XIX

La mort du duc de Morny décida mon frère à réaliser un projet auquel il songeait depuis longtemps, le projet de recouvrer sa liberté. Il était trop véritablement homme de lettres pour persister, les premières difficultés vaincues, à vivre autrement que de sa plume. Il quitta le Corps législatif dès qu'il lui fut démontré que l'indépendance de ses idées pouvait y être compromise.

Ai-je besoin d'ajouter que, durant le séjour qu'il venait d'y faire, il n'avait ni écrit une ligne ni accompli un acte qui pussent être considérés comme un sacrifice de cette indépendance aux exigences de sa situation? Il a eu, sa vie durant, cette bonne fortune de vivre dégagé de tout lien politique. «Je suis légitimiste», avait-il dit à M. de Morny, en entrant pour la première fois dans son cabinet. Cette petite fanfaronnade de Méridional était moins une vérité, même alors, qu'une manifestation de fierté native et peut-être un hommage aux opinions professées dans la maison paternelle. Mais ce mot, mon frère ne le dirait plus aujourd'hui.

Ce n'est pas qu'il ait eu depuis le loisir ou la volonté de se faire un sentiment bien net du régime qui convient le mieux à la France, c'est mépris pour la politique. Ce mépris, il l'a exprimé un jour, en des accents indignés, dans l'épilogue de Robert Helmont:

«Ô politique, je te hais! Je te hais parce que tu es grossière, injuste, criarde et bavarde; parce que tu es l'ennemie de l'art, du travail; parce que tu sers d'étiquette à toutes les sottises, à toutes les ambitions, à toutes les paresses. Aveugle et passionnée, tu sépares de braves coeurs faits pour être unis; tu lies, au contraire, des êtres tout à fait dissemblables. Tu es le grand dissolvant des consciences, tu donnes l'habitude du mensonge, du subterfuge, et, grâce à toi, on voit des honnêtes gens devenir amis de coquins, pourvu qu'ils soient du même parti. Je te hais surtout, ô politique, parce que tu en es arrivée à tuer dans nos coeurs le sentiment, l'idée de la patrie…»

Après avoir lu cette virulente apostrophe, il paraîtra difficile de classer mon frère dans un parti quelconque, quelles que soient d'ailleurs les amitiés qu'il s'est faites à droite et à gauche, parmi les admirateurs de son talent, ou de croire qu'il cherche à se classer sous une étiquette. Il a eu trop souvent à se féliciter de cette heureuse indépendance pour être disposé à l'abdiquer.

Il en est plus d'un qui regrette aujourd'hui de n'avoir pas suivi son exemple. Sans professer comme lui pour la politique un mépris poussé jusqu'à la haine, tout en reconnaissant que le malheur des Français a eu surtout pour cause leur indifférence politique en d'autres temps, il faut avouer que plus nous allons, et moins les lettrés et les délicats auront à se louer de s'être jetés dans la mêlée de nos polémiques quotidiennes. Vainqueur, on y récolte l'envie; vaincu, l'injustice. Les ressentiments politiques sont les plus implacables.

J'en sais quelque chose, moi qui me considère comme un ami passionné de la liberté, qui ne l'ai jamais trahie, et à qui certains hommes n'ont cependant pas pardonné la modeste part que j'ai eue dans l'acte, inopportun peut-être, mais rigoureusement légal, du Vingt-Quatre Mai. J'ai eu beau, quand en 1876 le verdict électoral vint nous prouver que nous nous étions trompés, abandonner volontairement les fonctions que j'occupais; j'ai eu beau, sous le Seize Mai, quand mes amis m'invitaient à les reprendre, m'y refuser; j'ai eu beau m'abstenir depuis de tout dénigrement systématique contre un régime dont j'avais attaqué, en d'autres circonstances, les défenseurs, les hommes dont je parle n'ont pas désarmé, ont continué à me traiter en ennemi, encore que je ne provoquasse ni leurs faveurs ni leur colère.

Ils n'ont même pas épargné mes travaux littéraires, à propos desquels certains d'entre eux écrivaient, en parlant de moi: «Daudet!… pas celui qui a du talent l'autre», croyant faire à mon amour propre une blessure profonde par ce rappel malveillant des succès de mon frère. La sérénité avec laquelle je m'en exprime aujourd'hui leur prouvera combien ils se sont trompés; je n'y fais allusion que pour démontrer cette implacabilité des ressentiments nés de la politique, à laquelle Alphonse Daudet a échappé.

