XI
Mon frère avait alors quinze ans;—moi, j'en avais dix-huit;—il finissait ses humanités. Tous les loisirs que lui laissait sa vie d'écolier, à la fois agitée et laborieuse, tous ceux que me laissait mon bureau, étaient absorbés par nos rêves littéraires.
Nous ne nous étions encore dit ni l'un ni l'autre que nous donnerions notre vie aux lettres. Mais il est remarquable que plus les circonstances s'acharnaient à nous éloigner de la carrière que nous avons ensuite embrassée, plus une vocation mystérieuse s'éveillait en nous et nous y préparait.
Cela datait déjà de notre arrivée rue Pas-Étroit. Là, sur le même palier que nous, habitait avec ses parents un jeune garçon de notre âge. Nous le connûmes au lycée avant de savoir qu'il était notre voisin. Quand nous nous fûmes liés, il nous avoua qu'il était poëte. Il avait composé déjà quelques centaines de vers. Il les collectionnait précieusement, copiés en belle anglaise sur un album à tranches dorées, à couverture de maroquin noir. Nourri de la lecture des Orientales et des Odes et Ballades, ses oeuvres ne consistaient guère qu'en imitations plus ou moins réussies de Victor Hugo. Notre admiration ne fut pas refroidie pour si peu. Ses vers, nous les savions par coeur; nous les récitions avec lui:
En avant! en avant! Déjà la blonde aurore
A, de ses doigts rosés, entr'ouvert l'Orient!
En avant! en avant! Le ciel qui se colore,
De ses premiers rayons déjà jaunit et dore
Le faîte ardoisé du couvent.
Mon frère avait déjà fait des vers. Encouragé par l'exemple du voisin, il continua à en faire. On peut en lire encore, qui datent de cette époque, dans les Amoureuses, où, trois ans après, il les a jugés dignes de figurer. J'y vins aussi. Sous l'empire de mes aspirations mystiques, qui laissèrent longtemps en moi une trace profonde, j'ébauchai un poëme sur la religion. L'unique strophe que j'en aie écrite figure tout au long dans le Petit Chose; elle y est si aimablement raillée que j'ai acquis le droit d'en parler sans rire.
Puis, après avoir dévoré les poëmes d'Ossian et les tragédies de Ducis, d'après Shakespeare, je voulus aussi écrire une tragédie. J'en composai le plan. Cela commençait dans une forêt de Cornouailles, le soir d'un combat. Mon frère me donna le premier vers:
Du sang! Partout du sang! Chaque arbre, chaque feuille…
Je ne pus jamais trouver le second. La tragédie en resta là; je laissai les vers, et j'allai à la prose. Alphonse y alla de même, mais sans abandonner les rimes. C'est alors qu'il composa la Vierge à la Crèche:
Dans ses langes blancs, fraîchement cousus,
La Vierge berçait son enfant Jésus;
Lui gazouillait comme un nid de mésanges;
Elle le berçait et chantait tout bas
Ce que nous chantons à ces petits anges!
Mais l'enfant Jésus ne s'endormait pas!
Estonné, ravi de ce qu'il entend,
Il rit dans sa crèche, et s'en va chantant;
Comme un saint lévite et comme un choriste,
Il bat la mesure avec ses deux bras,
Et la Sainte Vierge est triste, bien triste,
De voir son Jésus qui ne s'endort pas.
De la même époque datent aussi les Petits Enfants:
Enfants d'un jour, ô nouveau-nés!
Petites bouches, petits nez,
Petites lèvres demi-closes,
Membres tremblants,
Si frais, si blancs,
Si roses!
Enfants d'un jour, ô nouveau-nés!
Pour le bonheur que vous donnez
À vous voir dormir dans vos langes,
Espoir des nids,
Soyez bénis,
Chers anges!
Pour tout ce que vous gazouillez,
Soyez bénis, baisés, choyés.
Gais rossignols, blanches fauvettes,
Que d'amoureux
Et que d'heureux
Vous faites!
C'est ainsi que mon frère préludait à tant de pages écrites depuis dans le tumulte des ardentes luttes engagées pour l'existence et pour la gloire, en plein Paris, en pleine modernité.
