XII

Introduits dans ce milieu, nous y trouvâmes un accueil sympathique, des encouragements, comme si nous allions devenir un des espoirs du parti. Chez Descours, j'avais écrit quelques articles de critique littéraire à la dérobée, par fragments, entre deux lettres de voiture. La Gazette les reçut et les imprima. Je fus dès lors tout à fait de la maison. Sur le conseil de Claudius Hébrard, je composai de même un roman dont j'ai tout oublié, jusqu'au sujet. Je l'envoyai au Journal des Bons Exemples, qui ne le publia pas et négligea de me le rendre. En dépit de ces essais, ma famille ne croyait guère à ma vocation. Durant les rares loisirs que me laissait mon bureau, j'entendais mon père et ma mère me dire à tout instant: «Fais des chiffres.» Oh! les chiffres!

Plus heureux, mon frère, sous prétexte d'études, pouvait se livrer librement à ses penchants. Il en profita pour écrire à son tour un roman. Son oeuvre était intitulée: Léo et Chrétienne Fleury. C'était l'histoire d'un jeune soldat jeté par un impérieux dévouement à sa famille dans une aventure considérée par ses chefs comme un criminel manquement à la discipline. Il périssait fusillé, presque sous les yeux de sa mère et de sa soeur, arrivées trop tard pour le sauver.

Le récit débutait par une douzaine de lettres échangées entre le frère et la soeur. Tout ce qu'Alphonse Daudet avait de grâce, d'esprit, de fraîcheur de coeur, d'originalité de style, se retrouvait dans cette correspondance. Le récit qui formait la seconde partie était tout imprégné d'émotion, tout embaumé d'un suave parfum de jeunesse et d'attendrissement.

Mon frère lut ce roman, un soir, devant la famille assemblée. Nous pleurâmes tous en l'écoutant. Enthousiasmé, j'allai porter le manuscrit à Mayery. Il tomba des nues. Quoi! un lycéen de quinze ans avait écrit ces pages exquises! C'était à n'y pas croire. Il dut se rendre à l'évidence cependant et promit de publier le roman dans la Gazette de Lyon, aussitôt que l'auteur aurait fait un léger changement qu'il jugeait nécessaire à l'intérêt du récit.

À dater de ce moment, qu'advint-il du chef-d'oeuvre? Je l'ai oublié. Sans doute, Mayery le garda dans ses cartons, et comme nous fûmes empêchés de le lui réclamer par des incidents qui allaient hâter le cours de notre destinée, comme la Gazette fut ensuite supprimée, il est probable qu'il l'égara.

Quoique vingt-cinq ans se soient écoulés depuis, l'impression laissée dans ma mémoire par Léo et Chrétienne Fleury est restée assez vivante pour me donner le droit de dire que ce roman, s'il avait été publié, ne déparerait pas la collection des oeuvres de mon frère. Le fait mérite d'être signalé. Il confirme tout ce qu'on sait du talent d'Alphonse Daudet, aux qualités duquel, lorsqu'on en étudie les origines et les premières manifestations, il convient d'ajouter une rare précocité. On peut voir dans ses livres d'autres études, vers ou prose, qui datent du même temps. À ne considérer que l'époque où elles furent écrites, elles sont d'un enfant; mais à les juger intrinsèquement, elles sont d'un habile ouvrier qui a acquis, sans effort, la science de son métier, et la possède, en quelque sorte, comme un don naturel.

Ce privilége, mon frère s'en est montré digne par l'ardeur de son incessant effort vers le mieux, par une défiance de lui-même qui le pousse à creuser, à ciseler ses inspirations avec une patiente ténacité, par un respect de son lecteur et de son talent qui le rend assez maître de lui pour qu'une page ne sorte de ses mains que lorsqu'il y a épuisé sa force de perfectionnement. Aussi n'a-t-il rien à regretter de ce qu'il a écrit. L'édition définitive de son oeuvre, dont la publication vient d'être commencée sous une forme rarement employée par les écrivains encore vivants, contiendra tout ce qu'il a publié, tout sans exception. Lorsqu'il l'a préparée, il n'a rien eu à élaguer. Tout a été jugé bon pour y figurer. En ce temps de productions hâtives, improvisées sous l'empire de la nécessité, combien en est-il parmi nous dont les travaux pourraient subir cette épreuve?

