CHAPITRE XXIV
UN PROFIL HISTORIQUE
Dans la soirée du 13 vendémiaire, vers 11 heures, la diligence qui faisait à cette époque le service de Nancy à Paris s'arrêta toute poudreuse devant une auberge située aux portes de Meaux, à côté du relais de poste. Tandis que le postillon dételait ses chevaux couverts de sueur, qui allaient être remplacés par des chevaux frais, les voyageurs descendaient et entraient dans l'auberge où les attendait le souper. Parmi eux, se trouvaient Bernard, Valleroy, tante Isabelle et Nina, partis quatre jours avant de Darney, où ils s'étaient donné rendez-vous. En s'y rencontrant, après s'être enfuis de Saint-Baslemont, ils avaient décidé de se rendre à Paris. À Paris seulement ils pouvaient organiser «une défense efficace contre les machinations de Joseph Moulette, et s'y dérober, s'ils ne parvenaient pas à les déjouée. À Paris seulement ils pouvaient obtenir justice contre le scélérat gui venait de dépouiller traîtreusement les héritiers de Malincourt. Cette résolution une fois prise, ils l'avaient exécutée sans délai. Ayant eu la bonne fortune de trouver quatre places disponibles dans la diligence venant de Nancy, et qui s'arrêtait à Darney, ils s'étaient mis en route quelques, heures après avoir quitté Saint-Baslemont.
Maintenant ils touchaient au terme de leur voyage. Au lever du soleil, ils arriveraient à Paris, où Bernard et Valleroy entendaient commencer sur-le-champ les démarches qu'ils avaient en vue. Au mois d'octobre, les nuits sont déjà froides, et, ce soir-là, le vent soufflait avec violence, enveloppant hommes et choses de tourbillons d'une poussière sèche qui cinglait et rougissait le visage. Aussi les voyageurs ne s'attardaient-ils pas au dehors. À peine descendus de voiture, ils s'empressaient d'entrer dans la grande salle de l'auberge, ouverte sur la cuisine, où brillait, au fond d'une cheminée monumentale, une flamme joyeuse devant laquelle des poulets mis en broche achevaient de se rôtir.
Valleroy, ayant avisé dans un coin une table de quatre couverts, en prit possession pour ses compagnons et pour lui, et dit à l'aubergiste qui s'empressait autour d'eux:
—Vous nous servirez ici.
Et comme tante Isabelle s'asseyait, en plaçant à côté d'elle avec sollicitude Nina qui venait de s'éveiller et se frottait les yeux, il ajouta en s'adressant à l'enfant:
—Allons, mignonne, assez dormi. Pour le moment, il s'agit de souper. Tu feras ensuite un bon somme jusqu'à Paris, où nous serons demain matin.
Ce langage affectueux, le mouvement, la chaleur, la lumière, la perspective d'un bon repas rendirent à Nina sa vivacité:
—Où est Bernard? demanda-t-elle en voyant une place vide.
Soudain, elle l'aperçut debout au milieu de la salle. D'un bond, elle quitta sa place, courut à lui, et lui prit la main comme pour l'entraîner du côté de la table.
—Attends, répondit Bernard.
Elle obéit, demeura immobile et silencieuse, sans comprendre d'abord ce qu'il faisait. Comme elle cherchait à savoir, elle vit le regard de son ami fixé sur l'une des extrémités de la salle. Le sien suivit instinctivement la même direction. Là, se tenait seul, à l'écart et un peu perdu dans l'ombre, mangeant très vite et sans doute pressé de partir, un petit vieux vêtu de noir qui donnait l'impression d'un honnête tabellion de province ayant bon appétit et le désir de n'adresser la parole à personne.
C'est ce petit vieux que regardait Bernard et qu'à son tour se mit à regarder Nina. Brusquement et comme si leur attention l'eût importuné, il se leva et vint au-devant d'eux. Ce mouvement mit son visage en pleine lumière, et ils reconnurent le vidame d'Épernon. Mais, avant qu'ils l'eussent nommé, il les pressait dans ses bras, en disant:
—Je vous ai reconnus, mes enfants, ainsi que Valleroy et tante Isabelle. Je vous ai reconnus au moment où vous êtes entrés. Mais je redoutais, un peu les éclats de votre surprise et j'ai gardé le silence.
Et, se penchant vers Bernard, il continua:
—Vous me comprendrez quand vous saurez que je me suis enfui de Paris ce matin, afin de me dérober aux vengeances des vainqueurs.
—Quels vainqueurs? demanda Bernard.
