XIII
Ainsi, l'amour inné des lettres déchirait notre sombre horizon; il y ouvrait une éclaircie lumineuse; il dorait le seuil de notre jeunesse et nous tenait lieu de toutes les joies dont nous étions privés. Ce n'était pas trop pour nous dédommager des angoisses que nous subissions dès que la famille nous reprenait.
De ce côté, les choses chaque jour allaient de mal en pis. Dans le courant de 1856, notre père dut abandonner les entreprises commencées. Après sept années d'un labeur sans trêve, elles n'avaient eu d'autre résultat que de créer un déficit qui nous écrasait. Étreints par les dettes, nous avions fait ressource de tout. Après avoir lutté désespérément contre la mauvaise fortune, Vincent Daudet était à bout. La gêne le paralysait. Il eut un moment l'espoir de trouver un bailleur de fonds qui l'eût aidé à continuer son commerce; mais ses recherches furent vaines: il y renonça.
Un matin, il vendit en bloc les marchandises qui restaient en magasin, apura ses comptes, demanda à ses créanciers et obtint d'eux des délais. Puis, il entra comme intéressé dans une maison de vins, où il eût abondamment gagné le pain des siens, s'il avait su se plier aux exigences de sa situation nouvelle. Mais une longue habitude de commander la lui rendit bientôt intolérable. La résignation ne tarda pas à lui faire défaut. Il partit alors pour Paris, où on lui faisait espérer une position plus conforme à ses goûts.
De ce moment jusqu'au jour où il fut permis à ses fils de lui assurer un repos cruellement et laborieusement gagné, à travers des infortunes imméritées, le pauvre père fut comme une hirondelle voltigeant éperdue dans les limites imposées à son essor, qui fatigue ses ailes et son regard à se heurter contre les murailles au delà desquelles elle sent le grand air, l'espace libre, et finit par tomber et mourir épuisée de son effort désespéré. Il essaya dix affaires, chercha des emplois dans le commerce, dans l'administration; il crut un moment tenir la fortune, avec une découverte industrielle qui depuis en a enrichi d'autres; puis ses espérances s'évanouirent, ses forces s'usèrent à porter le fardeau de sa détresse. Le découragement s'empara de lui; il dut se décharger sur nous du soin de rebâtir son foyer détruit. Il a goûté la joie de le voir réédifié. Ses dernières années ont été sereines, paisibles, embellies, malgré la longue maladie qui nous l'a ravi, par le bonheur de ses enfants, devenu son propre bonheur.
Lorsqu'il eut décidé d'abandonner son commerce, nous quittâmes la triste maison de la rue Pas-Étroit pour nous installer dans un modeste entre-sol de la rue de Castries, au centre d'un quartier aéré, riant, entre la place Bellecour et les allées Perrache. Nous étions en ce moment, Alphonse et moi, en pleine effervescence littéraire, tout heureux de commencer à donner libre carrière à nos aspirations.
Dans notre nouvel appartement, débarrassé du voisinage du magasin, des ballots de tissus, des piles de foulards, de tout ce qui nous eût rappelé les causes de notre ruine, il nous sembla que nous recouvrions quelque indépendance. D'un vigoureux effort, mon frère terminait ses études; moi, j'avais entrepris de compléter les miennes, en y consacrant tous les loisirs que me laissait mon bureau.
Nous avons alors joliment bûché tous les deux, heureux à ce point de notre travail volontaire, qu'en dépit du lamentable dénoûment de notre séjour à Lyon, ce temps nous paraît moins triste quand nous le revoyons à travers les souvenirs de la rue de Castries.
C'est là cependant que nous apprîmes la mort de notre aîné Henri.
J'ai dit plus haut qu'il voulait entrer dans les ordres et avait commencé ses études ecclésiastiques au séminaire d'Allix. Il y était resté peu de temps. En touchant au sous-diaconat, au moment de prononcer des voeux définitifs, son âme maladive, troublée par les excès d'une dévotion sans mesure, avait conçu des scrupules, des doutes sur la sincérité de sa vocation. Il nous était revenu, au grand dépit de mon père, qui ne comprenait rien à ses hésitations.
