CHAPITRE XIX
HÉROÏSME DE FEMME
On était maintenant en plein été et le mois de thermidor venait de commencer. Dans le calendrier républicain, inauguré l'année précédente, le 1er thermidor correspondait au 19 juillet. À cette époque, une protestation lente et sourde commençait à s'élever contre la Terreur. Elle montait de toutes parts, cette protestation. Elle se dressait en face de Robespierre devenu, depuis la chute des Girondins, le maître tout-puissant de la France; en face de ses complices, Couthon et Saint-Just, membres comme lui du Comité de Salut public, et des nombreux exécuteurs de leurs volontés. Ceux qui la formulaient n'étaient pas seulement terrorisés, c'étaient aussi les premiers terroristes que Robespierre avait espéré anéantir en frappant Danton et qui maintenant relevaient la tête, devenaient menaçants, appuyés sur la réaction que provoquait l'abus qu'il avait fait de son pouvoir.
Lui-même comprenait la nécessité d'arrêter la Terreur. Il le proclamait en déclarant que seuls les tyrans et les aristocrates devaient subir les rigueurs des lois et que, désormais, les innocents devaient être épargnés. Mais arrêter la Terreur n'était point facile à ceux qu'on accusait de l'avoir déchaînée, et de plus en plus, la Convention, où il comptait plus d'ennemis que d'amis, s'attachait à le leur faire comprendre. Lancés sur la pente où d'autres avant eux avaient glissé, nul frein ne pouvait les y retenir. Ils étaient condamnés à aller jusqu'au bout et à périr par les armes qu'ils avaient forgées. Tout appel à la modération formulé par eux ne pouvait que les affaiblir, et tout retour en arrière leur était interdit. C'est en vain qu'ils s'efforçaient de résister à l'évidence, elle les écrasait. L'instrument dont ils avaient abusé s'énervait, se paralysait entre leurs mains, et en même temps qu'éclatait pour eux la nécessité de fortifier par un acte énergique, avec l'appui de la Commune et des clubs, leur pouvoir ébranlé, un parti se formait dans la Convention pour les renverser.
Au 1er thermidor, cette situation se posait nettement, grosse de complications prochaines et de crises violentes. Les Parisiens, chaque jour, à leur réveil, se demandaient qui allait l'emporter de la faction de Robespierre, ayant avec elle et pour elle le club des Jacobins, la Commune et les principaux chefs de la garde nationale, ou de la coalition des réactionnaires que la Convention comptait dans son sein. En attendant le dénouement, et comme pour se le rendre plus sûrement favorable, les terroristes redoublaient de rigueurs et de cruautés. Le tribunal révolutionnaire ne cessait pas de condamner, la guillotine d'exécuter, et alors qu'ils n'avaient jamais été plus près de la délivrance, les Parisiens pouvaient craindre de n'être jamais délivrés. La physionomie de Paris était lamentable. La ville appartenait aux brigands. Les honnêtes gens évitaient de se montrer dans les rues. Avec l'été revenu, la misère, dont on avait tant pâti durant les mois d'hiver, perdait son caractère aigu, non que les privations fussent moindres, mais parce que, grâce à la belle saison, on les supportait mieux.
Il n'y avait jamais eu plus grand encombrement dans les prisons. Les vides qu'y faisait le bourreau étaient comblés aussitôt, grâce à des arrestations nouvelles. Le pain manquait ainsi que la viande. Les citoyens étaient à la ration, et la difficulté de se procurer des vivres devenait telle que des familles entières souffraient de la faim. Il était clair que cet état de choses ne pouvait durer. Cependant, si grave qu'il fût, la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle avaient jusqu'à ce jour échappé à la mort. Il est vrai que l'accusateur public Fouquier-Tinville, emporté maintenant par une folie homicide poussée au paroxysme, avait chaque jour tant d'arrêts de mort à signer qu'il les signait sans les lire, et que pour fournir un aliment à l'activité du tribunal révolutionnaire, comme à celle du bourreau, il leur envoyait des victimes sans se demander si elles étaient innocentes ou coupables. C'est au hasard et non d'après une volonté raisonnée qu'il les désignait, prenant dans l'énorme tas de dossiers que lui envoyait le Comité de Sûreté générale ce qui tombait sous sa main, négligeant même d'établir l'identité des prévenus, si bien qu'il arrivait que ceux auxquels on ne songeait pas étaient conduits à l'échafaud à la place de ceux qu'on avait voulu y envoyer.
