CHAPITRE XXI

LE TEMPS S'ENVOLE

Un matin, de bonne heure, tante Isabelle et Valleroy se rendirent à la municipalité de Saint-Baslemont. En présence de quatre témoins, le maire les maria conformément aux lois nouvelles édictées par la Révolution. Puis ils rentrèrent au château où le P. David devait, la nuit venue, consacrer leur union d'après les rites de l'Eglise, abolis par le nouveau régime, mais que, même en pleine Terreur, les catholiques avaient observés autant qu'ils le pouvaient. Après le souper, dans une pièce située au premier étage, qui servait jadis d'oratoire à la comtesse de Malincourt, le P. David, aidé de Bernard et de Valleroy, dressa un autel qu'il orna de guipures et de dentelles, de candélabres d'argent et de fleurs d'arrière-saison, cueillies dans le parc avant la fin du jour par tante Isabelle. L'église du village, abandonnée depuis longtemps, avait fourni les vêtements sacerdotaux, les vases sacrés, et même pour Bernard, qui devait assister l'officiant, une soutane rouge et un surplis d'enfant de choeur.

Puis, lorsque ces préparatifs furent terminés, on attendit dans le recueillement que sonnât minuit. Alors, dans cette chapelle improvisée, vinrent prendre place Chourlot et Nina qui seuls devaient être présents à la cérémonie, puis Valleroy et tante Isabelle. Ils s'agenouillèrent devant l'autel, et, au moment où les pendules du château frappaient les douze coups de minuit, le P. David entra, précédé de Bernard.

En quelques paroles éloquentes, il traça aux époux le tableau de leurs nouveaux devoirs et formula les voeux dont il allait demander pour eux la réalisation. Il les unit ensuite et célébra la messe à leur intention, tandis que, courbés au pied de la croix, ils remerciaient Dieu qui mettait un terme à leurs épreuves et liait à jamais leurs coeurs en leur versant l'oubli du passé dans la perspective d'un bonheur infini.

La cérémonie était terminée déjà, le P. David avait quitté les vêtements sacerdotaux, quand soudain, du rez-de-chaussée, monta un bruit sourd. À l'une des portes du château, du côté du parc, des coups précipités se faisaient entendre. Il y eut un moment de surprise et d'inquiétude.

—Qui nous arrive? demanda Valleroy en se levant.

—Nous n'attendons personne, objecta tante Isabelle.

—C'est peut-être Armand qui revient! s'écria Bernard. Sur ce mot, Valleroy s'élança hors de la pièce, suivi de Chourlot qui portait un flambeau. Ils arrivèrent au rez-de-chaussée contre la porte à laquelle on frappait. Et comme les coups redoublaient:

—Qui va là? interrogea Valleroy.

—Un proscrit qui sollicite un asile, répondit une voix mâle.

—Il n'y a de proscrits aujourd'hui que les jacobins et les terroristes souffla Valleroy à l'oreille de Chourlot. Défions-nous…

—N'ouvrez pas! murmura Chourlot.

—Tous les malheureux ont droit à notre pitiés Tournant la clé dans la serrure, Valleroy entre-bâilla la porte. L'ouverture n'était pas grande, mais, si peu qu'elle le fût, elle l'était assez pour permettre à un homme de passer, et le proscrit, s'y précipitant, entra dans le château où, à peine entré, il tomba à genoux, sans qu'on pût voir son visage dissimulé sous les larges bords de son chapeau.

—Par pitié, ne me repoussez pas, murmura-t-il. Je suis poursuivi; j'ai marché depuis le lever du jour et n'ai pu trouver ni un morceau de pain ni un verre d'eau.

—Dites au moins qui vous êtes, reprit Valleroy. Puisque vous vous êtes arrêté à cette porte, c'est que vous saviez que personne, dans notre maison, n'est capable de vous dénoncer.

Alors, l'inconnu redressa son front courbé, en se relevant lentement. Mais, tout à coup, il bondit et poussa un cri en montrant son visage à Valleroy, qui, stupéfait à son tour, laissait échapper de ses lèvres le nom de celui qu'il venait de reconnaître et qui n'était autre que Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, président du club des jacobins d'Epinal, et ancien secrétaire de l'accusateur public Fouquier-Tinville.