Pendant quelques mois, il avait vécu près de nous, cherchant à donner des leçons de piano, tenant accidentellement les orgues dans une des paroisses de Lyon. Puis, las de cette vie sans but, il était parti pour Nîmes, où l'abbé d'Alzon lui offrait une place parmi le personnel enseignant du collége de l'Assomption. J'ai conservé la plupart des lettres que notre pauvre Henri nous écrivait à cette époque. Elles sont pleines de tendres conseils pour Alphonse et pour moi. Elles révèlent une grande inexpérience de la vie, une manière de l'envisager à travers un mysticisme un peu étroit, qui cadrait mal avec les inexorables exigences qu'elle allait nous imposer dans un avenir prochain, mais aussi une âme d'une infinie bonté, toute pénétrée d'idéal.
J'ai toujours pensé que si mon frère aîné avait vécu, son esprit, en se virilisant, aurait secoué les préjugés et les doutes qui l'affaiblissaient, qu'il aurait laissé là ses velléités sacerdotales, et que son réel talent de musicien et de pianiste, en se développant, l'aurait aidé à trouver sa vraie voie, celle de l'art.
Un jour, une lettre de l'Assomption nous annonça brusquement qu'il était atteint d'une fièvre cérébrale. Ma mère partit sur-le-champ; mais elle arriva trop tard pour trouver son fils vivant. Elle eut pour unique et suprême consolation d'embrasser cette tête de jeune lévite, transfigurée par la mort, reposant toute blanche sur l'oreiller, dans un flot de cheveux noirs. Elle avait déjà tant souffert que cette catastrophe ne trouva pas place dans son coeur pour une plaie nouvelle. Celles qui depuis longtemps y saignaient se creusèrent un peu plus, et ce fut tout. Mater dolorosa!
La nouvelle de ce malheur fut apportée par une dépêche que mon père et Alphonse reçurent un soir, à la tombée de la nuit, et dont j'eus connaissance quelques instants après en revenant de mon bureau. Nous pleurâmes ensemble jusqu'à une heure avancée. Puis notre mère revint, et la vie nous reprit un peu plus tristes, un peu plus meurtris.
Notre unique distraction consistait alors à aller, durant les beaux jours, entendre la musique au square de Bellecour. Nous y trouvions Mayery, Beurtheret, Ludovic Penin. Nous nous promenions ensemble, déjà graves et attentifs, causant le plus souvent de littérature et d'art, pénétrés d'un sentiment de fierté, avec un précoce reflet d'hommes de lettres, qui n'était pas sans nous donner quelque orgueil. Depuis Léo et Chrétienne Fleury, Alphonse était considéré dans ce milieu. Quand il nous quittait pour rejoindre des camarades de son âge, on parlait de ses vers, de son talent; on attachait à son avenir de brillantes espérances; et nos parents sentaient leurs peines un moment allégées quand je leur répétais ce que nos amis disaient de leur jeune fils.
À propos de Lyon et de Bellecour, il m'est impossible de ne pas dire un mot du maréchal de Castellane, une des plus vives impressions de notre jeunesse. C'est «à l'heure de la musique» qu'il se montrait aux Lyonnais. On citait mille traits de sa vie présente et passée, qui déchaînaient autour de lui une curiosité poussée jusqu'à la fureur. Il était une des attractions de la promenade. Nous entendions tout à coup le tambour battre aux champs; le poste de Bellecour se mettait sous les armes, tandis que le maréchal descendait de cheval au coin de la rue Bourbon, toujours en grand uniforme, portant en bataille le chapeau à plumes blanches. Après avoir salué le poste, il se mêlait aux promeneurs, un lorgnon incrusté dans l'oeil. Il avait des côtés singulièrement excentriques. Mais quel admirable soldat, et quelle belle vie de militaire que la sienne!