Si la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle étaient encore épargnées, si jamais le dossier contenant l'acte d'accusation dressé contre elles ne se présentait aux mains de Fouquier-Tinville, c'est que Bernard, habitué du cabinet de l'accusateur public, s'y introduisait tous les jours à l'heure où il était sûr de n'y rencontrer personne et enfouissait ce dossier sous les autres, avec l'espoir qu'on n'irait pas le chercher où il l'avait mis. Mais, en s'exposant ainsi pour les sauver, il ne se dissimulait pas que leur vie ne tenait qu'à un fil. Qu'il fût surpris au moment où il cachait la pièce accusatrice et tout était perdu. Il suffisait même qu'un jour, il lui fût impossible de se trouver seul dans le repaire de Fouquier-Tinville pour que le nom des deux prisonnières oubliées se présentât au souvenir ou aux yeux de ce dernier et pour qu'il les traduisît devant le tribunal. C'est là surtout ce que redoutait Bernard, ce qui lui suggérait les angoisses qu'il confiait au P. David, à Valleroy, à Kelner, et qu'ils ressentaient au même titre que lui.
Cependant, depuis trois mois que la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle étaient détenues à la prison du Luxembourg, l'espoir de la délivrance ne les avait pas un seul jour abandonnées. C'est à Valleroy qu'elles devaient le maintien de cet espoir, aux soins empressés qu'il ne cessait de leur prodiguer, à sa sollicitude toujours en éveil, qui les accompagnait à toutes les heures des longues et monotones journées de leur captivité. Quoiqu'il affectât de se montrer bienveillant et humain envers les nombreuses prisonnières placées sous sa surveillance, c'est surtout pour la chanoinesse et pour tante Isabelle qu'il se plaisait à adoucir les rigueurs du règlement de la prison. Elles jouissaient de toutes les faveurs qu'il pouvait accorder sans se compromettre. Elles en jouissaient avant de les avoir sollicitées. Elles vivaient librement dans la cellule où il les avait réunies. Elles pouvaient même y recevoir quelques-uns de leurs compagnons d'infortune, et comme, d'autre part, un lien d'étroite sympathie s'était formé entre elles, qu'elles y fussent en nombreuse compagnie ou seules, elles s'y trouvaient heureuses.
Dès leur première rencontre dans l'étroite chambre elles s'étaient senties attirées l'une vers l'autre. En dépit de ses préjugés aristocratiques, la chanoinesse n'avait pas été longue à tomber sous le charme de tante Isabelle, à lui témoigner un tendre attachement, et celle-ci à payer en respectueuses et incessantes prévenances la dette qu'elle avait contractée envers la mère adoptive de Nina. Nina! c'était elle qui réunissait dans un même sentiment affectueux les deux pauvres captives; par elle, en parlant d'elle qu'elles se consolaient. Privées de voir l'enfant, ne sachant de son sort que ce que leur en disait Valleroy, elles se promettaient une égale joie de la retrouver un jour, de la reprendre sous leur protection. La chanoinesse allait même plus loin. Elle rêvait d'une rentrée triomphante au château de Jussac et s'y voyait à jamais établie entre Nina et tante Isabelle. Ces divers espoirs fréquemment et longuement caressés apaisaient les tristesses de la prison, et tante Isabelle déclarait qu'après les cruelles épreuves qu'elle avait subies, nulle existence ne lui eût semblé plus douce que celle qu'on menait au Luxembourg, si seulement elle avait été libre d'y garder Nina à côté d'elle.
Cette vie, d'ailleurs, était presque joyeuse, comparée à celle des infortunés, détenus dans les autres prisons de Paris. Au Luxembourg, les prisonniers jouissaient d'une liberté relative. Ils pouvaient se réunir entre eux, se visiter, et même, avec un peu d'habileté, s'assurer, à un prix modéré, le droit de recevoir des communications du dehors, à la condition qu'elles auraient pour unique objet les nouvelles publiques ou le sort d'êtres chers et aimés. Brusquement, ces faveurs diminuèrent et finirent par être supprimées par une décision du bureau de la police générale, qui découvrit ou feignit de découvrir au Luxembourg une conspiration. Il y eut parmi les prisonniers des arrestations opérées. Plusieurs d'entre eux payèrent de leur vie le soupçon faux ou fondé qu'ils avaient encouru. La surveillance, dès ce moment, devint plus sévère.
