CHAPITRE XXIII
LES CHAUFFEURS
Le lendemain, à la tombée du jour, dans la grande salle du château de Saint-Baslemont, autour d'un luxueux couvert, vingt convives achevaient un repas qui durait depuis midi. À en juger par le nombre des plats et des bouteilles vides que Chourlot, aidé de deux camarades, employés comme lui sur les terres du château, entassait dans un coin, au fur et à mesure qu'il en débarrassait la table, le banquet avait été copieux et largement arrosé. Ce qui le prouvait encore, c'étaient les couleurs écarlates plaquées aux joues des convives par l'afflux du sang surexcité et l'expression mourante de leurs yeux où se devinait la fatigue des estomacs gorgés à l'excès. À la place d'honneur, Joseph Moulette, majestueux et solennel, présidait. À sa droite et à sa gauche, il était flanqué des deux délégués du district d'Épinal, dont il avait retardé le départ, afin de se faire honneur de leur présence aux agapes offertes par lui au maire, aux officiers municipaux et aux notables de Saint-Baslemont, à l'occasion de son installation en qualité de propriétaire.
Ah! il avait utilement employé son temps, Joseph Moulette, depuis le jour où il était parti de Saint-Baslemont, fugitif, après y avoir trouvé un refuge durant quelques heures. Pendant plusieurs mois, il s'était caché dans les montagnes des Vosges, errant, misérable, vendant ses services comme valet de ferme, n'osant rester dans le même endroit au delà de quelques semaines, de peur d'être reconnu et dénoncé comme jacobin, ne s'approchant des centres habités que pour y recueillir les nouvelles de Paris et s'informer des progrès de la contre-révolution.
Ce supplice avait duré jusqu'à l'été de 1796. À ce moment, ayant appris que le gouvernement des thermidoriens, menacé par les royalistes, recherchait l'appui des anciens partisans de la Terreur, il s'était dirigé vers Épinal. Il y était rentré un soir, à la dérobée, comme un voleur. Mais, dès le lendemain, il osait se montrer publiquement dans les rues, où ses amis et ses complices, naguère proscrits comme lui, tenaient de nouveau le haut du pavé, retrouvaient leur crédit et leur influence. Une fois de plus, royalistes et prêtres se cachaient; une fois de plus, les jacobins devenaient puissants. À la faveur de ces dispositions nouvelles, Joseph Moulette partait pour Paris. Là, le courant de l'opinion était hostile aux thermidoriens. Les sections de la capitale s'armaient contre la Convention et contre les Comités où siégeaient Barras, Tallien, Carnot. Mais ceux-ci résistaient. Ils accueillaient à bras ouverts quiconque se déclarait pour eux, Joseph Moulette avait retrouvé en place des amis d'autrefois. C'est par eux qu'il avait sollicité et obtenu les arrêtés et les ordres à l'aide desquels il s'était présenté, tête haute et triomphant, au château de Saint-Baslemont, où il poursuivait une vengeance qu'il voulait éclatante.
Maintenant, il avait réussi; il était bel et bien maître, seul maître du domaine. Afin d'établir publiquement ses droits, il avait convié les autorités du village à s'asseoir à sa table de châtelain frais émoulu et bon patriote. Tous ceux qu'il avait appelés étaient venus, non qu'ils fussent disposés à fêter le personnage qui osait se parer de la dépouille des Malincourt, mais parce que son invitation ressemblait à un ordre et que le temps n'était pas encore arrivé où les honnêtes gens cesseraient d'avoir peur des terroristes. Si, dans l'enivrement de sa facile victoire, il avait conservé assez de sang-froid pour observer ses convives, il aurait deviné, à leur attitude embarrassée, à leurs gestes compassés, à leur visage contraint, qu'ils n'étaient là qu'à contre-coeur, et que, tout en se courbant devant lui, ils souhaitaient que quelque événement soudain l'emportât aussi vite qu'il était venu. Mais, loin de comprendre cet état d'esprit, loin de pressentir les malédictions qu'ils appelaient sur sa tête, il croyait les avoir éblouis, en se montrant à eux protégé par deux des plus farouches suppôts de la Terreur, et s'être à jamais assuré leur docilité.