—C'est vrai! Vous ne pouvez connaître encore les événements qui se sont accomplis ce matin. Je vous les raconterai tout à l'heure.
—Oh! oui, tout à l'heure, Monsieur, dit vivement Bernard. Avant tout, j'ai hâte de vous adresser une question.
—Parlez vite, mon enfant, et si je peux vous répondre…
—Savez-vous ce qu'est devenu mon frère?
—Le vicomte Armand? Etes-vous donc sans nouvelles de lui?
—Sans nouvelles, oui, Monsieur, et cela depuis le jour où nous nous séparâmes à Coblentz, en 1793. Est-il vivant? Est-il mort? Je l'ignore.
—Il est vivant, n'en doutez pas, se hâta de répondre M. d'Épernon pour rassurer Bernard.
—Comment donc ne m'a-t-il pas écrit?
—Avant thermidor, quand régnait la Terreur, il ne pouvait vous écrire sans vous compromettre. D'ailleurs, savait-il seulement où vous étiez? Depuis, sans doute, il vous a envoyé de ses nouvelles; mais vous ne les avez pas reçues. Songez qu'il y a loin de l'Autriche à Paris.
—Il est donc en Autriche? s'écria Bernard.
—Vous l'ignoriez!
—Par qui et comment l'aurais-je su? Et que fait-il dans ce pays lointain?
Cette fois, M. d'Épernon ne se pressait pas de répondre, et sons attitude indiquait clairement que ce n'était pas par ignorance qu'il restait silencieux, mais parce que ce qu'il avait à lui dire lui coûtait.
—L'avez-vous vu? demanda Bernard suppliant.
—Non, je ne l'ai pas vu. Mais, à diverses reprises, j'ai rencontré des gens qui m'ont parlé de lui, il y a quelques mois encore, et c'est ainsi que j'ai appris…
De nouveau M. d'Épernon hésitait.
—Qu'avez-vous appris? Par grâce, Monsieur!…
—J'ai appris qu'il avait pris du service dans l'armée autrichienne!
—Lui! mon frère le vicomte de Malincourt? Un Français dans les rangs des ennemis de la France!
Bernard était devenu très pâle et des larmes brillaient dans ses yeux.
—Malheureusement, il n'est pas le seul, reprit tristement M. d'Épernon. Que d'émigrés, étreints par la nécessité, se sont engagés dans les troupes étrangères! C'était une question de vie et de mort, et votre frère…
—C'est bien, Monsieur, c'est bien, ne parlons plus de lui, interrompit vivement Bernard.
Et changeant de ton, il ajouta:
—Voulez-vous saluer tante Isabelle?
Elle venait à la rencontre de M. d'Épernon, l'ayant, elle aussi, reconnu. Valleroy la suivait, souriant, exprimant sa surprise. Quelques instants après, assis tous ensemble à la même table, ils se confiaient les circonstances à la suite desquelles ils venaient de se retrouver. Valleroy parla le premier; il révéla au vieux gentilhomme les émouvantes aventures survenues depuis deux ans: l'arrivée de Bernard à Paris la mort de son père et de sa mère, l'échec du complot ourdi pour sauver la reine, l'exécution de Guilleragues, de Morfontaine et de Grignan. Le vidame d'Épernon ignorait la plupart de ces événements. Il n'en connaissait même qu'un seul, la tragique fin de son neveu et de ses deux complices. Après avoir donné de nouveaux regrets à leur mémoire, il interrogea Valleroy.
—Et maintenant, lui dit-il, qu'allez-vous faire à Paris?
—Nous allons demander justice contre le citoyen Joseph Moulette.
—Justice contre un jacobin! Et à qui la demanderez-vous, grand Dieu!
—Au gouvernement de la République.
—Vous ne savez donc pas ce qui se passe? Vous ignorez donc que les
Jacobins sont en train de redevenir les maîtres de la France?
—J'ai cru qu'ils tentaient de reconquérir leur ancien pouvoir. La criminelle conduite de Joseph Moulette envers Bernard nous a fourni la preuve de leurs efforts. Mais je ne pensais pas que ces efforts eussent réussi.
—Rien n'est plus vrai pourtant, reprit M. d'Épernon. C'est l'esprit jacobin qui de nouveau règne en France. Les pouvoirs de la Convention touchent à leur fin. Encore quelques semaines, cette assemblée néfaste n'existera plus et la Constitution qu'elle a votée sera mise en pratique. Nous aurons une assemblée nouvelle, un gouvernement nouveau, mais les principes resteront les mêmes. On prêchera encore au peuple la haine des nobles et des prêtres, et comme par le passé, on nous persécutera. La persécution est déjà commencée, et j'en suis, comme vous, la victime. Les royalistes ont un moment espéré de rétablir la monarchie. Mais cet espoir est détruit. Nous avons, été vaincus.
