CHAPITRE XVII
CHEZ LES LOUPS
Les bureaux de l'accusateur public Fouquier-Tinville étaient situés dans les bâtiments du Palais de justice, entre la salle où le tribunal révolutionnaire tenait ses audiences et la prison de la Conciergerie destinée à recevoir les prévenus, au moment où commençait leur procès. Cette prison et cette salle pouvaient être considérées comme les deux étapes qui les séparaient de l'échafaud.
Ce fut donc au Palais de justice, que, au lendemain de l'arrestation de la chanoinesse de Jussac, se rendit Valleroy pour voir Joseph Moulette. À l'extrémité d'un long corridor, il entra dans une salle d'attente déjà remplie de gens, hommes et femmes de tous rangs et de tout âge.
C'étaient pour la plupart des solliciteurs qui venaient implorer, en faveur de parents incarcérés, la pitié du magistrat qu'avait investi de pouvoirs souverains un décret de la Convention, et dont le peuple de Paris ne prononçait le nom qu'avec terreur.
Au milieu de ces solliciteurs éplorés qui risquaient eux-mêmes leur vie en essayant de sauver celle d'autrui, parmi ces hommes dont le visage exprimait l'angoisse, parmi ces femmes en deuil, venues pour disputer à la guillotine un époux, un père, un frère, un fils, Valleroy, ne sachant à qui s'adresser, resta un moment décontenancé. Enfin, ayant interrogé un des sectionnaires préposés à la garde de la salle, il parvint à faire avertir de sa présence Joseph Moulette. Celui-ci vint aussitôt, et, apparaissant sur le seuil de la pièce où il se tenait, il appela d'un geste Valleroy qui s'empressa de le suivre.
—Je te sais gré, citoyen Valleroy, de n'avoir mis aucun retard à tenir ta promesse et d'être venu me trouver, dit Joseph Moulette. Que puis-je pour toi? As-tu un service à me demander ou une affaire à me proposer?
—C'est d'une affaire qu'il s'agit, répondit résolument Valleroy.
—Parle alors, je t'écoute avec l'attention que je dois à mon associé.
—On a arrêté hier une femme se disant chanoinesse de Jussac, continua
Valleroy. Elle est prévenue d'avoir conspiré contre la République.
—La chanoinesse de Jussac? dit Joseph Moulette. Il me semble que j'ai vu déjà ce nom quelque part.
Tout en parlant, il s'était assis devant une table couverte de papiers, et, maintenant, il avait l'air d'en chercher un parmi les autres.
—Que cherches-tu? demanda Valleroy.
—Parle, parle, je ne perds pas un mot de ce que tu dis. Justement, voilà le dossier de ta citoyenne. Je savais bien qu'il m'avait passé par les mains.
Il le feuilletait en murmurant entre ses dents:
—Une dénonciation de la Société des jacobins de Compiègne… Complicité avec des aristocrates et des émigrés… La messe célébrée la nuit dans son château… Luxe scandaleux… Oh! mais, tout cela est très grave!
Et se renversant dans son fauteuil, il ajouta:
—L'affaire de ta ci-devant chanoinesse est claire. Dans trois jours elle ira au tribunal et, le lendemain…
Il n'acheva pas; mais portant la main à sa nuque, il eut le geste tragique d'un bourreau.
Valleroy ne sourcilla pas, et ce fut avec le plus grand calme qu'il répondit.
—C'est que, justement, il n'y a pas lieu de se presser.
—Tu t'intéresses à elle?
—Comme on peut s'intéresser à une poule aux oeufs d'or qu'il serait imprudent de tuer trop vite.
—La citoyenne est riche?
—Très riche, et j'ai su par hasard qu'avant de partir de son château de Jussac pour venir se faire prendre à Paris, elle a enterré quelque part, dans un endroit connu d'elle seule, une grosse, très grosse somme en beaux louis comptant. Avant qu'elle soit envoyée à la guillotine, je voudrais gagner sa confiance, lui arracher son secret et savoir où est caché le magot. Quand nous le saurons, il sera temps de requérir sa condamnation et de nous débarrasser d'elle. Alors, part à deux!
—Oui, je comprends, et ton plan est certes bien imaginé. Mais l'exécution n'en est pas facile. Gagner la confiance de la citoyenne, comment?
