CHAPITRE XXII

LES DERNIERS MÉFAITS DU CITOYEN PRÉSIDENT

Vers la fin de l'été de 1795, une après-midi du mois de vendémiaire, Valleroy rentrait d'une promenade sur les terres de Saint-Baslemont quand il vit une voiture qu'escortaient deux gendarmes à cheval s'arrêter sut la place du château devant la grille, et descendre de cette voiture trois personnages. Il pressa le pas et les rejoignit au moment où ils pénétraient dans la cour d'honneur. De loin, il n'avait reconnu aucun d'eux. Mais, en les abordant, il éprouva la même sensation que s'il se fût trouvé à l'improviste en présence d'une bande de malfaiteurs. L'un de ces personnages était Joseph Moulette.

Si violent fut le saisissement de Valleroy que, d'abord, il perdait son ordinaire sang-froid, affolé par le retour inattendu du sinistre coquin parti de Saint-Baslemont, un an auparavant, misérable, vêtu de haillons, proscrit, et qui s'y présentait maintenant en brillant équipage, les pistolets à sa ceinture et, des pieds à la tête, transformé. Assurément, ce retour ne présageait rien de bon. Il suffisait de voir le méchant sourire qui voltigeait sur la face patibulaire du citoyen président pour comprendre, bien qu'il affectât de garder le silence et de s'effacer derrière ses compagnons, qu'il revenait triomphant, animé de mauvais desseins, avide de reprendre sa revanche, ainsi qu'un messager de malheur.

Comme Valleroy s'était trouvé aux prises avec d'autres périls, la nécessité de faire face à celui-ci lui rendit bientôt son énergie. Les individus qu'accompagnait Joseph Moulette lui étaient inconnus. Mais ils portaient une écharpe sur leur habit à longues basques et à larges revers, une cocarde rouge à leur chapeau, autour des reins une ceinture à laquelle attenait un sabre, et il n'eut aucune peine à deviner leur qualité. Celui qui semblait le plus important des deux s'empressa d'ailleurs de la décliner.

—Nous sommes délégués par le district d'Épinal, citoyen, dit-il, et envoyés vers toi pour procéder à une enquête sur des faits qui te concernent.

—Je suis à vos ordres, citoyens, répondit Valleroy. Si vous voulez entrer dans la maison, nous pourrons causer librement.

Marchant devant eux, il traversa la cour et les introduisit dans une salle au rez-de-chaussée. En y entrant, celui qui avait déjà parlé s'allongea dans un fauteuil avec un air de grande fatigue, et, d'un geste lassé, jeta son chapeau sur une table.

—Vous arrivez d'Epinal? demanda Valleroy en essayant de se donner des airs niais.

—Sans débrider, répondit le délégué. Nous sommes partis au petit jour.

—Mais alors, vous devez avoir besoin de vous réconforter! Le délégué consulta du regard ses compagnons et répondit:

—II est certain qu'un verre de vin et une croûte de pain seraient les bienvenus.

—Je vais vous faire servir une collation, reprit Valleroy.

—Nous acceptons, et, avec le consentement du citoyen Joseph Moulette ici présent, nous t'autorisons à nous envoyer deux ou trois bonnes bouteilles de ce vin vieux de Moselle dont la cave du château de Saint-Baslemont était abondamment pourvue, à ce qu'il paraît, au temps du tyran Capet. Tu permets, citoyen Moulette?

—Je permets, dit froidement celui-ci.

Valleroy était stupéfait.

—Je ne vois pas en quoi le consentement du citoyen Moulette…

Le délégué l'interrompit.

—Tu verras tout à l'heure, citoyen Valleroy. Mais, d'abord, fais-nous servir; nous causerons ensuite.

Quoiqu'il ne comprît rien à ce langage, Valleroy ne s'attarda pas à discuter. Il sortit, saisissant avec empressement l'occasion qui lui était offerte d'être seul un moment, de se recueillir et d'aviser aux moyens de conjurer le danger qui venait d'éclater. Dans quel but le district d'Épinal envoyait-il des délégués à Saint-Baslemont? De quelle mission étaient-ils chargés? Pourquoi Joseph Moulette les accompagnait-il? Autant de questions auxquelles Valleroy était empêché de répondre. Mais la présence des nouveaux venus, leur langage, leurs allures, les airs mystérieux et compassés que se donnait Joseph Moulette en disaient assez pour prouver à Valleroy que la sécurité des habitants de Saint-Baslemont était menacée. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'exprimer, cette conviction se forma dans son esprit, et, du même coup, il conçut tout un plan, d'une exécution rapide et facile, à l'effet de mettre à l'abri du péril mystérieux qu'il devinait sans le voir les êtres aimés confiés à sa garde.