—Vaincus sans combat? demanda Valleroy.
—Après un combat opiniâtre au contraire. Aujourd'hui même, le peuple de Paris, que nous avions travaillé depuis le 9 thermidor, s'est soulevé. Les sections en armes ont marché contre la Convention pour l'abattre. Nous espérions, à la faveur de ce mouvement, nous rendre maîtres du pouvoir et préparer le retour du roi. Mais la Convention s'était mise en état de nous résister. Elle avait confié à Barras, l'un de ses membres, le soin de sa défense. Ce dernier avait investi du commandement militaire un jeune général nommé Bonaparte, qu'on dit homme d'énergie et qui nous a prouvé ce qu'il vaut.
—Il a déjà combattu à Toulon et en Italie, observa Bernard.
—C'est à lui que nous devons notre défaite, continua M. d'Épernon. Grâce aux mesures qu'il avait prises, les sections ont été écrasées, la Convention triomphe, et, de nouveau, la France est livrée aux terroristes. Pour leur échapper, je me suis enfui de Paris où j'étais revenu après la chute de Robespierre. Je n'ai plus d'autre ressource que de prendre une fois de plus le chemin de l'exil, et je crains bien, mes amis, que vous ne soyez bientôt réduits à en faire autant.
À ces mots, Bernard protesta.
—Lorsque j'ai émigré, dit-il, j'étais un enfant et tenu d'obéir aveuglément aux ordres de mon père. Mais, aujourd'hui, je suis un homme, libre de mes volontés, et, quoi qu'il arrive, je n'émigrerai pas.
—Bien dit, Bernard, s'écria Valleroy.
—Même si vous êtes décrété d'arrestation? fit M. d'Épernon.
—Même dans ce cas, ni dans aucun cas. J'ai l'âge d'être soldat, et c'est aux armées que j'irai servir ma patrie.
Il y eut un court silence; puis Mr d'Épernon reprit:
—Vous êtes jeune, Bernard. Les hommes de votre génération sont sans engagements. Ils peuvent faire ce que nous, les vieux, nous ne pouvons faire. Je vous envie: oui, je vous envie et je vous approuve.
À ces récits, à ces retours vers le passé, les instants rapidement s'étaient enfuis; de nouveau, il fallait se séparer.
La diligence qui se dirigeait vers Paris allait repartir; la chaise de poste qui devait emporter M. d'Épernon jusqu'à la frontière l'attendait tout attelée dans la cour de l'auberge. En hâte, on échangea de tendres adieux auxquels se mêlèrent des larmes. Se reverrait-on jamais? C'est sur cette question attristante qu'on se quitta. M. d'Épernon, pressé de s'éloigner de la capitale, où il n'aurait pu demeurer qu'au péril de ses jours, ses amis, au contraire, pressés d'y rentrer, parce que, quoi qu'il leur eût dit pour les détourner du but de leur course, ils attendaient des démarches qu'ils allaient entreprendre la réalisation de leurs espérances.
À minuit, la diligence qui emportait Bernard roulait dans les plaines de la Brie, en route vers Paris. Les rayons de la lune, entrant par les vitres couvertes de buée, éclairaient le visage de tante Isabelle et celui de Nina, qui, toutes deux, s'étaient endormies. Alors, quand Bernard se fut assuré qu'elles ne pouvaient l'entendre, il dit à demi-voix:
—Dors-tu, Valleroy?
—Non, cher Bernard. Comment pourrais-je dormir quand je te vois si préoccupé, si triste? Qu'as-tu donc?
—Le vidame m'a donné des nouvelles d'Armand.
—De bonnes nouvelles?
—Mon frère est soldat dans l'armée autrichienne, murmura Bernard, et je crois que j'aimerais mieux qu'il fût mort!
Et le pauvre enfant, qui, depuis quelques instants, s'efforçait de contenir ses larmes, les laissa librement couler, tandis que Valleroy, sans prononcer une parole, lui prenait les mains et les gardait dans les siennes, comme pour bercer sa douleur dans cette paternelle étreinte.