Le repas terminé, il se leva. Tous suivirent son exemple, quittèrent la salle où la nuit naissante allongeait ses ombres, et entrèrent derrière lui dans un salon brillamment éclairé par la flamme de cent bougies. Démeublé en partie depuis le départ du comte et de la comtesse de Malincourt, ce salon, sous l'ardente clarté qui tombait des candélabres et d'un lustre, semblait pauvre et nu. Joseph Moulette, mécontent, en fit la remarque à Chourlot.
—Valleroy, malgré le retour du jeune maître, s'est toujours refusé à remettre le château dans son ancien état, répondit froidement le brave homme, qui jouait son rôle en habile comédien.
—Mais où sont les meubles? demanda Joseph Moulette. Il y avait sans doute des tapisseries sur ces murs, des tapis sur ces planchers, des rideaux aux fenêtres, des objets de prix dans ces vitrines, des livres dans ces bahuts. Qu'a-t-on fait de ces objets?
—On les a enfermés dans des coffres.
—Avec l'argenterie probablement, avec des bijoux, des portraits. Où sont-ils, ces coffres?
—Cachés dans des souterrains du château.
—Tu les feras monter demain et nous les ouvrirons.
—Croyez-vous que ce soit prudent, citoyen? demanda Chourlot.
—Je ne comprends pas ta question. Précise…
—Depuis quelques jours, des bandes de chauffeurs et de pillards se sont montrées dans le pays. Peut-être convient-il d'éviter de les attirer ici par l'étalage de vos richesses.
—Je ne crains ni les chauffeurs ni les pillards, répliqua avec hauteur
Joseph Moulette. Tu exécuteras l'ordre que je viens de te donner.
Chourlot s'inclina en signe d'obéissance et disparut. Alors Joseph Moulette regarda autour de lui. Les convives, en ce moment, formaient un groupe dont les deux délégués occupaient le centre. Ceux-ci parlaient avec animation aux paysans, qui les écoutaient, déférents et silencieux, et le citoyen président, qui s'était approché, entendit tomber de leur bouche, dans le silence, des mots qui lui étaient familiers; devoirs civiques… complots liberticides… audace des aristocrates… infamies de Pitt et Cobourg. Il comprit que les hauts personnages plaidaient la cause du peuple et de la liberté et appelaient la foudre sur la tête des ennemis de la République. Il attendit la fin de ces harangues éloquentes. Puis, quand personne ne parla plus, il parla lui-même.
—Les ennemis de la République, fit-il d'un accent dramatique, il y en a partout. Mais qu'ils tremblent! Le châtiment qui les attend sera terrible; ils seront, écrasés…
Et comme un frisson passait dans l'âme de ses auditeurs, il ajouta:
—Doivent être tenus pour tels les émigrés, nobles ou non, les prêtres, les accapareurs et ces brigands qui infestent nos campagnes et y portent l'effroi. C'est à ces bandits que nous devons faire une guerre incessante et implacable. Peut-être certains d'entre eux en veulent-ils à mes jours. Mais je ne les crains pas, car s'ils venaient m'attaquer ici, les braves patriotes de Saint-Baslemont voleraient à mon secours. N'est-ce pas, braves patriotes que vous sauriez me défendre?…
Et comme la réponse lui parut manquer d'unanimité et d'enthousiasme, il ajouta:
—Si je périssais sans avoir été défendu, la République saurait venger un de ses plus vaillants serviteurs, en punissant les lâches qui auraient laissé triompher le crime et succomber la vertu.
—Bien dit, Joseph Moulette, répliqua l'un des délégués, en accentuant par ce mot les menaces que venait de proférer le citoyen président. Mais, tu es en sûreté, puisque nous te mettons sous la garde des habitants de cette commune, toi et tes propriétés.
