CHAPITRE XVIII

BERNARD S'AGITE

Depuis qu'il habitait Paris, Bernard avait contracté l'habitude de ne sortir de l'hôtel de Malincourt qu'à de rares intervalles. C'est sur le conseil de Valleroy qu'il s'y était résigné. Si triste était la capitale avec ses solennités civiques et ses manifestations patriotiques, avec les convois de condamnés, parcourant la ville à toute heure, avec les sans-culottes et les tricoteuses maîtres du pavé, les longues files formées aux abords des halles et des boulangeries, la guillotine en permanence, que Valleroy s'efforçait d'en dérober le spectacle à Bernard. Mais lorsqu'il l'eut quitté pour s'enfermer au Luxembourg, l'enfant manifesta la volonté de changer d'existence et d'aller tous les jours par la ville. Il se considérait maintenant comme un homme, quoiqu'il n'eût pas quinze ans, et il voulait accoutumer son coeur et ses yeux aux émotions que, en ces jours douloureux, la rue, du matin jusqu'au soir, présentait aux Parisiens.

Kelner tenta vainement de le détourner de ce projet. Bernard demeura inébranlable, et le lendemain du jour où Valleroy était parti, il sortit accompagné du brave Suisse qui, pour cette première promenade, n'avait jamais voulu le laisser seul. Par la rue de Seine et par la rue de Tournon, ils arrivèrent au Luxembourg. Avant toute autre excursion, Bernard avait voulu voir la résidence de Valleroy et de la chanoinesse de Jussac. Ils en firent le tour, en traversant les jardins ouverts au public et, tant que dura la promenade, il tint ses yeux fixés sur les croisées du monument, comme s'il eût espéré d'y voir apparaître le visage énergique et doux de son ami.

De là, contournant le théâtre de l'Odéon et à travers le quartier Latin non encore ouvert par des boulevards, ainsi qu'il l'est aujourd'hui, à la lumière et à l'air salubre, ils gagnèrent le Palais de Justice. Ils y entrèrent. Le tribunal révolutionnaire siégeait ce jour-là. Bernard voulut graver dans sa mémoire la vision d'une de ces audiences où des innocents étaient jugés par des criminels. Il vit l'accusateur public Fouquier-Tinville, le président Dumas et ses assesseurs. Il vit aussi les prévenus: une femme du peuple et deux gentilshommes, compromis dans un prétendu complot contre la République. Il assista à leur interrogatoire et, après avoir constaté qu'on ne leur accordait pas la liberté de se défendre, il entendit la sentence qui les condamnait à mort tous les trois.

Très exalté et très ému, il entraîna Kelner, auquel il demanda de le conduire à l'entrée de la Conciergerie. Une fois là, il se dirigea vers la place de l'Hôtel-de-Ville, désireux de parcourir le chemin par lequel ses parents avaient été conduits au supplice. À cette heure, les souvenirs du passé assaillaient son esprit. Remontant à une année en arrière, il se revoyait arrivant à Paris, tombant à l'improviste dans la foule hurlante, et, parmi les flots pressés de cette foule, il suivait par la pensée la sinistre charrette où, pour la dernière fois, il avait aperçu ses parents ainsi que dans un sinistre cauchemar, sans pouvoir les embrasser ni même leur parler.

Comme au jour de ce drame abominable. Un tiède soleil de printemps descendait du ciel et éclairait la terre. La Seine coulait lumineuse entre ses hautes berges, au bord desquelles le Louvre, les Tuileries, le Palais Mazarin, dressaient leurs façades monumentales et allait se perdre au loin, sous les hauteurs verdoyantes de Passy qui s'étageaient dans une lumière éclatante, où flottait une poussière d'or. Et devant ce radieux spectacle, Bernard se demandait comment une ville si belle était tombée au pouvoir des scélérats qui la déshonoraient et pourquoi Dieu permettait que la nature, créée par lui et embellie par la main des hommes, servît de cadre à leurs forfaits. Silencieux, le coeur oppressé, il marchait à côté de Kelner qui n'osait interrompre ses rêveries et réglait son pas sur le sien, sans protester contré la longueur de la course.