Mais, grâce à Valleroy, la chanoinesse et tante Isabelle n'eurent pas trop à en souffrir. La protection de leur gardien continua à veiller sur elles, leur évita les mesures vexatoires que d'autres durent supporter, sans que jamais les traitements dont elles étaient l'objet donnassent lieu à des protestations. On redoutait Valleroy parce qu'on le savait en relations avec Fouquier-Tinville, mais on l'aimait parce qu'il avait maintes fois employé son crédit à améliorer le sort des prisonniers, et ses protégées bénéficièrent autant de la reconnaissance qu'il méritait que des craintes qu'il inspirait. Quand Joseph Moulette fut arrêté, Valleroy partagea un moment l'effroi de Bernard et redouta comme lui d'être compromis par les dénonciations du citoyen président ou même par le souvenir de leurs relations en apparence amicales. Il s'attendit durant tout un jour à être décrété d'arrestation et ne respira que lorsqu'il apprit que Joseph Moulette s'était laissé emprisonner sans le désigner comme son complice.
À ce moment, les échos du dehors commençaient à apporter dans la prison les rumeurs qui s'élevaient à travers Paris et présageaient la fin du pouvoir exécré de Robespierre. À partir du Ier thermidor, ces rumeurs se précisèrent. Elles annonçaient l'éclat des rivalités qui, depuis longtemps, s'étaient élevées entre le parti de Robespierre et la Convention. On racontait que Robespierre, appuyé sur les sections de Paris et de la garde nationale, voulait provoquer dans le sein même de la Convention un mouvement en sa faveur et l'écraser si elle lui résistait. Mais on disait celle-ci résolue à se défendre, à user de ses pouvoirs, pour mettre hors la loi quiconque méconnaîtrait son autorité, celui-là fût-il Robespierre.
Dans ces nouvelles qui se pressaient et enfiévraient Paris, Valleroy puisait l'espérance de voir finir la captivité des milliers d'innocents qu'avaient incarcérés les terroristes. Il se croyait au terme de ses angoisses et goûtait une indicible joie à communiquer à ses protégées tous les bruits propres à faciliter leur confiance et la sienne. Maintenant, le matin venu, il attendait avec impatience l'heure qui devait amener Bernard au Luxembourg. Dès qu'il l'apercevait, il courait à lui, l'interrogeait, dévorait des yeux les journaux que lui apportait l'enfant. Puis il se hâtait d'aller répéter à Mme de Jussac et à tante Isabelle ce qu'il venait d'apprendre.
C'est ainsi que le 8 thermidor, alors qu'entre les autorités rivales, Robespierre et la Commune d'un côté, et de l'autre, la Convention, parlant au nom de la loi, la lutte se préparait sans qu'on pût prévoir encore pour qui se prononcerait Paris, Valleroy se promenait à grands pas dans la cour du Luxembourg chauffée par le soleil de juillet, qui au même moment, incendiait les cervelles des Parisiens et ajoutait à leur exaltation. À tout instant, ses yeux se tournaient vers la grille d'entrée, exprimaient les anxiétés d'une attente prolongée et paraissaient interroger un être invisible et mystérieux. Soudain, un rayon de plaisir éclaira son visage. Mais ce ne fut qu'un éclair qui s'éteignit presque aussitôt dans un assombrissement soudain de sa physionomie. Bernard venait vers lui, non avec l'expression de gravité douce qu'il portait ordinairement sur le visage, mais livide, le regard effaré, les cheveux en désordre et tout essoufflé par la rapidité de sa course.
Valleroy pressentit un malheur.
—Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.
—J'ai que le dossier de tante Isabelle n'est plus dans le carton de Fouquier-Tinville. Il y était hier avec celui de la chanoinesse; je les ai vus tous deux. Il n'y en a plus qu'un aujourd'hui.
—On a enlevé l'autre! s'écria Valleroy écrasé par cette nouvelle.
—On l'a enlevé pour l'envoyer au tribunal, sans doute.
—Non, non, c'est impossible! Le ciel ne peut vouloir que tante Isabelle périsse, alors que nous sommes parvenus à la dérober jusqu'ici au bourreau et que, demain peut-être, la guillotine sera renversée! C'est impossible.
Sa voix tremblait; des larmes montaient à ses yeux, coulaient sur ses traits où se révélait son désespoir, tandis que ses mains s'agitaient convulsivement.