Un grand silence succéda à ces discours, et Joseph Moulette en profita pour entraîner les délégués hors du groupe où ils venaient de pérorer. Une fois à l'écart, il leur dit à voix basse:
—Merci pour le secours que vous venez de me donner. Mais j'attends de vous un autre service. La population de ce pays est imbue de préjugés aristocratiques; elle s'est abreuvée du lait du modérantisme. Je ne me sens pas en sûreté au milieu d'elle. Quand vous serez rentrés à Épinal, obtenez qu'on m'envoie quelques soldats pour me garder et pour assurer dans ce pays le respect et l'exécution des lois.
Les délégués promirent à Joseph Moulette d'obtempérer à son désir. Cependant, l'heure qu'ils avaient fixée pour leur départ approchait. Chourlot vint les avertir que leur voiture les attendait, et que les gendarmes qui devaient les suivre étaient prêts à monter à cheval. Les délégués se dirigèrent vers la porte. Joseph Moulette les accompagna jusque dans la cour, suivi des autres convives, puis, quand, après un échange d'adieux, l'équipage se mit en marche, le citoyen président leva son chapeau en criant:
—Vive la République une et indivisible! Meurent les aristocrates!
Quelques voix répétèrent ces cris jusqu'au moment où voiture et chevaux se perdirent dans les brumes grises de la nuit. Alors, Joseph. Moulette rentra dans le château en compagnie des notables de Saint-Baslemont, et les entretiens recommencèrent. Mais ils n'offraient plus l'intéressante vivacité de ceux de tout à l'heure, comme si les délégués, en partant, avaient emporté l'âme de la réunion. Les conversations se traînaient dans des banalités et des lieux communs, et plus Joseph Moulette multipliait ses questions, moins on mettait d'empressement à lui répondre.
—Je ne vous retiens pas, braves patriotes, dit-il alors. Je me reprocherais de vous séparer plus longtemps de vos familles. Rejoignez-les et répétez à vos épouses et à vos fils les patriotiques propos que vous avez entendus.
Les braves patriotes ne se le firent pas dire deux fois. Humbles et respectueux, ils défilèrent un à un devant le nouveau châtelain de Saint-Baslemont, et bientôt il resta seul avec Chourlot.
—Le citoyen a-t-il des ordres à me donner? demanda ce dernier.
Au lieu de répondre à cette question, Joseph Moulette se jeta dans un fauteuil, et, regardant Chourlot bien en face, il lui dit:
—Tu m'as avoué, hier, que tu étais las d'être l'esclave des aristocrates et que tu serais heureux de te dévouer à mon service. Est-ce bien vrai?
—Je ne mens pas, répondit hypocritement Chourlot.
—Alors, quoi que je te demande, tu le feras?
—Je le ferai.
—Eh bien, je te prends au mot. Je désire, sans attendre jusqu'à demain, me rendre compte, dès ce soir, de la valeur des richesses que le ci-devant comte de Malincourt fit enfouir autrefois dans les souterrains du château. Prends une lanterne et conduis-moi dans ces souterrains. Nous examinerons ensemble les objets qu'ils renferment.
Chourlot tressaillit, et son visage exprima le sentiment de révolte qui s'emparait de lui. Mais, presque du même coup, il se domina. Son regard, où avait passé une flamme, s'éteignit, et ce fut très calme qu'il répondit:
—Ce n'est pas en quelques heures, citoyen, que vous pourrez procéder à cet examen. Il y faudra plusieurs journées, et, si vous m'en croyez, vous remettrez à demain cette longue besogne.
—Je ne remets jamais au lendemain ce que je peux faire la veille, répliqua Joseph Moulette. J'ai hâte de savoir si, en achetant le château de Saint-Baslemont, mes associés et moi avons fait urne opération lucrative. Il me suffira d'un coup d'oeil pour m'en rendre compte.
—Alors, je suis à vos ordres, fit Chourlot. Je vais quérir une lanterne.
Il s'éloigna pour revenir bientôt.
—Passe devant et guide-moi, lui dit le citoyen président; je te suivrai.
Chourlot obéit. À l'extrémité d'un corridor qui traversait le château dans sa largeur, il ouvrit une porte massive. Elle laissa voir les premières marches d'un escalier descendant dans les caves. Il s'y engagea lentement, afin d'éclairer la marche de Joseph Moulette. Au bas de cet escalier, commençait un autre corridor à droite et à gauche duquel se voyaient des portes basses. Il en poussa une et introduisit Joseph Moulette dans une vaste pièce autour de laquelle étaient rangées des bouteilles de vin.