—Rien de plus facile, au contraire, si tu veux me seconder.
—Tu as un moyen?
—Notre ci-devant chanoinesse est détenue au Luxembourg. Suppose que je sois nommé geôlier dans cette prison. Me voilà en relations quotidiennes avec la citoyenne. Je feins de m'intéresser à elle, de vouloir la sauver…
—Oui, oui, je comprends. Je comprends et je t'admire, car tu es un habile homme. Mais moi, que dois-je faire?
—Obtenir de Fouquier-Tinville ma nomination comme geôlier au Luxembourg. Tu me feras passer pour un de tes amis, bon patriote. D'ailleurs, je suis connu pour mon civisme. À la Commune et aux jacobins, vingt voix affirmeront que mes opinions sont pures et que jamais je ne tombai dans le modérantisme.
—Il suffira que je me porte garant pour toi, observa fièrement Joseph
Moulette. Fouquier-Tinville n'a rien à me refuser.
—Ce n'est pas tout, ajouta Valleroy, qui puisait l'imperturbable aplomb de son mensonge dans le souvenir qu'il avait gardé de la crédulité de Joseph Moulette, puisque ton crédit est tel que tu le dis, l'opération peut devenir plus lucrative que je n'espérais. La ci-devant Jussac possède un château aux environs de Compiègne. Après sa mort, ce château sera confisqué, mis en vente et nous tâcherons de nous le faire adjuger à bas prix. Il serait donc à souhaiter que, jusque-là, sous prétexte de frapper les aristocrates dans leurs biens comme dans leur vie, les jacobins de Compiègne n'allassent pas le détériorer.
—Ordre sera donné à la municipalité de cette ville d'y mettre bonne garde.
Joseph Moulette s'était levé. Soudain, il reprit:
—Mais, j'y songe! Attends-moi là. Fouquier-Tinville est dans son cabinet. Je vais lui parler de toi, séance tenante, et, si je le trouve en belle humeur, je lui arrache ta nomination.
Le citoyen président disparut et Valleroy resta seul, tout heureux du succès de sa ruse, se leurrant de l'espoir qu'il pourrait la prolonger et en obtenir ce qu'il en espérait: le salut de Mme de Jussac et la conservation du château. Ces pensées captivaient encore son esprit quand Joseph Moulette reparut et l'appela, en disant:
—Le citoyen accusateur public va te recevoir.
Sur son invitation, Valleroy entra derrière lui dans le cabinet de Fouquier-Tinville. Au milieu de la vaste pièce, que chauffait un grand feu, le terrible pourvoyeur de la guillotine travaillait, assis à son bureau encombré de lettres et de dossiers. Au bruit des visiteurs derrière lui, il tourna la tête, et Valleroy eut quelque peine à supporter sans en être intimidé le regard qui se posa sur lui. Il tombait, ce regard, de deux yeux chatoyants, ronds et petits, dont l'éclat sombre se reflétait sur le visage grêlé, couturé, exprimant à la fois une audace servile et cynique, une incessante agitation intérieure, et pour tout dire, hideux avec son front étroit et blême, à moitié caché par les cheveux noirs. Mais, à peine arrêtés sur Valleroy, ces yeux mobiles et fuyants prirent une autre direction, et ce fut sans le regarder que Fouquier-Tinville lui parla:
—C'est toi qu'on nomme Valleroy? demanda-t-il.
—C'est moi, citoyen.
—Tu désires être employé dans la prison du Luxembourg?
—Mon ambition serait comblée si je pouvais l'être.
—Est-ce dans celle-là ou dans une autre que tu veux servir la patrie?
—Dans celle-là, citoyen.
—Pourquoi?
—Parce que je sais que, dans celle-là, les ennemis de la République ourdissent plus qu'ailleurs des complots liberticides.
—Et tu espères les déjouer?
—C'est mon principal souci.
—Tu sais que si tu trompais la confiance du peuple dont je suis ici le représentant, tu périrais?
—Je le sais.
—N'as-tu pas été jadis observateur pour le compte de la Commune?
—Elle m'a envoyé à Coblentz en l'an I de l'ère de la liberté pour surveiller les émigrés, affirma Valleroy avec effronterie.
