinq minutes après, Valleroy arrivait, manifestant de loin la joyeuse surprise que lui causait l'arrivée des deux visiteuses. En le voyant, Nina s'était précipitée dans ses bras. Quand il l'eut tendrement embrassée, tout en saluant la chanoinesse, il interrogea celle-ci.

—D'où venez-vous et où allez-vous? dit-il.

—D'où je viens? répondit-elle. Je viens de Compiègne où, par suite de l'audace croissante des jacobins du cru, je n'étais plus en sûreté. Où je vais? Au Comité de Salut public pour réclamer contre les traitements que je subis là-bas, malgré ma réputation de bonne patriote.

—On vous a maltraitée?

—Maltraitée, non. Mais, depuis huit jours, des bandes de chenapans sont venues, à diverses reprises, aux abords du château, proférer des injures et des menaces, chanter la Carmagnole et le Ça ira. D'abord, j'ai toléré ce supplice quotidien. Puis, quand j'ai compris que mes oreilles s'échauffaient et que l'aventure tournerait mal, je suis allée me plaindre à la municipalité de Compiègne.

—Elle vous devait protection, en effet.

—Elle me la devait et me l'a promise. Mais, promettre et tenir font deux, et, soit méchanceté, soit impuissance, on ne m'a pas protégée. Dès lors, que pouvais-je toute seule contre cinquante mauvais drôles dont la malice inventait chaque jour quelque nouvelle avanie, et qui se sont même avisés de mettre le feu à l'une de mes granges? Si j'eusse été seule, j'aurais livré bataille, et, aidée de mes gens, je me serais défendue, eussé-je dû voir mon château mis au pillage. Mais la présence de Nina m'a empêchée de suivre mes instincts belliqueux. J'ai décidé de me réfugier dans Paris, et, puisque m'y voilà, j'en veux profiter pour dénoncer les malfaiteurs qui m'ont chassée de ma demeure. Il m'a semblé que la soeur du colonel de Jussac pouvait et devait obtenir justice.

—Justice contre d'intrépides sans-culottes! fit Valleroy.
Détrompez-vous, Madame, vous ne l'obtiendrez pas.

—Paris est donc une caverne de brigands?

—Dites même d'assassins… Une caverne, oui, Madame. À supposer que vous trouviez un conventionnel de bonne volonté pour écouter vos doléances, il n'en tiendra aucun compte. Si vous objectez que votre frère est un des plus vaillants serviteurs de la République, on vous répondra que le colonel de Jussac a été l'ami du traître Dumouriez et que, sans doute, ils ont conspiré ensemble. Peut-être même serez-vous soupçonnée d'avoir conspiré avec eux, de telle sorte qu'en voulant vous défendre, vous vous exposez à attirer sur vous les foudres du terrible Comité, sur vous et sur votre frère.

-Que faire alors? demanda la chanoinesse, dont le langage de Valleroy contrariait les résolutions sans les ébranler.

—Rien: ne pas vous montrer, ne pas agir, vous faire oublier. C'est déjà un miracle que vous ayez pu rester jusqu'à ce jour dans votre château sans y rien changer à votre vie. C'était trop beau pour durer et, à l'improviste, on vous l'a fait comprendre. Maintenant, moins vous ferez parler de vous, mieux cela vaudra.

—Mais, pendant que je m'appliquerai à garder le silence, qu'adviendra-t-il du château de Jussac? Sera-t-il mis à sac, ou démoli, ou incendié?

—Nul ne peut le dire et tout est à craindre.

—Et vous croyez que je me résignerai à voir MM. les jacobins de Compiègne consommer leur attentat sur les pierres innocentes de Jussac? s'écria la chanoinesse avec impétuosité. Cela est impossible, citoyen Valleroy. Je me dois, je dois à mon frère, au nom que nous portons tous deux, de ne renoncer à la lutte qu'après avoir épuisé les moyens de défense et de salut. Quoi que vous en disiez, j'irai s'il le faut jusqu'à Robespierre en demandant justice et sûreté. Si je ne réussis pas à les obtenir, je retournerai à Compiègne, et là, à l'exemple d'une de mes aïeules, Yolande-Athénaïs de Jussac, qui soutint un siège contre les Anglais, j'en soutiendrai un contre les jacobins; je me défendrai par le fer et par le feu, et, plutôt que de me rendre, je m'ensevelirai sous les ruines de mon château.