—Oui, c'est moi, c'est bien moi, Joseph Moulette. Mais, toi-même,
Valleroy, comment es-tu ici?

—Je répondrai plus tard à ta question, fit Valleroy. Tu m'as dit tout à l'heure que tu avais faim et soif. Tu vas manger et boire. Nous causerons ensuite.

À voix basse, il donna un ordre à Chourlot, qui disparut.

—Le château est-il habité? interrogea Joseph Moulette en promenant tout autour de lui des regards qui trahissaient son inquiétude.

Valleroy devina sa pensée;

—Il est habité. Mais ceux qui l'habitent ont l'âme noble et généreuse, et tu ne cours aucun risque au milieu d'eux.

—Je peux donc respirer. C'est la première fois depuis mon départ de Paris, que je dormirai sans craindre d'être surpris par ceux qui me cherchent.

—Viens d'abord te rassasier.

Passant le premier, Valleroy conduisit le citoyen président dans la salle à manger où Chourlot venait de mettre un couvert sur un coin de table et de servir les restes du souper.

—Je me reconnais, dit Joseph Moulette, on s'asseyant. C'est ici, dans cette pièce, qu'en 92, j'arrêtai le ci-devant comte de Malincourt et la ci-devant comtesse, son épouse.

—C'est donc par ta faute qu'ils sont allés à l'échafaud, répliqua Valleroy. Ne rappelle pas ce souvenir dans leur maison. Cela te porterait malheur.

Joseph Moulette le regarda, une expression de crainte aux yeux, car, dans cet avertissement, il avait saisi comme un accent de menace. La physionomie tranquille de Valleroy le rassura. Cédant au besoin, il se mit à manger avec avidité. Tant que dura son repas, Valleroy resta silencieux, se contentant de le contempler. Mais, bientôt, cette attitude devint intolérable à Joseph Moulette. Pour échapper plus vite à ce regard qui l'enveloppait et semblait vouloir pénétrer jusqu'à son âme, il se hâta.

—J'ai fini, dit-il tout à coup en repoussant son assiette d'un geste brusque et en s'écartant de la table. Raconte-moi maintenant comment il se fait que je te retrouve dans cette maison.

—Parle le premier, citoyen président.

—Eh ne me donne plus ce titre. J'expie assez cruellement le périlleux honneur de l'avoir porté. Je lui dois mes malheurs actuels. C'est grâce à lui que je suis hors la loi.

—Après le rôle que tu as joué pendant la Terreur, il fallait s'y attendre, observa philosophiquement Valleroy.

—Tu te souviens qu'au moment de la chute de Robespierre, j'étais en prison, continua Joseph Moulette. L'événement de thermidor ne me surprit pas. Je l'avais prévu le jour même de mon arrestation. Du moment qu'il tolérait qu'on emprisonnât les patriotes tels que moi, Robespierre était perdu.

—Tu fus arrêté parce que Fouquier-Tinville t'accusa de le trahir.

—Et c'est vrai que je le trahissais. Mais, tu sais pourquoi, Valleroy.
Je voulais que la ci-devant chanoinesse de Jussac et la nommée Isabelle
Lebrun vécussent aussi longtemps que ce serait utile à nos intérêts.

—N'invoque pas cette excuse, Joseph Moulette. Ce n'est pas en prolongeant l'existence de ces pauvres femmes que tu t'es perdu. Fouquier-Tinville a toujours ignoré les engagements que tu avais pris envers moi et notre accord. Ce qui t'a valu ta disgrâce, c'est que tu vendis tes services à d'autres malheureux auxquels tu avais promis de les sauver. Et cela, tu le faisais à mon insu. Tu ne les as pas sauvés, quoique ayant reçu le prix dont vous étiez convenus ensemble, et leurs parents t'ont dénoncé.

Joseph Moulette ne put contenir un geste de surprise irritée. Mais, il le réprima presque aussitôt, et, souriant d'un mauvais sourire, il reprit:

—Quelle qu'ait été la cause de mon arrestation, sans le 9 thermidor, j'étais perdu. Cette journée assura mon salut, et le mois suivant, j'obtenais ma mise en liberté. J'en profitai pour fuir Paris où les patriotes ne trouvaient plus justice. Je retournai à Épinal avec l'espoir de m'y faire oublier. Mais, là aussi la réaction triomphait, et quand j'arrivai dans cette ville ce fut pour apprendre que les autorités nouvelles avaient demandé à Paris et obtenu ma mise hors la loi, comme terroriste. Depuis, j'erre de tous côtés, dénoncé, poursuivi, traqué. Partout on me demande mes papiers d'identité, et comme je ne puis les exhiber sans révéler qui je suis et sans me perdre de partout je suis obligé de m'enfuir.