—Le citoyen Joseph Moulette me répond de toi et cela me suffit. Je vais donc faire ce que tu me demandes. Dès demain, tu seras geôlier au Luxembourg. Mais ce n'est pas seulement pour garder les prisonniers que je t'y envoie; c'est aussi pour surveiller ceux qui les gardent. Partout règne la trahison. Nous croyons tout savoir et nous ne savons rien. Le plus souvent, nos agents eux-mêmes pactisent avec nos ennemis. Ta vigilance devra donc s'exercer surtout sur le personnel de la prison, sur les gardiens, sur les sectionnaires, sur le greffier, et, fréquemment, tu me rendras compte par écrit de ce que tu auras découvert.
—Je me conformerai scrupuleusement à tes ordres, citoyen.
—N'oublie pas qu'il y va de ta tête.
Valleroy s'inclina comme s'il mettait sa tête à la disposition de Fouquier-Tinville. Le mouvement eut sans doute de l'éloquence et de l'à-propos, car l'accusateur public reprit:
—Je te crois bon patriote; sois-le toujours. Voici un ordre qui t'ouvrira les portes du Luxembourg.
Il tendait à Valleroy un papier, après l'avoir signé, et d'un geste il le congédia. Puis il se plongea de nouveau dans les paperasses où il cherchait les éléments des actes d'accusation qu'il dressait en grand nombre tous les jours.
—Est-ce là ce que tu souhaitais? demanda Joseph Moulette à son associé quand ils furent seuls.
—Tu as réalisé mes désirs.
—Alors, citoyen, bonne chance. Je ne te recommande pas d'agir loyalement avec moi, d'abord parce que, convaincu de ta probité, je suis sûr que tu ne manqueras pas au contrat verbal qui nous lie; ensuite, parce que, si tu me trompais, je consacrerais tout mon pouvoir à tirer vengeance de toi.
—Ne menace pas, Joseph Moulette, répliqua Valleroy d'un accent solennel. Je t'ai déjà prouvé que je suis au-dessus du soupçon. Les gains de nos entreprises doivent être partagés entre nous; et ils le seront tout aussi bien que si j'en avais signé l'engagement.
Sur cette superbe réponse, que le citoyen président accueillit par un silence embarrassé, ils se séparèrent, et comme Valleroy descendait lestement l'escalier du Palais de Justice, il ne put se défendre de penser que souvent rien n'est plus bête qu'un coquin. Il revint en toute hâte à l'hôtel de Malincourt, et, à peine arrivé, réunissant Bernard et Kelner, il leur annonça qu'il allait s'éloigner d'eux pendant quelques semaines. D'abord Bernard protesta. Mais, quand il sut à quelle noble tâche se dévouait son ami, loin de protester, il lui dit:
—Espérons que tu seras plus heureux que lorsque nous avons tenté de délivrer mes pauvres parents et la reine. Je t'approuve, Valleroy. Je regrette seulement que tu ne m'aies pas convié à te seconder.
—Eh! je le ferai peut-être, mon garçon! s'écria Valleroy. Attends-toi à être appelé à la prison du Luxembourg. Dès que je serai familiarisé avec mes nouvelles fonctions, je ne manquerai pas de t'inviter à me venir voir.
Ces paroles aidèrent Bernard à se résigner.
—N'estimes-tu pas qu'il serait bon de faire connaître au colonel de Jussac l'arrestation de sa soeur? demanda-t-il alors. Sans doute, il volerait à son secours, et on écouterait un brave soldat tel que lui.
—J'y ai pensé. Mais comment l'avertir? Par une lettre? Si elle était ouverte, elle nous perdrait tous. Par un messager? Où en trouver un assez sûr?
—Ne suis-je pas là? dit Kelner.
—Ta présence, Kelner, est nécessaire ici en mon absence pour garder la maison, ta femme et les enfants. Et puis, à supposer que le colonel soit prévenu, à supposer qu'il arrive, parviendra-t-il à sauver sa soeur? Ne s'exposerait-il pas lui-même à être soupçonné, arrêté, condamné? La République n'est pas tendre pour les soldats qui la défendent. Plus d'un a déjà payé de sa vie l'honneur de la servir. Laissons M. de Jussac aux armées. Là, du moins, sa qualité de gentilhomme n'est pas crime, et il est protégé. Si sa soeur doit être sauvée, elle le sera plus sûrement par nous que par lui.
