V
Parmi les meilleures de nos joies de ce monde, il faut citer les excursions du dimanche en famille, dans quelque village des environs, à Marguerites, à Manduel, à Fons ou à Monfrin. C'était là qu'habitaient nos nourriciers, braves gens, aisés pour la plupart, aimant tendrement l'enfant allaité sous leur toit, et toujours heureux de le revoir en compagnie de ses parents. Après la mort de ma grand'mère, la campagne «Font du Roi» avait été vendue. Il fallait donc chercher ailleurs le grand air des champs, et c'est pour cela qu'on nous conduisait chez nos nourriciers, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.
On partait le matin dans la vieille calèche où nous nous empilions, grands et petits, avec une demi-douzaine d'oncles et de tantes, de cousins et de cousines de notre âge; et après une belle journée sous le soleil, sur les routes blanches de poussière, dans les vignes et sous les oliviers, agrémentée de plantureux repas et de promenades, on revenait le soir, au clair de lune, les enfants à moitié endormis, bercés par les romances que les parents chantaient en choeur.
Un autre but de promenade, c'était «la Vigne», petite propriété située aux portes de la ville, parmi les «mazets» épars dans les garrigues, toute rôtie par le soleil et qui ne nous offrait d'autre abri qu'un kiosque en treillage où nous avons soupé souvent en famille durant les soirs d'été, après avoir passé de longues heures à manger des raisins,—oeillades et clairettes,—que nos petites mains arrachaient aux souches rampantes, toutes chargées de feuilles et de fruits, et difficilement soulevées au-dessus de la terre durcie par les longues sécheresses de cette saison.
Ce modeste domaine ne mesurait pas un hectare, mais il avait une porte monumentale en fer, qui aidait à nous le faire paraître grand comme un monde. Une allée bordée de buis et de rosiers rabougris le traversait; à droite et à gauche s'étendaient les vignes; elles se partageaient le sol avec les oliviers et les amandiers; au fond, un champ de luzerne où notre père chassait les alouettes au miroir. Un mur en ruine l'entourait, formé, comme tous ceux du pays, de pierres superposées et non cimentées. Que de belles parties nous avons faites à la Vigne!
Au retour, on s'arrêtait à la fabrique où s'imprimaient les foulards que la maison Daudet expédiait alors par toute la France, en Italie, en Espagne et jusqu'en Algérie. À l'extrémité des ateliers se trouvait un assez beau jardin. Nous y faisions une halte avant de rentrer en ville, le temps de cueillir quelques fruits.
En résumant ces lointains souvenirs, je ne peux passer sous silence l'époque de la foire de Beaucaire, qui revenait périodiquement chaque année, et pendant laquelle la maison Daudet se transportait avec ses marchandises et son personnel dans la petite ville, qui fut durant plusieurs siècles un des plus importants marchés du monde. Dans Numa Roumestan, on trouve une bien pittoresque description de cette foire de Beaucaire:
«Dans nos provinces méridionales, elle était la férié de l'année, la distraction de toutes ces existences racornies; on s'y préparait longtemps à l'avance, et longtemps après on en causait. On la promettait en récompense à la femme, aux enfants, leur rapportant toujours, si on ne pouvait les emmener, une dentelle espagnole, un jouet qu'ils trouvaient au fond de la malle. La foire de Beaucaire, c'était encore, sous prétexte de commerce, quinze jours, un mois de la vie libre, exubérante, imprévue, d'un campement bohémien. On couchait çà et là chez l'habitant, dans les magasins sur les comptoirs, en pleine rue sous la toile tendue des charrettes, à la chaude lumière des étoiles de juillet. Oh! les affaires sans l'ennuyeux de la boutique, les affaires traitées en dînant sur la porte, en bras de chemise, les baraques en file le long du pré, au bord du Rhône, qui lui-même n'était qu'un mouvant champ de foire, balançant ses bateaux de toutes formes, ses lahuts aux voiles latines, venus d'Arles, de Marseille, de Barcelone, des îles Baléares, chargés de vins, d'anchois, de liége, d'oranges, parés d'oriflammes, de banderoles qui claquaient au vent frais, se reflétaient dans l'eau rapide! Et ces clameurs, cette foule bariolée d'Espagnols, de Sardes, de Grecs en longues tuniques et babouches brodées, d'Arméniens en bonnets fourrés, de Turcs avec leurs vestes galonnées, leurs éventails, leurs larges pantalons de toile grise, se pressant aux restaurants en plein vent, aux étalages de jouets d'enfants, de cannes, ombrelles, argenterie, pastilles du sérail, casquettes…»
Quoique six lieues à peine séparent Nîmes de Beaucaire, on ne nous emmenait pas en foire, nous les petits. On nous laissait à la maison. Mais elle nous appartenait; nous y régnions souverainement, et Dieu sait de quel bruit nous la remplissions. Puis, au retour, notre père nous rapportait un souvenir qui était comme le couronnement de cette période d'indiscipline, de gâterie et de libre allure: une cravache, une boîte de géographie, un sabre, un clairon, des riens qui nous ravissaient.