Lorsque, après plusieurs heures, ils revinrent à l'hôtel, Bernard tombait de fatigue. Mais, résolu à se mêler désormais à la vie de Paris, il déclara qu'il sortirait le lendemain et ensuite tous les jours. Seulement, il entendait sortir seul, ayant, disait-il, acquis et payé chèrement le droit d'être traité comme un homme et non comme un enfant. Kelner, effrayé en songeant aux périls auxquels son jeune maître serait exposé, alla supplier le P. David d'user de l'ascendant moral qu'il exerçait sur Bernard pour le retenir. Mais, à sa grande surprise, le P. David fut d'un autre avis que lui.

—Laissez donc le chevalier agir à sa guise, dit-il. On ne saurait trop le pénétrer du sentiment de sa responsabilité personnelle. Il est jeune d'âge, mais mûr d'esprit, et à cette maturité, il faut un aliment qu'il ne peut trouver qu'au dehors. C'est une émancipation prématurée peut-être; mais dans les temps où nous sommes, on vieillit plus vite qu'autrefois.

À partir de ce jour, couvert par l'opinion du P. David, Bernard entreprit des excursions quotidiennes à travers Paris, et si rapidement se familiarisa avec les rues de la capitale qu'au bout d'une semaine il était en état de s'y guider. On le voyait sous les galeries du Palais-Royal où il assistait aux séances de clubs formés en plein vent, sous les arbres du jardin, par des orateurs improvisés; au restaurant Méot où dînaient d'illustres conventionnels; sur la terrasse des Tuileries, où, à deux pas de la Convention, représentants et spectateurs venaient continuer, en respirant l'air du jardin, les ardents débats commencés dans l'assemblée. Un jour, perdu dans des groupes hideux, il suivit jusqu'à la place de la Révolution, où avaient lieu maintenant les exécutions capitales, une charrette de condamnés. Cédant à une soudaine défaillance de son coeur, il ne cessa de les regarder qu'au moment où ils montaient sur l'échafaud.

À ces spectacles, son esprit et son coeur se trempaient: il y puisait l'art de juger hommes et choses au gré de sa raison grandissante et de sa jeune expérience. Il apprenait à détester le crime, à plaindre les criminels, et, en enveloppant d'une commisération plus attendrie leurs victimes, à reconnaître les fautes qu'elles expiaient quelquefois pour leur compte et plus souvent pour autrui. Les gens qui voyaient passer, à travers les tragiques et tumultueuses agitations de Paris, cet enfant long et frêle, vêtu de noir comme un petit bourgeois et dont un grave et ardent regard éclairait le visage pâle, ne se doutaient guère des idées qu'il portait en lui, ni des chocs qui se produisaient entre celles qu'il tenait de son éducation première et celles qu'il devait à sa précoce science de la vie. Pour les comprendre, il aurait fallu causer avec lui. Mais depuis que Valleroy s'était enfermé au Luxembourg, Bernard ne parlait à personne de l'état de son âme, sauf au P. David auquel chaque jour, en rentrant, il aimait à confier les impressions qu'il rapportait de ses promenades et à qui il les confiait parce qu'il savait que le vieux religieux ne le trahirait pas.

C'est dans ces circonstances qu'il reçut un matin le billet de Valleroy qui l'appelait au Luxembourg. Il se rendit à cet appel sans tarder. À la porte de la prison, on lui demanda qui il était et ce qu'il voulait. Quand il eut répondu qu'il venait pour voir son oncle, le geôlier Valleroy, on le fit entrer dans la salle du greffe, où celui qu'il demandait et qu'on était allé quérir devait venir le retrouver. Et là, soudainement, il eut l'impression nette et saisissante des rapides formalités de l'incarcération des détenus. Justement, on venait d'en amener six, parmi lesquels se trouvaient deux femmes, l'une en cheveux blancs, l'autre qui semblait avoir à peine vingt ans.

Assis sur un banc contre le mur, ces infortunés paraissaient accablés. Leur regard exprimait la résignation et l'angoisse. À l'appel de leur nom, ils se levaient, s'approchaient du greffier, et d'une voix brisée, répondaient à ses questions, questions brèves destinées uniquement à établir leur identité. Le nom inscrit sur le registre d'écrou, on y mentionnait sous une forme concise les causes de l'arrestation. Ces causes ne variaient guère. C'était toujours de complot contre la République et de relations avec les émigrés qu'on accusait les suspects.