Bernard et Kelner se rangèrent à cette opinion. Le lendemain, dès le matin, Valleroy les quittait pour aller prendre au Luxembourg ses nouvelles fonctions. Les arrestations, à cette époque, se multipliant incessamment et les prisons de Paris étant devenues insuffisantes pour recevoir les prévenus, il avait fallu en augmenter le nombre. C'est ainsi que le Palais du Luxembourg, ancienne résidence de Monsieur, comte de Provence, avait été transformé, après la fuite de ce prince, en maison de détention. À l'entrée de la vaste cour, sous les voûtes donnant accès dans l'intérieur des bâtiments, en bas et en haut des escaliers, dans les corridors, on avait planté de lourdes et solides grilles de fer. Les galeries, les salles aux proportions monumentales étaient devenues des dortoirs, des réfectoires, des cellules, et maintenant, sous les lambris dorés où, tour à tour, avaient vécu Marie de Médicis, Gaston d'Orléans, Mlle de Montpensier, la duchesse de Berry, fille du régent, et le frère de Louis XVI, des centaines d'innocents promenaient leur infortune, en attendant que leur destinée se réalisât.
C'est là qu'avait été conduite la chanoinesse de Jussac. Écrouée sur l'ordre du Comité de surveillance qui fonctionnait à côté du Comité de Salut public, on l'avait placée dans une salle où se trouvaient déjà d'autres femmes. Les unes étaient, comme elle, de nobles dames dont le crime consistait dans un passé aristocratique, dans le nom qu'elles portaient, dans les services rendus à l'État par leurs aïeux. Filles ou épouses d'émigrés, les relations entretenues par elles avec des êtres chers étaient assimilées à des complots contre la République, et, pour avoir obéi au plus naturel, au plus légitime des sentiments humains, elles étaient prévenues de communications avec les ennemis du dehors et du dedans. À côté d'elles, il en était de plus obscures, d'humbles épouses d'artisans, dénoncées pour avoir donné asile à des proscrits, pour avoir caché des prêtres insermentés, ou même pour moins que cela, pour des propos imprudents que l'étendue de leur misère avait arrachés un jour à leur bouche exaspérée.
Rapprochées par la communauté de leur malheur et par l'identité de leur sort, patriciennes et plébéiennes vivaient entre elles fraternellement. Les premières oubliaient leur éducation, leurs origines pour relever le moral de leurs compagnes par la parole et par l'exemple. Celles-ci, en retour, se prodiguaient pour leur rendre les mille soins auxquels étaient accoutumées les femmes de la noblesse et que le régime de la prison leur refusait. Monotone était leur existence, mais non sans charme, car, sauf la privation de la liberté et la perspective de la guillotine, leur sort ne comportait pas de trop cruelles rigueurs. Mal nourries, mal couchées, entassées dans des pièces trop étroites, exposées sans cesse à la brutalité de leurs gardiens, elles jouissaient, d'autre part, de précieuses faveurs. Le plus souvent, il leur était permis de circuler dans la prison. Elles pouvaient se visiter, se réunir, causer longtemps, se promener dans les cours transformées en préau, où elles retrouvaient parmi les hommes détenus comme elles des amis des jours heureux. Aussi, chacun organisait-il sa vie au gré de ses goûts et de ses sympathies, et, fréquemment, il arrivait que les journées, en s'écoulant, amenaient des douceurs et des surprises qui en abrégeaient la longueur. Ce qui dominait les préoccupations quotidiennes, c'était l'insouciance, le détachement de l'existence, le mépris de la mort. Comme, à toute heure, on pouvait croire qu'on allait être envoyé au tribunal, comme on savait que le tribunal précédait l'échafaud, on ne songeait qu'à être heureux durant les moments dont on disposait encore. Ce fut le trait caractéristique de ces temps que les plus faibles et les plus frêles se préparaient au supplice avec sérénité et l'attendaient non avec des larmes, mais avec des sourires. Ce qui se passait au Luxembourg se passait dans toutes les autres prisons. Seulement, dans ce vieux palais, on avait de plus qu'ailleurs des salles aérées, des cours spacieuses, la vue de jardins où se reposaient les yeux, et c'était encore une infinie douceur d'être incarcéré là plutôt qu'au Plessis, ou aux Madelonnettes, ou dans quelque autre des édifices où on emprisonnait les prévenus, édifices plus sombres et d'aspect plus effrayant que ce somptueux et élégant Luxembourg qui n'avait pas été construit pour recevoir des prisonniers. Mais si la captivité y revêtait une physionomie moins lugubre que dans les autres prisons de Paris, la mort s'y présentait dans des conditions analogues. C'étaient toujours les mêmes émissaires accompagnant la même charrette, et s'arrêtant à cette étape de leur tournée comme aux autres, afin d'y prendre les victimes désignées pour ce jour-là. C'étaient les mêmes formalités, le même appel, les mêmes adieux, et quand les victimes étaient parties, la même tristesse parmi ceux qui leur survivaient, tristesse bientôt dissipée par la volonté de ne pas affaiblir leur propre courage, appelé à subir, le lendemain, de nouvelles épreuves.
