CHAPITRE XXV
PREMIÈRES ARMES
En mars 1796, le volontaire Bernard de Malincourt était à Nice depuis cinq mois, dans la division du général Masséna. Cette division faisait partie de l'armée des Alpes en formation. Par suite de la rigueur de la saison, du manque de vêtements, de chaussures et de vivres, l'hiver qui finissait avait été dur pour les soldats de la République. Les ressources du trésor national étant épuisées depuis longtemps, l'administration de la Guerre en était réduite à fermer l'oreille aux plaintes et aux prières des généraux qui réclamaient des secours pour leurs troupes. Bernard avait souffert, comme les camarades, des privations imposées à l'armée, mais vaillamment supporté sa souffrance, grâce à sa belle jeunesse, à sa robuste santé, à son goût passionné pour l'état militaire.
Ardemment attaché à ses nouveaux devoirs, il s'était appliqué à l'étude de son métier. En quelques semaines, il avait acquis les connaissances techniques qui, son courage et les circonstances aidant, allaient faciliter son avancement. Quoiqu'il n'eût pas encore dix-sept ans, toute sa personne respirait une dignité si haute, tant de mâle énergie, sa parole trahissait tant de volonté, une raison si mûre, le tout sous une attrayante enveloppe de naturel et de simplicité que, bien vite autour de lui, on s'était accoutumé à le respecter et à l'aimer. Dans sa compagnie on le désignait sous le nom du «petit gentilhomme, et ses chefs eux-mêmes, séduits par sa bonne grâce et sa fière mine, pressentant qu'un jour il serait leur égal, se plaisaient à l'appeler ainsi et à lui témoigner, sous cette forme, leur estime et leur bienveillance. Pour lui, il attendait avec impatience l'ouverture de la campagne. Il brûlait de se mesurer avec les Piémontais qui, de l'autre côté des Alpes, défendaient la route de Turin, et avec les Autrichiens qui gardaient la route de la Lombardie. Avec le printemps revenu et les longues journées et la tiédeur de la température, on ne parlait plus que d'une prochaine mise en marche de l'armée et on s'attendait, chaque matin, à recevoir l'avis de la nomination du général en chef.
La nouvelle de cette nomination arriva enfin. Le commandement des troupes destinées à marcher en Italie était confié à Bonaparte. Ce général était encore un inconnu pour la plupart de ses futurs soldats. Mais Bernard, qui le connaissait se réjouit.
—J'aurai l'oeil sur vous, lui avait dit Bonaparte.
Et cette phrase résonnait, pleine de promesses, à l'oreille de Bernard. Le 2 avril, à 9 heures du matin, la demi-brigade à laquelle il appartenait était rangée aux portes de Nice, dans une plaine sur le bord de la mer. Elle allait être passée en revue par le commandant en chef. Un tiède soleil répandait sa claire lumière sur les flots bleus de la Méditerranée, sur les rochers du rivage, sur les avenues d'aloès et de palmiers, qui sillonnaient de toutes parts le paysage. Par cette matinée féerique, les soldats oubliaient leurs maux passés. Ils ne songeaient plus qu'ils avaient eu faim et froid, qu'ils étaient chaussés de bottes éculées, vêtus d'uniformes en lambeaux. L'enthousiasme qui échauffait leurs âmes effaçait le souvenir de leurs dures épreuves.
Quand le général Bonaparte apparut à cheval, à la tête de son état-major, quand son regard s'arrêta sur eux, ils furent saisis d'une émotion indicible. Ils reconnaissaient en lui celui qui devait leur donner la victoire. Il leur parla et sa parole les électrisait. Il les engageait à être patients, à se résigner à souffrir encore. Mais, en même temps, il leur disait que leurs souffrances touchaient à leur terme, et, la main tendue vers l'Italie, il leur promettait de les conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Quand il eut fini de se faire entendre, de toutes parts des acclamations s'élevèrent. Dans le bruit des clairons vibrait l'âme même de la patrie, qui de nouveau se réveillait et se préparait à la conquête du monde.