Une fois hors de la pièce où venaient d'entrer les délégués, il aperçut
Chourlot. Le vieux brave homme avait assisté à leur arrivée. Saisi
d'inquiétude, il attendait anxieux, le moment de se trouver seul avec
Valleroy. Il allait l'interroger. Celui-ci lui coupa la parole.

—Ecoute-moi, lui dit-il, et n'oublie aucune des instructions que je vais te donner. Notre salut à tous en dépend. Ce que veulent ces gens-là, je l'ignore. Mais Joseph Moulette est avec eux. Par conséquent, leurs intentions sont perfides.

—Je vous l'avais bien dit, que ce coquin nous jouerait un vilain tour! objecta Chourlot. Vous vous êtes montré généreux envers lui. Il en a profité pour nous nuire.

—Je que j'ai fait, je le ferais encore, si c'était à recommencer, répliqua Valleroy. Je ne suis pas un assassin et je n'avais pas le droit de me faire justicier. Les récriminations d'ailleurs sont maintenant inutiles, et nous ne devons songer qu'à nous tirer de la situation où nous sommes.

—Que dois-je faire? demanda Chourlot.

—Tu vas servir aux citoyens du vin, du pain, de la viande froide, des fruits, ce que tu trouveras à l'office, du vin surtout. Tu en feras autant pour leur postillon, à qui tu promettras de prendre soin de ses chevaux, et pour les deux gendarmes que tu installeras avec lui dans la cuisine. Puis, quand tu les verras attablés, tu monteras sur le siège de leur voiture et tu la conduiras au bas du parc. Une fois là, tu attendras M. le chevalier. Il ne tardera pas à te rejoindre avec ma femme et Nina, et tous trois partiront pour une destination que je leur aurai indiquée. Quand ils seront partis, tu viendras me le dire.

—Mais, vous, Monsieur Valleroy?

—Ne t'inquiète pas de moi. Je filerai quand il en sera temps. Après notre départ, et si notre absence devait se prolonger, tu demeureras ici et, quoi qu'il arrive, tu laisseras faire sans protester. Si même il faut feindre de nous oublier et de nous trahir tu feindras. M'as-tu compris?

—Je vous ai compris. Mais que redoutez-vous donc?

—La vengeance de Joseph Moulette, et je veux la déjouer.

Tu vois que j'ai besoin de compter sur ton activité, sur ta présence d'esprit pour exécuter mes ordres. Il faut que, dans une demi-heure, M. le chevalier ne soit plus à Saint-Baslemont.

—Je cours, je cours, répondit Chourlot. Seulement, si, au lieu de prendre la voiture des délégués, vous preniez une des nôtres?

—Ce serait du temps de perdu, et les moments sont comptés. Va, mon bon Chourlot, et souviens-toi que je fais appel aujourd'hui à ton vieux dévouement, à ce même dévouement qu'invoquait, il y a trois ans, notre maître, au moment de s'enfuir.

À ce moment, Bernard, tante Isabelle et Nina étaient réunis dans la bibliothèque du château. Tous les jours, ils s'y trouvaient ainsi, à la même heure, l'heure de l'étude, assis autour d'une grande table. À l'un des bouts de cette table, Bernard lisait; à l'autre bout, Nina, un modèle sous les yeux, prenait sa leçon d'écriture, surveillée par tante Isabelle, qui s'était improvisée professeur pour l'instruire. Comme les croisées de la bibliothèque donnaient sur le parc, ils ignoraient l'arrivée des délégués du district d'Epinal et ne se doutaient pas qu'à côté d'eux, commençaient de graves événements qui, de nouveau, allaient bouleverser leur existence. Aussi, furent-ils surpris en voyant apparaître Valleroy; non qu'il ne lui fût jamais arrivé de venir assister au travail de Bernard et de Nina, mais, parce qu'à l'expression de sa physionomie, ils devinèrent qu'il avait hâte de leur parler. Bernard quitta sa place pour aller au-devant de lui; tante Isabelle se leva, dominée par le pressentiment d'un malheur, et Nina resta, la plume en l'air, une expression de crainte dans les yeux.

—Joseph Moulette est revenu, dit Valleroy, sans attendre qu'on l'interrogeât.

