XX
Je rédige ces notes au hasard de la plume, comme elles viennent à mon esprit, sans tenir compte de l'ordre chronologique des événements tout intimes que je résume ici plus que je ne les raconte. On ne sera donc pas surpris, si après avoir parlé, afin de n'y plus revenir, des pièces jouées en 1872, je fais un retour en arrière pour retrouver Alphonse Daudet là où nous l'avons laissé, c'est-à-dire au moment où il venait de quitter l'unique emploi qu'il ait jamais occupé.
En ce temps, il vivait à la campagne la plus grande partie de l'année. Il aimait les bois qui entourent Paris, reportant sur eux la tendresse qu'il a toujours eue pour les choses de nature, eaux, forêts, montagnes, tendresse qui, brusquement, le faisait partir de quelque village perdu au fond de la vallée de Chevreuse pour parcourir à pied les Vosges et l'Alsace.
Il a toujours avidement cherché les sensations que causent les objets extérieurs. Dans la préface de Fromont jeune et Risler aîné, il raconte comment il dut au hasard, qui l'avait installé dans le Marais, le choix du milieu dans lequel il a encadré l'action de son roman. Des circonstances analogues ont exercé une égale influence sur la composition de ses autres livres; cela est vrai surtout pour Jack, dont tant de pages ont recueilli les souvenirs de ses longues excursions dans les environs de Paris, sur les rives de la Seine, du côté de Corbeil, où son mariage allait le conduire et le fixer tous les ans, durant plusieurs mois.
Ce mariage eut lieu au commencement de 1867. Durant l'été précédent, nous étions installés en famille à Ville-d'Avray. Mon frère, souffrant, était resté à Paris. Une épidémie de choléra l'en chassa; il vint s'établir chez nous. Un jour, des amis qui habitaient dans le voisinage, étant venus nous voir, amenèrent avec eux une de leurs parentes, une jeune fille charmante, instruite, supérieurement élevée, mademoiselle Julia Allard. Elle avait eu le bonheur de grandir dans une atmosphère de tendresse et de poésie, entre un père et une mère passionnément épris des choses intellectuelles, poëtes eux-mêmes. À quelques mois de là, elle portait le nom d'Alphonse Daudet.
Quoiqu'elle ait fait acte d'écrivain, en publiant des Impressions de nature et d'art où l'on peut lire l'enfance d'une Parisienne, des notes détachées, des impressions qui rappellent les choses entrevues, une douzaine d'études sur les dernières lectures, je n'en parlerais pas, sachant combien l'effarouche le bruit qui se fait autour d'elle, si mon frère n'avait rendu lui-même publiquement hommage à l'influence qu'elle a exercée sur ses oeuvres.
Tel que nous connaissions Alphonse Daudet, la compagne qu'il s'est donnée pouvait, s'il s'était trompé dans son choix, éteindre la pure flamme de son esprit et tuer son talent. La peur de ce péril l'avait toujours dominé, éloigné du mariage. On en trouve l'expression, rendue après coup, dans les Femmes d'artistes et plus particulièrement dans le récit qui ouvre ce volume: Madame Heurtebise. Cette peur, nous le ressentions tous pour lui. Mais sa femme a été la sérénité de son foyer, la régulatrice de son travail, la conseillère discrète de son inspiration.
«Elle est tellement artiste elle-même, elle a pris une telle part à tout ce que j'ai écrit! Pas une page qu'elle n'ait revue, retouchée, où elle n'ait jeté un peu de sa belle poudre azur et or. Et si modeste, si simple, si peu femme de lettres! J'avais exprimé un jour tout cela et le témoignage d'une tendre collaboration infatigable dans la dédicace du Nabab; ma femme n'a pas permis que cette dédicace parût, et je l'ai conservée seulement sur une dizaine d'exemplaires d'amis.»
Je ne sais rien de plus éloquent que ce simple hommage, non moins à l'éloge de celui qui l'a rendu que de celle qui l'a mérité.