Au milieu de cette pièce, se servant d'une pelle qu'il prit dans un coin, il gratta le sol au niveau duquel la terre rejetée à droite et à gauche découvrit une large dalle blanche. La dalle soulevée, apparut un nouvel escalier plus étroit que le premier et qu'il se mit à descendre. Bientôt, les deux hommes se trouvèrent dans un caveau voûté aux murs enduits de ciment.
C'est là que, dans de nombreux coffres de toutes tailles, étaient cachées les richesses du château de Saint-Baslemont. Pressé de savoir ce qu'ils contenaient, Joseph Moulette soulevait les couvercles et les laissait aussitôt retomber ébloui par la vision rapide qui frappait ses regards: couverts et plats d'argent, aiguières en cristal montées en or, pendules artistiques, flambeaux ciselés, coffrets, flacons, écrins sur le velours desquels s'étalaient des parures précieuses. Christs en ivoire, reliquaires, tout un trésor d'un prix inestimable qui dormait depuis plusieurs années, en attendant qu'on le remît en lumière. Puis, c'étaient des tableaux de maîtres et des portraits de famille, rangés dans des coins, des glaces de Venise avec des cadres en bois sculpté et doré, des meubles de grand prix, des tentures et des tapis roulés, tout ce qui formait, en d'autres temps, la splendeur et le luxe du château de Saint-Baslemont.
Bien qu'il s'efforçât de rester impassible à la vue de ces richesses, maintenant devenues siennes, elles déchaînaient dans l'âme de Joseph Moulette d'ardentes cupidités. Sous la lueur rougeâtre de la lanterne que soulevait Chourlot, les mains du citoyen président les effleuraient, toutes tremblantes. Et si violente était son émotion, qu'il ne trouvait pas un mot à dire pour exprimer le mépris qu'en sa qualité de bon patriote il aurait voulu feindre.
—Vous voyez, citoyen, que ce n'est pas en quelques heures qu'on pourrait procéder à l'inventaire de ces trésors.
—Je commencerai demain, répondit Joseph Moulette. Remontons, maintenant.
Soudain, ses doigts heurtèrent un coffret revêtu de cuir noir. Il le tira à lui, non sans peine, car ce coffret était très lourd. Mais quand il voulut l'ouvrir, le couvercle résista.
—Je le garde, fit-il alors. J'essayerai ce soir de forcer la serrure.
Cela m'amusera.
Lentement, ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus, remettant en place la dalle qui cachait l'ouverture du caveau, fermant les portes derrière eux, et, quelques instants après, Joseph Moulette déposait le coffret sur une table, dans sa chambre, la propre chambre du comte de Malincourt, qu'il avait choisie, la veille, pour s'y installer. De nouveau, Chourlot se tenait debout, attendant les ordres du maître.
—Tu peux te retirer, lui dit ce dernier. Avant d'aller dormir, assure-toi que toutes choses sont en ordre et les portes et croisées closes.
Il resta seul dans la vaste chambre, très sévère avec son lit de pied, hissé sur une estrade entre de lourdes tentures. Pour combattre la fraîcheur de la nuit, on avait allumé du feu. Les flammes qui dansaient sur les bûches géantes enterrées sous les cendres, au fond de la haute cheminée, éclairaient les murs d'une clarté plus vive que celle des bougies.
—On est mieux ici qu'à battre la campagne, pensa Joseph Moulette.
Sur sa face épanouie, un sourire exprima le bien-être qu'il ressentait. Un grand calme régnait dans le château. Au dehors, l'ombre et le silence enveloppaient le paysage. Un vent très doux soufflait dans les arbres; sa rumeur arrivait, affaiblie, aux oreilles de Joseph Moulette, et berçait son repos. Il était seul, bien seul, libre de suivre sa pensée capricieuse vers l'avenir où elle l'emportait. Il le voyait radieux, cet avenir, embelli par la possession des biens dont un habile coup de main venait de le rendre maître. Les combats qu'il livrait depuis plusieurs années avaient pris fin; les aristocrates étaient vaincus, les bons patriotes installés à leur place. Les temps devenaient paisibles, des lois rigoureuses protégeaient les nouveaux seigneurs de la France. Et il était un de ces heureux, lui! Qu'aurait-il pu souhaiter de plus?
