CHAPITRE XX

RETOUR À SAINT-BASLEMONT

Une lourde chaise de poste chargée de bagages et contenant cinq voyageurs, sans compter le postillon, venait de traverser au grand trot des quatre chevaux qui y étaient attelés un des pittoresques vallons qu'on rencontre à l'entrée des Vosges. On était en l'an III de la République une et indivisible, au mois de brumaire, c'est-à-dire en octobre 1794, vers le milieu de l'après-midi. Des nuages grisâtres voilaient le fond du ciel et, lorsqu'à de longs intervalles, ils se déchiraient sous les efforts du soleil automnal, ce n'était que pour laisser passer de pâles rayons impuissants à égayer la mélancolie du paysage sur lequel soufflait un vent sec et rude, qui emportait dans ses courtes rafales les dernières feuilles des arbres, desséchées et jaunies.

Au sortir du vallon, la route se bifurquait. D'un côté, elle allait vers Épinal; de l'autre, par une montée très dure, vers le village de Saint-Baslemont qu'on apercevait au sommet du coteau que couronnait, comme une forteresse, le vieux château apporté en dot au comte de Malincourt par la riche héritière qu'il avait épousée. C'est cette montée que prirent les chevaux, en ralentissant leur allure.

Par des sentiers pierreux, la voiture s'éleva, dominant de plus en plus les prairies, les vignes, les forêts, au fur et à mesure que s'élargissait l'espace, vu de plus haut, dans son cadre de collines qui se violaçaient sous la lumière assombrie du jour déclinant.

—Réveille-toi, Bernard, dit tout à coup l'un des voyageurs, en s'adressant au chevalier de Malincourt qui sommeillait dans le fond de la voiture entre Nina endormie et tante Isabelle pensive, dans son coin.

—Où sommes-nous donc, Valleroy? demanda Bernard en frottant ses yeux encore appesantis.

—Nous arrivons à Saint-Baslemont et, comme je l'avais prévu, nous y arrivons avant la nuit.

Bernard, sans répondre, allongea le cou par-dessus les genoux de tante Isabelle, pour passer la tête à la portière afin de voir plus vite la maison où s'était écoulée son heureuse enfance et d'où il s'était enfui deux ans auparavant. Mais il ne vit rien qu'un grand mur du haut duquel tombait, sur les pierres moussues, un épais rideau de lierre et coupé, çà et là, par intervalles, de brèches qu'avait ouvertes le temps ou la main des malfaiteurs. Par ces brèches, le regard pénétrait dans le parc mais sans en percer les profondeurs, tant étaient pressés et branchus les troncs des arbres. Bernard se rejeta dans le fond de la voiture, dépité de n'avoir pu même apercevoir la façade grise dont sa mémoire conservait le souvenir, ni les vieilles tours de Saint-Baslemont. Puis, se tournant vers sa petite amie que venaient d'éveiller ses mouvements:

—Nina, fit-il, nous allons entrer dans mon château.

—Où est-il, ton château? interrogea Nina.

—Là, parmi ces arbres, répondit Bernard.

—Ne te hâte pas de le déclarer tien, mon petit, intervint alors Valleroy. Savons-nous seulement en quelles mains il est tombé et si elles voudront nous le restituer?

—Qu'on nous le restitue ou non, il n'en est pas moins la propriété de mon frère et la mienne, l'héritage de nos parents. On a pu nous en déposséder. Ce n'est pas ce qui nous empêche d'en être les maîtres légitimes, les seuls. N'ai-je pas raison, tante Isabelle?

—Vous avez raison, Monsieur Bernard. Mais il ne faut pas le crier trop vite ni trop haut.

—Ne pas crier si je suis dépouillé! répliqua Bernard avec impétuosité.
On me vole et je n'ai pas le droit de crier: «Au voleur!»

—Ce n'est pas le droit que je conteste, objecta tante Isabelle. Je dis qu'il est prudent, par les temps où nous sommes, de ne pas se lancer à l'aventure dans des réclamations bruyantes que la résistance des détenteurs actuels de votre bien, appuyés sur les lois, rendrait inutiles et que tout acte de violence rendrait dangereuses. Interrogez le P. David, Monsieur Bernard. Je suis sûre qu'il sera de mon avis.