En moins de quarante-huit heures, la chanoinesse de Jussac fut faite à sa nouvelle vie. Elle trouva parmi les prisonnières l'accueil auquel lui donnaient droit dans le monde son rang, son âge et son nom. À peine incarcérée, elle s'occupa d'avertir Valleroy, et, à force de se remuer, elle parvint à trouver un homme sûr à qui elle crut pouvoir confier une lettre. Puis, certaine qu'elle serait promptement secourue, elle attendit, s'occupant à préparer sa défense, en prévision de sa comparution devant le tribunal. La salle dans laquelle on l'avait mise contenait douze lits où couchaient vingt femmes. Arrivée la dernière, elle aurait dû en partager un avec une de ses compagnes. Mais, par égard pour elle, celles-ci voulurent lui épargner cette obligation. Elle eut donc son lit. En outre, une femme du peuple, détenue comme elle, sollicita l'honneur de la servir, de telle sorte que la chanoinesse, accoutumée au confort et au luxe de son château, put espérer qu'elle n'aurait pas trop à souffrir de son changement d'existence.
Le surlendemain de son entrée au Luxembourg, vers 10 heures du matin, comme elle descendait dans la cour, accompagnée d'autres prisonnières, elle se trouva soudainement en présence de Valleroy. Mais il était accoutré de telle sorte, que, d'abord, elle ne le reconnut pas. Il portait une veste longue en ratine verte, ainsi que des culottes de même étoffe et de même couleur. Il était coiffé d'un bonnet rouge et tenait à la main un trousseau de clés. Ce costume le transformait et le déguisait à ce point que la chanoinesse ne se tourna même pas pour le voir. Ce fut seulement lorsqu'à deux reprises, il eut passé devant elle avec l'évidente intention de se faire remarquer qu'elle mit un nom. Elle allait manifester sa surprise. Mais Valleroy ne lui en laissa pas le temps. Avant que son étonnement se fût exprimé, il se trouva près d'elle et dit à voix basse, d'un air bourru, comme s'il adressait une remontrance à la prisonnière.
—Feignez de ne pas me connaître. Je suis ici pour travailler à votre délivrance.
Il s'éloigna sans ajouter un mot, la laissant stupéfaite. Durant la journée, ayant obtenu d'être préposé à la garde de la salle où elle se tenait, il trouva moyen, à diverses reprises de communiquer avec elle, tantôt dans cette salle, tantôt dans le préau. Elle sut ainsi que, désormais, elle avait auprès d'elle un protecteur et un ami.
—Si je peux quelque chose pour améliorer votre sort matériel, dites-le moi, ajouta-t-il. Je m'efforcerai de l'obtenir.
—Il me serait très doux d'être transférée du dortoir commun dans une cellule où je serais seule, répondit-elle.
—Ce n'est peut-être pas impossible.
Impossible ou non, ce fut fait dès le lendemain, et la chanoinesse de Jussac eut un chez elle où elle pouvait rester seule et recevoir, durant le jour, les prisonniers qu'elle avait distingués. Chaque après-midi, vers 3 heures, sa chambre se remplissait de ses compagnons d'infortune. On venait la voir, comme si elle eût eu encore un salon, et c'était un touchant spectacle que celui de ces réunions de grandes dames et de gentilshommes où, pour tromper les cruels loisirs de la détention, on remontait aux souvenirs du passé, sans négliger de s'entretenir des tristesses du présent.