La vaillante femme debout, le bras tendu, l'air impérieux, semblait chercher une épée pour engager le combat. Et tant de mâle résolution éclatait sur son visage empourpré que Valleroy n'osa tenter de la dissuader de son dessein, ni lui démontrer que son héroïsme n'aurait d'autre effet que de la marquer irréparablement pour l'échafaud.

—Mais, Nina, qu'en ferez-vous? se contenta-t-il de demander, en désignant l'enfant qui, durant cette scène, était restée silencieuse, collée aux jupes de Rose Kelner.

—Nina, je vous la laisserai, répondit Mme de Jussac. Je vais même vous la laisser dès maintenant. Je ne dois pas l'associer aux aventures où je m'engage. Si j'en sors saine et sauve, je viendrai vous la redemander et elle continuera à vivre auprès de moi. Sinon, et comme il faut tout prévoir, vous trouverez dans ce pli, en billets de la banque d'Angleterre, de quoi assurer son avenir.

Et elle tendait à Valleroy une large enveloppe scellée à ses armes, qu'il prit en tremblant, tant il était ému par la sollicitude et la générosité que la chanoinesse prodiguait à Nina.

—La petite vous a-t-elle remerciée? interrogea-t-il, ne sachant que dire.

—Elle sait combien je l'aime, et sa reconnaissance s'est manifestée par un redoublement de caresses. À son âge, je ne puis rien lui demander de plus. Plus tard, que je vieillisse près d'elle ou que je ne sois plus pour elle qu'un souvenir, c'est vous, Valleroy, qui lui apprendrez à bénir mon nom.

En prononçant ces mots, sa voix virile et dure s'était attendrie. Elle se baissa pour embrasser l'enfant qui se suspendit à son cou en disant d'un accent d'effroi:

—Est-ce que vous me quittez, bonne amie?

—Non, certes, se hâta de répondre la chanoinesse. Je sortirai tout à l'heure, mais, je reviendrai. En attendant, tu joueras avec ton ami Bernard. Où est-il, Bernard? ajouta-t-elle en s'adressant à Valleroy.

Celui-ci fit un signe à Rose qui s'éloigna aussitôt. Alors il se rapprocha de la chanoinesse, et, après s'être assuré que Nina ne pouvait l'entendre, il dit:

—Madame, par pitié, réfléchissez avant de donner suite à vos projets. Vous avez parlé d'aller trouver Robespierre. Autant vous jeter dans la gueule du loup!

—Je me suis toujours montrée bonne patriote, répliqua Mme de Jussac, et j'ai le droit de vivre libre dans ma maison. Qu'on m'y protège ou je m'y défendrai contre ceux qui viennent en troubler la paix. C'est tout ce que je veux dire à Robespierre. Il doit m'écouter et m'écoutera quand je lui rappellerai que mon frère a versé son sang pour la République.

—Robespierre est jacobin, Madame, et auprès de lui la voix des jacobins de Compiègne sera plus puissante et plus écoutée que la vôtre.

—Tant pis pour lui, alors, reprit l'intraitable chanoinesse. Quant à moi, tant qu'il me restera un souffle, je réclamerai la liberté d'exercer tous mes droits.

L'entretien fut interrompu. Rose revenait et ramenait Bernard qu'elle était allée chercher dans la cellule du P. David. Nina, en l'apercevant, courut à lui, le rire aux lèvres, et ils s'embrassèrent avec effusion.

—Petite Nina, je ne m'attendais guère à te voir aujourd'hui, disait
Bernard à travers les baisers.

—Moi, je savais que je te verrais. Quand, ce matin, nous sommes montées en voiture avec bonne amie, elle m'a dit que c'était pour venir te retrouver.

Laissant un moment sa petite camarade, Bernard alla saluer gravement la chanoinesse. D'un brusque mouvement, elle l'attira sur son coeur, en témoignage du plaisir qu'elle avait à le revoir. Mais lorsqu'après un échange de tendres propos, il voulut s'informer des motifs de ce voyage impromptu, ce fut Valleroy qui répondit:

—Tu les connaîtras plus tard, mon garçon, dit-il. À cette heure, je dois te demander d'emmener Nina dans le jardin et de jouer avec elle jusqu'à ce que j'aille vous rejoindre.

Bernard le regarda, comprenant qu'il y avait du nouveau. Mais il se garda d'interroger, et, sans mot dire, il entraîna sa petite amie qui le suivit toute joyeuse.

—Maintenant, je peux partir sans faire verser des larmes, observa la chanoinesse. À bientôt, je l'espère, Valleroy. Au revoir, ma bonne Rose.