Le coeur serré, Bernard s'intéressait passionnément à ces scènes douloureuses, quand entra Valleroy. Si vive fut la joie de l'enfant en retrouvant son ami que les cruelles impressions qu'il venait de ressentir s'apaisèrent un moment. Valleroy lui serra la main, puis s'approcha du greffier auquel il dit quelques mots à voix basse. Celui-ci regarda Bernard. Il écrivit ensuite quelques mots sur une feuille imprimée qui se trouva sous sa main et qu'il lui remit en disant:

—Tiens, citoyen, voici une autorisation qui te permettra de circuler librement dans la prison.

—Suis-moi! dit alors Valleroy.

Il entraîna Bernard dans la cour du palais, muette et déserte, les prisonniers n'étaient pas encore descendus.

—Tu m'as appelé, fit Bernard, et je me suis empressé de venir.

—Je suppose que Kelner t'a accompagné jusqu'à la porte du Luxembourg.

—Comme quand tu m'accompagnas au Temple, lorsque j'allai voir la reine? demanda Bernard en souriant. Non, Kelner ne m'a pas accompagné. Je suis assez grand pour aller seul, et je n'ai besoin ni de lui ni de personne. Traite-moi comme un homme, Valleroy.

—Tu vas voir que c'est comme un homme que je veux te traiter.

—En quoi puis-je servir?

Valleroy répondit à cette question en exposant à Bernard ce qu'il attendait de lui. La mission qu'il entendait lui confier consistait à être son intermédiaire auprès de Joseph Moulette, à recevoir les communications de ce dernier et à lui transmettre celles que l'intérêt de Mme de Jussac commanderait de faire au citoyen président, devenu secrétaire de Fouquier-Tinville.

—Ainsi, dit Bernard, je devrai me trouver en présence du personnage qui a arrêté mes parents: qui, sans les connaître, les a poursuivis de sa haine et est cause de leur mort?

—Oui, tu devras te trouver en sa présence, Bernard, et ne rien trahir des sentiments qu'il t'inspire.

—Sais-tu que c'est une dure tâche que tu m'imposes?

—Il te sera facile de l'accomplir jusqu'au bout, si tu veux te souvenir que le salut de la chanoinesse de Jussac l'exige et qu'elle est la bienfaitrice de Nina. Je pense de ce coquin ce que tu en penses toi-même. Je feins cependant d'être son ami, son associé, son complice. Guide-toi sur cet exemple, Bernard, il le faut.

—J'y consens, mais à une condition.

—Laquelle?

—C'est que plus tard, quand nous n'aurons plus besoin de lui, nous nous vengerons.

À ces mots Valleroy parut hésiter. Mais le visage et la parole de Bernard exprimaient tant d'ardeur passionnée et de volonté qu'il lui prit les mains et répondit:

—Oui, nous nous vengerons. Pour aujourd'hui, tu te rendras au Palais de Justice afin de remettre à Fouquier-Tinville le pli que voici. Tu arriveras à lui en t'adressant à Joseph Moulette, et tu ne manqueras pas de dire à ce dernier que tu attends ses ordres pour me les apporter. Désormais, tu viendras ici tous les matins.

Ils causèrent encore quelques instants. Puis Bernard songea à se retirer. Mais, à ce moment, éclatèrent à l'entrée de la cour un grand mouvement et du bruit. La lourde grille tourna sur ses gonds, s'ouvrit toute grande; une voiture entra, protégée par une escorte de gendarmes et vint s'arrêter devant un perron par où on accédait au greffe.

—Qu'est-ce que ces gens-là? demanda Bernard.

—Des prisonniers qu'on vient écrouer. Ils arrivent de loin sans doute; leur voiture est couverte de poussière et de boue.

Un gardien s'était approché, ouvrait la portière, et les voyageurs mirent pied à terre. Ce fut d'abord un vieillard de haute mine, vêtu comme un homme de condition. À peine descendu, il se retourna et, se découvrant, il tendit la main à une femme qui descendait à son tour. Celle-ci, étant enveloppée d'une mante brune dont le capuchon enveloppait sa tête, Bernard et Valleroy ne purent d'abord voir son visage. Mais, une fois sur le perron, elle rejeta le capuchon sur ses épaules d'un geste alangui, et alors, dans la pleine lumière du matin apparut, sous un casque de cheveux blonds, sa figure fine et voilée de mélancolie. Valleroy chancela. Bernard, saisi comme lui par la surprise, lui prit fiévreusement le bras, et ils restèrent ainsi tous deux, cloués au sol, tandis que de leur bouche sortait, dans un cri, ce nom si souvent répété par eux depuis un an.

—Tante Isabelle!