Il trouvait ces choses au retour d'une course en canot, au sortir de classe, ou encore, après quelque soirée fiévreuse, dans une chambre secrètement louée en commun avec ses camarades, afin d'essayer à Lyon l'apprentissage du quartier latin.
Pour la renommée de leur auteur, elles ont survécu au temps qui les vit naître. Mais où sont ceux qui furent avec moi les premiers à les entendre? Où sont-ils, ces compagnons des jeunes années, ces témoins de l'éclosion d'une âme de poëte, du déchaînement de nos passions naissantes, surexcitées par le travail précoce et maladif de nos imaginations d'adolescents, emportées vers le plus séduisant idéal? Nous en avons retrouvé quelques-uns. Mais les autres, sont-ils morts? Sont-ils vivants? Et s'ils vivent, ont-ils gardé mémoire de notre fantaisiste préparation à l'accomplissement des graves devoirs de la vie?
Antérieurement à cette envolée vers la littérature, le goût des livres que nous avions tout enfants, comme l'avait eu notre mère, s'était développé en nous avec une rare puissance.
À la fabrique, au premier éveil de son intelligence, mon frère ne fermait guère son Robinson Crusoé que pour ressusciter dans ses jeux l'aventureuse épopée de son héros. Le souvenir d'un Robinson suisse, lu et relu bien souvent, inspirait aussi nos imaginations. La pièce de gazon devenait alors une île déserte, les pêches et les figues de l'espalier se transformaient en goyaves et en bananes, notre chien Lotan devenait un lion affamé et féroce. Toutes nos lectures furent de même mises en action, et notre esprit s'accoutuma ainsi à tout absorber, à tout retenir. En commençant à écrire, nous ne renonçâmes pas à lire, bien au contraire. Seulement, du Collége incendié, des Petits Béarnais, du Journal des Enfants, nous passâmes à Han d'Islande, aux Mystères de Paris, aux Burgraves.
Il y avait alors, sur le quai de Retz, dans les bâtiments du lycée, au fond d'une boutique étroite, un bouquiniste nommé Daspet. Nous nous arrêtions chez lui de longues heures, debout devant les rayons tout chargés de volumes usés et poussiéreux. Il y en avait de tous les temps, des anciens et des modernes, des bons et des mauvais, les vieux classiques, les auteurs libertins du dix-huitième siècle, des romans, des livres de médecine, de science; nous feuilletions tout, debout, à la hâte, tournant rapidement le feuillet, cherchant des yeux le passage intéressant.
Puis nous fîmes quelques achats, des échanges, tout un trafic de librairie, qui nous procurait tour à tour Buffon, l'Arioste, Shakespeare, Boccace, Piron, l'abbé de Chaulieu, le vicomte d'Arlincourt, Lamartine, Chateaubriand, Pigault-Lebrun, les ouvrages les plus divers, dévorés plutôt que lus au gré de nos curiosités d'adolescents avides de pénétrer les secrets que ne nous avaient pas livrés nos études. Plus tard, quand mon frère m'eut quitté, comme je le raconterai bientôt, je continuai à lire, à acheter des livres, à l'aide d'économies laborieusement amassées, les oeuvres des auteurs modernes, en livraisons illustrées par Bertall, Riou, Janet-Lange, Philippoteaux, Gustave Doré qui débutait à vingt ans, et cent autres. Je connus ainsi Balzac, George Sand, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Léon Gozlan, Méry, Charles de Bernard, Alphonse Karr, Henry Murger. Puis ce fut le Journal pour tous. Il me révéla les romans anglais, Dickens et Thackeray, que mon frère ne devait connaître à Paris que plus tard; avec Champfleury, il m'initia aux procédés du réalisme, précurseur peu modeste du naturalisme et non moins bruyant que lui.
Enfin, avec la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris, communiquées par le cabinet de lecture, je connus Octave Feuillet, Amédée Achard, Louis Ulbach, et le maître, Gustave Flaubert, en même temps que Sainte-Beuve, Gustave Planche, Armand de Pontmartin, Fiorentino, Jules Janin, fixaient, au milieu d'indécisions et de tâtonnements, mes idées littéraires.