Au lever du jour, la diligence entrait dans Paris et conduisait au bureau des Messageries de la rue Notre-Dame des Victoires les voyageurs qu'elle transportait. Une heure plus tard, Bernard, Valleroy, tante Isabelle et Nina arrivaient en fiacre à l'hôtel de Malincourt, où ils étaient reçus par Kelner et par Rose, que comblait de surprise et de joie ce retour imprévu.
Dès le lendemain, tandis que Valleroy et Kelner se rendaient au Comité de sûreté générale pour s'enquérir des formes sous lesquelles devaient être présentées les réclamations des héritiers du comte de Malincourt contre le citoyen Joseph Moulette, Bernard sortait seul afin de faire une promenade à travers Paris. Il avait hâte de revoir les lieux où désormais et jusqu'à la fin de sa vie il devait retrouver vivants les poignants souvenirs de sa jeunesse. Il passa par la rue du Four-Saint-Germain et devant la boutique de Grignan. Elle s'était transformée; on n'y vendait plus de meubles; un pâtissier y débitait ses friandises. Transformé aussi le Luxembourg. Le vieux palais avait cessé d'être une prison; une armée d'ouvriers le remettait à neuf en vue de l'installation du Directoire exécutif qui allait gouverner la France pendant cinq ans.
Le Palais de justice, la Conciergerie et l'Hôtel de ville, ces étapes d'une route que Bernard ne pourrait jamais plus parcourir sans ressentir des impressions douloureuses, conservaient leur physionomie d'autrefois, assombrie encore par les pleurs et le sang que leurs murailles avaient vu verser. De tous côtés, ce n'étaient que maisons à louer, antiques hôtels et vieux mobiliers à vendre. Au fronton des monuments, on lisait en gros caractères ces mots sinistres: «Unité, indivisibilité de la République; liberté, égalité, fraternité ou la mort.» Au sommet des églises, un bonnet phrygien au bout d'une pique remplaçait la croix renversée. Mais, en dépit de tant de témoignages de la Terreur non encore apaisée, la vie de Paris avait pris un air plus rassurant et plus joyeux. La foule qui circulait dans les rues osait sourire, et, quoiqu'on fût au lendemain de l'émeute du 13 vendémiaire, quoique les rues fussent sillonnées de patrouilles et les maisons assaillies par des descentes de police, qui allaient à domicile désarmer les citoyens, on devinait que, indifférente ou insensible à ces derniers épisodes d'un temps exécré, la population cessait d'avoir peur et s'adonnait de nouveau à la douceur de vivre.
Dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, au palais Egalité, Bernard rencontra des femmes en parure élégante, poussée jusqu'à l'excentricité. Les sans-culottes et les tricoteuses ne circulaient plus dans les rues, ni en aussi grand nombre qu'autrefois, ni avec la même audace. Sur les murs s'étalaient des affiches annonçant des spectacles innombrables, des bals publics, des plaisirs variés. Enfin, les brillants équipages, longtemps proscrits, de nouveau se montraient et transportaient, à défaut des grands seigneurs de jadis, tous morts ou émigrés, les parvenus du moment, les puissants du jour, pour la plupart spéculateurs véreux qui s'étaient enrichis pendant la Révolution au détriment de ce peuple qu'elle n'avait délivré d'un tyran que pour lui en imposer des milliers d'autres.
Bernard avait commencé sa promenade, un trouble amer au coeur. Mais, bientôt, il s'était laissé prendre par le mouvement des rues, par les vitrines des magasins où réapparaissait le luxe des jours heureux. Il n'était si mince épisode qui ne captivât ses regards. Marchands ambulants, chanteurs, joueurs de vielle, charlatans, escouades de soldats, tout contribuait à le distraire de sa tristesse, et, la naturelle gaieté de son âge reprenant le dessus, il se sentait redevenir confiant et fort.
Sur les boulevards, à la hauteur de la rue du Mont-Blanc, il se trouva soudain arrêté par un flot de foule qui stationnait aux abords de cette rue, vers laquelle tous les regards se dirigeaient. Il fit comme la foule, il s'arrêta et regarda dans la même direction qu'elle. Alors il vit s'avancer vers le boulevard, venant du fond de la rue, un homme à cheval, portant l'uniforme des généraux de la République, suivi à une courte distance de deux hussards. Cet homme avait des cheveux noirs, longs et plats, dont les extrémités cachaient sa nuque et caressaient le collet montant de son habit à larges revers. Son visage aux joues creuses, éclairé par des yeux où s'allumait, dans un éclat sombre, une expression saisissante d'indomptable volonté, ressemblait à celui d'un ascète. Il était impassible et impénétrable, ce masque blême qui rappelait celui de César.