Oui, c'était elle! Ils l'avaient crue morte et elle vivait! Mais d'où venait-elle? Quelles aventures l'avaient conduite du champ de bataille de Nerwinde à Paris? Comment y était-elle et pourquoi venait-elle, après tant d'épreuves, s'échouer dans une prison? Et à la joie qui pénétrait leur coeur, alors qu'ils la retrouvaient vivante, se mêlait une inquiétude. Toujours immobiles, ils suivaient des yeux tante Isabelle et la virent entrer dans la salle du greffe.

—Il faudrait la rejoindre, dit Bernard, lui parler.

—Gardons-nous-en bien, répliqua Valleroy. La secousse serait trop violente pour son coeur et son émotion aussi funeste pour elle que dangereuse pour nous. Je trouverai une occasion meilleure de l'avertir que je suis près d'elle. Éloigne-toi, Bernard; ne songe qu'au message que je t'ai confié. Demain, tu en sauras plus long sur la tante Isabelle. Quelque excitée que fût sa curiosité, Bernard se résigna à obéir. Il sortit et se dirigea vers le Palais de Justice, ayant hâte de s'acquitter des commissions dont l'avait chargé Valleroy. Peu d'instants après, il était en présence de Joseph Moulette. Quoiqu'il se fût rencontré une fois avec lui, l'année précédente, au café des Trois-Couronnes à Coblentz, il ne se souvenait pas de l'avoir vu, et quand on l'introduisit auprès du secrétaire de Fouquier-Tinville, auprès de ce personnage malfaisant, cause première de ses malheurs, il était aussi ému, aussi troublé que s'il fût entré dans la cage d'une bête fauve.

—Qui es-tu, petit, et que veux-tu? lui demanda Joseph Moulette.

—Je suis Bernard, neveu de Valleroy, citoyen. Il m'envoie auprès de toi, d'abord pour que tu me conduises chez l'accusateur public à qui je dois remettre un rapport secret; ensuite, pour que tu me communiques les instructions ou les ordres que tu aurais à lui faire parvenir.

—Mais, toi-même, n'as-tu aucune communication à me faire de sa part?

—Une communication très brève. Les choses qui t'intéressent marchent à souhait.

—Es-tu au courant de ces choses?

—Mon oncle a confiance en moi et ne me cache rien.

—Tu sais alors que tu ne dois me répéter ce qu'il te confie que lorsque nous sommes seuls…

—Je le sais, répondit Bernard.

—Si nos accords étaient découverts, continua Joseph Moulette, notre tête à tous trois aurait cessé d'être solide sur nos épaules. Maintenant que te voilà prévenu, je vais avertir Fouquier-Tinville de ta présence.

Il s'éloigna, revint presque aussitôt, fit un signe, et Bernard le suivit dans le cabinet de l'accusateur public, sanctuaire redoutable où il n'était aisé d'entrer et de s'assurer un favorable accueil que si l'on venait comme dénonciateur ou comme espion.

Fouquier-Tinville se tenait debout devant la cheminée sur laquelle un buste de la liberté, coiffé du bonnet phrygien, étalait ses robustes appas. Impénétrable et froid, il regarda venir Bernard qui, le coeur agité, se dominant pour ne pas trahir ses émotions, s'avançait vers lui.

—Tu as une lettre à me remettre, mon jeune citoyen? demanda l'accusateur public. Presse-toi de me la donner. Le tribunal n'attend plus que moi pour ouvrir l'audience et elle doit être longue… Il y a toute une fournée d'accusés.

Bernard, qui avait tiré de sa poche le pli destiné à l'accusateur public, le lui tendit en saluant. Puis il resta debout, promenant ses yeux autour de lui, tandis que le terrible magistrat lisait le mémoire rédigé par Valleroy. Joseph Moulette, pendant ce temps, allait et venait, autour du bureau, feuilletant les dossiers qui s'y trouvaient et en prenant quelques-uns qu'il mettait à part. Quand il en eut formé une liasse, il alla les enfermer dans un carton placé sur une étagère à côté de beaucoup d'autres, et sur lesquels Bernard lut ces mots: Dossiers des prévenus à envoyer au tribunal. Un frisson secoua son corps, car il venait de comprendre que ce carton contenait la liste des futures victimes et les pièces accusatrices savamment coordonnées pour justifier leur condamnation.