—Il a été assez imprudent pour revenir! s'écria Bernard. Vas-tu, une fois de plus, le laisser s'échapper?

—Il n'est pas revenu seul, continua Valleroy. Deux délégués du district d'Epinal l'accompagnent, escortés eux-mêmes par deux gendarmes.

—Oh! mais c'est une expédition! observa tante Isabelle.

—Quel en est le but? reprit Bernard.

—Je ne sais encore, puisque je n'ai pu m'entretenir avec ces puissants personnages. Mais, quel qu'il soit, m'est avis qu'ils ont en tête de détestables desseins. Je serai mieux instruit tout à l'heure. Toutefois, comme j'entends ne pas vous mettre à leur merci, vous partirez sur le champ tous les trois.

—Ne partez-vous pas avec nous? dit tante Isabelle alarmée déjà.

—Je ne peux pas partir sans avoir conversé avec nos voyageurs, sans m'être enquis de leurs projets, ni m'exposer à laisser derrière moi un danger inconnu. Mais soyez sans crainte. Avant la fin du jour, je vous rejoindrai.

—En quel lieu? demanda Bernard.

—Au bourg de Darney.

—À quatre lieues d'ici! C'est un long trajet pour des piétons.

—Il est court, pour de bons chevaux. Au moment où je vous parle, une voiture attelée stationne en bas du parc, où vous allez vous rendre. Tu prendras les rênes, Bernard, et tu conduiras, bon train, tante Isabelle et Nina à Darney, où tu m'attendras avec elles. Tu auras soin de renvoyer ici l'équipage sous la conduite d'un homme sûr, afin qu'il soit restitué à ses propriétaires, les citoyens délégués du district d'Épinal, à qui je l'emprunte pour quelques heures. Nous ne sommes pas des voleurs, nous!

—Tu as l'esprit ingénieux, Valleroy, fit Bernard en riant.

Je me demande seulement comment tu nous rejoindras.

—C'est mon affaire. Je vous rejoindrai.

—Et alors, que ferons-nous?

—Ce que les circonstances exigeront.

Ce fut dit avec tant de force que ni tante Isabelle, ni Bernard ne songèrent à résister. Accoutumés à l'intrépide sang-froid dont Valleroy avait fait preuve en maintes circonstances périlleuses, ils savaient qu'on pouvait se confier à lui, et ses rapides conseils les trouvèrent prêts à obéir.

—En route donc, dit résolument Bernard.

—Oui, pressez-vous, fit Valleroy, il n'y a pas un instant à perdre.

Tante Isabelle se hâtait de jeter dans un sac de voyage ses rares bijoux, un peu d'or, de couvrir Nina d'une mante, d'en prendre une pour elle-même, un vêtement chaud pour Bernard. Ces préparatifs terminés, elle embrassa son mari, très émue, mais sans défaillance, se mettant courageusement à la hauteur du péril qu'il s'agissait de conjurer. Valleroy l'étreignit entre ses bras et, après elle, leur fille adoptive et le cher chevalier. Puis il les accompagna jusqu'à l'une des portes du château du côté du parc, et resta là les regardant s'éloigner.

Quand il les eut vus disparaître au détour d'une avenue qui descendait vers l'endroit où attendait la voiture, il soupira en essuyant du doigt une larme. Mais cet attendrissement ne dura pas. À cette heure, il avait mieux à faire qu'à s'attendrir. Une fois seul, il courut aux écuries. Des nombreux et superbes chevaux qu'elles contenaient autrefois, au temps de la splendeur de Saint-Baslemont, il n'en restait que deux. Employés maintenant à tous les usages, ils avaient perdu leur ardeur. L'un, cependant, était encore assez agile pour fournir une longue course. Valleroy le sella, sans le détacher, de manière à l'avoir sous la main et prêt à partir au moment opportun. Quant à ceux des gendarmes, il les enferma sous clé dans l'arrière-écurie. Puis, ces précautions prises, il revint à pas comptés vers la salle où l'attendaient les délégués et Joseph Moulette. Il trouva les deux personnages officiels attablés, le teint haut monté en couleur et la face épanouie. Trois bouteilles vides attestaient qu'ils avaient agréablement employé la durée de son absence. Quant à Joseph Moulette, assis avec eux, il s'abstenait de manger et de boire, et le regard dédaigneux dont il les enveloppait exprimait le blâme muet que leur intempérance mettait sur ses lèvres.