—Par grâce, Valleroy, supplia Bernard, domine-toi, ou tu vas te perdre.
—Et qu'importe! soupira le pauvre garçon… Pourquoi vivre si tante
Isabelle meurt?
—Pourquoi vivre? Ne suis-je donc plus rien pour l'ami à qui je dois de n'être pas mort de douleur et de misère? Pourquoi vivre! As-tu oublié ton devoir? Valleroy n'appartient-il plus à Malincourt?
Et comme dans la cour presque déserte personne ne s'occupait d'eux, Bernard saisit la main de son ami et la garda dans la sienne, s'efforçant, par cette étreinte, de le rappeler à lui-même.
—Oui, tu as raison, reprit alors Valleroy, j'ai fait à ton père une promesse, celle de ne pas t'abandonner. Je dois la tenir, je la tiendrai. Mais je veux tenter de sauver tante Isabelle.
—La sauver! Comment?
—Je ne sais encore. Mais je trouverai. Dieu m'inspirera.
Il poussa ce cri sans conviction, comme un soldat désarmé qui ne veut pas s'avouer vaincu. Sauver tante Isabelle, alors qu'elle serait appelée au tribunal et condamnée, était une tâche au-dessus de ses forces, et il le savait bien. Quant à la faire évader, il n'y fallait pas songer, les consignes étaient trop sévères et trop rigoureusement observées pour qu'on pût tenter de les enfreindre avec quelque chance d'y réussir. Il aurait fallu un miracle, et déjà, à cette époque, on ne croyait plus aux miracles.
Ces objections s'élevaient dans la pensée de Valleroy, et pour la première fois depuis qu'il était venu s'enfermer au Luxembourg, il sentait s'ébranler les fermes espoirs qui, jusqu'à ce jour, avaient fortifié son énergie et sa confiance. Mais ce fut pire encore quand la lourde grille de l'entrée s'ouvrit avec fracas pour livrer passage à une charrette vide qu'escortaient des gendarmes et qui, après avoir franchi l'enceinte de la prison, vint s'arrêter devant le greffe. Oh! cette charrette, il la connaissait bien, étant accoutumé à la voir arriver tous les jours. C'était elle qui venait chercher les prisonniers pour les conduire au tribunal et de là à la mort, après une courte halte à la Conciergerie.
—Tout est perdu! murmura Valleroy en désignant à Bernard le lugubre équipage.
Et tous deux restèrent debout au milieu de la cour, immobiles, les jambes tremblantes, pendant que le chef de l'escorte descendait de cheval et entrait dans le bureau du greffier où il resta quelques instants. Quand il en sortit, il n'était pas seul. Il avait à ses côtés le gardien-chef de la prison et le greffier, ce dernier tenant à la main une feuille de papier sur laquelle étaient inscrits plusieurs noms. C'était la liste des détenus que réclamait l'accusateur public.
—Qu'on fasse descendre tous les prisonniers, ordonna le gardien-chef en s'adressant à Valleroy.
Valleroy, contraint d'obéir, rentra dans la prison, transmit l'ordre à ses camarades qui le répétèrent. Alors, ce fut, dans les corridors, des cris d'appel, des fracas de portes ouvertes et fermées, des bruits de pas sur les dalles, une rumeur de voix éplorées, à travers laquelle on était surpris d'entendre passer des rires. Et à tous les étages, de toutes les issues aboutissant aux escaliers, sortaient des gens de tout âge et de toute condition qui se hâtaient de descendre dans la cour où ils se rangeaient en demi-cercle, les vieillards appuyés aux bras d'hommes plus jeunes qui les soutenaient les femmes pressées et effarées, les unes contre les autres, la pâleur aux joues, mais se raidissant pour surmonter leur angoisse et ne pas paraître avoir peur. Le nombre de ces infortunés était considérable; c'est par centaines qu'on les comptait. Parmi eux, on distinguait des gentilshommes, dont quelques-uns portaient encore les riches costumes d'autrefois, des bourgeois des paysans, pour la plupart vêtus de noir; des grandes dames parées comme pour un jour de fête, des femmes du peuple, des prêtres, des religieuses et même des enfants. C'est dans toutes les classes sociales que la Terreur ramassait ses victimes.
Bernard s'était jeté dans un coin et regardait, le coeur serré, ce triste spectacle, cherchant dans cette foule la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle. Il s'étonnait de ne les avoir pas encore vues, quand, sur le seuil de la prison, apparut la chanoinesse, conduite par Valleroy.