Son regard, perdu dans l'espace, s'arrêta soudain sur le coffret qu'il avait rapporté de sa visite dans les souterrains du château. Il s'assit devant la table sur laquelle en entrant il l'avait déposé, et, le prenant dans ses robustes mains, il essaya de l'ouvrir. Mais la serrure était solide, et, faute de clé, le citoyen président restait impuissant devant la lourde boite dont il brûlait de connaître le contenu. Il n'était pas homme à se résigner à cette impuissance, et brusquement il se mit en devoir de faire sauter la serrure. Les pincettes lui servirent de levier. Il en introduisit l'extrémité entre les rainures du coffret et pesa de tout son poids sur l'autre bout. On entendit un craquement, et le couvercle brisé se leva.
Joseph Moulette ne put retenir un cri d'étonnement et de joie. La boîte était pleine de pièces d'or, rangées en piles pressées les unes contre les autres, de telle sorte qu'il devait y en avoir pour une somme considérable. Il voulut les compter et retourna la boîte dont le contenu s'éparpilla sur le tapis avec un son métallique. Alors, il plongea dans cet amas d'or ses mains brûlantes de fièvre. Pendant quelques instants, il les y laissa comme s'il eût espéré trouver un remède contre son excitation passagère, et si complètement absorbé qu'il perdit soudain la sensation des choses extérieures, emporté haut et loin dans des rêves fous dont sa nouvelle fortune lui assurait la réalisation.
Il ne vit donc pas ce qui se passait, au même instant, derrière lui. La porte de la chambre s'ouvrait avec lenteur, sans bruit, et un homme entrait, marchant d'un pas si léger qu'on ne pouvait l'entendre. Cet homme portait un masque sur le visage, un masque noir aux ouvertures duquel brillaient des yeux ardents et lumineux, comme ceux d'un chat dans la nuit. Une fois le seuil franchi, cet homme, s'étant assuré que Joseph Moulette lui tournait le dos, fit un signe d'appel, et quatre autres personnages, le visage couvert d'une couche de suie qui les défigurait, entrèrent en silence l'un après l'autre. Le dernier venu ferma la porte, devant laquelle ils se rangèrent toujours silencieux. Alors, celui qui était entré le premier prononça le nom de Joseph Moulette à haute et intelligible voix. Joseph Moulette sursauta, repoussa violemment sa chaise, et se trouva debout, appuyé dans une attitude de défense et de résistance contre la table chargée d'or, véritablement pétrifié, une sueur glacée au visage et au coeur la trouée aiguë d'une lame effilée.
—Les chauffeurs! murmura-t-il enfin.
Et, comme s'il revenait à lui, il bondit vers l'une des croisées, l'ouvrit, et, se penchant au dehors, il appela:
—Au secours! À moi, Chourlot!
Les chauffeurs demeuraient immobiles et impassibles. Mais celui qui portait un masque dit:
—N'appelle pas, Joseph Moulette. Personne ne viendra à ton secours.
Nulle puissance au monde ne peut te soustraire au sort qui t'attend.
L'heure est venue d'expier tes crimes.
À ce menaçant langage, le citoyen président, qui s'était éloigné de la fenêtre, instinctivement, voulut s'en rapprocher, décidé, dans ce péril extrême, à sauter de la hauteur du premier étage pour s'enfuir à travers le parc. Mais elle était fermée et gardée par deux hommes. Il se précipita vers l'autre; elle était également gardée.
—On, ne sort plus, reprit l'homme masqué.
Il fit un signe, et ses complices au visage noir de suie se jetèrent sur
Joseph Moulette.
—Allez-vous m'assassiner? s'écria le citoyen président, tentant en vain de se débattre.