Assis à côté de Valleroy, le P. David suivait ce débat en silence, mais un sourire sur les lèvres comme s'il eût été satisfait d'assister à cette éclosion de virile énergie dans l'âme de Bernard qu'il considérait un peu comme son ouvrage. Interpellé par tante Isabelle, il répondit:

—Votre droit n'est pas contestable, Bernard. Mais les jacobins en ont violé beaucoup d'autres qui n'étaient pas moins sacrés et que leurs victimes ne recouvreront jamais. Ils ont, par des lois arbitraires, sanctionné leurs iniquités et ils ont coupé le cou à ceux qui protestaient contre ces lois.

—Ce temps est passé, mon Père. Robespierre n'est plus.

—Ses successeurs valent-ils mieux que lui? demanda le vieillard d'un air de doute. Avant de quitter Paris, Valleroy, après avoir établi votre qualité d'héritier du comte de Malincourt, a fait constater que vous n'avez pas été porté sur la liste des émigrés et qu'en conséquence, vous n'êtes pas déchu de votre droit à l'héritage de vos parents. On lui a répondu qu'après leur mort, leurs biens ont été confisqués et mis en vente, et vous savez quelles démarches longues et multipliées il a dû faire pour obtenir que, si le château de Saint-Baslemont n'a pas trouvé d'acquéreur, mais dans ce cas seulement, vous en soyez considéré comme propriétaire.

—Alors, s'il y a eu un acquéreur?… fit Bernard.

—S'il y a eu un acquéreur, vous ne rentrerez en possession de votre bien qu'autant qu'il voudra bien vous le revendre. C'est inique; mais cela est ainsi.

Bernard ne protesta pas. Mais son attitude révélait qu'il n'était pas convaincu.

—Ajoutez, mon Père, reprit Valleroy, que la décision qui rend au chevalier son héritage, s'il n'a pas passé dans des mains étrangères, constitue une rare faveur; qu'elle n'a été rendue que parce que j'ai pu acheter les bonnes grâces de ceux qui étaient chargés de la rendre, et surtout parce qu'ils ignoraient que Bernard a été émigré de fait. Mais cette circonstance peut être divulguée, et alors nos efforts auraient été inutiles. Les lois contre les émigrés sont toujours en vigueur.

—La sagesse ne t'abandonne jamais, Valleroy, murmura Bernard vaincu par ce raisonnement et déjà résigné. Je me tairai, quoi qu'il arrive; je serai prudent et j'approuve d'avance ce que tu feras.

Le silence recommença dans l'intérieur de la voiture qui continuait à gravir la côte de Saint-Baslemont, et l'on n'entendit plus que le bruit des roues écrasant les cailloux et le pas régulier des chevaux sur la route montante.

Trois mois s'étaient écoulés depuis la chute de Robespierre. La France respirait, délivrée du sanglant cauchemar qui, durant deux ans, avait pesé sur elle. Peu à peu, elle prenait une physionomie nouvelle par suite du rétablissement de la vie sociale et de la vie domestique. Le luxe longtemps proscrit réapparaissait dans les rues de Paris comme dans les maisons! L'or recommençait à circuler. Les salons se rouvraient, non ceux de la noblesse que la peur et des lois rigoureuses non encore abolies retenaient à l'étranger, mais ceux de la bourgeoisie qui se hâtait de ressaisir son influence. Chacun se sentait redevenir libre. Sur les visages, si longtemps en larmes, des sourires révélaient l'allégement des âmes.