Au moment où ma belle-soeur venait, cédant aux sollicitations de son mari, de publier son recueil d'impressions, un soir, après quelques heures passées entre elle et mon frère, tout pénétré par le bonheur de leur maison, j'écrivis, en rentrant chez moi, prenant prétexte de ce livre, quelques lignes qui me semblent à leur place dans cette étude. Elles sont comme le tableau définitif de cet intérieur fortuné, où l'art est dieu, et dont le rayonnement forme avec les âpres débuts que j'ai racontés un saisissant et consolant contraste:
«La salle de travail est vaste et haute. Devant la table chargée de papiers et de livres, sous le blanc rayon de la lampe, dont un abat-jour en papier découpé adoucit la clarté, le maître du logis est assis, écrivant l'oeuvre nouvelle promise au public, annoncée par les journaux, attendue par les traducteurs et les éditeurs. Entre chaque phrase, après en avoir choisi tous les mots, ciselé toutes les lignes, il s'arrête, écoutant l'imagination qui lui parle, mais la disciplinant pour la maintenir dans les limites de la vérité, ou l'y ramener quand elle est tentée d'en sortir. Les personnages dont il décrit les aventures, dont il nous montre l'âme, les instincts et les passions, passent devant ses yeux.
«Avec la précision d'un peintre de la vie, il les reproduit tels qu'il les a connus; il s'attache à les rendre aussi vrais que nature, déployant dans cette lutte pour la recherche de l'expression, pour l'élévation de la pensée, pour la description du décor, pour la pureté du style, la vigueur, la grâce, la fantaisie, toutes ces qualités maîtresses qui sont en lui et dont il pare les fils de ses rêves avec le plus ardent effort de conscience, ne se déclarant satisfait que lorsqu'il a épuisé toutes les formes de cet effort, et affirmant ainsi le respect qu'il a du public et le respect qu'il a de lui-même.
«En face de lui, à l'autre extrémité de la table, après avoir veillé sur le coucher des enfants et baisé leur front, la femme est venue s'asseoir doucement. L'heure est exquise, propice au tranquille labeur qui enfante les belles oeuvres. Les bruits de la rue semblent éteints, la maison s'est endormie. Ce grand silence est salutaire. Une bûche se consume dans l'âtre en chantant; la flamme qui la dévore danse sur les cendres embrasées, accroche des étincelles rougeâtres aux cadres dorés des tableaux et aux cuivres des vases où s'étalent les plantes vertes. Jamais l'intimité de ce bonheur domestique, jamais la sérénité de ce foyer familial, visité par la gloire, n'avaient revêtu une plus suave éloquence.
«La jeune femme se laisse bercer au gré de ses rêves; elle savoure le présent, cherche à deviner l'avenir, et, par un involontaire besoin de comparer avec ce qu'elle a connu jadis ce que maintenant elle possède et ce qu'elle espère, elle se laisse entraîner vers le passé. Elle revoit son enfance, elle est transportée dans une autre maison, chaude aussi, pleine de caresses, confortable et paisible; elle voit les jours lointains. Ici, elle commande; là-bas, elle obéissait, et c'était encore bien doux. Elle ne regrette rien de ce passé, mais elle le revoit avec joie, sa mémoire lui en dit les échos, lui en rappelle les souvenirs.
«Alors, à cette table heureuse, où le talent est contagieux, en face de cet homme qui est tout pour elle et dont la plume écrit des chefs-d'oeuvre, elle se sent prise aussi d'une sorte de nostalgie, et, sur la page blanche étalée sous sa main, elle laisse tomber en stances harmonieuses, prose ou vers, ses souvenirs tout à coup ressuscités. Ces soirs heureux fréquemment se renouvellent. Ils se complètent, l'été venu, par les adorables journées de villégiature, dans la maison des champs adossée à la forêt et dont les pampres à couleur d'émeraude et les glycines à fleurs bleues se mirent dans la rivière.»