Personne ne lui répondit. On le couchait brutalement par terre, et, tandis que trois chauffeurs le clouaient au sol en fixant ses bras au long de son corps, un quatrième déroulait un peloton de grosse ficelle et ligotait le malheureux des épaules aux genoux. Ce fut fait en un tour de main. Lorsque l'opération se termina, il était hors d'état de remuer. Cependant, tout en lui infligeant cet abominable traitement, on ne l'avait pas encore frappé. Il se demandait, avec une angoisse mêlée d'espoir, à quel genre de supplice il allait être soumis. Son incertitude fut brève. Une main brutale lui arracha ses bottes et ses bas. Bientôt, sous ses jambes et ses pieds nus, il sentait la fraîcheur des dalles. Il comprit et fit entendre une plainte. Mais elle ne pouvait attendrir ses bourreaux. Ceux-ci, l'ayant soulevé, le portèrent devant la cheminée, les pieds nus tendus vers le feu.
—Chauffez! ordonna l'homme masqué.
À ce mot, un lourd tisonnier tenu par un bras ferme tomba sur les bûches à demi consumées. Dans un crépitement d'étincelles, les flammes se ravivèrent et vinrent lécher les extrémités du patient. Pendant quelques secondes il tenta de se raidir contre la douleur. Mais la chaleur devint vite intolérable. Un jet de flamme plus violent que les autres la transforma en une brûlure lancinante. Alors, aux gémissements, des cris succédèrent, des cris déchirants qui redoublaient lorsque le malheureux, essayant de plier les genoux pour éloigner ses pieds du feu, des coups de bâton sur les jambes l'obligeaient à les étendre.
—Pitié! Pitié! fit-il enfin d'une voix expirante.
Il allait perdre connaissance. Sur un geste de l'homme masqué, son corps, raide dans ses liens, fut porté en arrière comme une masse inerte, et, de sa poitrine, s'échappa un soupir de délivrance. L'homme masqué parla de nouveau:
—Tu es condamné, Joseph Moulette. Tu vas périr et rejoindre tes victimes. Mais c'est toi-même qui dois prononcer ton arrêt, après avoir confessé tes forfaits.
—Je suis innocent et n'ai rien à confesser, tas de bandits, répondit Joseph Moulette, dont le naturel reprenait le dessus en même temps que s'apaisait sa souffrance.
—C'est ce que nous allons voir. Chauffez! répéta l'homme masqué.
De nouveau, les pieds furent tendus vers la flamme, et par un raffinement de cruauté, posés sur les chenets brûlants.
—Je confesserai tout ce que vous voudrez, hurla Joseph Moulette.
Le misérable se tordait sous les mains de fer qui le maintenaient couché; une écume légère blanchissait le coin de ses lèvres et des larmes emplissaient ses yeux. Une fois de plus, on l'éloigna de la cheminée.
—Tu vois que nous avons les moyens de te faire parler, continua l'homme masqué. Parle donc de bonne grâce et réponds à mes questions sans détour.
—Interrogez-moi, scélérats, soupira Joseph Moulette en enveloppant les chauffeurs d'un regard où se trahissait, sous son involontaire résignation, sa rage impuissante.
—Reconnais-tu que tu as envoyé à l'échafaud le comte et la comtesse de Malincourt? demanda l'homme masqué. Reconnais-tu qu'ils étaient innocents?
—Ils étaient coupables; coupables d'être nobles, coupables d'avoir voulu émigrer, coupables d'avoir tramé des complots contre la liberté. Ils avaient justement encouru la rigueur des lois.
—Reconnais-tu que leur mort est un crime?
—Je ne le reconnais pas, je ne le reconnaîtrai jamais.
—À ton aise; chauffez, vous autres.
—Non, non, se hâta de supplier Joseph Moulette.
—Alors, avoue que tu as lâchement assassiné les seigneurs de ce château.
—Je l'avoue, mais je proteste contre la violence qui m'est faite.
L'homme masqué leva les épaules et continua:
—Reconnais-tu qu'après les avoir assassinés, tu as tenté de faire subir le même sort à leur fils et à leur fidèle serviteur Valleroy?
—Valleroy est un traître et…
—Veux-tu, oui ou non, avouer ta perfidie à leur égard?