Très pâle, le coeur agité, la fièvre aux yeux, Bernard, placé au premier rang de sa compagnie, assistait à ce spectacle, maintenant convaincu que, sous peu de jours, il verrait enfin l'ennemi. Lorsque Bonaparte passa près de lui, il se redressa vivement et demeura immobile au port d'arme, étouffant, par respect pour la discipline, le cri de reconnaissance et d'admiration qui brûlait ses lèvres. Mais le général l'avait aperçu et reconnu. Et, au passage, il lui envoya un sourire. Trois jours après, Bernard quittait Nice avec sa division. Le surlendemain, il campait avec elle, vingt lieues, plus loin, à Albenga, sur la route de Gênes.
Le projet de Bonaparte était de passer les Alpes au-dessus de Savone, de descendre en Piémont, et, une fois là, de se placer entre l'armée autrichienne, concentrée aux environs d'Alexandrie, sous les ordres du général de Beaulieu, et l'armée sarde, commandée par le général de Colli, protégeant Turin. Après un court repos à Albenga, la division Masséna se portait sur la route de Savone qui traverse la montagne et s'occupait d'y élever des redoutes. C'est là que le 10 avril, un des lieutenants de Beaulieu, le comte d'Argenteau, vint l'attaquer et que Bernard vit le feu pour la première fois. Vivement repoussé, d'Argenteau se replia sur le village de Montenotte et s'y retrancha, tandis que les soldats français, la nuit venue, se préparaient à coucher sur leurs positions. Cette soirée, Bernard la passa avec plusieurs «de ses camarades; dans une chaumière, au bord d'un chemin dont les troupes de la division Masséna occupaient toutes les issues.
Vers 11 heures, comme la fatigue l'accablait, il se jeta sur la terre durcie qui formait le plancher de la cabane, et, la tête sur son sac, il ferma les yeux et s'endormit. Mais brusquement on le réveilla. Il fut debout en un clin d'oeil et vit devant lui son sergent. Il l'interrogea.
—Qu'y a-t-il, sergent?
—Il y a, mon petit gentilhomme, que nous déménageons sans tambours ni trompettes, histoire d'aller surprendre l'Autrichien chez lui!
—Nous marchons sur Montenotte?
—Tu l'as dit, sur Montenotte où on ne nous attend pas. On se mit en route dans un profond silence. Quoique deux divisions, celle de Masséna et celle d'Augereau, fussent en mouvement, on n'entendait presque aucun bruit. La nuit n'était pas très claire, elle l'était assez cependant pour que les soldats pussent se guider par les nombreux petits chemins qui allaient sur le village où d'Argenteau passait la nuit. Le général autrichien avait pris pour se garder les précautions les plus minutieuses. Mais soit que ses ordres eussent été mal exécutés, soit que la rigueur des consignes se fut relâchée à la faveur de cette nuit paisible qui éloignait toute idée de surprise, les troupes françaises arrivèrent devant son camp vers minuit, sans avoir été signalées.
Quand les sentinelles autrichiennes donnèrent l'alarme, c'était déjà trop tard. Les Français pénétraient dans la place avec impétuosité. En quelques instants, ils s'emparaient de quatre drapeaux, et de cinq canons, faisaient deux mille prisonniers, rendaient libre la route que se proposait de suivre Bonaparte pour gagner le Piémont, et inauguraient, par un avantage marqué, cette série de combats qui allaient se succéder durant cinq jours, aboutir à la défaite de l'armée austro-sarde et permettre à Bonaparte de marcher sur Turin.
Pendant le combat d'avant-garde, engagé le matin sur la route de Savone. Bernard n'avait pas eu l'occasion de tirer un coup de fusil. Au moment de l'attaque, il se trouvait en arrière, et elle était déjà repoussée, quand sa compagnie recevait l'ordre de se porter en avant sur les talons de l'ennemi. Mais, à Montenotte, il n'en fut pas de même. Il était parmi ceux qui se jetèrent les premiers sur les Autrichiens, et, pendant plus d'une heure, il combattit effectivement, à travers les rues du village où il fallait conquérir les maisons l'une après l'autre et en déloger l'ennemi. Il ne cessait de tirer que pour croiser la baïonnette, très excité, mais n'ayant rien perdu de sa présence d'esprit, et tout aussi attentif à se défendre qu'à profiter de toute bonne occasion pour frapper.