Mais ce qui frappa Bernard, ce fut l'air d'extrême jeunesse du cavalier.
C'était à croire qu'il n'avait pas vingt ans.
—Voilà le général Bonaparte! dit une voix.
Le général Bonaparte, le héros du jour, celui qui, la veille, avait mitraillé les sections et sauvé la Convention d'une chute irrémédiable, celui dont maintenant, et après les avoir longtemps tenus en oubli, on vantait les éclatants services en Italie, celui enfin que, depuis quelques heures, on commençait à désigner comme le futur commandant en chef de l'armée des Alpes, c'était lui. Bernard fut bouleversé. Ses yeux s'attachèrent sur le cavalier silencieux qui passait au milieu de la foule sans avoir l'air de la voir, et il était déjà loin qu'ils le suivaient encore avec admiration. L'enfant rentra très impressionné à l'hôtel de Malincourt, si plein de cette vision qu'il n'entendit que d'une oreille distraite le récit que lui faisait Valleroy de sa visite au Comité de sûreté générale. Et comme Valleroy se plaignait de l'accueil qu'il avait reçu dans les bureaux du Comité, des mauvaises dispositions des jacobins qui y régnaient en maîtres et qui avaient osé opposer à ses justes réclamations les prétendus droits de Joseph Moulette, Bernard s'écria:
—Eh bien, j'irai trouver le général Bonaparte et je lui demanderai justice! Oui, justice et l'autorisation de servir comme volontaire dans les rangs de l'armée qu'il commandera.
—Es-tu donc résolu à être soldat? demanda Valleroy avec émotion.
—Inébranlablement résolu. Il est grand temps qu'on voie un Malincourt combattre à l'ombre du drapeau tricolore.
Cette résolution hantait depuis longtemps la pensée de Bernard. Elle s'était présentée à son esprit pour la première fois, à Bruxelles, dans le cabinet du colonel de Jussac, lorsque, à l'exemple de ce vaillant soldat, passionnément dévoué à sa patrie, il avait crié, lui, fils de noble et émigré: «Vive la République!» Il avait compris, ce jour-là, que quel que ce soit le drapeau sous lequel elle s'abrite, les enfants d'une même patrie lui doivent de l'aimer, de la servir et de la défendre. Ces sentiments, son voyage de Bruxelles à Paris, en compagnie du sergent Rigobert, les avait fortifiés. Pendant le long séjour qu'il venait de faire à Saint-Baslemont, la réflexion, des lectures quotidiennes les avaient entretenus, et maintenant, après sa rencontre imprévue avec le général Bonaparte, ils gonflaient son coeur. Il brûlait du désir de voler aux frontières pour combattre les ennemis de son pays, C'était comme un accès de patriotisme qui, brusquement, éclatait en lui, après avoir mis des années à mûrir sous les impressions successives que subissait son âme réfléchie et enthousiaste. Ces dispositions, personne autour de lui ne tentait de les contrarier. Dès ce moment, il fut admis que Bernard serait soldat. Il n'attendait plus qu'une occasion propice pour mettre son projet à exécution. Elle ne tarda pas à se présenter.
Quelques jours après son arrivée à l'hôtel de Malincourt, on reçut une lettre de Saint-Baslemont. Elle était de Chourlot, ou plutôt du maître d'école du village, qui l'avait écrite sous sa dictée:
«Je dois faire connaître à Monsieur le chevalier, y était-il dit, que le lendemain de son départ, est survenu ici un fâcheux événement. Le citoyen Joseph Moulette a été trouvé dans sa chambre les pieds rôtis et un poignard dans le coeur. On n'a pu établir si la mort était le résultat d'un crime ou d'un suicide. Le juge de paix de Saint-Baslemont a été immédiatement prévenu. Il a dressé un procès-verbal qui a été envoyé à Épinal et a fait enterrer le défunt dans le cimetière de la commune.
»S'il y a eu crime, il est à craindre que les assassins, des chauffeurs probablement, restent inconnus. S'il y a eu suicide, on n'en peut attribuer la cause qu'à la fièvre chaude ou peut-être à des remords, car il paraît que ce Joseph Moulette était un grand scélérat. Le district d'Épinal a déclaré que le château de Saint-Baslemont devait faire retour à la nation, et moi j'ai pensé que ces détails pourraient être utiles, à Monsieur le chevalier.»
—Voilà un bon débarras, dit Valleroy, après avoir lu cette lettre, très propre à faciliter nos démarches au Comité de sûreté générale.