Cependant, Fouquier-Tinville avait achevé sa lecture et, par-dessus le papier qui tremblait entre ses doigts, il regardait de nouveau l'enfant. Tout à coup, s'adressant à Joseph Moulette, il lui dit d'un accent bref et impérieux:

—Laisse-nous, citoyen Moulette.

Les yeux de Joseph Moulette exprimèrent la surprise que lui causait cet ordre. Néanmoins, il mit un servile empressement à obéir. Il se dirigea vers la porte, comme il y arrivait, Fouquier-Tinville reprit:

—Il est arrivé hier de Lille au Luxembourg des prisonniers que le Comité de surveillance a mandés à Paris. Parmi eux se trouve une femme nommée Isabelle Lebrun. Elle est signalée comme ayant vécu à Coblentz et à Liège parmi les émigrés. Dès que tu auras reçu les papiers qui la concernent, tu me dresseras un rapport sommaire sur cette prévenue. Je te rappelle aussi l'affaire Jussac.

—Bien, citoyen accusateur public, répondit Joseph Moulette, qui s'était arrêté pour recevoir les ordres de Fouquier-Tinville.

Après ces mots, il sortit. Fouquier-Tinville et Bernard restèrent seuls.

—Tu es le neveu de Valleroy? demanda le premier.

—Oui, citoyen, le propre fils de sa soeur, répondit Bernard.

—Professes-tu les mêmes opinions que lui?

—Comme lui, je suis prêt à mourir pour la République et pour la liberté.

—Et en attendant de verser ton sang pour elles, tu les sers?

—Je suis son exemple.

—Quel âge as-tu?

—Quinze ans, citoyen.

—Connais-tu le contenu du pli que tu viens de m'apporter?

—Non, citoyen; c'est ce matin seulement que, pour la première fois, mon oncle m'a mandé près de lui. Il m'a fait connaître que, désormais, je serais chargé de t'apporter les rapports qu'il aurait à te faire parvenir. Il avait préparé celui-ci à l'avance et me l'a confié pour te le remettre sans avoir le temps de m'en révéler le contenu.

—Tu ne sais donc rien des tentatives de complot qu'il me dénonce?

—Rien, citoyen. Mais ce n'est pas que mon oncle doute de ma discrétion. Ce qu'il m'a laissé ignorer aujourd'hui, il se peut qu'il me l'apprenne demain.

—C'est donc qu'il te croit capable de garder un secret? Je veux espérer qu'il ne se trompe pas. Tu es jeune, non assez cependant pour ne pas être responsable de tes actes. Par conséquent, si tu te laissais tenter par les ennemis de la République, si tu versais dans la trahison, tu serais châtié comme un homme.

—Les menaces ne sont pas nécessaires pour m'inciter à remplir mon devoir, répliqua Bernard, d'un accent où se révélait l'orgueilleuse et ferme volonté de ne jamais faillir.

—Ta réponse est fière. Elle me garantit la pureté de ton civisme. Mais, peut-on compter sur ton énergie, sur ta clairvoyance pour surveiller les ennemis du peuple et déjouer les complots liberticides? Et si la conduite de quelque citoyen te semblait louche, celui-là fût-il Joseph Moulette ou ton oncle lui-même, le dénoncerais-tu?

À ces paroles odieuses, un flot de sang monta aux joues de Bernard, une indignation irritée gonfla son coeur. Sa jeunesse généreuse fut au moment de protester. Mais il se contint à temps, saisi par cette pensée que, s'il était assez faible pour se trahir, il se perdait et Valleroy avec lui. Sous l'empire de cette crainte, il parvint non seulement à se dominer, mais encore à feindre des sentiments contraires aux siens, et d'une voix que faisait vibrer sa colère, il s'écria:

—Celui-là, fût-il mon oncle, je le dénoncerais.

Un mauvais sourire éclaira le visage de Fouquier-Tinville, comme s'il eût été satisfait de découvrir, sous l'apparente candeur de l'enfant, des sentiments aussi féroces que les siens.

—Bien, bien, fit-il, je trouverai à utiliser ces heureuses dispositions. Tu diras à ton oncle de continuer à épier les menées des aristocrates et à se faire au besoin seconder par toi. Tu te prépareras ainsi à rendre de plus grands services à la République. Toutes les fois que tu voudras me parler, viens librement par la même porte qu'aujourd'hui. Joseph Moulette recevra des ordres pour que tu puisses toujours arriver jusqu'à moi, et même m'attendre ici, si j'étais au tribunal.