À la première détonation, au premier sifflement de balle à ses oreilles, son intrépidité, un moment ébranlée pendant la marche en avant, lui était revenue tout entière, et, loin de l'affaiblir, la vue du sang et l'odeur de la poudre l'excitaient, le jetaient dans une sorte de griserie sous l'empire de laquelle il était entraîné. De ce qui se passait hors de sa portée, il ne voyait rien et ne savait rien. Pour lui, l'intérêt du combat était entièrement concentré dans l'espace resserré où, avec une poignée d'hommes, il s'évertuait à repousser l'ennemi. C'était maintenant sur la place du village où l'avaient conduit les péripéties de cette lutte nocturne. De tous côtés, les Autrichiens fuyaient. Mais il en restait, encore une centaine, qui s'étaient retranchés dans l'église. L'officier qui les commandait avait planté lui-même sous le porche le drapeau de son régiment, et ce drapeau, maintenant criblé de balles, semblait marquer la ligne que cette poignée d'hommes, électrisée par son chef, s'était juré de ne pas laisser franchir.
Par trois fois les Français s'étaient élancés à l'assaut de l'église, et par trois fois, une fusillade nourrie les avait obligés à reculer, en décimant leurs rangs. Assaillants et assiégés s'exaspéraient de leurs pertes inutiles, ceux-ci comprenant qu'ils étaient condamnés, à périr jusqu'au dernier et que rien ne les empêcherait de succomber; ceux-là rendus furieux par la rançon de sang et de vies humaines, dont la valeur de leurs adversaires les contraignait à payer une victoire désormais certaine. Et dans l'ombre de la nuit où passaient tour à tour la blanche lueur de pâles rayons de lune perçant les nuages, et la clarté rougeâtre de quelques torches allumées dans le temple dévasté, c'était une folle poussée d'hommes se ruant les uns sur les autres et ne se séparant qu'après avoir mis entre eux de nouveaux cadavres et fait couler des flots de sang.
Du côté des Autrichiens, ce qui tirait l'oeil, c'était la silhouette de l'officier qui les commandait. Elle se dessinait, svelte et claire dans un uniforme blanc, toujours bondissante, à travers les groupes des soldats et autour du drapeau, de telle sorte que c'est en vain que les Français la prenaient pour cible. À droite, à gauche, partout, on ne voyait qu'elle, et incessamment, elle se dérobait. Soudain, une grêle de balles s'abattit sur la hampe du drapeau. Elle s'inclina, cassée par le milieu. L'officier s'élança pour la saisir et en prévenir la chute. Mais lui-même chancela, en portant la main à sa poitrine. Cette fois, il était atteint.
Du côté des Français, un soldat, en le voyant tomber, se jeta sur le drapeau. Il s'en empara et, comme la silhouette blanche de l'officier s'abîmait parmi les cadavres, il brandit son trophée, en criant en allemand aux Autrichiens épouvantés:
—Braves gens, rendez-vous!
À ces accents, on vit l'officier renversé se redresser d'un mouvement automatique, sa main tremblante saisir par le bras le soldat français, le tirer à lui comme pour le dévisager et, dans la rumeur tumultueuse que mêlaient les vainqueurs aux gémissements des vaincus, deux voix, déchirées par le désespoir, se firent entendre.
—Bernard! Bernard! criait l'une.
—Armand, mon frère! répondit l'autre.
Et les deux fils du comte de Malincourt, effarés et frémissants, en se retrouvant les armes à la main, fondaient en larmes, tandis que le plus jeune s'agenouillait et recevant entre ses bras le corps de l'aîné qui venait de perdre connaissance, le couvrait de baisers et de larmes.