Il y retourna le même jour, accompagné de Kelner, le brave suisse ayant conservé dans les bureaux des intelligences qui pouvaient servir. Mais cette démarche n'avança pas leurs affaires. On leur déclara que le château était devenu une fois de plus la propriété de la nation, la nation avait le droit et le devoir de le mettre en vente de nouveau.
—Nous n'obtiendrons rien de ces drôles-là, soupirait Valleroy découragé. Vois-tu, Bernard, ajouta-t-il, si tu persistes dans ton projet de faire appel à la protection du général Bonaparte, le moment est venu de l'exécuter, car un miracle peut seul nous faire obtenir justice.
—Eh bien, j'irai voir le général, répondit résolument Bernard.
Le lendemain, dès le matin, sans faire part à personne de ses intentions, il sortit. Depuis son retour à Paris, il avait repris les habits de sa condition, des habits à la mode du jour, lévite en velours noir à pèlerine, culotte grise, bottes à revers. Il était coiffé d'un chapeau noir en soie bas de forme, orné sur le devant d'une boucle d'acier: il avait fière mine sous ce costume, la mine d'un homme de race, sans pouvoir cependant être confondu avec ces jeunes incroyables qui tenaient le haut du pavé et qu'il méprisait parce qu'ils affectaient une mise excentrique. Sa taille svelte, son fin visage au regard grave et doux, son élégance naturelle ne pouvaient que prévenir en sa faveur le puissant général auquel, avec la téméraire confiance que donne la jeunesse, il allait porter ses réclamations.
Depuis la journée du 13 vendémiaire, Bonaparte commandait les forces militaires réunies à Paris. En cette qualité, il y avait son quartier général dans la rue Neuve-des-Capucines. Bernard connaissait bien ce somptueux hôtel, ancienne demeure d'une noble famille, devant lequel il lui était arrivé de passer à plusieurs reprises et même de stationner, curieux du va-et-vient des officiers à travers la cour pavée qu'il fallait traverser pour accéder au perron d'entrée où se tenaient deux factionnaires. C'est donc au quartier général qu'il se rendit. Il passa sous la haute porte, si fier, l'air si décidé, que le portier, debout sur le seuil de sa loge, ne songea même pas à lui demander où il allait et ce qu'il voulait. À la suite d'un groupe d'officiers, Bernard gravit le monumental escalier de l'hôtel. Au premier étage, il entra derrière eux, dans un salon où quelques personnes attendaient, après avoir donné leur nom à l'aide de camp de service.
Le coeur de Bernard battait très fort, mais ce n'était ni crainte, ni timidité. Enfant, il avait connu les splendeurs de la cour de France; plus tard approché les frères du roi dans leur exil. En des circonstances mémorables, il s'était agenouillé devant la reine Marie-Antoinette captive; il avait subi sans trembler les menaces de Fouquier-Tinville. Il n'éprouvait donc aucune appréhension à la pensée de se présenter devant Bonaparte. Mais la gloire naissante de ce soldat l'éblouissait, et son émotion prenait sa source dans l'admiration même qu'excitait en lui cette gloire. Il s'approcha de l'aide de camp pour solliciter la faveur d'être introduit auprès du général.
—Que lui voulez-vous? demanda l'officier.
—Je ne peux le dire qu'à lui.
—Avez-vous une lettre d'audience?
—On m'a affirmé que je n'en avais pas besoin et que le général recevait tous ceux qui se présentaient pour le voir.
—Il faudrait donc qu'il reçût tout Paris. On vous a trompé, mon jeune ami. D'ailleurs, il est occupé. La veuve du général de Beauharnais est auprès de lui.
—J'attendrai, répondit froidement Bernard.
Triste et pensif, il se mit à l'écart. Le nom de Beauharnais venait de lui rappeler un trait raconté, peu de jours avant, par les gazettes et dont tout Paris s'était entretenu. Le général de Beauharnais, quoique gentilhomme, était resté au service de la République. Mais ce témoignage de son patriotisme n'avait pu le défendre contre les fureurs jacobines. Déclaré suspect, décrété d'arrestation, traduit devant le tribunal révolutionnaire, condamné, il était monté à l'échafaud quelques jours avant le 9 thermidor, ne laissant à sa femme et à son fils unique d'autre héritage que le souvenir de ses exploits. Lorsque, au lendemain de vendémiaire, la Convention avait ordonné le désarmement général des sections, la police s'était présentée chez sa veuve et, malgré ses supplications, lui avait enlevé le sabre de son mari, relique précieuse qui devait être transmise à son fils. Alors, ce dernier, quoique enfant, était venu réclamer ce sabre glorieux au général Bonaparte, qui, touché par ses larmes et ses prières, le lui avait fait rendre.