Bernard tressaillit. Presque malgré lui, son regard se coula vers le carton où se trouvaient les dossiers des prévenus bons à envoyer devant les juges et, une fois de plus, il dut se faire violence pour ne pas se trahir, tant il était ému à la pensée qu'il pourrait se trouver seul dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en tête-à-tête avec ces dossiers qui contenaient la mort, et qu'il rêvait de détruire pour anéantir les preuves qu'ils renfermaient.

Cependant, il fallait feindre encore, et, poursuivant son rôle, il dit avec aplomb:

—Merci pour ta bienveillance, citoyen. Je saurai m'en montrer digne.

Il salua fièrement et sortit, tandis que Fouquier-Tinville se hâtait de se rendre à l'audience du tribunal, qui allait s'ouvrir à quelques pas de là. Joseph Moulette, très humilié de n'avoir pu assister à l'entretien, en attendait la fin avec impatience. Dès qu'il vit Bernard, il courut à lui:

—Que t'a-t-il dit? demanda-t-il.

Mais Bernard, le prenant de haut, répondit d'un ton pénétré.

—Le citoyen accusateur public m'a fait défense de répéter à qui que ce soit les propos qu'il m'a tenus. Sûrement, il t'en fera part. Mais c'est un soin que je suis contraint de lui laisser.

Joseph Moulette n'osa insister, et, quel que fût son dépit, il parvint à le dissimuler.

—La défense qui t'est faite est sacrée pour moi comme pour toi, fit-il.
Garde-toi de l'enfreindre.

—Que devrai-je dire de ta part à mon oncle? reprit Bernard.

—Rien, sinon qu'il se hâte d'agir. Tu as entendu Fouquier-Tinville me réclamer le dossier de la ci-devant Jussac. Il serait fâcheux que ma bonne volonté fût impuissante. Notre opération serait manquée.

—Heureusement, tu pourras lui livrer celui d'Isabelle Lebrun qu'il t'a réclamé aussi, observa Bernard.

—Oh! celui-là, il l'aura dans trois jours et beaucoup d'autres en même temps. C'est un loup affamé, ce Fouquier-Tinville, ajouta Joseph Moulette en souriant ironiquement; il faut tromper sa faim.

Pressé de revoir Valleroy et de lui révéler les détails de son entrevue avec l'accusateur public, Bernard n'eut pas la patience d'attendre jusqu'au lendemain. Dans l'après-midi, il retourna à la prison du Luxembourg dont les grilles, sur le vu du sauf-conduit qui lui avait été délivré le matin, s'ouvrirent devant lui. Libre de circuler à travers les bâtiments, il se mit à la recherche de Valleroy et finit par le découvrir dans un corridor, non loin de la cellule où était enfermée la chanoinesse de Jussac.

—Toi, encore! s'écria Valleroy. Qu'arrive-t-il?

—Il arrive qu'à moins d'un miracle, tante Isabelle est perdue et que
Mme de Jussac le sera bientôt.

Et Bernard répéta à son ami les paroles de Fouquier-Tinville.

—Joseph Moulette, excité par sa cupidité, ajouta-t-il, trouvera moyen de retarder la comparution de la chanoinesse devant le tribunal. Mais, n'ayant pas de motifs pour déployer les mêmes efforts en faveur de tante Isabelle, il va se hâter de préparer son dossier. Il le livrera, et, alors, c'est la mort.

—Il ne faut pas qu'il le livre, s'écria Valleroy.

—Comment l'en empêcher?

—Tu lui diras qu'Isabelle Lebrun est une ancienne amie de la chanoinesse, que je les ai mises dans la même cellule, qu'avant peu, rapprochées par la communauté de leur sort, elles n'auront plus de secrets l'une pour l'autre et que tout ce qui aura été confié par celle-ci à celle-là, je le saurai; que je suis sûr en conséquence de connaître bientôt le secret de Mme de Jussac, mais à la condition que les jours d'Isabelle Lebrun soient prolongés. Si elle meurt, je ne réponds de rien.

—Oh! voilà qui est bien trouvé! dit Bernard avec admiration. Nous gagnerons ainsi un peu de temps. Mais en gagnerons-nous assez? Et pourras-tu user longtemps de ce stratagème?