—Mais, dans quel but es-tu venu te réfugier ici?

—Les hasards de ma fuite m'ont conduit de ce côté. Alors, je me suis rappelé que ce château, son parc, les bois qui l'entourent offraient d'inaccessibles retraites. J'y suis venu dans la pensée d'y vivre caché. Mais, ce soir, j'étais exténué, affamé, couvert de meurtrissures. Quand, tout à l'heure, j'ai frappé à cette porte, au risque de rencontrer des hommes sans entrailles, capables de me livrer à mes ennemis, j'étais las de vivre, et la mort me semblait préférable aux souffrances que j'ai endurées. Heureusement, je t'ai trouvé et tu me sauveras.

—Oui, je te sauverai, répondit gravement Valleroy. L'humanité m'en fait un devoir.

—L'humanité et l'amitié, car tu es mon ami.

—Dis plutôt que tu as cru que je l'étais.

—M'aurais-tu trompé? demanda Joseph Moulette stupéfait.

Depuis un moment, Valleroy se contenait. À cette question, il éclata:

—Si je t'ai trompé! Mais je n'ai pas fait autre chose depuis que je te connais! Je t'ai trompé à Coblentz où, tout en feignant de seconder tes menées criminelles, je te dénonçais à la police de l'Électeur et obtenais ton arrestation pour t'empêcher de nuire à la famille de Malincourt. Je t'ai trompé au club des jacobins quand je t'y retrouvai en te laissant croire que j'étais disposé à devenir de nouveau ton complice pour t'enrichir et m'enrichir de la dépouille des innocents. Je t'ai trompé, le lendemain, dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en inventant une histoire de trésor caché dans le château de Jussac, à l'unique effet de sauver la chanoinesse. Je t'ai trompé plus tard encore quand j'exigeai qu'Isabelle Lebrun ne comparût pas devant le tribunal révolutionnaire. Oui, grâce à ta sottise plus encore qu'à mon habileté, j'avais fait de toi ma dupe et l'instrument de mes desseins. Et toi, pauvre niais, tu n'as rien vu, rien deviné, rien compris. Tu as ajouté foi à tous mes mensonges. Plus ils étaient grossiers, plus ils te trouvaient crédule. Si tu m'avais observé pourtant… Regarde-moi, citoyen président, ai-je l'air d'un scélérat de ton espèce?

Tout en parlant, Valleroy marchait fiévreusement à travers la salle, passant et repassant devant Joseph Moulette médusé, immobile et comme cloué sur sa chaise.

-Mais qui donc es-tu? demanda timidement ce dernier. Valleroy s'arrêta et, penché sur lui, il répondit:

—Je suis le fidèle serviteur du comte et de la comtesse de Malincourt, que tu es venu surprendre ici quand ils allaient s'enfuir et dont, pour t'emparer de leurs biens, tu as causé la mort. Je suis l'ami de leurs fils qui auraient subi le même sort que leurs parents si, à Coblentz, je ne m'étais mis entre eux et toi pour les protéger contre tes tentatives d'espionnage. Je suis enfin le mari d'Isabelle Lebrun qui, plus heureuse que la chanoinesse de Jussac, a été préservée et qui seule te protège aujourd'hui, car si elle avait péri, tu ne serais pas vivant.

—Vas-tu maintenant chercher à te venger de moi? interrogea Joseph
Moulette, courbé sous l'effroi.

—Me venger? Non, dit dédaigneusement Valleroy. Tu es arrivé à Saint-Baslemont dans un jour heureux, un de ces jours qui disposent à la clémence. Je t'ai promis de te sauver et je te sauverai. Seulement, je dois t'avertir que le maître de ce château se nomme le chevalier Bernard de Malincourt. C'est cet enfant qui, à Paris, passait pour mon neveu, et qui, maintes fois, alla te porter mes messages. Tâche de ne pas te trouver sur son chemin, car il te connaît, et je ne sais si, en songeant à ses parents guillotinés, il serait disposé à user envers toi d'une clémence égale à la mienne.