Pour compléter cette préparation inconsciente à notre entrée dans les lettres, les biographies d'Eugène de Mirecourt, dont le succès fut si vif en province, m'introduisaient dans le monde des écrivains, et, malgré ce qu'elles contenaient d'inexact ou de calomnieux, meublaient ma mémoire de mille traits propres à me familiariser avec la personnalité de ceux dont nous admirions les oeuvres.
Que n'avons-nous pas lu en ces années lointaines! Le soir, quand tout reposait autour de nous, une lampe éclairait nos longues veilles, posée près du lit que nous partagions fraternellement. On nous croyait endormis; de sa chambre, notre mère nous interpellait à plusieurs reprises, afin de s'assurer que notre lumière était éteinte. Nous nous gardions de répondre; nous retenions notre haleine, nous tournions sans bruit les feuillets, et grâce à nos précautions, nous nous enfoncions librement, au lieu de dormir, dans les affabulations qui provoquaient peu à peu la fécondité de notre esprit.
Les relations politiques de notre père nous avaient ouvert les bureaux de la Gazette de Lyon. Ce journal, consacré à la défense de la légitimité, était dirigé par Théodore Mayery, un journaliste sans grande culture intellectuelle, mais d'un ardent et âpre tempérament. Il écrivait en un style cahoté, rugueux, tourmenté, chargé de scories, fruste comme son esprit, des articles à l'emporte-pièce, remplis d'aperçus neufs, d'une rare originalité.
Il avait sous ses ordres Paul Beurtheret, un aimable et bruyant Franc-Comtois, aussi lettré que lui-même l'était peu, cachant sous une gouaillerie de bon aloi une nature délicate, un coeur droit, une fière indépendance, une énergique sincérité de conviction.
Appelé à la direction de la France centrale de Blois, Paul Beurtheret vint plus tard à Paris, attiré par Villemessant, qui l'employa comme secrétaire de la rédaction du Figaro. Mais ses goûts de libre vie s'accommodèrent mal des nécessités du journalisme parisien, des exigences d'un métier assujettissant. Il avait la nostalgie de la province. Il partit et alla à Tours fonder l'Union libérale, un des plus brillants organes de l'opposition à la fin de l'Empire. Il fut tué dans cette ville pendant la guerre, le jour de l'entrée des Allemands, la tête emportée par un éclat d'obus. C'était pour nous un ami fidèle. Il avait deviné le talent naissant de mon frère et en ressentait quelque orgueil.
Autour de la Gazette de Lyon se pressaient les notabilités du parti royaliste: Léopold de Gaillard, que l'Assemblée nationale fit conseiller d'État; Charles de Saint-Priest, l'ami et l'agent du comte de Chambord; Pierre de Valous, conservateur de la bibliothèque du palais Saint-Pierre; les deux Penin, le père et le fils, tous deux ciseleurs et graveurs sur cuivre; le statuaire Fabisch.
Là nous rencontrions aussi Claudius Hébrard, un Lyonnais transplanté à Paris, où il était devenu le poëte attitré des réunions catholiques d'ouvriers. Barde unique de son espèce, envers qui le parti s'est montré ingrat, il allait dans les assemblées religieuses réciter des vers qu'il improvisait avec trop de facilité, et qui n'ont pas survécu aux circonstances qui les inspirèrent.
Quoique habitant Paris, Claudius Hébrard dirigeait un recueil mensuel qui paraissait à Lyon sous le titre de Journal des Bons Exemples. C'est ce qui l'attirait souvent dans sa ville natale. Il était alors dans tout l'éclat de son éphémère notoriété. Par suite de notre ignorance des degrés et des classements littéraires, il réalisait à nos yeux le type de l'écrivain arrivé.
Nous lui savions gré de sa bonne grâce naturelle, qui le faisait nous traiter en camarades, nous jeunets, timides et obscurs. Il nous apportait une odeur de Paris que nous respirions avec délices.