Une fois rendu à lui-même, il fut tout entier aux lettres. Alors a commencé cette longue série de contes, de comédies, de drames, de romans, qui ont consacré sa réputation, en marquant, étapes par étapes, la persévérante ascension de son talent. Il publiait successivement les Lettres de mon moulin, recueil composé de ses impressions méridionales; le Petit Chose, inspiré en partie par notre enfance, écrit en plein hiver dans une modeste propriété du Languedoc où, pendant plusieurs semaines, il vécut seul, comme un ermite, ayant pour unique compagnon un vieux Montaigne, dont la lecture le reposait de ses veilles laborieuses; il faisait jouer aux Français l'OEillet blanc, à l'Opéra-Comique les Absents, au Vaudeville le Frère aîné et le Sacrifice.

Durant ses haltes dans le monde des théâtres, il récoltait une riche moisson de notes et d'observations sur les comédiens, mettant en grange le grain fécond d'où devaient sortir plus tard le Delobelle de Fromont jeune et Risler aîné et les judicieuses appréciations qu'on peut relire dans la collection de ses feuilletons dramatiques de l'Officiel, à travers lesquels il a éparpillé les premiers chapitres d'une histoire de la critique théâtrale.

À propos de cette partie de son oeuvre, j'ai souvent entendu des gens s'étonner que ses pièces n'aient pas rencontré auprès du public la même faveur que ses livres. Il est certain qu'il n'a jamais remporté une de ces victoires scéniques qui sont une fortune pour un auteur ou pour un théâtre. Je ne parle pas des pièces qu'il a tirées de ses romans. Celles-là ne sont venues à la scène que protégées par le souvenir du retentissement qu'elles avaient eu sous leur première forme; et encore ce souvenir a-t-il quelquefois pesé sur elles, plus qu'il ne leur a servi, surtout quand le public ne rencontrait plus au théâtre, dans leur intégrité, dans leur cadre descriptif, les types qui l'avaient le plus charmé. Quant aux autres, à l'exception peut-être de la Dernière Idole, elles ont ordinairement apporté à leur auteur plus de déboires que de satisfaction.

Je suis presque tenté de voir dans ce fait indéniable une preuve de sa supériorité ou, si l'on préfère, de l'infériorité de l'art scénique. C'est surtout aux détails que les livres d'Alphonse Daudet doivent leur plus grand attrait, aux détails, aux descriptions, à l'analyse des événements, à la composition des personnages, à je ne sais quoi de personnel, d'original, de séduisant, que la convention théâtrale brise impitoyablement. Ses qualités sont justement contraires à celles qu'exige la scène moderne, où la langue est peu, où le fait ne vaut que par la manière dont il saisit le regard et l'intérêt du spectateur.

En une seule circonstance, mon frère a tenté d'écrire un drame accommodé au goût du jour, sous une forme qui ne laissait aucune place à ses expansions de poëte. Il s'est laissé circonvenir par des gens de théâtre: il a fait Lise Tavernier, et il a échoué. On peut objecter que l'oeuvre était grotesquement montée. Nous étions en 1872, à l'Ambigu, sous la direction Billion; c'est tout dire. Mais, même mise en scène par un directeur plus soucieux de la dignité de l'art, je ne crois pas qu'elle eût produit un meilleur résultat.

À la fin de cette année, Alphonse Daudet a donné la mesure de ce qu'il peut au théâtre, avec l'Arlésienne. Il a vêtu cette idylle tragique des plus brillantes parures; il en a caressé les périodes avec amour, comme les stances d'une pastorale; dans un décor de Provence, il a fait résonner tout le clavier de la passion; du jour où il a commencé cette oeuvre, il a eu la fièvre; cette fièvre n'est tombée que le soir de la première, dans la lassitude et la déception d'une victoire douteuse; les perles les plus fines de son écrin, il les avait répandues à profusion dans chaque phrase; il a écrit là des pages qu'on ne peut lire sans qu'une poignante émotion vous étreigne l'âme.

Cependant, au théâtre, l'effet n'a pas répondu à son attente. Est-ce que l'action était trop locale? Est-ce que Mireille avait épuisé l'intérêt des Parisiens pour les choses de Provence? Est-ce que sur une autre scène que le Vaudeville, dans un autre milieu que ce coin de la Chaussée d'Antin, si férocement blagueur, l'Arlésienne aurait eu une autre destinée? Je suis assez disposé à le croire, car il s'en est fallu de bien peu que ce succès incertain, suffisant, tel qu'il fut, à honorer une carrière d'écrivain, se transformât en un triomphe incontesté.