À ces mots, Joseph Moulette se leva. S'efforçant de dissimuler sous une ironie voulue la peur qu'excitait en lui l'impétueux discours de Valleroy, il murmura:

—Elle me semble dangereuse, ta clémence, citoyen. Et peut-être vaut-il mieux que j'aille chercher ailleurs un autre asile…

—Tu es libre de partir et libre de rester. Si tu restes et si tu suis aveuglément mes conseils, je me porte garant de ta sécurité. Si tu pars, on tâchera de t'oublier. Choisis.

Joseph Moulette ne répondit pas sur-le-champ, comme s'il eût voulu se recueillir avant de prendre une décision. Eh attendant qu'il la fit connaître, Valleroy allait et venait de nouveau dans la salle silencieuse, cherchant à dominer son impatience et sa colère, évitant d'arrêter ses regards sur le sinistre coquin que la destinée vengeresse venait de lui livrer. En se montrant généreux, il croyait n'avoir rien à redouter de lui. Il ne le considérait plus que comme une bête venimeuse mise à jamais dans, l'impossibilité de mordre. Mais, s'il l'eût observé, il aurait bien vite compris que le drôle ne se jugeait pas ainsi, et que, loin de se croire désarmé, il ruminait déjà quelque vengeance, car sur sa face blêmie revenait l'expression sournoise qui lui était habituelle.

—Es-tu décidé? demanda brutalement Valleroy lassé d'attendre.

—Je reste et je me fie à ta générosité, supplia d'un ton très humble
Joseph Moulette.

Chourlot attendait dans une pièce voisine la fin de cet entretien.
Valleroy l'appela.

—Voici un homme que je te confie, lui dit-il, en désignant le citoyen président. C'est un proscrit. À ce titre, et puisqu'il est venu chercher près de nous un refuge, nous lui devons secours. Cette nuit, il couchera près de toi, dans les communs. Demain, nous aviserons à le mieux installer.

—Suivez-moi, Monsieur, répondit Chourlot.

Joseph Moulette balbutia un remerciement. Puis il sortit; la tête basse, derrière le vieux paysan, à la garde duquel Valleroy venait de le remettre, et ce dernier s'empressa de rejoindre sa femme et ses amis. Nina dormait. Mais Bernard n'avait pas voulu se coucher sans revoir Valleroy. Il veillait avec tante Isabelle et le P. David.

—Que s'est-il passé? demanda-t-il à Valleroy.

—Un événement sans importance. Nous en reparlerons:

Ce soir-là, Valleroy ne voulut rien dire de plus. Mais, le lendemain, il confessa à Bernard toute la vérité.

—Comment ce misérable a-t-il osé se présenter ici? s'écria Bernard; indigné.

—Il ignorait qu'il nous y trouverait;

—Mais, maintenant qu'il sait que nous y sommes, persistera-t-il à y demeurer?

—Il est convaincu que tu ne chercheras pas à tirer vengeance de lui.

—Il se trompe. J'ai le droit de châtier le meurtrier de mes parents.

—As-tu ce droit, Bernard? N'est-ce pas à Dieu, à Dieu seul qu'il appartient? Et puis, frapper un homme qui est venu se réfugier à ton foyer!… Laisse-le à ses remords.

—Alors, qu'il aille les traîner ailleurs. Je ne puis répondre de moi si mon regard s'arrête sur lui.

—Tu lui refuses donc l'hospitalité?

—Je consens à la lui accorder tant qu'il sera empêché de trouver un autre asile. Mais, peut-être, est-il possible de lui en assurer un ailleurs que dans cette maison, ou même de le faire sortir de France. Tout ce que tu voudras, Valleroy, sauf la prolongation de son séjour ici.

—C'est bien, il partira, répondit Valleroy.

Le même jour; il signifia à Joseph Moulette la volonté de Bernard.

—Tu ne peux rester près de lui, dit-il. Ta présence lui rappellerait trop d'affreux souvenirs, et toi-même, tu comprendrais bientôt que tu n'es pas en sûreté dans une maison où tu as laissé des traces sanglantes.