Alourdie par son embonpoint, appuyée sur sa haute canne, elle marchait lentement et vint se placer dans un groupe formé de gens qu'elle connaissait. Alors, un vieillard lui offrit son bras, et elle s'y suspendit, en prononçant des paroles de remerciement.
Valleroy s'était rapproché de Bernard.
—Et tante Isabelle? demanda ce dernier.
—Elle est couchée, souffrante, et dormait encore, répondit Valleroy. Je n'ai pas osé la réveiller. Il sera toujours temps d'aller la chercher, si on l'appelle.
À ce moment, l'appel commençait. Dans le silence, le greffier jetait les noms à haute voix. Homme ou femme, le prévenu désigné pour le bourreau disait rapidement adieu à ses compagnons, recevait leurs étreintes, et venait se ranger près de la charrette, entre les gendarmes.
On n'entendait ni plaintes ni cris, à peine un gémissement répondant à la voix du greffier. Les douleurs restaient muettes, les larmes coulaient sans bruit, soit que l'habitude de voir mourir eût cuirassé les coeurs contre les émotions bruyantes, soit que ceux que la Terreur laissait encore vivre eussent compris qu'il importait de ne pas ébranler, par d'inutiles manifestations, le courage de ceux qui allaient quitter la vie. Quatorze personnes furent ainsi appelées. Valleroy et Bernard écoutaient cette funèbre énumération, saisis d'une horrible angoisse, espérant toujours que la liste était épuisée et que le nom de tante Isabelle n'y figurait pas.
Mais, tout à coup, le greffier reprit:
—Isabelle Lebrun, comédienne.
Valleroy chancela, s'appuyant d'une main sur le bras de Bernard, et, de l'autre, étreignant sa poitrine en feu, sous sa veste d'uniforme. Personne ne répondait à l'appel du greffier.
—Isabelle Lebrun, répéta ce dernier.
Valleroy, dont relevait la prisonnière absente, s'attendait à être interpellé par le gardien-chef et à recevoir l'ordre d'aller la quérir, quand, soudain, il vit la chanoinesse de Jussac abandonner le bras sur lequel elle s'appuyait, sortir des groupes et s'avancer vers le gardien-chef, en disant:
—Excusez-moi, Monsieur, je n'avais pas entendu.
Il y eut dans les rangs de ceux qui la connaissaient comme un murmure de protestation. Mais, d'un regard impérieux, elle imposa silence à ses amis, et aucun d'eux ne dénonça son généreux mensonge qu'au milieu de cette foule de prisonniers les gardiens ne remarquèrent même pas. L'accusateur public leur demandait une femme; c'est une femme qu'ils lui livraient sans demander qui elle était. Quant à Valleroy, il s'était élancé pour protester à son tour, entraîné par l'ardent désir d'arracher la chanoinesse à la mort. Mais, sans que ni Bernard, ni personne l'eût retenu, il s'arrêta aussi épouvanté par ce qu'il allait faire que par ce qu'il laissait faire. D'un mot, il pouvait sauver Mme de Jussac. Il lui suffisait de pousser un cri, de signaler au greffier l'erreur volontairement commise par celle qui devait en être la victime. Mais, prononcer ce mot, pousser ce cri, signaler cette erreur, c'était perdre tante Isabelle, l'envoyer à la guillotine. Oh! qu'avec joie il eût, en ce moment, offert sa vie pour les délivrer toutes deux. Par malheur, en se perdant, il ne les aurait pas sauvées, et il se trouvait dans cette effroyable alternative d'avoir à laisser mourir l'une ou de condamner l'autre. Et tandis que ces pensées torturaient son esprit, ordre avait été donné aux prisonniers de monter dans la charrette. Maintenant, ils s'y trouvaient tous, les femmes assises sur des planches posées transversalement en guise de banquettes, les hommes debout.
—C'est complet, cria le gendarme commandant l'escorte, qui venait de se remettre à cheval. En route!