—Voilà un drôle qui tient à ne pas laisser sa raison dans les pots, pensa Valleroy. C'est donc qu'il médite quelque crime. Attention!

Comme pour justifier cette opinion, Joseph Moulette, en le voyant entrer, lui dit d'un accent de froide sévérité:

—Tu as bien tardé, citoyen Valleroy!

—Le temps m'était-il mesuré, citoyen Moulette?

—Les citoyens t'attendent pour t'interroger.

—Me voici prêt à leur répondre.

Joseph Moulette fit aux délégués un signe à la fois impérieux et suppliant. Ce signe fut compris et l'un d'eux, se tournant vers Valleroy, lui parla:

—Une grave accusation pèse sur toi, citoyen, et nous sommes ici pour nous informer de ce qui peut la fortifier ou la réduire à néant. Avant de commencer notre enquête, j'ai le devoir de t'interroger et je vais le remplir.

—Je remplirai le mien en répondant sans détours.

—Savais-tu qu'après la mort du ci-devant comte et de la ci-devant comtesse, propriétaires de ce château, leurs biens avaient été confisqués au profit de la nation? Ne me réponds pas que tu l'ignorais. Nous savons le contraire.

—Alors, pourquoi m'interrogez-vous? observa railleusement Valleroy.

L'observation décontenança le citoyen délégué, préparé déjà par quelques verres de vin à une défaite facile. Il adressa à Joseph Moulette, dans un regard éteint, une interrogation.

—Cède-moi la parole, dit ce dernier. Ce n'est pas un interrogatoire qu'il y a lieu de faire subir au citoyen, mais un acte d'accusation qu'il faut lui signifier.

—Et je l'aime mieux ainsi, répliqua Valleroy. Voyons ton acte d'accusation, citoyen président.

Celui-ci continua:

—L'an dernier, à Paris, après thermidor, tu t'es présenté au Comité de sûreté générale, et, surprenant sa bonne foi, tu as fait restituer ce château de Saint-Baslemont à celui que tu appelles ton maître, le ci-devant chevalier Bernard de Malincourt. Tu n'as obtenu cette restitution qu'à l'aide d'un mensonge. Contrairement à la vérité, et profitant d'une erreur, tu as affirmé que le ci-devant chevalier n'avait pas émigré. C'était faux. Non seulement il avait émigré, mais tu ne l'ignorais pas, puisque tu vécus avec lui à Coblentz, où vous conspiriez tous deux contre la République et contre la liberté. J'ai été le témoin de vos complots et j'en fus la victime.

—Où veux-tu en venir, citoyen président?

—A ceci, c'est que la restitution prononcée au profit du ci-devant chevalier de Malincourt, n'ayant été obtenue que par un subterfuge coupable, elle est nulle en fait et en droit; qu'en conséquence, ce château n'a pas cessé d'appartenir à la nation, et que c'est faussement que le ci-devant chevalier s'en prétend propriétaire. Il le prétend sans droit et c'est sans droit aussi qu'il l'habite et que tu l'habites avec lui. Tu ne seras donc pas surpris si les citoyens délégués vous signifient à tous deux un arrêté d'expulsion.

—Un arrêté d'expulsion! Pris par qui?

—Par le Comité de sûreté générale, qui l'a transmis au district d'Epinal avec l'ordre de l'exécuter. Injonction vous est faite à ton prétendu maître et à toi de vider les lieux. Et pour que tu n'en ignores, voici l'arrêté.

Joseph Moulette tira d'une des poches de son habit une liasse de papiers et de cette liasse une feuille, couverte d'écriture qu'il brandit triomphalement.

—Est-ce tout? demanda Valleroy.

—Ce n'est pas tout, reprit Joseph Moulette. Écoute encore. Le château appartenant à la nation, elle avait le droit de le vendre. Elle l'a vendu, et c'est moi qui en ai été l'acquéreur. Voici l'arrêté de mise en vente et l'acte qui me déclare propriétaire au lieu et place de la nation. Tu verras que je suis ici chez moi.

Il tira deux autres feuilles de sa liasse de papiers et les présenta à
Valleroy.

—Est-ce tout? répéta Valleroy.

—Non, ce n'est pas tout. Mais ce qui reste à dire doit être dit par le représentant de la loi. Parle citoyen délégué.

Durant cette scène, le citoyen délégué, un moment perdu dans les brouillards du vin, s'était retrouvé et ressaisi. Il se leva et dit à Valleroy:

—J'ai l'ordre de procéder à ton arrestation, citoyen, et à celle du ci-devant chevalier. Voici les mandats, ajouta-t-il, en désignant deux autres feuilles que Joseph Moulette agitait en souriant haineusement.