—Je partirai, puisqu'on me chasse.

—On ne te chasse pas. On consent même à te garder tant que ta vie et ta liberté seront en péril. Mais on souhaite ton éloignement et on pense, que tu trouveras aisément une autre retraite. Si même tu veux passer la frontière on s'offre à seconder tes efforts, pour y atteindre.

—Passer la frontière! Comment? Elle est occupée par l'armée de la République, et je ne parviendrais pas jusque-là. Je ne veux pas tenter l'aventure. Je quitterai Saint-Baslemont à la nuit.

En prononçant ces mots sa voix révélait moins de résignation que de sourde colère. On eût dit qu'il menaçait. Mais Valleroy ne s'en alarma pas convaincu que le personnage ne pouvait rien, contre les habitants du château. Toutefois, par prudence, il le surveilla jusqu'au soir. La nuit venue, dans la petite chambre qu'occupait Joseph Moulette et de laquelle il n'était pas sorti de tout le jour, Chourlot lui servit un copieux repas. Le citoyen président put manger à sa faim et boire à sa soif. Quand il eut fini, Valleroy lui glissa quelques pièces d'or dans la main et accompagna ce don généreux d'un avertissement solennel:

—Tu nous as fait beaucoup de mal, Joseph Moulette. Tu as vu comment nous nous vengeons. Profite de cet exemple et puisse le ciel ouvrir ton âme au repentir! Et surtout, garde-toi de revenir par ici. Il ne faut braver ni Dieu ni les hommes.

Joseph Moulette s'inclina sans prononcer une parole. Puis il s'éloigna, suivi de Valleroy et de Chourlot qui l'escortèrent jusqu'au delà de la grille et demeurèrent debout, sur le seuil du château jusqu'à ce qu'il eût disparu au détour de la route déserte qu'enveloppait l'ombre du soir.

—Bon voyage! murmura Valleroy.

—Est-ce bien prudent de laisser partir ce coquin? demanda Chourlot. M'est avis que, puisque vous le teniez, il fallait le mettre dans l'impossibilité de nuire.

—L'assassiner? Y penses-tu, Chourlot?

—Quand on rencontre une vipère, on l'écrase.

—Bah! celle-ci a épuisé son venin.

—Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Valleroy, et n'avoir pas à regretter un jour votre bonté!

Durant la semaine qui suivit cet événement, les habitants de Saint-Baslemont assistèrent à un autre départ. Mais loin d'être pour eux une délivrance, celui-ci devait exciter leurs regrets. Le P. David les quittait pour se rendre à Rome, où il allait reprendre le joug monastique sous lequel il voulait finir sa vie. Depuis longtemps, il partageait et consolait leurs douleurs. Grands et petits lui avaient voué autant d'affection que de reconnaissance. Tout ce qu'avait appris Bernard pendant ces deux années, tout ce qu'il savait, les développements de son esprit, la maturité de ses jugements, l'élévation de son âme, c'est au P. David qu'il en était redevable non moins qu'aux tragiques événements dans lesquels il avait puisé l'expérience, le sang-froid, l'énergie. En le perdant, il perdait un maître indulgent, patient et sûr, une source inépuisable de sages conseils. La séparation fut cruelle, et Bernard pleurait quand, au moment de s'éloigner, le P. David voulut bénir les amis qu'il laissait derrière soi. Le jour de son départ fut un jour de tristesse et de deuil.

Maintenant, l'existence des habitants de Saint-Baslemont allait revêtir une physionomie nouvelle. Aux troubles de Paris, à ces agitations révolutionnaires au milieu desquelles ils avaient vécu de longs jours, succédait pour eux le calme réconfortant de la libre vie des champs. En quelques semaines, ils en avaient ressenti si vivement les salutaires effets que, venus dans les Vosges avec le dessein de n'y faire qu'une halte, Bernard, tante Isabelle et Valleroy tombèrent d'accord pour y demeurer jusqu'au moment où la France serait pacifiée. Les intérêts de Bernard n'exigeaient pas sa présence à Paris, pas plus que celle de Valleroy; Kelner suffisait à les défendre. En revanche, ils justifiaient son séjour à Saint-Baslemont, où manquait depuis longtemps l'oeil du maître, où manquait surtout pour l'exploitation du domaine la main habile et vigoureuse de l'intendant des Malincourt. Il était donc décidé qu'on ne retournerait pas à Paris de si tôt, et comme après les épreuves antérieures, la perspective de quelques mois à passer loin du bruit des villes et dans la paix de la campagne offrait une rare douceur, la décision rendait tout le monde heureux.