Mon frère quitta le lycée au mois d'août de cette année, n'ayant plus qu'à se présenter aux examens du baccalauréat. Malheureusement, de ce côté allait surgir une difficulté trop prévue, et l'impossibilité de la résoudre devait déterminer nos parents à prendre, en ce qui touchait mon pauvre Alphonse, une grave résolution.
Les frais d'examen représentaient à cette époque une somme relativement importante. Mon père aurait eu beau se saigner, il ne serait pas parvenu à se la procurer, encore moins à la distraire de son budget si rigoureusement limité aux plus pressantes nécessités de notre vie à tous. Il est vrai que son fils était encore assez jeune pour pouvoir attendre et retarder d'une année son examen. Mais jusque-là qu'allait-il faire?
Dans ces circonstances, arriva du Midi une singulière proposition. Un de nos parents conseillait à notre père de solliciter l'admission d'Alphonse au collége d'Alais, comme maître d'étude. Il s'était assuré que les portes de ce collége s'ouvriraient toutes grandes devant le petit-neveu de l'abbé Reynaud, et que sa jeunesse ne serait pas un obstacle. L'enfant,—car c'était un enfant;—pourrait préparer là ses examens, vivre une année sans rien coûter à sa famille, et même réaliser quelques économies, quelle que fût la modicité de ses appointements.
En d'autres temps, mon père et ma mère auraient écarté résolument cette proposition, bouleversés à la pensée de se séparer de leur plus jeune fils, de le livrer aux duretés d'une profession humble et quasi méprisée. Mais, au point où nous en étions, notre avenir les préoccupait moins que les exigences immédiates de notre vie au jour le jour.
Après tout, c'était une entrée comme une autre dans l'enseignement! À ce collége d'Alais étaient attachés les plus doux souvenirs de la jeunesse de ma mère. Elle le revoyait toujours, tel qu'elle l'avait vu jadis, quand l'intelligente et paternelle direction de «l'oncle l'abbé» le rendait florissant, en faisait un séjour aimable.
Ces considérations, jointes à la nécessité, décidèrent du sort de mon frère. Son départ fut résolu. Il accepta courageusement sa destinée nouvelle, heureux de venir en aide aux siens, enchanté d'abord de son premier voyage dans un inconnu dont il était bien loin de soupçonner les aventures.
Pour moi, cette résolution me consterna, encore que j'en comprisse la sagesse. L'idée de me séparer de mon frère déchirait mon coeur. Je le voyais si jeune, si pauvre d'expérience, si mal armé pour les épreuves qu'il allait subir!
Seize ans, une âme tendre, une imagination délicate, la faiblesse de son âge, une insigne maladresse devant les difficultés matérielles, une myopie désespérante, comment se tirerait-il d'affaire? Mais, hélas! mon impuissance égalait ma peine; il fallut bien se résigner.
«On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là. Le lendemain de ce jour mémorable, toute la famille accompagna le Petit Chose au bateau… Tout à coup, la cloche sonna. Il fallait partir. Le Petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.
«—Sois sérieux! lui cria son père.
«—Ne sois pas malade, dit madame Eyssette.
«Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.»
Oui, Jacques pleurait; mais ce n'étaient plus les larmes maladives de son enfance; c'étaient les larmes fécondes de sa précoce maturité, arrachées à ses yeux par le grand chagrin de cette séparation, le plus grand chagrin dont il eût encore souffert. À travers ses pleurs, il voyait l'avenir; et plus était douloureuse l'heure présente, plus il se rattachait à cet avenir avec confiance, formant, sous les coups mêmes de la défaite, des projets en vue de la revanche, auxquels était étroitement associé le compagnon que le rapide flot du Rhône emportait au loin.
«Le Petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne doivent pas s'attendrir… Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair. Mais, que voulez-vous? la joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme,—homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,—tout cela grisait le Petit Chose et l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône.»