Souvent manquaient à l'appel un ou plusieurs visiteurs qu'on avait vus la veille. C'est que, dans l'intervalle, ils avaient été mandés au tribunal et n'en étaient revenus que pour annoncer qu'ils étaient condamnés à mort. On leur donnait un souvenir, quelques larmes; puis on s'attachait à consoler ceux que leur brusque départ laissait dans le deuil.
Quand la chanoinesse restait seule, Valleroy, après avoir rempli les nombreuses obligations de sa charge, venait à son tour la voir. Leurs entretiens étaient toujours rapides, fréquemment interrompus et auraient pu se résumer dans cette phrase que Valleroy ne cessait de répéter:
—Tant que je serai près de vous, vous ne serez pas appelée au tribunal.
Il y avait déjà huit jours qu'il était entré au Luxembourg quand, un matin, il fut appelé chez le directeur de la prison. Il s'y rendit aussitôt et y trouva Joseph Moulette venu pour le voir. Sur l'ordre du citoyen président, le directeur, très humble devant lui, les laissa seuls dans son cabinet.
—Eh bien, où en sommes-nous? demanda le secrétaire de Fouquier-Tinville. Crois-tu que ta ci-devant chanoinesse déliera sa langue et te confessera l'endroit où elle cache son trésor?
—Je le crois, répondit Valleroy. Mais il ne faut pas lui manifester d'impatience. Nous nous exposerions à tout gâter. Elle est défiante, la vieille! Il faudra des ruses et du temps pour lui arracher son secret. Elle m'a bien avoué que le trésor, existe, mais elle ne semble pas encore disposée à dire où elle le détient.
—Il est dommage que Capet, quand il régnait, ait aboli la torture, fit observer Joseph Moulette. Nous aurions obligé ta chanoinesse à parler.
—Oui, mais nous n'avons plus la torture à notre service!
—Ce qu'elle nous eût donné en quelques minutes, combien te faudra-t-il de temps pour l'obtenir?
—Six semaines ou deux mois, répliqua Valleroy, peut-être davantage.
Le citoyen président bondit.
—Mais il sera impossible de résister durant si longtemps aux démarches de la Société des jacobins de Compiègne!
—Elle est donc bien pressée de voir couper le cou à la ci-devant
Jussac?
—Elle affirme que ce grand exemple est nécessaire dans le pays pour en imposer à l'audace des aristocrates. À deux reprises déjà, le Comité de surveillance a transmis à Fouquier-Tinville les requêtes des patriotes de Compiègne, et, par deux fois, celui-ci m'a ordonné de dresser le dossier.
—Mais alors notre opération est compromise? fit Valleroy d'un accent d'inquiétude.
—Oh! j'ai plus d'un moyen de gagner du temps, dit Joseph Moulette, avec un sourire hautain et ironique. Mais je tenais à exciter ton zèle, à te démontrer la nécessité d'agir rapidement. Si Fouquier-Tinville me demande de nouveau le dossier, je serai obligé de le lui remettre et de trouver des raisons pour retarder l'envoi au tribunal.
—Tu pourras invoquer les services que rend à la République le frère de la citoyenne Jussac.
—Le colonel? s'écria Joseph Moulette. Mais il est mort! La nouvelle en est arrivée à Paris durant la dernière décade.
—Il est mort!
—Tué à l'ennemi, dans un combat d'avant-garde.
—Et on oserait guillotiner la soeur de ce brave? Valleroy, un moment oublieux de son rôle, avait poussé ce cri avec impétuosité.
—Entre-t-il dans tes desseins de la sauver? demanda froidement Joseph
Moulette.
—Si elle était sauvée, fit Valleroy se reprenant, il n'y aurait plus ni château à vendre, ni trésor à retrouver, partant, plus de gain pour nous. Je ne peux donc vouloir la sauver. J'ai voulu seulement t'indiquer comment, en invoquant les services du frère, tu pourras ajourner la mort de la soeur jusqu'au moment où il ne sera plus utile qu'elle vive.
Si la généreuse mais imprudente exclamation de Valleroy avait éveillé un soupçon dans l'âme défiante de son interlocuteur, ce soupçon fut effacé par l'explication que son ordinaire présence d'esprit venait de lui suggérer.