—C'est sans doute afin de le remercier que Mme de Beauharnais s'est présentée au quartier général, pensait Bernard. Ce qu'il a fait pour le jeune de Beauharnais en lui rendant l'arme de son père, pourquoi ne le ferait-il pas pour l'héritier des Malincourt en lui rendant le château de ses aïeux?
Et, sur cette question qu'il se posait à lui-même, Bernard, un moment découragé par l'accueil de l'aide de camp, reprenait espoir.
Soudain, une porte s'ouvrit. Sur le seuil, apparut le général Bonaparte. Il reconduisait Mme de Beauharnais. Elle lui exprimait encore sa reconnaissance, et, devant cette jeune femme, séduisante et charmante sous les blonds cheveux qui encadraient comme d'une auréole sa beauté, il semblait à ce point soumis et subjugué, que Bernard acquit instantanément la conviction que, si sa demande était présentée par elle, elle serait exaucée. Son parti fut pris aussitôt. Il s'approcha, et, s'inclinant devant Mme de Beauharnais:
—Madame, dit-il, je me nomme Bernard de Malincourt. Je suis ici pour présenter une requête au général Bonaparte. Mais on vient de me refuser sa porte et de me déclarer qu'il ne m'écouterait pas. Daignez intercéder pour moi et il consentira à m'entendre.
Bonaparte s'était retourné, surpris, une expression de mécontentement sur le visage. Quant à Mme de Beauharnais, elle souriait d'un sourire de bienveillance et d'intérêt, en enveloppant Bernard d'un regard affectueux.
—Général, dit-elle, vous vous êtes offert tout à l'heure à exaucer mes désirs. Permettez donc que j'intervienne pour cet enfant, en faveur de sa jeunesse et de l'illustre nom qu'il porte. Recevez-le, écoutez-le, et, si vous le pouvez, accueillez favorablement sa demande. Il n'est pas, en ce moment, de meilleur moyen de me faire votre cour.
—Oh! merci, Madame, s'écria Bernard.
Alors il sentit la main de Bonaparte qui s'appuyait familièrement sur son épaule et il entendit le général dire à demi-voix, en saluant Mme de Beauharnais:
—Il sera fait selon vos ordres, Madame.
Une minute après, Bernard se trouvait seul en présence du soldat à l'autorité duquel il avait osé recourir.
—Exposez-moi ce qui vous amène, dit celui-ci.
—Debout devant une table couverte de papiers et de plans, il feuilletait machinalement un dossier, comme s'il lui eût été impossible de rester inoccupé, même en accordant une audience. Alors Bernard lui raconta brièvement son histoire, sa fuite à Coblentz, son retour en France, la mort tragique de ses parents, ses efforts pour sauver la reine, sa rentrée à Saint-Baslemont et son départ, précipité quand Joseph Moulette était venu s'emparer de ses biens.
—Maintenant cet homme est mort, ajouta-t-il; le château qu'il m'avait volé est redevenu la propriété de la nation, et c'est afin d'obtenir qu'on me le rende, mon général, que je viens à vous.
—Savez-vous que vous êtes passible des lois de la République, Monsieur? objecta froidement Bonaparte. Vous avez émigré et, par conséquent, vous n'aviez pas le droit de rentrer en France sans autorisation.
Bernard ne se laissa pas décontenancer par cette parole sévère et hautaine.
—J'avais douze ans quand j'ai émigré, répondit-il avec assurance. Je n'ai pas été libre d'agir autrement. Mais j'ai abrégé autant que je l'ai pu la durée de mon séjour à l'étranger et saisi la première occasion qui m'a été offerte de rentrer dans mon pays.
—Vous y êtes revenu pour conspirer, pour vous associer à des fauteurs de complots.
—Pour arracher à sa prison et à la mort, une femme, une reine, la veuve du prince qu'on m'avait accoutumé à considérer comme mon roi, s'écria Bernard. Ce que j'ai fait, mon général, si vous aviez été à ma place, si vous aviez porté le nom que je porte, vous l'eussiez fait aussi.
Bonaparte releva brusquement son visage au teint bilieux, et ses yeux clairs et perçants s'arrêtèrent étonnés sur le jeune audacieux qui osait adressée cet appel indirect, à sa générosité.
