VI
Au mois de septembre 1846, nos parents se déterminèrent à me faire commencer mes études latines. Jusqu'à ce moment, nous avions été confiés aux Frères de la Doctrine chrétienne, chez qui les familles les plus aisées de la société catholique ne dédaignaient pas d'envoyer leurs enfants,—pour l'exemple. Ils m'avaient appris à lire et à écrire, donné quelques notions d'histoire sainte et d'instruction religieuse. On leur laissa Alphonse pendant une année encore. Notre aîné achevait ses classes chez un vieux professeur nommé Verdilhan, entré jadis dans l'enseignement sous les auspices de «l'oncle l'abbé».
Pour moi, on se décida à m'envoyer comme externe au collége de l'Assomption, que dirigeait un vicaire général du diocèse, qui depuis a beaucoup fait parler de lui: l'abbé d'Alzon.
C'est là que je fis ma première communion, en 1848, le lendemain du jour où l'archevêque de Paris fut tué sur les barricades, et que je vécus deux années sous la direction de maîtres dont j'ai dû plus tard désavouer quelquefois les opinions exaltées, mais qui presque tous étaient des hommes éminents, affectueux, paternels, hautement habiles à former l'esprit et l'âme des enfants confiés à leurs soins.
Ce qui avait déterminé mon père à m'envoyer à l'Assomption, c'était le bon marché relatif de l'externat. Mais en 1848, sa fortune, qui depuis deux ans subissait de graves atteintes, fut tout à coup compromise. Les faillites successives de plusieurs de ses clients en emportèrent une partie. Puis ce fut la crise commerciale, l'arrêt des affaires, qui suivirent la révolution, et, pour couronner cette suite de catastrophes, la mort du grand-père Reynaud.
Elle révéla l'existence du gouffre dans lequel ses fils avaient englouti sa fortune. Nos parents comptaient sur cette succession pour faire face à des difficultés devenues chaque jour plus inextricables. Ils n'en retirèrent rien.
Ce fut le signal de longues et profondes divisions de famille. Une tristesse noire planait sur notre maison. Notre chère maman ne cessait de verser des larmes. Sous l'empire de ses soucis, mon père était devenu susceptible, irritable; il voulait intenter un procès à ses beaux-frères et s'emportait contre quiconque tentait de les défendre ou de prêcher la conciliation.
Le plus clair de tout cela, c'est qu'il fallut se réduire, vivre d'économie. On me retira de l'Assomption, et j'allai à mon tour chez le père Verdilhan. Depuis plusieurs mois déjà, Alphonse était entré à l'institution Canivet, établissement modeste, où il pénétrait peu à peu dans les arcanes de la grammaire latine.
C'est une justice à rendre à notre excellent père, qu'en dépit de ses malheurs, il ne songea jamais à réaliser des économies à nos dépens, ni à interrompre nos études sous le prétexte qu'il n'en payait que difficilement les frais. Un de nos parents, homme très-pratique, grassement enrichi, dont il était le débiteur, mêlait force conseils à ses incessantes réclamations. Il déclarait très-haut que cette ferme volonté de nous donner, à défaut de la fortune, une solide instruction, était le fait d'un ridicule orgueil. Il était d'avis qu'on devait nous doter d'un bon état. Si on l'avait écouté, je serais probablement serrurier aujourd'hui, et Alphonse manierait la varlope et la scie.
Mais Vincent Daudet ne l'entendait pas ainsi. Il persista à croire en l'étoile de ses fils. C'est une de nos joies de n'avoir pas trahi cette confiance. Il chercha donc d'un autre côté le moyen de réaliser des économies. Nous quittâmes le bel appartement de la maison de Vallongue pour aller habiter la fabrique, cette fabrique du chemin d'Avignon dont le toujours vivant souvenir a dicté à Alphonse Daudet le premier chapitre du Petit Chose.
Il y avait là de vastes pièces, de l'air, de l'espace; nous y étions confortablement installés. Nous nous y retrouvions, chaque soir, avec mon frère, au retour de l'école; nous y passions les jeudis et les dimanches à courir dans les cours, sur lesquelles s'ouvraient les vastes ateliers déserts, à nous faire des retraites mystérieuses dans la machine à vapeur, réduite à l'immobilité, à nous rouler sur l'herbe du jardin, sous les figuiers, derrière les grands lilas. Cousins et cousines venaient y partager nos jeux; nos rires bruyants formaient un étrange contraste avec les angoisses de nos parents, causées par ce calme maladif de la vaste usine où l'arrêt subit de la vie hâtait la ruine définitive de la famille.
Il y eut cependant quelques éclaircies dans ces tristesses. Ce fut d'abord le mariage de notre plus jeune tante, qui, après la mort du grand-père Reynaud, était venue vivre avec nous; puis la naissance de notre soeur, qui fit luire sur toute la maisonnée un chaud rayon de soleil, et enfin l'arrivée d'un des oncles de Lyon qui s'installa sous notre toit.
Je ne sais par suite de quel arrangement il devait avoir la direction de la fabrication et de la chambre des couleurs, le jour où les affaires reprendraient leur essor. Ce que je sais bien, c'est qu'en attendant ce réveil, qui ne vint jamais, il s'exerçait furieusement à ses futures fonctions.
Il avait apporté avec lui un grand nombre de volumes, illustrés pour la plupart. Il consacrait tout son temps à en colorier les illustrations. C'était une manie; il coloriait tout ce qui lui tombait sous la main; il coloria même une grammaire espagnole.
Ce brave homme adorait mon frère, se prêtait à toutes ses fantaisies; il poussait la faiblesse jusqu'à se faire le complice de ses fredaines, en l'aidant à les cacher, et même en m'en accusant. Un beau matin, las de colorier, il disparut, et nous ne le revîmes plus. Je crois bien qu'il a posé à son insu pour l'un des personnages du Nabab. Il y a dans ce roman un certain caissier de la «Caisse territoriale» qui lui ressemble terriblement.