Et, comme une voiture de boucher chargée de moutons qu'on mène à l'abattoir, la charrette s'ébranla et roula lourdement sous la voûte du palais, tandis que les prisonniers à qui on permettait encore de vivre se désespéraient de toutes parts et que Bernard et Valleroy assistaient de loin à ce départ, consternés et pénétrés d'épouvante. Le fracas des roues se perdit dans une subite poussée de cris. C'était la foule massée au dehors qui accueillait de ses huées les prévenus dont commençait le supplice. La grille s'était déjà refermée que ces cris retentissaient encore. Bernard dit alors:
—Si tante Isabelle, en s'éveillant, s'aperçoit de la disparition de la chanoinesse et apprend la vérité, elle ira se livrer pour son amie.
Valleroy tressaillit.
—Elle n'apprendra pas la vérité, fit-il brusquement. Je vais l'enfermer à clé dans sa cellule, et, jusqu'à demain, personne ne pénétrera auprès d'elle. Quant à toi, suis la charrette, et sache ce que va devenir Mme de Jussac.
Ils se séparèrent, et Bernard sortit du palais en toute hâte. En marche vers la Conciergerie, par les rues tortueuses du quartier Latin, le convoi des prévenus, quand il le rejoignit, entrait dans la rue Dauphine, où déjà stationnait une grande foule venue là, non pour voir passer la sinistre charrette, mais pour commenter les événements qui se précipitaient et allaient mettre aux prises la Convention et la Commune. Cette foule rejetée à droite et à gauche, contre les maisons, par les gendarmes, regarda défiler le cortège sans pousser les ordinaires cris qu'en pareil cas, et depuis de si longs mois, la peur lui arrachait. Son attitude maintenant disait l'horreur du sang versé, la pitié pour les victimes, la haine des bourreaux et l'impérieux besoin de tirer vengeance de leurs forfaits.
Ces sentiments, non encore hautement manifestés, éclataient avec tant de force dans l'expression des visages que les sans-culottes et les tricoteuses qui suivaient la charrette arrêtèrent leurs danses et leurs clameurs cannibalesques, dans la crainte de provoquer des protestations. Quelques voix même s'élevèrent en faveur des prévenus. Allait-on encore guillotiner ceux-là? N'était-ce pas assez d'avoir coupé le cou à des milliers d'innocents? Les juges et le bourreau ne se lasseraient-ils donc pas de leur sanglante besogne? Il y eut un moment où la foule devint menaçante. Les gendarmes se regardèrent et, aux signes échangés entre eux, on put deviner que si quelque tentative était faite pour délivrer les prisonniers, ils ne s'y opposeraient pas. Qu'un homme énergique et entreprenant se fût trouvé là, et les sans-culottes eussent été culbutés, les prévenus mis en liberté. Mais cet homme ne se rencontra pas et le peuple, si longtemps terrorisé, n'osa violer les lois. Robespierre vivait encore; il exerçait encore le pouvoir. À cette heure, il allait monter à la tribune de la Convention pour dévoiler les iniquités de ses ennemis, et ses partisans annonçaient qu'il en descendrait triomphant.
Les prévenus arrivèrent donc sans encombre jusqu'au Pont-Neuf. Là, leur escorte se resserra autour d'eux et on atteignit ainsi la Conciergerie dont les portes s'ouvrirent pour les recevoir et se refermèrent aussitôt. Alors, Bernard se rendit au Palais de justice et entra dans la salle où le tribunal révolutionnaire allait tenir son audience. Il attendit une heure environ, perdu parmi les spectateurs qui se pressaient dans l'espace réservé au public. Puis il vit entrer successivement l'accusateur public Fouquier-Tinville, les juges, en tête desquels marchait leur président Dumas, et enfin les accusés désignés pour comparaître les premiers.
Leur procès fut bref. Un interrogatoire sommaire, le réquisitoire de l'accusateur public, la condamnation et ce fut tout. La chanoinesse de Jussac comparut à son tour. Assurément, si elle eût révélé son nom, évoqué le souvenir de son frère mort au service de la République, on n'eût osé la condamner. Mais aux premières questions qui lui furent posées, elle répondit:
—Je me nomme Isabelle Lebrun.
—Tu as conspiré avec les ennemis de la patrie, lui dit le président. Tu étais à Coblentz, à Bruxelles, à Liège, partout où se tramaient des complots.
—J'y étais et j'ai conspiré, répliqua-t-elle. Condamnez-moi.