On touchait alors à la fin de l'automne. Au-dessus des bois effeuillés et jaunis, le vent froid des hautes montagnes annonçait l'hiver. Mais la neige ne tombait pas encore et fréquemment le soleil se montrait. On partait alors pour de grandes promenades d'où les enfants rapportaient appétit, force et santé. Nina se développait à miracle. Sous son visage de chérubin brun, dans le flot de ses cheveux noirs, perçait la beauté de la jeune fille en éclosion.

Ce n'était pas seulement une fraternelle tendresse que Bernard nourrissait pour elle: c'était aussi une admiration passionnée qui ne tolérait ni les critiques ni même les maternelles remontrances de tante Isabelle. Cette admiration était d'ailleurs réciproque, car Nina considérait son chevalier comme le plus accompli des chevaliers comme le plus beau, le plus vigoureux, le plus habile, et à la voir près de lui, on devinait aisément qu'elle tirait vanité de ce protecteur dont ses exigences enfantines et ses caprices ne lassaient jamais la patience. Quoi quelle voulût, quoi qu'elle demandât, Bernard s'ingéniait toujours à la satisfaire. Rien ne se pouvait de plus touchant que les témoignages de son incessante sollicitude pour la mignonne créature que la destinée avait introduite et fixée au foyer des Malincourt.

Quant à lui, il se transformait à vue d'oeil. Il allait vers, seize ans et avait presque la taille d'un homme. Bien qu'encore un peu grêle, sa poitrine s'élargissait. Son visage s'était virilisé; l'expression pénétrante et grave de son regard s'accentuait. Sa démarche, ses gestes, son allure décelaient le noble sang dont il était issu. Sous cette séduisante enveloppe, battait un coeur fier, généreux, sensible, une âme ardente, toujours prête à s'enthousiasmer au spectacle des actions éclatantes et des mâles vertus. Tout en lui révélait qu'il était d'assez forte trempe pour affronter les luttes de la vie. Son esprit de résolution, sa raison s'affirmaient en toutes circonstances avec tant de spontanéité que Valleroy lui-même en subissait l'empire et qu'après avoir été longtemps les guide il se laissait tenant guider volontiers.

Au moment où commençait l'hiver de 1794, le bonheur semblait, revenu au château de Saint-Baslemont. Bernard en aurait joui sans contrainte si l'absence de son frère n'eût entretenu dans son coeur une plaie toujours saignante. Mais cette absence incompréhensible et mystérieuse se prolongeait. Après avoir vainement attendu Armand, après avoir patiemment attendu de ses nouvelles, Bernard, déçu dans son attente, ne savait que penser ni comment s'y prendre pour s'éclairer sur le sort de ce frère chéri duquel il ne pouvait dire s'il était vivant ou s'il était mort.

Dès les premiers froids, la neige avait étendu sur le sol, en couches épaisses, son tapis blanc et ouaté. Le pays des Vosges, dans le cercle de ses montagnes, était comme enseveli sous ce linceul. Les routes devenant impraticables, il semblait séparé du reste du monde. Les nouvelles du dehors n'arrivaient plus que rarement à Saint-Baslemont. On n'en connaissait guère que ce que racontait Kelner dans les lettres qu'il écrivait une ou deux fois par mois, que ce qu'on apprenait par quelques rares voyageurs. Les uns et les autres décrivaient l'état de Paris, ses agitations incessantes la lutte qui s'engageait entre les thermidoriens et les royalistes, les progrès de l'esprit réactionnaire, activés par ceux-ci, combattus par ceux-là. Unies quand il s'était agi de renverser Robespierre, ces deux factions maintenant se menaçaient, et leur accidentelle alliance était en train de se rompre.