Au petit jour, dans un coin de l'église, dévastée, transformée en ambulance, Bernard se tenait agenouillé devant un matelas sur lequel son frère était étendu. Depuis plusieurs heures, le pauvre enfant demeurait immobile à la même place, anxieusement penché sur le cher blessé, qui s'était assoupi après avoir été pansé en hâte par un chirurgien militaire. Du projectile, entré dans la poitrine et logé sous le poumon gauche, on pouvait redouter d'irréparables ravages, de telle sorte que Bernard ne savait ce qu'il devait craindre et encore moins ce qu'il pouvait espérer. En suivant avec sollicitude le sommeil de son frère, en le regardant si fier et si beau sous la pâleur livide du visage, en écoutant cette respiration oppressée et sifflante, il se demandait avec effroi si, après avoir connu la douleur de voir ses parents aller au supplice, il connaîtrait cette autre douleur de perdre ce frère adoré, tombé dans les rangs ennemis, frappé par une balle française, et de le perdre au moment où il le retrouvait.
Devant l'imminence de la catastrophe qu'il redoutait, une question se dressait, terrible, dans sa pensée. Le coup auquel son frère allait peut-être succomber, qui l'avait porté? N'était-ce pas lui? Il essayait alors de reconstituer le combat et de ressusciter le moment décisif où Armand était tombé. Il aurait voulu savoir s'il avait une responsabilité quelconque dans l'événement. Mais c'est là justement ce que son esprit obscurci et troublé ne pouvait discerner. Et ce doute affreux déchirait son coeur, mettait sur ses lèvres des malédictions contre les luttes fratricides qui arment les peuples les uns contre les autres, éteignait comme dans des flots de sang et de pleurs l'enthousiasme qui naguère gonflait son âme quand, par l'imagination, il voyait se dérouler devant lui, brillante et glorieuse, sa carrière de soldat. Ah! maintenant, elle lui semblait criminelle, cette carrière, et peut-être l'eût-il, ce jour-là, prise en horreur, s'il n'eût été retenu par le caractère des engagements qu'il avait contractés et par un souci supérieur, obsédant et puissant, de se dévouer à son pays, de le défendre et au besoin de mourir pour lui.
La gloire des armes! Il la voyait à cette heure dans toute sa beauté sinistre. Son frère mourant, tué par lui peut-être, et tout autour de cette couche improvisée, d'autres grabats dressés en hâte d'où montaient des gémissements et des râles. Et un peu partout, des cadavres allongés dans des flaques de sang, des vêtements en lambeaux, des sacs éventrés, des débris d'armes dans des débris de murailles écroulées; partout la dévastation, la ruine, la mort. Sur ces abominations, le jour montait dans les brumes grisâtres du matin, un jour de printemps clair et joyeux, fouetté par une brise fraîche, toute chargée des senteurs des premières feuilles. Qu'importaient au ciel bleu, au soleil qui s'allumait vers l'Orient par-dessus les Alpes, aux fleurs, aux pousses nouvelles, que leur importaient ces sanglants témoignages de la folie des hommes! L'impassible nature, poursuivant sa marche, allait resplendir au-dessus d'eux, et verser aux vivants l'oubli des morts.
Bernard, abîmé dans son angoisse, aurait voulu ne pas penser à ces choses, mais elles l'assaillaient, l'obsédaient, le dominaient. En même temps, le passé s'implantait en maître dans sa mémoire et y revivait avec la précision de la réalité. C'était comme un tableau se déroulant devant lui et ramenant à son souvenir les innombrables épisodes de sa vie encore si courte et déjà si pleine. En se rappelant tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait souffert, il s'attendrissait, il pleurait sur lui-même, sur ses parents suppliciés, sur les défunts compagnons de ses tragiques aventures, sur la cruauté des bourreaux, sur l'infortune des victimes et aussi sur les aberrations des partis, cause initiale de la guerre civile et de la guerre étrangère.