On la condamna. Elle écouta l'arrêt, la tête haute, un sourire dédaigneux sur les lèvres. Les sentences prononcées à cette audience reçurent leur exécution le même jour, comme si Fouquier-Tinville, en prévision des événements qui se préparaient, eût voulu hâter le supplice des condamnés que ces événements auraient sauvés. C'est ainsi que périt, victime de son héroïque dévouement, la chanoinesse de Jussac. Quant à tante Isabelle, elle devait ignorer longtemps en quelles circonstances elle avait été sauvée, Valleroy ayant jugé prudent de les lui taire pour ne pas accroître la vive douleur qu'elle ressentit en apprenant la mort de sa compagne de captivité.
Le 9 thermidor, dans l'après-midi. Robespierre, son frère, et ceux de ses collègues du Comité de Salut public qui avaient pris parti pour lui étaient décrétés d'arrestation par la Convention nationale et mis hors la loi. Le lendemain, après des tragiques péripéties qui appartiennent à l'histoire, ils montaient sur l'échafaud et y recevaient la mort de la main du même bourreau par lequel ils avaient fait verser à flots le sang des innocents, celui de leurs rivaux et de leurs complices. Ce jour-là Paris et la France se crurent délivrés. Ils se trompaient. Leurs maux n'étaient pas finis. Longtemps encore ils devaient subir d'autres tortures et connaître d'autres douleurs. Mais à ce premier moment, ils respiraient, soulagés; ils s'attachaient passionnément à l'espoir d'un avenir réparateur, et l'allégresse était générale parmi tous ceux qui, si longtemps, avaient été menacés, opprimés et persécutés. Ce qui ajoutait à la joie publique, c'est que partout s'ouvraient les prisons, et que les détenus étaient mis en liberté, tandis que les suspects qui, durant la Terreur, s'étaient tenus cachés, osaient enfin se montrer dans la rue.
Vers la fin de cette émouvante journée, dans une salle du ci-devant hôtel de Malincourt, tante Isabelle, Nina, Bernard, Valleroy et le P. David étaient réunis. Après un court repas servi par Kelner et par Rose, les coudes sur la table, ils s'entretenaient des événements passés et des pauvres morts tombés en chemin au cours de ces émouvantes aventures. Tout à coup et comme la conversation semblait languir, Valleroy, assis à côté de tante Isabelle, désigna Nina qui jouait avec Bernard sous le regard attendri de l'ancien moine bénédictin et dit à demi-voix:
—Vous souvenez-vous, tante Isabelle, de l'entretien que nous eûmes, sur le bateau de Coblentz, la première fois que nous nous vîmes, voici deux ans?
—Quel entretien? demanda la jeune femme.
—Je vous disais que nous avions tous deux, vous et moi, une tâche égale, un enfant à protéger et à élever et que, pour m'aider à préparer aux devoirs de la vie celui qui m'était confié, je voudrais une compagne comme vous. «Elle serait une mère pour lui, ajoutais-je, et je serais un père pour Nina.»
—Oui, je me souviens, répondit tante Isabelle avec mélancolie.
—Bernard sera bientôt un homme, reprit Valleroy; mais, en attendant qu'il le devienne, une maternelle influence lui serait nécessaire. Quant à Nina, elle est si jeune encore qu'elle aura longtemps besoin d'une sollicitude telle que la vôtre et d'un appui tel que le mien, de telle sorte que le voeu que j'exprimais il y a deux ans n'a rien perdu de sa raison d'être. Ne pensez-vous pas comme moi?
—Oui, je pense comme vous.
—Alors, ce voeu, voulez-vous le réaliser, tante Isabelle? Si vous me jugez digne de vous, voulez-vous être ma femme?
Et la main ouverte sur la table, le regard anxieux et suppliant, il implorait une réponse favorable. Tante Isabelle ne la fit pas longtemps attendre. Pendant quelques minutes, elle resta silencieuse et recueillie, les yeux à demi clos, comme si elle interrogeait sa raison et son coeur. Puis elle se redressa, et, laissant tomber sa main dans celle qui la sollicitait, elle répondit:
—Je le veux bien, Monsieur Valleroy.
Ce même soir, Joseph Moulette parvenait à sortir de la prison du Plessis où il avait été enfermé par ordre de Fouquier-Tinville. À lui comme à d'autres, la chute de Robespierre apportait le salut. Mais ce salut, il le devait au hasard seulement, car il n'avait cessé, depuis le commencement de la Révolution, d'être pour les oppresseurs contre les opprimés. Aussi, redoutant d'être recherché comme jacobin et de devenir victime de la réaction qui commençait, s'empressait-il de quitter Paris.