X
À cet appartement de la rue Pas-Étroit est associé le souvenir de quelques-unes de nos plus cruelles infortunes. Après la déception que je viens de raconter, ce fut une longue maladie de mon père, puis le départ d'Annette, une brave fille à notre service depuis plusieurs années, et qui nous adorait. Elle était dans le secret de nos détresses et travaillait avec un héroïque courage pour nous les rendre moins amères, en économisant nos ressources. Elle nous avait suivis à Lyon pour ne pas se séparer de nous, et quoique le climat fût meurtrier pour sa santé, elle nous demeurait fidèle. Pendant sa maladie, mon père la prit en grippe. Il fallut la faire partir. Après sa guérison, il déplora son injustice et voulut rappeler Annette. Mais elle avait revu le ciel de son pays et ne revint pas.
Deux ans auparavant, ne faisant rien qui vaille sur les bancs de l'école, tourmenté de je ne sais quel désir d'indépendance et d'émancipation, poussé par une forte volonté vers un travail lucratif, j'avais demandé à quitter le lycée pour apprendre le commerce, et obtenu de mes parents qu'ils exauçassent ma demande. Mon père, ayant besoin d'un aide, me garda près de lui; je fis mon apprentissage sous sa direction.
Continuant la fabrication des foulards, il avait établi son magasin de vente dans la pièce la plus vaste de notre appartement. Je la vois encore, cette pièce sombre où j'ai vécu si tristement pendant de longs mois.
À droite et à gauche, de larges planches sur des tréteaux; comme bureau, une tablette en chêne scellée sous la croisée; accrochées au plafond, de gigantesques balances pour peser la soie; le long des murs, quatre chaises, des étagères en bois blanc, où s'empilaient les pièces de foulards; dans un coin, un vieux coffre-fort en fer, tout bardé de grosses têtes de clous, reste des splendeurs passées; à cela se réduisait cette installation un peu primitive.
Que d'heures j'ai passées là à plier la marchandise, à écrire des lettres, à dresser des factures, à faire des emballages! Nous peinions, mon père et moi, comme deux manoeuvres. À moins de descendre les colis sur notre dos, je ne vois pas ce que nous laissions à faire au commissionnaire qui nous servait d'aide. Nous ne songions ni l'un ni l'autre à nous plaindre cependant; nous étions payés quand apparaissait un client.
Les clients n'auraient pas manqué, car les produits de la maison avaient la réputation d'être beaux, «soignés et pas cher». Ce qui manquait, c'était l'argent, la mise de fonds, la possibilité de pourvoir aux avances que nécessitait notre industrie. À tout instant, il fallait restreindre la fabrication quand il eût été nécessaire de l'étendre. D'autres fois, quand on avait fait effort pour remplir les rayons, la vente s'arrêtait tout à coup, sous l'empire d'une crise accidentelle, et l'on restait sans rien recevoir, après avoir épuisé en avances toutes les ressources.
Que de soucis cuisants dans cette marche cahotée entre la faillite et le protêts! Et les jours d'échéance, comment en raconter les angoisses? Ils arrivaient toujours trop tôt. Le petit carnet sur lequel étaient inscrits les billets à payer nous les rappelait sans cesse. On les voyait approcher, le coeur serré, comptant pour y faire face sur un acheteur qui ne venait pas. Ils nous prenaient souvent au dépourvu. Alors on jetait en hâte dans une caisse cent ou deux cents pièces de foulards, un commissionnaire chargeait le tout sur son dos, et l'on s'en allait chez des marchands dont toute l'industrie consistait à exploiter la gêne des fabricants aux abois. La honte au front, la rage au coeur, on leur vendait à vil prix de quoi faire face à l'échéance du jour. On ne s'enrichit guère à pareil métier.
Lorsque tant de ruineuses opérations eurent creusé le gouffre où nous allions sombrer, vinrent les protêts, les protêts et leurs humiliantes suites. Un matin,—je m'en souviens comme si c'était d'hier,—vers sept heures, entrèrent dans le magasin trois hommes à mine obséquieuse. C'étaient un huissier et ses aides. À la suite d'un jugement prononcé par le tribunal de commerce, pour une traite impayée, ils venaient opérer une saisie.
Ma mère, souffrante ce jour-là, dormait encore; mon père se rasait devant la croisée du magasin; j'écrivais une lettre, et mon frère mettait la dernière main à ses devoirs avant de partir pour le lycée. On devine, sans qu'il soit nécessaire de le décrire, l'effet produit par l'apparition des recors dans notre intérieur, si paisible en sa monotonie.
Ce jour-là, pour la première fois, j'eus une initiative virile. Tandis que mon pauvre père, tout pâle, la moitié de la face couverte de savon, parlementait, son rasoir à la main, pour défendre son foyer menacé, je partis comme un trait pour aller chercher du secours.
Parmi les négociants de Lyon avec qui nous entretenions des relations, il en était un qui nous avait connus dans des temps plus fortunés. Nos malheurs ne nous avaient pas aliéné sa sympathie. Son nom s'était présenté tout à coup à ma pensée. J'arrivai chez lui, affolé.
—Monsieur, lui dis-je, venez chez nous tout de suite.
J'étais si bouleversé, si pâle, qu'il ne m'interrogea pas. Il prit son chapeau et me suivit. En route, je lui racontai ce qui nous arrivait, je lui dis ce que nous attendions de lui; il était l'ami de notre créancier; son intervention pouvait nous sauver.
En arrivant à la maison, il renvoya les huissiers, qui avaient, au grand désespoir de ma mère, commencé le récolement de notre mobilier, puis s'entretint avec mon père. Au bout d'une heure, nous recevions l'assurance que les poursuites ne seraient pas continuées, notre créancier consentant à nous accorder du temps pour nous libérer.