Combien en est-il, je parle des plus renommés entre ceux dont la vogue a couronné le talent et consacré les succès, qui n'aient dans leur passé des livres trop vite conçus, trop vite achevés, qu'ils voudraient effacer de la liste de leurs ouvrages?

Combien en est-il qui ne s'attachent à ne compter leur oeuvre qu'à partir d'une date relativement récente, antérieurement à laquelle ils avaient écrit des volumes qu'ils n'osent plus avouer et qu'ils ne consentiraient pas à réimprimer aujourd'hui? Le nombre est rare de ceux qui, servis par une heureuse fortune ou prévoyants dès le début de leur carrière, ont su conjurer ces périls. Alphonse Daudet est du nombre.

Et ce n'est point là le seul exemple de l'heureuse chance qui protégea son berceau littéraire. Il n'a pas eu de «premier livre», c'est-à-dire le livre à l'aide duquel, en rappelant son succès, la critique écrase ceux que publie ultérieurement le même écrivain.

Comme romanciers, les Goncourt, si grands déjà par leur oeuvre historique, sont restés les auteurs de Germinie Lacerteux. Tant d'autres beaux romans sortis de leur plume audacieuse et novatrice n'ont pas égalé le souvenir de celui-là, rappelé sans cesse dans la qualification attachée à leur nom.

Émile Zola pourra bien faire des chefs-d'oeuvre; on lui objectera toujours l'Assommoir, le livre qui a fait sa réputation, caractérisé sa manière, épuisé ses procédés, et après lequel il ne pourra plus étonner personne.

Gustave Flaubert est mort, littérairement écrasé sous le fardeau du légitime succès de Madame Bovary. Ce fut même la grande douleur de la fin de sa vie. Il en était arrivé à s'irriter quand on lui parlait de son retentissant début. Après la publication de la Tentation de saint Antoine, Ernest Renan lui ayant adressé au sujet de ce livre une longue et éloquente lettre, en l'autorisant à la communiquer à un journal, il négligea de la livrer à la publicité, uniquement parce qu'elle se terminait par le voeu de le voir revenir au genre et au procédé auxquels il devait la gloire. Comme Renan s'étonnait de sa susceptibilité: «Mon cher, lui répondit-il, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. On me l'a déjà trop faite, celle-là Toujours Madame Bovary

«Celle-là», comme disait le pauvre Flaubert, «on ne l'a jamais faite, on ne la fera jamais» à Alphonse Daudet. Toutes les pages qu'il a écrites se partagent également la faveur du grand public. Ceux, qui, tout en rendant hommage à son talent, contestaient sa puissance, sa fécondité, lorsqu'il n'avait encore publié que les Lettres de mon moulin ou les Contes du lundi, mettent maintenant sur le même rang, quelles que soient leurs préférences, le Petit Chose, Tartarin de Tarascon, Fromont jeune et Risler aîné, Jack, le Nabab, les Rois en exil, Numa Roumestan. Ils ne songent pas à déprécier l'un par l'autre ces livres si divers d'inspiration, mais dont la succession révèle chez l'auteur un effort nouveau, un progrès constant.

Cette conscience littéraire, si forte, si sévère pour elle-même, s'est éveillée chez mon frère en même temps que le talent. Elle explique ses procédés, son acharnement à perfectionner l'expression de sa pensée, ses luttes de toutes les heures avec les mots qu'il triture, qu'il pétrit, qu'il assouplit au gré de sa fantaisie.

«Le style embaume les oeuvres», a-t-il écrit un jour. Aussi chacun de ses livres représente-t-il un travail quasi surhumain. Il est telle page facile, harmonieuse, où la phrase s'avance majestueuse, ainsi qu'un fleuve qui roulerait dans son lit des paillettes d'or, où ne reste aucune trace de l'effort qu'elle a coûté, et sur laquelle cet artiste admirablement doué, jamais satisfait, a sué, pâli, peiné jusqu'à demeurer brisé plusieurs jours par l'excès de cet effort.

Qu'on ne s'étonne donc pas s'il a conquis la fortune et la gloire. Elles représentent la récompense méritée par ce grand travailleur, qui a eu le courage, à ses débuts, de repousser les gains aisés à obtenir, de ne jamais sacrifier à l'improvisation, même quand, encore adolescent, il se débattait avec les difficultés matérielles de l'existence, et qui peut, à quarante ans, se flatter d'avoir fait du culte des lettres le but supérieur de sa vie.