Rarement enfants eurent plus de jouets que nous. Au cours de son enfance maladive, notre aîné, Henri, en avait été comblé. Ses études commencées, il nous les abandonna, et le tas se grossit de tous ceux qu'on nous offrait à nous-mêmes.
Le grand-père Daudet était peu donneur. Rigoureusement économe sa vie durant, ses générosités à ses petits-fils n'allaient guère au delà d'une boîte de pastilles à la menthe, qu'il fourrait dans leur poche, au jour de l'an, après le compliment d'usage.
Tout autre, le grand-père Reynaud. Il ne trouvait de joie qu'à nous faire plaisir, qu'à jouir de notre surprise et de notre émotion. La veille de Noël, le jour de l'An, le jour des Rois, autant de prétextes à ripaille et à cadeaux.
Oh! les jours de l'an de notre enfance, quel souvenir! Les réunions chez le grand-père, à midi, pour dîner; la fable si difficilement apprise, bredouillée par nos lèvres impatientes, tandis que nos yeux s'égaraient sur le large buffet tout chargé de friandises et de joujoux: pantins, accordéons, chevaux de bois, moutons, poupées, que sais-je encore? la distribution de ces présents dans le tumulte de nos envies violemment surexcitées; le repas composé d'exquises gourmandises, croustades fabriquées par la vieille Sophie, brandade de chez Cadet, «estevenons» (gâteaux) de chez Villaret, nougats de chez Barthélémy, confiseries à personnages, papillotes à pétard; puis nos sauteries dans le grand salon bleu qui ne s'ouvrait guère que ce jour-là, tandis que les parents continuaient à deviser entre eux.
Donc, grâce à notre aîné, grâce au grand-père Reynaud, nous possédions, Alphonse et moi, des jouets à revendre. Avant qu'avec sa terrible manie de savoir ce qu'il y avait dedans, il en eût vu la fin, on en avait rempli toute une pièce, dans l'appartement de la maison de Vallongue, où nous nous installâmes vers 1844.
Déjà, vers cette époque, nous montions des théâtres avec des personnages en bois ou en papier découpé; nous improvisions des comédies. J'étais très-habile à parer nos acteurs. Un jour que j'avais habillé en page une petite poupée articulée, Alphonse, pour utiliser ce chef-d'oeuvre de mes mains, arrangea une belle scène que je regrette bien de n'avoir pas conservée. Ce fut son début dramatique.
Entre autres jouets que nous possédions, se trouvait tout un mobilier de chapelle à notre taille. Autel, chandeliers, tabernacle, calice, ciboire, ostensoir, rien n'y manquait. Notre mère avait taillé la nappe de l'autel dans une vieille robe brodée, confectionné l'aube et le surplis; un des oncles de Lyon avait envoyé une chasuble, une crosse et une mitre.