—Et quand nous serons arrêtés, que fera-t-on de nous?

—Vous serez conduits à Epinal et incarcérés pour être soumis aux formalités judiciaires.

Valleroy était un peu pâle. Mais son attitude comme sa voix marquait qu'il conservait toute sa présence d'esprit. Soudain, son visage s'éclaira d'un sourire. Par la croisée, il venait d'apercevoir Chourlot, dont le retour lui annonçait que Bernard était en sûreté.

—Je proteste contre les infamies que vous venez de débiter, dit-il avec gravité. Je ne souscris ni à l'arrêté d'expulsion, ni à l'arrêté qui dépouille mon maître au profit d'un coquin. Libre à toi, Joseph Moulette, de nous chasser d'ici et de t'y mettre à notre place. Tu n'y resteras pas longtemps, car, si tu viens de Paris, moi j'irai et j'obtiendrai justice.

—Pour aller à Paris, il faut être libre. Tu oublies que tu es décrété d'arrestation, fit Joseph Moulette en ricanant.

—Est-ce toi qui m'arrêteras? demanda Valleroy.

—Je suis ici à cet effet. Je t'arrêterai, j'arrêterai ton chevalier, celui que tu appelais ton neveu!

—Pour ce qui est de lui, je t'en défie.

—Un enfant en rébellion contre les lois! Et Joseph Moulette levait les épaules.

—Il est parti, répliqua froidement Valleroy.

—Eh bien, tu payeras pour deux et tu sauras comment je me venge. Holà! gendarmes!

Le citoyen président, en poussant ce cri, avait ouvert une croisée pour le faire mieux entendre du dehors. Il le répéta d'une voix exaspérée. Mais les gendarmes étaient lents à se montrer.

—Prêtez-moi main forte, citoyens délégués, reprit-il. À nous trois nous en aurons raison.

Ils se précipitèrent sur Valleroy. Mais il s'attendait à leur agression, et, comme ils croyaient le tenir, il s'arma de deux chaises à l'aide desquelles il fit le vide autour de lui, avant de les leur jeter dans les jambes. Puis, pendant qu'ils s'efforçaient de se débarrasser de cet obstacle inattendu, Valleroy, d'un bond, sauta dans la cour par la fenêtre ouverte. Joseph Moulette, furieux et hurlant, se précipita à sa poursuite. Valleroy courait du côté des écuries. Il y entra par une porte qu'il ferma derrière lui et contre laquelle vint s'abattre Joseph Moulette, s'obstinant à vouloir passer par celle-là, sans remarquer qu'un peu plus loin il y en avait une autre par où sortit tout à coup celui qu'il poursuivait. Mais, maintenant il était à cheval et traversait la cour d'un furieux galop pour atteindre la grille. Comme il y arrivait, une détonation retentit. C'était Joseph Moulette qui venait de tirer sur lui un coup de pistolet, sans l'atteindre. Dans son trouble, il avait mal visé. La balle alla se loger dans un des piliers de l'entrée, après avoir rasé la tête du cavalier qui s'élançait sur la route.

À ce moment, à la porte des cuisines, apparurent les gendarmes et le postillon.

—Misérables! leur cria Joseph Moulette, grâce à votre négligence, le coquin nous échappe… Courez derrière lui à pied, à cheval, en voiture, comme vous voudrez; mais ramenez-le moi mort ou vif, sinon je vous envoie au Conseil de guerre.

Il y eut une minute d'affolement. Les gendarmes cherchaient de tous côtés leurs chevaux, le postillon sa voiture, les délégués, au milieu de la cour, se répandaient en gestes désespérés, tandis que Joseph Moulette écumait, debout sur la route où se formaient autour de lui des groupes de paysans attirés par cet esclandre.

—Poursuivez-le, cria-t-il. Au nom de la loi, je vous ordonne de le poursuivre.

Mais personne ne bougeait, et Valleroy gagnait du terrain. Bientôt, il disparut au détour de la route en envoyant un adieu, dans un geste railleur, à Joseph Moulette, qui s'arrachait les cheveux. Tout à coup, Chourlot apparut dans la cour, sortant du château, ayant sur le visage une expression d'ahurissement, comme s'il ne comprenait pas les causes de cette agitation. Le postillon et les gendarmes s'élancèrent vers lui.