Cet allégement, il est vrai, n'était pas sans contrainte. Le coup de thermidor qui avait renversé Robespierre s'était produit plutôt comme un accident brutal et inattendu, aux effets passagers, que comme un événement venant en son temps et à son heure, avec un caractère définitif. On ne pouvait oublier que les personnages qui s'étaient déclarés brusquement contre Robespierre avaient été ses complices, que ses crimes étaient leurs crimes, et que, durant la Terreur, ils ne s'étaient montrés ni moins impitoyables, ni moins féroces que lui. Sur les mains de Tallien, de Barrère, de Collot d'Herbois, de Fouché, de Fréron, de Barras, de tous ceux qu'on appelait les thermidoriens, il n'y avait pas moins de sang que sur les siennes. S'ils s'étaient décidés à faire le siège de son pouvoir, c'est qu'ils avaient craint de devenir ses victimes. En l'envoyant à la mort, ils s'étaient moins préoccupés de faire cesser la Terreur que de sauver leur tête. Mais, à peine maîtres du gouvernement, ils avaient confirmé les mesures déjà votées contre les émigrés et les prêtres, et il n'était pas sûr que si quelque événement menaçait leur puissance, ils n'eussent recours, pour la consolider ou la défendre, à ces mêmes terroristes parmi lesquels ils comptaient tant d'anciens alliés et qui, même lorsqu'ils étaient traqués et proscrits, ne se résignaient pas à leur défaite.

Ces circonstances paralysaient encore les espoirs conçus au lendemain du 9 thermidor et maintenaient sur la France une anxieuse inquiétude. On s'efforçait cependant de la dissimuler ou de l'oublier. On se jetait avec d'autant plus d'ardeur dans la vie reconquise qu'on avait été plus près de la mort. Ce qui caractérisait la réaction soudain déchaînée c'était le besoin de représailles et de vengeances qui animait les coeurs. De toutes parte, elles commençaient à s'exercer, faisant succéder aux crimes qu'elles voulaient châtier d'autres crimes non moins abominables. Dans le Midi, c'étaient des massacres où périssaient par centaines coupables et innocents; un peu partout des assassinats isolés, quelques-uns aggravés par la cruauté des raffinements ajoutés au supplice. Pour assouvir ces fureurs, des bandes s'étaient formées. Elles allaient par les campagnes, pillaient les propriétés de ceux qui s'étaient montrés favorables au régime de la Terreur. Elles mettaient les propriétaires à mort. La plupart du temps, les assassins étaient masqués. Leur ordinaire vengeance consistait dans la chauffe, d'où le nom de chauffeurs qu'on leur donna. Avant de tuer la victime, on lui brûlait les pieds pour l'obliger à confesser ses crimes ou à révéler en quel lieu elle cachait son argent. C'était une Terreur nouvelle.

Au début, elle avait eu pour unique mobile des motifs politiques. Mais bientôt vinrent s'y mêler des motifs personnels et particuliers. Dès lors, personne ne fut assuré d'être à l'abri des exploits des réactionnaires thermidoriens. Ces exploits devinrent non moins atroces que ceux des terroristes. Ils dégénérèrent en un vaste brigandage: diligences arrêtées, voyageurs détroussés, courriers de poste attaqués et volés.

À Paris, la réaction offrait une physionomie moins barbare. Mais elle accomplissait son oeuvre avec une égale ardeur, une égale violence. Des bandes de jeunes hommes allaient par les rues, armés de gourdins, toujours prêts à courir sus à quiconque était suspect de terrorisme. On les rencontrait dans les bals populaires, dans les cafés, dans les salles de spectacles, sur les promenades, faisant fête aux nobles non émigrés, à peine sortis de leur prison ou des retraites obscures où ils avaient vécu depuis deux ans, et menaçant les jacobins exposés à leur tour aux délations, à l'emprisonnement ou même à la mort. La Convention s'effrayait de ces représailles déchaînées par elle, le jour où elle avait condamné Robespierre. Elle s'alarmait des progrès de l'opinion thermidorienne que professaient les royalistes, et, bien qu'elle s'efforçât de les contenir et de paralyser leur action, bien qu'elle les combattit sans répit ni trêve, ainsi qu'elle le fit en les écrasant à Quiberon, elle était contrainte de tolérer leurs violences dans les villes et leurs crimes dans les campagnes, de telle sorte qu'à l'effusion du sang des aristocrates succédait l'effusion du sang des révolutionnaires sans qu'il lui fût possible de l'arrêter. Tel était l'état de la France au moment où Bernard et Valleroy, accompagnés de Nina, de tante Isabelle et du P. David, arrivaient à Saint-Baslemont.