Ce matériel de petite église était resté longtemps en réserve. Un beau jour, on nous le livra. Ce ne furent alors que cérémonies religieuses, saluts, bénédictions, processions dans les vastes greniers où notre père avait installé l'atelier des ourdisseuses.
Ces ourdisseuses,—dévideuses de soie,—au nombre de cinq ou six, étaient de bonnes filles, dévotes pour la plupart, qui prenaient plaisir à nous en tendre chanter des cantiques. Souvent, nos cousines Emma et Marie, leur frère Léonce, brave enfant tué en 1870 à Pont-Noyelles, quelques amis venaient nous rejoindre et partager nos jeux. C'est en ce temps que nous arriva ce que nous appelons encore dans la famille l'histoire de la Sainte Vierge.
Ce jour-là, nous avions vêtu de l'aube blanche la cousine Emma, une jolie brunette de notre âge; nous l'avions couronnée de roses, assise dans une corbeille à bobines prêtée par les ourdisseuses, et nous la transportions processionnellement comme la Vierge dans une châsse, à travers la maison, en psalmodiant tous les refrains religieux dont notre mémoire était remplie.
Nous nous étions partagé tous les autres ornements, portant qui la chasuble, qui la mitre, qui la crosse. Vêtu de la soutane, Alphonse faisait l'enfant de choeur, marchant en tête du cortége, une sonnette à la main.
Le malheur voulut qu'au même moment, notre père reçût un gros client de Lyon. Troublé par nos cris, il nous fit dire de nous taire; nous négligeâmes de tenir compte de l'avertissement. La patience n'était pas la vertu de Vincent Daudet; quand il entrait en colère, ce n'était pas petite affaire. Il apparut tout à coup sur le seuil de l'atelier dans lequel la procession allait prendre fin devant l'autel illuminé. D'un revers de main, il envoya l'enfant de choeur et la sonnette rouler à trois pas de là, puis, au milieu du sauve-qui-peut général, il retourna la châsse comme une simple hotte, et, empoignant la Sainte Vierge à la volée, il déchira du haut en bas l'aube blanche, en faisant sauter la couronne. Le soir, il signifiait à notre mère, en l'absence de qui s'était passée cette scène tragi-comique, qu'il avait assez des cérémonies et des cantiques à domicile.
Les enfants retournèrent alors à la petite pièce qui contenait leurs jouets, et y passèrent le temps des récréations. On les admit ensuite dans une salle, à l'extrémité de l'appartement; là, sous la direction de Henri, s'élevait un théâtre sur lequel, avec quelques camarades, il répétait une comédie de Berquin. Quoiqu'ils fussent de simples mioches, on utilisa leurs services. Nous eûmes notre part dans la représentation de famille, donnée un jeudi et qui n'obtint d'ailleurs qu'un succès d'estime.
Vers le même temps, notre cher père nous apporta un jour, en revenant de la foire de Beaucaire, un Robinson Crusoé en deux tomes illustrés, un Robinson suisse et la collection du Journal des enfants, dix grands volumes remplis d'histoires signées Jules Janin, Frédéric Soulié, Louis Desnoyers, Ernest Fouinet, Édouard Ourliac, Eugénie Foa. C'est là que nous lûmes pour la première fois les Aventures de Jean-Paul Chopart, puis les Aventures de Robert, Robert et de son compagnon Toussaint Lavenette, le Théâtre du seigneur Croquignole, les Mystères du château de Pierrefitte, Léon et Léonie, cent autres histoires écrites pour les lecteurs de notre âge, véritables petits chefs-d'oeuvre pour la plupart, qui ont laissé dans notre mémoire une trace ineffaçable et exercé sur toute notre enfance une impression si vive, qu'encore aujourd'hui, lorsqu'un de ces volumes, usés, dépareillés, nous tombe sous la main, de ses pages déchirées montent en foule les souvenirs du lointain passé.