—Ma voiture, où est-elle? cria le premier.

—Et nos chevaux? ajoutèrent les seconds.

—La voiture est sous la remise, les chevaux sont à l'écurie, répondit-il.

Le postillon et les gendarmes coururent vers l'endroit qu'il désignait. Mais la porte de la petite écurie était fermée à clé. Quant à la voiture, elle avait disparu.

—Voilà qui est bien extraordinaire, murmurait Chourlot, en feignant la surprise, tandis que les gendarmes enfonçaient la porte.

Joseph Moulette revenait dans la cour.

—Qui es-tu, toi? demanda-t-il à Chourlot.

—Un pauvre valet de ferme, obligé, pour gagner son pain, de servir les aristocrates.

—Sais-tu où est le ci-devant chevalier de Malincourt?

—Il est parti ce matin, avec la citoyenne Valleroy, pour une destination inconnue.

—Vous le voyez, citoyens délégués, reprit Joseph Moulette, nous avons été trahis. Notre visite avait été annoncée, et les coupables se sont dérobés à la vengeance des lois.

Et comme les gendarmes, ayant retrouvé leurs chevaux, se mettaient en selle pour courir après Valleroy, il les arrêta d'un geste.

—Toute poursuite serait inutile, dit-il. Le coquin a sur vous une trop grande avance. Vous ne l'atteindriez pas. Demeurez ici et attendez mes ordres.

Puis il rentra dans la maison avec les délégués, en ordonnant à Chourlot de le suivre. Chourlot s'empressa d'obéir.

—La République sait toujours retrouver ses ennemis, lui dit alors Joseph Moulette, et le citoyen Valleroy n'échappera pas au châtiment qu'ont mérité ses crimes. Sous peu de jours, le Comité de sûreté générale sera averti de ce qui vient de se passer et prendra les mesures nécessaires pour assurer l'exécution de ses volontés. Malheur à toi si, dans ces circonstances, tu as été le complice de ceux que tu servais.

—Leur complice, moi? prétexta Chourlot. Mais, si j'avais su que vous vouliez vous emparer d'eux, je vous les aurais livrés! Je suis patriote.

—Voilà de bonnes paroles et je te félicite de ces sentiments. S'ils sont sincères, tu apprendras avec satisfaction que le ci-devant chevalier de Malincourt n'a plus aucun droit sur ce domaine, et que, désormais, c'est à moi qu'il appartient. Voici les pièces légales qui m'en déclarent propriétaire.

—Me garderez-vous à votre service? demanda Chourlot avec une inquiétude jouée.

—Oui, si tu me promets de me servir avec dévouement et fidélité.

—Mettez-moi à l'épreuve, et vous verrez qu'on peut compter sur moi.

—Alors, occupe-toi de faire préparer un bon souper ainsi que des chambres pour cette nuit. Je pense, citoyens, que vous accepterez mon hospitalité fraternelle, ajouta t-il en s'adressant aux délégués, et que vous ne rentrerez pas à Épinal avant demain.

—N'y rentreras-tu pas avec nous? demanda l'un d'eux.

—Non, j'attends ici mes associés de Paris, car vous pensez bien que ce n'est pas pour ressusciter les traditions des aristocrates et pour y vivre dans un luxe antirépublicain que j'ai acheté ce château. Je l'ai acheté pour le démolir et pour en vendre les terres morcelées.

Et plus bas il ajouta en riant:

—Ce sera ma vengeance.

Chourlot sortait en ce moment. Il eut le temps de recueillir ces paroles menaçantes.

—Ah! bandit, murmura-t-il, si quelqu'un porte un jour une main sacrilège sur le château de Saint-Baslemont, ce ne sera pas toi!

Jusqu'au soir, Joseph Moulette fit aux citoyens délégués les honneurs de son château. Il voulut le leur montrer des caves aux greniers et les promener à travers les avenues de son parc. Avec eux, il s'occupa ensuite de rédiger un rapport détaillé sur les événements qui venaient de s'accomplir, rapport que le district d'Epinal devait envoyer au Comité de sûreté générale. Enfin, à 8 heures, ils se mirent à table, déjà consolés de leur déconvenue de la journée. À ce moment, un paysan ramenait leur voiture à Saint-Baslemont. Ils apprirent de sa bouche qu'à Darney, dans l'après-midi, Valleroy, Bernard, tante Isabelle et Nina avaient pris le coche qui faisait en ce temps la route de Nancy à Paris.