Paris, si longtemps dominé par la Terreur, se prononçait pour les royalistes. La Convention, à l'effet de lui résister, cherchait un point d'appui du côté des jacobins, qui commençaient à reprendre espoir. À la veille de se séparer, l'Assemblée discutait une constitution nouvelle, qui devait, sous le nom de Constitution de l'an III, remplacer celle qui, dans les mains de Robespierre, était devenue l'instrument des maux de la France et qu'elle ne considérait plus qu'avec horreur.

Aux frontières, les hostilités duraient encore. Des seize armées que la France avait opposées à ses ennemis, il en restait huit. Au Nord, au Midi, avec des fortunes diverses, elles défendaient son territoire. Mais la Prusse et l'Espagne demandaient la paix. Les Autrichiens et les Anglais étaient seuls disposés à continuer la guerre, les premiers en Allemagne et en Italie, les seconds sur les mers et en Vendée, où ils soutenaient de leur or et de leurs conseils l'insurrection non encore abattue.

Les causes de troubles et de conflits étaient donc innombrables. L'avenir restait obscur tant à cause des difficultés du dehors que des rivalités du dedans. Mais, en attendant qu'il se réalisât, la société française se livrait au bonheur de vivre, sans regarder au delà de l'heure présente.

Ces événements n'avaient à Saint-Baslemont que des échos affaiblis. Ils n'altéraient pas la sérénité de l'existence et ne troublaient en rien le repos réparateur que goûtaient Bernard, tante Isabelle et Valleroy. Quand tombait la neige ou la pluie, ils restaient enfermés. Le travail, l'étude, les occupations usuelles remplissaient leurs instants. La pétulance juvénile de Nina les égayait. Dès qu'un rayon de soleil se montrait dans le ciel, on allait courir les bois. Le soir, à la veillée, devant les flammes dansantes sur les bûches énormes entassées dans la cheminée, on commentait les incidents de la promenade, à défaut de mieux.

Ce long hiver durant lequel Bernard vécut comme dans une retraite fut salutaire à son corps et à son esprit. L'exercice et l'air sain des montagnes imprimèrent la vigueur à son organisme, en même temps que son instruction se complétait par des lectures suivies. La salle où se trouvait la bibliothèque devint son séjour préféré. Il y passait des heures et des heures sans se lasser. Il en dévora tous les volumes, s'attachant de préférence à ceux qui racontaient des batailles, d'éclatants faits d'armes, la vie de soldats illustres. Ces récits flattaient son goût pour les choses de la guerre, qu'avaient fait naître, depuis 1792, les périls de la patrie attaquée de toutes parts et l'héroïsme déployé par ses défenseurs. Cette patrie devenue l'objet de son culte, il brûlait de la défendre. Il s'y préparait en ne négligeant aucune occasion d'admirer ceux qui l'avaient défendue et qu'il se proposait d'imiter.

Au printemps, les relations de Saint-Baslemont avec le reste de la France se renouèrent. On put recevoir régulièrement les journaux de Paris. Les lettres de Kelner devinrent plus fréquentes, et on cessa de vivre dans l'ignorance complète de ce qui se passait au dehors. Alors Bernard s'intéressa aux événements plus encore qu'il ne l'avait fait jusque-là. Mais c'est le mouvement des armées engagées sur le Rhin et en Italie qu'il suivait de préférence au mouvement des partis dans Paris. Sa pensée le conduisait anxieux, fiévreux, passionné, à la suite des soldats français. Il pleurait sur leurs défaites, applaudissait à leurs victoires, accordant à peine une attention dédaigneuse aux luttes politiques qui présageaient la guerre civile. Il suivait dans leurs campagnes les généraux de la République: Pichegru, Moreau, Jourdan, Kellermann, Moncey, Hoche, Marceau, Kléber, Championnet, Lefebvre, d'autres encore, destinés, les uns, à une glorieuse carrière, les autres, à une mort prochaine, non moins glorieuse. Il connaissait leurs noms, leur valeur, leurs exploits, tandis qu'il n'aurait pu dire quels hommes étaient Barras, Tallien, Fouché, ni ceux qui, par eux et avec eux, allaient devenir les maîtres de la France, en attendant celui qui devait les éclipser tous, Bonaparte, dont à ce moment les services étaient encore trop obscurs pour être admirés et commentés dans un village perdu du département des Vosges.

C'est ainsi que le temps s'écoula heureux et paisible pour les habitants du château de Saint-Baslemont.