—Avec l'éducation que vous avez reçue et dans les milieux où vous avez vécu, vous avez dû apprendre à haïr la République, ajouta-t-il.
—Je n'ai appris qu'à aimer la France, affirma Bernard.
—Et maintenant, qu'avez-vous à lui offrir en échange de ce que vous êtes venu réclamer de moi?
—J'ai à lui offrir mon bras, mon sang, toute ma vie.
—Vous voulez être soldat?
—Oui, mon général, et en même temps que je demande justice, je sollicite l'honneur de marcher à l'avant-garde de l'armée que vous commanderez.
Un éclair traversa le regard de Bonaparte. D'un geste affectueux et familier, il prit l'oreille de Bernard et en serra l'extrémité entre ses doigts, en disant:
—Bien, jeune homme. Voilà des sentiments dignes d'un Français. Ils vous assurent ma protection. Rédigez votre requête aujourd'hui; apportez-la moi demain et je la mettrai sous les yeux de Barras, en me portant garant de votre loyauté, de votre courage et de votre volonté de servir sous les drapeaux de la République. Quel âge avez-vous?
—Seize ans passés, mon général.
Bonaparte revint vers la table, y prit une plume et tirant à lui une feuille de papier il y traça quelques lignes.
—Vous vous présenterez aux bureaux de la place avec l'ordre que voici, dit-il. On y recevra votre engagement. Conduisez-vous de manière à mériter les éloges de vos chefs; j'aurai l'oeil sur vous.
Les mains de Bernard tremblaient quand il reçut de celles de Bonaparte le billet que celui-ci venait d'écrire.
—Ah! mon général, dit-il, je n'oublierai jamais que c'est à vous que j'aurai dû d'entrer dans la carrière des armes et je saurai m'y montrer digne de la protection que vous m'avez accordée.
Il sortit ivre de joie.
Vers la fin de la semaine suivante, deux gendarmes se présentaient successivement dans la même journée au ci-devant hôtel de Malincourt. Le premier était porteur d'un décret du Comité de l'Intérieur qui réintégrait l'héritier du comte et de la comtesse dans la possession du château de Saint-Baslemont; le second venait remettre au jeune volontaire l'ordre de rejoindre à Nice la cinquième demi-brigade des grenadiers d'infanterie, appartenant à l'armée des Alpes dans laquelle il était incorporé.
Bonaparte avait tenu sa promesse; c'était maintenant à Bernard à tenir la sienne.
Ce fut un triste jour, un jour de deuil et de larmes, que celui où, il dut s'arracher aux étreintes de Valleroy, de tante Isabelle et de Nina. Ils allaient quitter Paris en même temps que lui, mais c'était pour remonter vers l'Est, pour retourner à Saint-Baslemont, tandis que lui-même descendrait vers le Midi. Afin d'affronter les émotions de cette heure douloureuse, il avait fait provision d'énergie et, aux douleurs de la séparation, il s'était promis d'opposer tout son courage.
Mais, au dernier moment, énergie et courage s'évanouirent. Il redevint, pour quelques instants, l'enfant timide et doux à qui Valleroy s'était passionnément dévoué, qu'il avait protégé contre de pressants et fréquents périls et qui lui gardait au fond de l'âme une reconnaissance égale à sa tendresse. En quittant ce fidèle ami de sa maison, ce vieux compagnon d'infortune, Bernard avait le coeur déchiré, impuissant à s'arracher à ces bras vigoureux, qui tant de fois s'étaient croisés autour de son corps frêle et qui maintenant ne se résignaient pas à s'en détacher.
—Ne nous oublie pas, mon Bernard, soupirait Valleroy. Quoi qu'il arrive, souviens-toi que, toujours et pour toujours, Valleroy appartient à Malincourt.
—Valleroy et tante Isabelle, ajoutait celle-ci d'une, voix que les pleurs étouffaient.
Et Nina sanglotait aussi.
—Reviens bientôt, Bernard, suppliait-elle, car ta petite amie sera malheureuse jusqu'à ton retour…
—Sois digne de ton nom, de tes aïeux, reprenait Valleroy.
—Nous prierons pour vous matin et soir, continuait tante Isabelle.
—Nous t'aimerons éternellement, promettait Nina. Et lui ne pouvait que répéter:
—Mes amis! Mes chers amis!
Ah! la vie n'est pas rose tous les jours. Il n'est pas de bonheur qu'elle ne fasse expier. Bernard payait de ses sanglots et de ses déchirements la patriotique joie qui gonflait son coeur d'adolescent au moment où il allait combattre pour sa patrie.