Et une violente protestation s'élevait en lui, une révolte de tout son être qui grondait dans sa poitrine et soudain s'apaisait dans une ardente prière que sa bouche d'adolescent accoutumée à implorer le ciel aux heures de détresse envoyait vers le Dieu qui a créé les hommes non pour qu'ils se haïssent, mais pour qu'ils s'aiment. Et alors, il se sentait pris d'une pitié profonde pour ceux qui souffrent et d'une clémence infinie pour ceux qui font souffrir, les uns et les autres instruments mystérieux de desseins qu'ils ignorent et qui précipitent l'humanité vers les destinées inconnues qu'elle doit parcourir.
Tout à coup, ses méditations douloureuses furent interrompues. Son frère se réveillait. Il le vit se soulever et promener fiévreusement autour de lui ses yeux égarés, en disant d'une voix rauque:
—Où suis-je?
—Vous êtes auprès de moi, cher Armand.
—Auprès de toi, Bernard! Mais que signifie cet uniforme? Tu es donc soldat? Ah! oui, je me souviens; tout à l'heure, nous combattions l'un contre l'autre.
Et couvrant son front de ses mains tremblantes, il murmura:
—Oh! les frères ennemis!
—Non, Armand, non, pas ennemis, mais réconciliés.
—Et dire que j'aurais pu te tuer, mon Bernard! Te tuer, toi que je chéris! Mais le ciel a voulu m'éviter ce grand crime. Il m'a désarmé à temps. C'est égal, mon frère, je ne me consolerai jamais.
—De quoi ne vous consolerez-vous pas, Armand?
—D'avoir porté les armes contre la France.
Et il retomba, des sanglots plein la gorge, sur sa couchette qui trembla sous les convulsions de ses membres meurtris.
—Mon frère, par grâce, revenez à vous, supplia Bernard: vous me désespérez.
—Je ne suis pas coupable, cependant, soupira Armand. C'est pour Dieu et le roi que je combattais.
Après cette crise, le blessé parut s'apaiser. Mais son agitation, en se dissipant, en cessant de le soutenir, le laissait tel que l'avait fait sa blessure, c'est-à-dire d'une faiblesse extrême, par suite de tout le sang qu'il perdait depuis quelques heures. Il ne parlait plus que très doucement, avec lenteur, comme s'il eût cherché des mots pour exprimer sa pensée.
—Donne-moi des nouvelles de nos amis, Bernard; de Valleroy, d'abord?
—Valleroy appartient toujours à Malincourt. C'est un coeur fidèle et vaillant. Je lui dois d'avoir traversé, sans y périr, tous les dangers que j'ai courus.
—Et où est-il, ce serviteur éprouvé?
—Il est à Saint-Baslemont.
—La République n'a donc pas confisqué notre château?…
—Elle nous l'avait pris; elle nous l'a rendu.
—Oui, c'était bien assez d'avoir mis à mort nos parents.
—Vous avez connu ce malheur, mon frère?
—Par une gazette française que je lus un soir, à Londres. Ah! comme, en ce moment, j'aurai voulu me trouver près de toi, mon Bernard! Mais comment te rejoindre? Et puis, savais-je seulement où tu étais? C'est cette cruelle ignorance qui m'a empêché de t'écrire, de te donner de mes nouvelles…
—Je vous ai cru mort.
—Et tu ne te trompais pas, car, je le suis, vois-tu; c'est maintenant comme si je l'étais.
—Mon frère aimé, ne parlez pas ainsi.
—Pourquoi se dissimuler la vérité? Avec l'uniforme que tu portes, tu dois avoir le courage de la regarder en face, et la vérité, c'est que je suis flambé.
—Non, non, s'écria Bernard, nous vous guérirons. Armand secoua la tête en se frappant le coeur comme pour marquer que le mal avait son siège là, et qu'il était incurable. Puis, pour détourner l'entretien, il ajouta en souriant:
—Tu ne m'as rien dit de ta petite amie Nina?
—Elle est auprès de Valleroy avec tante Isabelle, répondit Bernard qui s'efforçait, lui aussi, de sourire pour cacher sa douleur. En épousant tante Isabelle, Valleroy a adopté l'enfant.