Plusieurs causes avaient déterminé ce voyage. L'une d'elles n'intéressait que Valleroy. Son mariage avec tante Isabelle étant décidé, c'est dans son village qu'il souhaitait de le voir célébrer. À cet effet, dès le lendemain du 9 thermidor, il avait fait part de ses intentions à sa fiancée, qui les avait approuvées, heureuse d'aller vivre durant quelques mois, sinon toujours, dans la paix des champs, sous le ciel natal de son mari. Les autres motifs du départ étaient tirés de l'intérêt de Bernard, que Valleroy considérait comme supérieur au sien.

Après avoir conservé l'hôtel de Malincourt aux héritiers du comte et de la comtesse, grâce au dévouement de Kelner et à sa propre habileté, il avait hâte de savoir ce qu'il était advenu du château de Saint-Baslemont. Pendant les jours sanglants de la Terreur, il n'avait osé s'en informer, une telle démarche offrant trop de périls, alors surtout qu'il faisait passer Bernard pour son neveu. Après la chute de Robespierre, quand il devenait possible de se renseigner, il s'était heurté à d'autres difficultés. On n'avait pu lui dire à Paris si le château confisqué de droit, à la suite de la condamnation de ses propriétaires, avait été mis en vente, ni même si des acquéreurs s'étaient présentés. Le désordre administratif, en ces temps agités, s'aggravait de la difficulté des communications, et, finalement Valleroy, résolu à partir pour les Vosges, s'était borné à faire établir que Bernard, ne figurant pas sur la liste des émigrés, devait être mis en possession des biens de ses parents, s'ils n'avaient pas été aliénés.

À une époque où toute faveur était tarifée, il n'avait pu enlever qu'à prix d'or et qu'à la suite de démarches multipliées cette décision bienveillante. Mais, à l'heure où il s'éloignait de Paris, en emmenant avec lui les êtres qu'il aimait, tant de joie gonflait son coeur qu'il ne regrettait ni le temps perdu ni l'argent dépensé. Les mauvais jours eux-mêmes, ces jours allongés par la douleur et l'angoisse, il les oubliait. Parvenu au terme de sa course, après un long et fatigant voyage, il n'y pensait plus, à ces jours maudits; toute son âme se concentrait dans la contemplation de l'avenir qui, pour la première fois, s'annonçait clément et doux. Cependant, on atteignait le sommet de la côte de Saint-Baslemont. La chaise de poste, emportée par son robuste attelage, roula avec fracas sur le pavé, entre les maisons du village, se dirigeant vers le château. Alors, dans l'entre-bâillement des portes, aux croisées entr'ouvertes se montrèrent des têtes curieusement penchées. Attirés au seuil de leurs demeures par le bruit des roues, les habitants de Saint-Baslemont se demandaient quels étaient ces voyageurs qui arrivaient en grand équipage dans un temps et dans un pays où, en fait d'équipages, on ne rencontrait guère, depuis plusieurs années, que ceux des commissaires de la République en mission. Et comme la voiture s'arrêtait sur la place du château, devant les vieilles grilles, elle y fut entourée d'une foule de gens pressés de voir les arrivants. Valleroy ouvrit vivement la portière et mit pied à terre. Puis, tandis que ses compagnons descendaient derrière lui, il interpella les curieux.

—Bonjour, mes amis, dit-il. Ne me reconnaissez-vous pas?

Et comme on lui répondait en prononçant son nom, il ajouta:

—Oui, c'est moi qui vous reviens après une longue séparation, et qui vous ramène le fils de vos anciens seigneurs, celui que vous appeliez le chevalier de Malincourt. Embrasse ces braves gens, Bernard, continua-t-il, en s'adressant à ce dernier. Ils ont toujours été les fidèles amis de ta maison.