—La ci-devant chanoinesse de Jussac vivra aussi longtemps que son existence nous sera nécessaire, déclara Joseph Moulette rassuré. Tu peux t'en fier à moi. Ne laisse pas cependant de t'appliquer à provoquer des aveux. Plus tôt nous les aurons et mieux cela vaudra, car nous avons tout intérêt à éviter que Fouquier-Tinville s'aperçoive que je n'apporte à l'exécution de ses ordres qu'un zèle refroidi. Et, à ce propos, ne néglige pas de lui envoyer les rapports qu'il t'a demandés.
—T'en a-t-il reparlé?
—Non; mais cet homme terrible n'oublie rien; il feint d'oublier; puis un beau jour, brusquement, il s'étonnera de ton silence, et alors… il a des colères terribles!
—Mais je ne sais qui lui dénoncer! Le personnel de la prison est dévoué à la République, à la liberté, à la cause du peuple.
—Et qu'importe! Invente, laisse pressentir que tu es sur la trace d'un complot. Fais comme moi; gagne du temps.
—Je tâcherai… Quand te reverrai-je?
—Oh! pas de sitôt. Il faut craindre les dénonciations que ne manqueraient pas d'exciter nos entrevues, si elles devenaient fréquentes. Il me suffit d'être venu et de t'avoir reçu dans ce cabinet pour donner à ta personne et à tes modestes, mais utiles fonctions, le prestige que tu dois conserver dans l'intérêt de notre entreprise, aux yeux de tes égaux, comme aux yeux de ceux de qui tu reçois les ordres. Désormais, sois-en sûr, on ne te demandera dans cette prison aucun compte de ta conduite, et, en ta qualité de protégé de Fouquier-Tinville, tu inspireras à tous une terreur salutaire; à toi d'en profiter. Quant à moi, je n'ai plus rien à faire ici.
—Mais alors, comment communiquerai-je avec toi?
—N'as-tu pas un intermédiaire à mettre entre nous?
Valleroy réfléchit un moment; puis, soudain, se frappant le front:
—J'en ai un, mon neveu, Bernard. Il va sur ses quinze ans. Il est, comme son oncle, ardent patriote et, soit dit en passant, pétri de malice. C'est lui que je chargerai de porter mes rapports à Fouquier-Tinville, et il aura ainsi une occasion toute naturelle de te voir, de te parler, de te donner mes avertissements et de recevoir les tiens. Est-ce entendu?
—C'est entendu. Maintenant, retourne à ton poste. Et crois-moi, ne perds pas ton temps. Il importe que le trésor des Jussac arrive à bref délai dans nos mains. Retrouverions-nous plus tard, pour nous l'approprier, des circonstances aussi favorables que les circonstances présentes? Si, d'aventure, les ennemis de Robespierre l'emportaient, qu'adviendrait-il de Fouquier-Tinville et de moi-même?…
—Robespierre! Que dis-tu là? Est-il menacé?
—Eh! que sait-on! Il est des scélérats aux yeux de qui son civisme est suspect et qui lui reprochent les impitoyables rigueurs qu'il déploie contre les ennemis de la patrie. Ils sont puissants, quoiqu'il les domine encore. Mais s'il allait faiblir…
—Pour la République et pour nous, puisse l'Être suprême écarter ces sombres perspectives! murmura hypocritement Valleroy.
Et d'un ton presque badin, il ajouta:
—Je m'engage à travailler activement à notre fortune.
Il alla ouvrir la porte du cabinet et, avant de se retirer, salua respectueusement Joseph Moulette et le citoyen directeur qui rentrait. Puis il s'éloigna, une grande joie au coeur et aussi un peu de tristesse; un peu de tristesse, quand il songeait au brave colonel de Jussac, mort à l'ennemi; une grande joie, lorsqu'il se disait que, grâce à son subterfuge, il pourrait mander auprès de lui son cher Bernard et le voir désormais en toute liberté. Pour la première fois, depuis une semaine qu'il l'avait quitté, il lui écrivit ce soir-là; sa lettre était brève et ne contenait que ces quelques mots:
«Viens, Bernard, j'ai besoin de toi.—Valleroy.»
Quant à la chanoinesse, en la revoyant, il se garda bien de lui annoncer le trépas glorieux de son frère. Si elle devait vivre, elle apprendrait son malheur toujours assez tôt; si elle devait mourir, autant épargner à son coeur ce nouveau déchirement.