—Valleroy, marié! Puisse-t-il être heureux… Et la fillette aime-t-elle toujours son chevalier?
—Tout autant que son chevalier la chérit.
Il y eut un silence; puis Armand reprit, moitié sérieux, moitié plaisant:
—Je me figure qu'un jour, dans quelques années, cette petite Nina sera une charmante châtelaine pour Saint-Baslemont, et une aimable compagnie pour Bernard de Malincourt.
Les joues pâlies de Bernard se teignirent d'une légère rougeur.
—Vous vous fatiguez à parler, Armand, dit-il.
—Malheureusement, continua ce dernier, d'une voix qui s'éteignait, je ne serai plus là pour le voir.
Ses yeux se fermèrent; il demeura immobile, sans abandonner la main de Bernard qu'il avait prise dans la sienne. Celui-ci aurait voulu se dégager, se mettre à la recherche du chirurgien, le ramener auprès de son frère. Mais trop forte était l'étreinte du mourant.
—Reste là, Bernard, fit-il tout à coup; ne me quitte pas.
—Laissez-moi appeler le médecin, Armand.
—À quoi bon! Ni lui, ni personne ne pourrait me sauver. Ma blessure est mortelle; je l'ai compris en sentant pénétrer en moi la balle qui l'a faite. Que du moins je m'en aille en paix, toi à mes côtés. Il m'eût été doux d'avoir un prêtre en ce moment. Mais, à défaut de son assistance, j'ai la tienne, mon frère… Et à toi, je peux dire, comme à un confesseur, que ma conscience est en repos. J'ai aimé Dieu et mon roi! Je meurs dans la religion de mes parents et digne d'eux. Si j'ai pris les armes contre mon pays, c'est que j'ai cru que son intérêt même me le commandait. Je crois bien que je me suis trompé; mais ce n'est pas pour cette erreur involontaire dont je suis durement puni que le ciel voudra me châtier davantage.
Sa voix devenait plus faible. Bernard, dont il continuait à étreindre la main, comprit que la mort venait; il se raidit contre sa douleur, et dévorant ses larmes pour ne pas en donner au mourant le spectacle, il se courba sur lui en disant:
—Apaisez-vous, mon frère adoré, ne songez qu'à vivre pour votre petit
Bernard.
—Oh! mon petit Bernard n'a plus besoin de moi, répondit Armand d'un accent qui s'éteignait. C'est maintenant un homme mûri par les épreuves et préparé aux luttes de la vie. Il portera vaillamment le nom de Malincourt; il relèvera notre maison, et la perpétuera, toujours fidèle à la tradition de nos aïeux… Adieu, mon Bernard, adieu, ou plutôt, au revoir… Dieu m'appelle. Je vais revoir nos parents… Mon frère, en leur nom, je te bénis… Tu prieras pour le repos de mon âme et, dès que tu le pourras, tu ramèneras mon corps à Saint-Baslemont… Embrasse-moi…
Les lèvres de Bernard se posèrent sur le front de son frère au moment où la mort y déposait aussi son baiser, Alors, le pauvre enfant s'agenouilla désespéré devant le petit lit où Armand de Malincourt venait de rendre l'âme, et il laissa couler librement ses pleurs.
À ce moment, dans l'espace où maintenant resplendissait le soleil, retentit et monta un battement de tambour, que d'autres battements successifs vinrent bientôt grossir. C'était l'appel qui éveillait les troupes endormies après le combat de la nuit et leur annonçait que le moment était venu de se mettre en marche.
Quelques instants plus tard, elles couvraient la route de leurs masses sombres et bruyantes. Bernard était à son rang, la tête haute malgré sa douleur. Après avoir donné à son frère, dans le cimetière de Montenotte, une sépulture provisoire, il redevenait soldat, et le «petit-gentilhomme», mêlé aux bataillons de la République, allait suivre le drapeau tricolore dans ses pérégrinations glorieuses à travers l'Italie.