Elle se dirigeait vers la porte. Alors seulement Valleroy vit la vieille berline qui stationnait dans la rue.

—Vous êtes venue de Compiègne dans cet équipage? s'écria-t-il. Et on ne vous a pas arrêtée en route?

—Au contraire, on m'a arrêtée plusieurs fois. Mais il m'a suffi de montrer mes passeports pour circuler librement. À l'entrée de Paris, on me les a redemandés, on les a visés… J'ai bien aperçu des gens de méchante mine qui se retournaient pour nous voir. Mais, en somme, je suis arrivée ici sans encombre.

—C'est extraordinaire, Madame, et providentiel le hasard qui vous a protégée! Se promener dans une voiture pareille est le plus souvent un crime. C'est déjà grave qu'elle ait stationné devant le ci-devant hôtel de Malincourt, et si cela se renouvelait, il y aurait de quoi nous compromettre tous.

—Je ne peux cependant aller à pied dans Paris.

—Prenez un fiacre, alors; ce sera plus prudent.

—Pauvre Paris, comme ils me l'ont changé…

—Oui, la guillotine en permanence et tout luxe proscrit! C'est ce qu'ils appellent le règne de la liberté.

La chanoinesse remonta dans sa voiture, et, à son départ comme à son arrivée, le fracas des roues et des chevaux sur le sol parut ébranler les maisons de la rue ordinairement silencieuse. Quand il eut perdu de vue l'équipage, Valleroy ferma la porte, et, très triste, dominé par de sinistres pressentiments, il revint vers Rose.

—Nous voilà avec un enfant de plus, Rose, dit-il. Il faudra maintenant que vous teniez lieu de mère à cette fillette; je crains bien que la chanoinesse ne puisse de si tôt venir la chercher.

—Je l'aimerai comme j'aime Bernard, répondit la brave femme, et elle trouvera en mon mari comme en vous un protecteur qui ne cessera de veiller sur elle.

Dans la soirée du même jour, Valleroy, laissant les enfants à la garde du ménage Kelner, sortit pour se rendre au club des jacobins où le rôle qu'il s'était donné l'obligeait à se montrer assidu. En ce temps-là, pour être classé parmi les bons citoyens, pour rester à l'abri des soupçons et des dénonciations, il ne suffisait pas de manifester une fois des sentiments civiques. Il fallait les manifester souvent, par les actes, par le langage, par une exemplaire assiduité aux réunions populaires, par les applaudissements accordés aux orateurs les plus exaltés.

Valleroy, résolu à écarter de Bernard et de lui-même la foudre toujours grondante, ne négligeait rien pour tromper sur ses véritables sentiments la clique tumultueuse et malfaisante au milieu de laquelle il était obligé de vivre. C'est donc par prudence et sur le conseil de Kelner qu'il s'était affilié à la Société des jacobins. Fondée au commencement de la Révolution, cette société comptait dans son sein les terroristes les plus ardents, et le plus redoutable de tous, Robespierre. Par la création de Sociétés similaires, émanées d'elle, qui correspondaient avec elle, sollicitaient ses ordres et les exécutaient, elle avait étendu son action sur tout le territoire de la République. Si forte était son organisation, si puissante son influence, que tout tremblait au simple énoncé de son nom et qu'elle dictait sa volonté à la Convention, à la Commune et même au Comité de Salut public qui seul, à cette heure, constituait le gouvernement de la France. Elle tenait ses réunions dans la chapelle d'un ancien couvent de Dominicains ou Jacobins, située sur l'emplacement actuel du marché Saint-Honoré.

Là, chaque soir, devant une foule passionnée, docile à la voix de quelques fanatiques qui menaient tout le reste comme un troupeau, des orateurs se faisaient entendre. Des conventionnels, revenant d'une tournée de province ou d'une inspection aux armées, y rendaient compte de leur mission. Des publicistes y examinaient, soit pour les critiquer, soit pour les approuver, les décrets de la Convention. De cette tribune retentissante tombaient tour à tour des accusations contre les hommes publics, des propositions de lois que le vote des sociétaires imposait au pouvoir, des protestations ardentes en faveur de la Révolution. En un mot, la Société des jacobins était une puissance dans l'État, avec laquelle toutes les autres devaient compter.