Si terrible était l'accent de cette question, que Joseph Moulette frissonna.
—Eh bien oui, fit-il, vaincu, j'avoue… J'avoue, parce que je suis impuissant à me défendre et à faire entendre la vérité.
—Tu reconnais aussi que tu es venu dans ce pays pour dépouiller l'héritier des Malincourt, que tu l'as obligé à sortir de sa maison, en t'en emparant par le mensonge et la ruse?
—Je le reconnais.
—Et que, lorsque nous t'avons surpris, tu étais en train, de lui voler l'or dont cette table est couverte.
—Je le reconnais.
—Donc, tu es assassin et voleur… Veux-tu le déclarer?
Cette fois, Joseph Moulette garda le silence, comme si cet aveu était au-dessus de ses forces.
—Faut-il chauffer? demanda l'homme masqué.
Le citoyen président poussa un soupir de colère et répondit:
—Je suis un assassin et un voleur.
—Je renonce à te demander compte de tes autres crimes. Tu les expieras avec ceux que tu as confessés et toutes tes victimes seront vengées en même temps. Reconnais-tu avoir mérité la mort?
—Je le reconnais.
—Tu vas donc la recevoir, mais la recevoir de la main du seul assassin qui se trouve parmi nous, de ta propre main.
Joseph Moulette jeta autour de lui un regard effaré. Il ne comprenait pas. Soudain, il vit les chauffeurs se pencher, détendre ses liens, non pour le délivrer, mais pour rendre à son bras droit seul la liberté des mouvements, et l'un d'eux mettre un poignard dans sa main redevenue libre. Alors, il reprit espoir. Armé, il pouvait encore se sauver en tuant un ou plusieurs de ses bourreaux, après avoir coupé ses liens. L'énergie avec laquelle il serrait entre ses doigts la poignée de l'arme trahissait cet espoir soudain et inattendu.
—Frappe-toi! lui dit brusquement l'homme masqué.
—Et si je refuse? demanda Joseph Moulette en se soulevant, appuyé sur son bras lié et en agitant l'autre pour atteindre ses bourreaux.
La réponse qu'il provoquait imprudemment ne se fit pas attendre. D'un vigoureux coup de pied, il fut précipité devant la cheminée, mais si près cette fois que ses jambes nues allèrent heurter les bûches incandescentes et en firent jaillir un flot d'étincelles. Une odeur de roussi monta dans la chambre avec des hurlements de douleur.
—Bâillonnez-le! fit l'homme masqué. L'ordre fut exécuté. Dans la bouche ouverte et convulsée, un mouchoir tordu, roulé, serré, fit l'office d'une poire d'angoisse et étouffa les cris. Maintenant, le misérable était cloué au sol par les lourdes bottes des chauffeurs. Il ne pouvait ni crier, ni remuer. Son bras droit, toujours armé, s'agitait dans le vide. Sur la braise ardente, sa chair se grésillait, et la souffrance qui le laissait encore vivant était si cuisante qu'elle mettait dans ses yeux démesurément agrandis une expression de terreur et de folie furieuse qui n'avait plus rien d'humain.
L'homme masqué s'inclina vers lui.
—Tu vois bien que tu feras mieux de mourir et d'abréger ton supplice, lui criait-il d'un accent railleur.
Lui-même saisit le bras de Joseph Moulette et posa sur le coeur du supplicié la pointe du poignard. La main crispée autour du manche s'agita. Un peu de sang rougit la chemise. La lame s'enfonçait d'un seul coup dans la poitrine jusqu'à la garde. Une dernière convulsion, un bruyant soupir, et ce fut tout. Le club des jacobins d'Épinal n'avait plus de président.
Alors, l'homme masqué se releva, arracha son masque et laissa voir la vieille face parcheminée de Chourlot.
—Justice est faite, dit-il, nos maîtres sont vengés et leurs héritiers ne seront pas dépouillés. Demain, nous le ferons savoir à M. le chevalier et à Valleroy. Quant à vous autres, vous témoignerez tous au besoin que cet homme s'est donné volontairement la mort.