—J'ai confiance en Dieu. Il ne voudra pas laisser périr ces deux nobles créatures. Il étendra sa main pour les protéger, j'en suis sûr. Vois-tu, Bernard, continua Valleroy avec conviction, les Parisiens commencent à se lasser de voir verser des flots de sang. Après les avoir terrorisés, Robespierre les irrite; ils sont las de son joug, et, un de ces jours, ils se soulèveront. Déjà, dans la Convention, les ennemis de cet homme commencent à relever la tête; ils s'agitent…

—Tu crois qu'ils oseront se révolter?

—Je crois surtout à une réaction.

—Ce que tu penses, le P. David le pense aussi. Depuis quelque temps, il a repris confiance et ne cesse de répéter que le règne des méchants va finir.

—Alors, nos amis seront sauvés!

—Le ciel t'entende! murmura Bernard. Mais, dis-moi, ajouta-t-il, as-tu pu t'entretenir avec tante Isabelle?

—Quelques instants seulement, assez cependant pour savoir que ses malheurs, depuis que nous l'avons perdue, ont égalé son courage. Relevée grièvement blessée sur le champ de bataille de Nerwinde, elle fut transportée par des Français fugitifs, d'abord à Bruxelles, puis à Mons et de là à Lille, où elle fut soignée à l'hôpital et emprisonnée après sa guérison.

—Emprisonnée! Pourquoi?

—À l'hôpital, on trouva dans ses vêtements des lettres d'émigrés qu'elle avait emportées en quittant Liège. Ces lettres ont servi de base à l'accusation dressée contre elle.

—Et il a fallu plus d'une année pour la dresser?

—Oui, plus d'une année. Pauvre tante Isabelle, que de souffrances, que d'angoisses! D'abord, trois mois à l'hôpital; puis oubliée dans les prisons de Lille; enfin, une instruction longue et vexatoire, rendue plus longue par les exigences du Comité de surveillance de Paris qui avait jugé l'affaire assez grave pour vouloir en connaître lui-même et qui, plus tard, a exigé que l'accusée fût amenée ici. Et pour rendre plus cruelle cette persécution, l'inconsolable douleur d'avoir perdu Nina!

—Mais, maintenant, elle doit savoir que Nina est vivante! Tu le lui as dit, n'est-ce pas?

—Oui, je le lui ai dit, et cette nouvelle a cicatrisé la plus profonde plaie de son coeur meurtri. Mais la chère créature est encore bien accablée! Pour lui rendre confiance après tant de déceptions et d'épreuves, il faudrait la liberté et les caresses de sa fille adoptive.

—Ne puis-je la voir, ne fût-ce qu'une minute? supplia Bernard.

Valleroy ne répondit pas. Mais, après avoir regardé autour de lui et s'être assuré que le corridor était désert en ce moment, il alla tirer les verrous d'une porte qu'il entr'ouvrit en faisant signe à Bernard d'avancer. Bernard s'approcha et, par l'entre-bâillement, il vit tante Isabelle et Mme de Jussac. Au bruit des gonds, elles s'étaient levées et se tenaient débout dans un angle de leur étroite cellule, l'inquiétude aux yeux, effarées et toutes pâles. Mais à l'aspect de l'enfant qui leur envoyait de la main des baisers, leur visage se transfigura.

—J'embrasserai Nina pour vous deux!

Bernard leur jeta ces mots d'une voix éteinte. Mais elles les entendirent, et ce fut, dans les ténèbres de leur prison un rayon de soleil qui les réchauffa pour tout le jour, et porte se referma sans bruit.

—Maintenant, sauve-toi, mon Bernard, dit Valleroy. Tu verras plus longuement les nobles femmes à une heure plus propice; Quant à toi songe, cher enfant, que, hors de cette prison, tu es leur unique appui; que moi-même je n'ai d'autre complice que toi et ne peux compter que sur toi pour tirer parti de la cupidité du citoyen Moulette et pour détourner d'elles la férocité du tigre Fouquier-Tinville.

—Oh! nous les sauverons! s'écria Bernard.