Lorsque, ce soir-là, Valleroy entra dans la salle des séances, un orateur occupait la tribune. Si pressés étaient les auditeurs, que, obligé de rester aux derniers rangs de cette foule compacte, Valleroy d'abord ne le vit pas. Il se contenta donc d'écouter. Mais, soudain, il tressaillit. Cette voix aiguë, qui montait vers les voûtes de la vieille chapelle et remplaçait les chants religieux, il la connaissait, et ces accents évoquaient dans sa mémoire les douloureux souvenirs d'un passé déjà lointain.

—Oui, citoyens, disait l'orateur, je suis moi aussi une victime des tyrans et des aristocrates, et j'ai voué une haine éternelle au vil Cobourg par qui je fus emprisonné. Je voulais déjouer les complots liberticides et je m'étais rendu à Coblentz, dans la citadelle même de l'émigration scélérate pour surveiller ses menées. Par un vote patriotique, la Société des jacobins d'Épinal m'avait confié cette périlleuse mission, et je l'avais acceptée à l'image de ces vieux Romains qui brûlaient de mourir pour la liberté.

—Mais c'est Joseph Moulette! se dit Valleroy.

En jouant du coude à travers la foule, il put s'approcher assez de la tribune pour distinguer les traits de l'orateur. C'était bien Joseph Moulette, en effet, mais Joseph Moulette amaigri, transformé, une expression tragique dans le regard.

—Dénoncé, arrêté, jeté au fond d'un obscur cachot, continua-t-il, j'y suis resté durant une année, séparé du monde, chargé de chaînes. Voyez, citoyens, voyez mes poignets meurtris par le poids des fers! Enfin j'ai pu m'enfuir, et je suis ici pour te vouer, Coblentz, à l'exécration de l'univers et de la postérité!

Des applaudissements couvrirent ces paroles, et Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, descendit de la tribune au milieu d'une bruyante ovation. Valleroy restait anxieux.

Qu'allait-il faire? Devait-il s'esquiver, éviter Joseph Moulette? Valait-il mieux aller à lui, feindre d'être heureux de le revoir, s'exposer à encourir ses reproches et les conséquences d'une colère qui serait terrible, si le citoyen président connaissait les circonstances de son arrestation?

Valleroy hésitait. Mais il était homme de décision et n'hésita pas longtemps. Il se décida pour le parti le plus énergique, quelque périlleux qu'il fût. Justement, Joseph Moulette, poussé par la foule, venait de son côté. Il l'attendit au passage et le salua.

—Je suis heureux de te revoir, citoyen président, et d'attester dans cette assemblée de patriotes la vérité de ton récit.

—Valleroy! s'écria Joseph Moulette.

Il se jeta dans les bras de Valleroy, lui donna l'accolade et s'élança, le traînant derrière lui, vers la tribune qu'il venait de quitter.

—Citoyens, reprit-il, voici un témoin de mes souffrances et de mes malheurs. Interrogez-le et que la foudre m'écrase si j'ai menti!

—Le citoyen Joseph Moulette a dit la vérité, dit d'une voix forte Valleroy, debout sur les degrés de la tribune. Il a été victime de son civisme et d'un infâme guet-apens, et moi-même, après avoir tenté en vain de le délivrer, je n'ai pu me dérober que par la fuite au même sort que lui.

Des acclamations nouvelles saluèrent ce langage. Un orateur proposa de déclarer que les citoyens Moulette et Valleroy avaient bien mérité de la patrie.

—Qu'ils se réjouissent, ajouta-t-il. Ils seront vengés. Avant peu l'armée du Rhin marchera sur Coblentz, et ce boulevard de la tyrannie tombera au pouvoir de la République. Alors, justice sera faite.

La proposition fut votée d'enthousiasme, et, quelques instants après, les deux amis quittaient la salle, enivrés de leur triomphe. Une fois dans la rue, Moulette prit le bras de Valleroy.

—Je t'avais promis, dit-il, de n'oublier jamais ce que tu avais fait pour moi. Estimes-tu que j'ai tenu parole?

—Tu ne me devais rien, citoyen président. Ma conduite à Coblentz a été conforme aux sentiments fraternels que tu m'avais inspirés.

—Oui, j'ai su que tu t'es efforcé, au prix des plus grands périls, d'obtenir ma mise en liberté.

—Tu le sais! répéta Valleroy abasourdi.

—Mes geôliers eux-mêmes ont rendu témoignage à ton dévouement républicain. S'il n'a pas porté les fruits que tu en attendais, tu n'en mérites pas moins ma gratitude. Aussi, n'hésite pas, si je peux quelque chose pour toi, à me le demander. Mais, d'abord, parle-moi de toi, de ta condition. J'ai vu avec joie que tu t'étais affilié aux jacobins.