L'honnête homme à qui j'avais fait appel nous rendit ce service avec une simplicité discrète qui en accrut le prix. Il nous garda le secret, même vis-à-vis des siens. Bien des années après, en janvier 1871, traversant Genève, au lendemain de l'armistice, au moment où l'armée de l'Est venait de se jeter en Suisse, je rencontrai dans les rues de cette ville un pauvre petit lignard, hâve, déguenillé, traînant avec peine ses pieds meurtris. Il me reconnut et m'appela en se nommant. C'était le fils de notre sauveur. Je l'emmenai à mon hôtel; je lui donnai les soins que nécessitait son état, et le cher garçon ne se douta guère qu'au bonheur de secourir un soldat français se joignait pour moi la satisfaction de payer une dette sacrée.
Si, du moins, nos infortunes se fussent bornées à ces émouvantes épreuves! Mais elles allaient se compliquer, se prolonger encore, et le chapitre en est vraiment inépuisable.
Après le départ de la bonne Annette, renvoyée dans le Midi, comme je l'ai raconté, on l'avait remplacée par une laborieuse et solide Auvergnate. Mais si modique que fût la dépense qu'elle entraînait, il fallut y renoncer. Alors on prit une femme de ménage pour la grosse besogne; notre chère maman aventura ses blanches mains dans la cuisine et m'institua pourvoyeur.
Chaque matin, après une rapide conférence avec elle, je m'en allais aux provisions, un panier sous le bras, un peu humilié de mon rôle, cherchant à me donner l'air d'un petit riche qui aurait joué au domestique. Il paraît que j'achetais très-bien. Au moment de partir, j'allais au coffre-fort pour prendre de l'argent.
Oh! ce coffre-fort, je le revois toujours! Il pouvait contenir en ses larges flancs une fortune, et, par une âpre ironie du destin, il était toujours vide. La clef restait sur la serrure, on négligeait même d'en fermer la porte. Sur l'une des tablettes dont il était intérieurement revêtu, mon père déposait de temps en temps une pile d'écus. Je tirais de là, tout perplexe; une sueur froide baignait mon front au fur et à mesure que s'abaissait le fragile édifice.
Un jour, le dernier écu de la dernière pile ne fut pas remplacé. Il fallut recourir aux expédients, au mont-de-piété, où je portai successivement la vieille argenterie, les bijoux de ma mère, tout ce que nous avions arraché aux précédents naufrages. Dès ma première visite chez un commissionnaire au mont-de-piété, je l'avais intéressé à nos malheurs, en insistant fièrement, contre toute vérité, sur le caractère momentané de notre gêne. J'obtins ainsi d'être autorisé à entrer chez lui par une porte réservée, d'attendre dans une petite pièce, sans être mêlé à la foule des malheureux qui se pressaient à son guichet.
Ah! jours de noire misère, quel sillon vous avez creusé dans notre souvenir! de quelle maturité précoce vous avez revêtu notre esprit! Oui, à vivre avec l'adversité, nous sommes de bonne heure devenus des hommes. On le deviendrait à moins! Une âme d'enfant se trempe vite dans de si dures épreuves.
Mais l'expérience achetée à ce prix, par le sacrifice des illusions et des joies de la jeunesse, est si douloureuse que je ne souhaite à personne de l'acquérir si chèrement. Les soucis et les larmes de ce qu'on aime, la poursuite désespérée après l'argent, la détresse profonde et non avouée, la honte des sollicitations importunes, les courses matinales chez le curé de la paroisse, le premier et le seul à qui on ose tout dire, l'angoisse de l'attente succédant aux demandes, les réponses qui n'arrivent pas, l'incertitude du lendemain, l'horizon sans éclaircie… Lecteur, Dieu te garde de ces épreuves!
De cet acharnement de la mauvaise fortune, il fallut conclure qu'il n'y avait pas place pour moi dans le commerce paternel, qu'il était prudent de me laisser libre de gagner ma vie d'un autre côté. Je fus donc autorisé à chercher un emploi. J'en trouvai un d'abord au mont-de-piété de Lyon.
Il nous devait bien cela. J'y gagnais, comme surnuméraire, à raison de trois francs par jour, le pain que je mangeais chez mes parents. Assis entre deux préposés aux expertises, derrière un guichet, je remplissais sur leurs indications des reconnaissances. Que de regards navrés, que de figures allongées, que de pauvres mains amaigries, tendant honteusement un mince paquet de pauvres hardes, j'ai vus par l'ouverture carrée de la cloison qui nous séparait du public!
Le soir du jour où, pour la première fois, j'avais assisté à ce lamentable spectacle, je dis à notre mère:
—Il en est de plus malheureux que nous.
Au bout de quelques mois, je quittai le mont-de-piété, malade, quasi empoisonné par l'air empesté que j'avais respiré, entre ces murailles imprégnées de toutes les odeurs malsaines qui se dégageaient des nantissements. Une position plus lucrative s'était offerte, une place de commis chez Descours, entrepreneur de roulage. On me mit pour mes débuts au service des lettres de voiture. J'en ai noirci des centaines, de ces feuilles revêtues du timbre impérial, en tête desquelles on lisait, imprimée en taille-douce, la vieille formule: «À la garde de Dieu, et sous la conduite de (un tel), voiturier…»
La tâche était dure; elle me retenait souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Mais, du moins, la rémunération était proportionnée à l'ouvrage, le milieu plus humain, plus sain, moins triste que celui du mont-de-piété. M. Descours, un excellent homme, me témoignait des égards; mes collègues me traitaient comme un être supérieur à ma condition, accidentellement jeté parmi eux, destiné à les quitter un jour pour monter plus haut.