À dater de ce jour, tous les matins, à la même heure, on eût pu voir Bernard à la prison du Luxembourg et au Palais de Justice. À la prison, il échangeait quelques mots avec Valleroy qui lui confiait, à d'assez fréquents intervalles, une communication pour Joseph Moulette ou un message pour Fouquier-Tinville. Au Palais de justice, il traversait gravement les salles d'attente remplies de solliciteurs. Cuirassant son coeur contre les émotions et la colère, il pénétrait chez Joseph Moulette et même dans le cabinet de Fouquier-Tinville, où, sous prétexte d'attendre l'accusateur public, il lui arrivait de rester seul. C'est ainsi qu'il parvint à se rendre compte que chaque jour, en arrivant à son bureau, Fouquier-Tinville tirait de son carton quelques dossiers pour les envoyer au tribunal, prenant ordinairement ceux qui se trouvaient au-dessus, ne touchant presque jamais à ceux qui se trouvaient au-dessous, plus pressé de fournir des victimes au bourreau que de les choisir. Il constata encore que, chargé de besogne, détourné à tout instant, par des incidents imprévus et multiples, des affaires qu'il avait paru suivre, le terrible accusateur les oubliait, arrivant à la fin de ses fiévreuses journées sans avoir pu épuiser les occupations qu'il s'était proposées le matin. Ces circonstances frappaient Bernard. Il se promettait d'en tirer parti au profit de tante Isabelle et de Mme de Jussac.

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi sans amener de changement dans la situation des deux prisonnières. Il semblait même qu'on ne songeait plus à elles, et Valleroy, heureux d'avoir gagné du temps, se flattait d'en gagner encore. Au commencement du mois de juin, ou, pour parler comme le calendrier républicain, à la fin de prairial, Bernard, en arrivant un matin au Palais de justice, ne trouva pas Joseph Moulette dans la pièce où il se tenait ordinairement. Il allait s'enquérir des motifs de son absence, quand Fouquier-Tinville apparut, traversant cette pièce pour se rendre à l'audience.

—Tu cherches Joseph Moulette? dit-il à Bernard. Tu ne le reverras pas. Ce misérable a été surpris en flagrant délit de trahison. Il usait des pouvoirs dont je l'avais investi pour soustraire des coupables à la justice du peuple et leur vendre ses services. Son crime est grand et il le payera de sa tête. Médite cet exemple, et, puisque je t'ai accordé ma confiance, songe au châtiment que subiront ceux qui l'ont trompée. Il attend ceux qui la tromperaient.

Il sortit, laissant Bernard terrifié par la perspective des périls que l'arrestation de Joseph Moulette créait à ses amis et à lui-même. En toute autre circonstance, il se fût réjoui de l'événement qui le vengeait du personnage qu'il considérait comme l'artisan le plus actif de son malheur. Mais il craignait que le coquin, en se voyant perdu, ne voulût perdre du même coup ceux qui s'étaient servis de lui, et il quitta le Palais de justice en proie à la plus vive inquiétude. Lorsqu'au bout de vingt-quatre heures il y revint, il était anxieux, pressé de savoir si ses amis et lui-même n'étaient pas compromis dans l'aventure de Joseph Moulette. Et comme, avec une réserve prudente, il cherchait à s'en informer, un des employés du bureau lui apprit que le secrétaire de Fouquier-Tinville, arrêté, dans son lit, la veille, à 5 heures du matin, avait été conduit à la prison du Plessis, non sans avoir énergiquement protesté de son innocence et s'être réclamé des habitants d'Épinal. L'ordre était donné d'instruire son procès. Mais, sans doute, ce procès traînerait en longueur, et comme Joseph Moulette comptait parmi ses compatriotes des défenseurs ardents il ne désespérait pas de dérober sa tête au bourreau.

Ces renseignements ne rassurèrent Bernard qu'à demi. Ils permettaient de penser que le prévenu serait oublié au fond de sa prison, et que tant qu'il ne verrait pas sa vie menacée, il s'abstiendrait de toute révélation compromettante pour ses complices. Mais son arrestation n'en mettait pas moins les prisonniers du Luxembourg à la merci de Fouquier-Tinville, et c'est de cela, surtout, que Bernard s'alarmait. Ce même jour, sous l'influence de ses alarmes, il pénétra dans le cabinet de l'accusateur public. Avec une témérité qui pouvait lui coûter la vie, il alla droit au carton où étaient enfermés les dossiers, l'ouvrit et tira ceux du dessus. Sur l'un d'eux, il lut ce nom: «Ci-devant chanoinesse de Jussac»; sur l'autre: «Isabelle Lebrun».

Elles étaient là, les pièces accusatrices, les preuves accablantes. Allait-il les détruire? Non, car si Fouquier-Tinville s'apercevait de leur disparition, il en demanderait compte. Seulement, il les glissa sous les autres, tout au fond du carton, en se promettant de venir s'assurer tous les jours qu'elles étaient à la même place.