Bernard s'exécutait. Très ému, mais très digne, il parcourait les groupes, distribuait des poignées de main, recevait de rudes accolades, et son retour inattendu provoquait tant de cris de joyeuse surprise, tant de manifestations sympathiques, qu'il ne savait comment exprimer sa propre joie et traduire sa reconnaissance. Pendant ce temps, Valleroy causait à l'écart avec de vieilles connaissances, s'informait des événements survenus en son absence et se renseignait, afin de savoir si le château avait été mis en vente. Tout à coup, il appela Bernard, et celui-ci s'étant approché, il lui dit:

—Remercions Dieu, Bernard. Le château t'appartient toujours. Après la mort de tes parents, il a été confisqué avec leurs autres biens et le décret de confiscation a même été signifié à la municipalité de Saint-Baslemont. Mais elle n'en a tenu aucun compte. Elle a toujours négligé de mettre le domaine en vente et s'est contentée de le prendre sous sa protection, de telle sorte qu'à défaut d'un nouveau propriétaire et grâce à la décision que j'ai fait rendre en ta faveur, non seulement tu es libre de rentrer à Saint-Baslemont, mais encore tu peux t'y considérer toujours comme chez toi, et ce résultat, tu le dois aux anciens vassaux de ton père qui, tous, sans exception, se sont faits les complices de la municipalité pour empêcher la vente de tes biens.

—Oh! les braves gens! s'écria Bernard. Mes amis, dit-il en s'adressant à eux, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour mon frère et pour moi.

—Mais où est-il, votre frère? demanda une voix. Pourquoi ne le voyons-nous pas avec vous?

Embarrassé pour répondre, Bernard regarda Valleroy comme pour solliciter un conseil. Valleroy comprit et fit lui-même la réponse.

—Le citoyen Armand nous rejoindra bientôt et il s'unira au citoyen Bernard pour vous remercier du dévouement dont vous leur avez donné l'éclatant témoignage. Et maintenant, reprit-il, en s'adressant à Bernard, entre dans ta maison, mon enfant; entres-y la tête haute et reprends-en publiquement possession.

Lui-même s'avança vers la grille, saisit une chaîne qui descendait le long de la porte et la tira brusquement. On entendit un son de cloche, et, des communs situés sur la droite de la cour d'honneur, on vit sortir un vieillard robuste et très droit, dont le visage sillonné de rides s'éclaira d'un sourire d'étonnement en apercevant la bonne figure de Valleroy.

—C'est Chourlot! fit Valleroy. Arrive, mon vieux, cria-t-il. Je te ramène ton maître.

Chourlot hâtait le pas. Puis, quand il fut près de la grille, il tira de sa poche une clé que ses mains tremblantes introduisirent dans la serrure, tandis qu'il bégayait, d'une voix qu'étranglaient les larmes:

—Valleroy! Monsieur le Chevalier!

—Ne m'appelle plus ainsi, dit Bernard. La Révolution a aboli les titres.

—Elle a eu beau les abolir, vous serez toujours pour moi M. le chevalier!

La porte était ouverte, et Bernard, sautant au cou du brave homme, l'embrassa vigoureusement! Ce dernier balbutiait:

—M. le comte m'avait confié le château. Je vous le remets, Monsieur le chevalier; vous le trouverez tel qu'il l'a laissé. Grâce à Dieu, je n'ai pas eu à défendre votre domaine, car toute la population de Saint-Baslemont m'aidait à le garder.

Bernard, de nouveau, remercia ces braves gens. Puis, prenant congé d'eux, il franchit la grille, suivi de ses compagnons de route, et pénétra dans la cour d'honneur, au fond de laquelle le château déroulait son antique façade, enveloppée de silence et voilée de mélancolie, avec ses portes et ses fenêtres closes. Mais, quelques instants après, elles s'ouvraient, ces fenêtres et ces portes, et, de nouveau, la vieille maison se remplissait d'air et de lumière. Comme l'avait dit Chourlot, elle était telle que l'avait laissée Bernard, deux ans avant, lorsqu'il s'enfuyait sous la conduite de Valleroy. Il voulut la parcourir du haut en bas, revoir la chambre de ses parents, la salle où ils avaient été arrêtés par Joseph Moulette, la chambre où lui-même était né et où, tant de fois, il avait attendu le sommeil, bercé dans les bras de sa mère.