—Peut-on être bon patriote sans cela?

—Exerces-tu un métier? Es-tu content?

—Tout en me consacrant à mes devoirs civiques, je me suis fait acheteur de biens nationaux et, pour commencer mes opérations, j'ai acquis l'hôtel du ci-devant comte de Malincourt.

—Malincourt! Celui que j'avais arrêté?

—Lui-même. La justice du peuple t'a donné raison, Moulette. Elle a condamné le ci-devant et sa femme et les a envoyés à la lunette.

—Ce que fait le peuple est bien fait, murmura Moulette. Périssent les traîtres et les aristocrates!

Résolu à tenir son rôle jusqu'au bout, Valleroy ne broncha pas. Il continua à régler son pas sur celui du citoyen président, et, comme ils arrivaient au bord de la Seine, il eut vaguement la pensée de débarrasser la société du malfaisant personnage, en le jetant à l'eau. Puis il se dit qu'il aurait peut-être besoin de lui et il écarta l'homicide obsession qui le poursuivait.

—Et toi, que fais-tu? demanda-t-il.

—Je suis employé dans les bureaux de l'accusateur public, Fouquier-Tinville. À mon retour de captivité, je suis allé le voir. Il a compris, me jugeant à ma valeur, quels services il pouvait attendre de moi. Il m'a proposé un poste de confiance auprès de lui, et, ma foi, jaloux de servir la République une et indivisible, j'ai renoncé à retourner à Épinal. Je suis chargé des enquêtes que nécessitent les dénonciations contre les suspects.

—Un bon métier, sans doute, remarqua Valleroy.

—Oui, excellent, répondit Joseph Moulette, qui s'abandonnait au besoin de faire étalage de son crédit et de son influence. Les aristocrates prévenus d'émigration, ou de relations avec des ennemis du dehors, ou de quelque autre crime, ont toujours l'argent au bout des doigts et croient pervertir ainsi la conscience des patriotes. On feint d'être sensible à leurs séductions et c'est tout bénéfice. Il y a aussi les visites domiciliaires qui rapportent. Il est si difficile de ne rien garder des objets précieux sur lesquels on fait main basse.

Le drôle souriait complaisamment.

—Tu es riche, alors? fit Valleroy avec admiration.

—Ça commence, mais ça ne fait que commencer.

—On pourrait peut-être violenter la fortune, et si deux hommes comme toi et moi s'alliaient secrètement, résolus à marcher d'accord, il y aurait plus d'un bon coup à faire.

Moulette regarda Valleroy, et la physionomie de ce dernier lui inspira tant de confiance qu'il s'écria, en tendant la main:

—Tope là, et soyons unis.

—Compris et entendu. C'est entre nous à la vie et à la mort.

Ils se séparèrent en se promettant de se revoir désormais tous les jours.

—C'est dur de feindre d'être l'ami, de ce coquin, pensait Valleroy en regagnant sa demeure, à travers les rues désertes et obscures. Mais il n'était pas d'autre moyen de se mettre à l'abri de sa méchanceté.

Le lendemain, dès le matin, comme Valleroy venait de se lever, Kelner lui remit une lettre qu'avait apportée, quelques instants avant un inconnu. Cette lettre, signée Sophie de Jussac, était datée de la prison du Luxembourg et ne contenait que quelques lignes ainsi conçues:

«Ainsi que je vous en avais prévenu, écrivait la chanoinesse, je me suis présentée hier dans les bureaux du Comité de Salut public, qui m'ont renvoyée au Comité de sûreté générale. Là, quand j'ai commencé à formuler mes plaintes, on m'a mis sous les yeux une dénonciation en règle, signée contre moi par ces coquins de Compiègne et qui m'avait devancée à Paris. Je suis accusée de complicité avec les ennemis de la République, de relations avec les émigrés et de résistance aux décrets de la Convention. On m'a arrêtée séance tenante et conduite à la prison du Luxembourg, où je suis incarcérée. Un homme sûr se charge de vous faire parvenir cet avis.»

—Pauvre femme! murmura Valleroy. La voilà victime de sa présomption et de sa confiance dans la justice des scélérats!

Et, songeant tout-à-coup à Joseph Moulette, il ajouta mentalement:

—Je ne peux abandonner à son sort la chère créature, et il faut que ce drôle m'aide à la sauver.