Pendant ce temps, Valleroy descendait dans les souterrains et s'assurait que les trésors de la famille de Malincourt étaient toujours à la place où le comte, au moment de partir, les avait enfouis. Tranquille de ce côté, il s'occupa de préparer pour Bernard, pour tante Isabelle, pour Nina, pour le P. David et pour lui-même, une installation provisoire, en attendant qu'on pût secouer la poussière entassée sur les murs, sur les meubles, sur le plancher, remettre chaque chose à sa place, rendre au château sa physionomie d'autrefois.

—Si j'avais été prévenu de votre arrivée, disait Chourlot, j'aurais tout préparé pour vous recevoir.

—Mais je ne pouvais te prévenir, répondait Valleroy. Je ne savais si le château n'avait pas passé en d'autres mains, ni même si tu y étais encore.

Avant la nuit, grâce à Chourlot et à d'anciens serviteurs du comte de Malincourt qui s'étaient consacrés aussi à la garde et à la conservation du domaine, les ordres donnés par Valleroy étaient exécutés, les chambres prêtes, et les voyageurs pouvaient procéder à quelques soins de toilette avant de se réunir pour le souper. Quand on se mit à table, Bernard avait déjà parcouru le parc en compagnie de Nina et revu les lieux familiers où s'était écoulée son enfance.

Après le repas, tante Isabelle alla coucher l'enfant, qui tombait de fatigue et de sommeil. Elle ne vint retrouver, ses amis qu'après l'avoir vu s'endormir. Bernard alors se retira, car lui aussi était las de ce long voyage de Paris à Saint-Baslemont qui durait depuis huit jours.

Tante Isabelle, le P. David et Valleroy restèrent donc seuls.

—Parlons maintenant de nous, mon Père, dit alors Valleroy à l'ancien religieux. Avant de quitter Paris, je vous ai confié l'intention où nous sommes, tante Isabelle et moi, de nous marier et notre volonté de célébrer ici notre mariage. C'est même pour nous aider à réaliser ce projet que vous avez consenti à nous accompagner à Saint-Baslemont.

—Ce n'est en effet, que dans ce but, répondit le P. David. J'ai hâte de partir pour l'Italie. Il y a à Rome une maison de l'Ordre auquel j'appartiens. J'espère qu'on voudra m'y recevoir. La Révolution m'a délié de mes voeux, mais elle n'en avait pas le droit, et l'eût-elle possédé, ce droit, je n'en voudrais pas profiter. Moine je suis, moine je veux mourir. Je partirai donc, dès que vous serez mariés, mes amis.

—Nous ne vous retiendrons pas longtemps, mon Père. Dès demain, je ferai à la municipalité de Saint-Baslemont les déclarations nécessaires en vue de notre union. D'ici à huit jours, elle pourra y procéder. Mais comme tante Isabelle et moi ne considérons le mariage civil que comme une formalité insuffisante, nous vous demanderons ensuite de nous bénir. La cérémonie s'accomplira ici, secrètement, et ensuite vous serez libre. M'approuvez-vous, tante Isabelle?

—J'approuve tout ce que vous faites, Valleroy, répondit la jeune femme en tendant la main à son fiancé.

—Tout reste donc ainsi convenu, reprit Valleroy.

On dormit paisiblement cette nuit-là au château de Saint-Baslemont. Pour la première fois depuis deux ans, après tant de cruelles épreuves héroïquement supportées, Bernard et ses amis pouvaient se livrer au repos en toute sécurité, sans avoir à redouter les jours qui devaient suivre.

Le lendemain, tout le monde était debout de bonne heure. Tandis que Bernard promenait à travers le domaine de Malincourt tante Isabelle, Nina et le P. David, Valleroy commençait ses démarches auprès de la municipalité en vue de hâter son mariage et de faire régulariser en même temps la situation de Bernard, à l'aide des décisions qu'il avait obtenues avant de quitter Paris, en faveur de l'héritier des Malincourt. Comme il l'avait prévu, ces démarches et les formalités qu'elles nécessitaient exigèrent une semaine durant laquelle il eut à s'occuper de rendre habitable le château. Mais il se prodigua, et, grâce à son activité, les choses, à l'expiration du terme qu'il s'était fixé, avaient marché comme il le souhaitait.