XI
Les six jours et le septième Jour ne ressemblent-ils pas aux deux femmes qui reçurent chez elles Jésus-Christ ?
Ce monde est plein de Dieu, et celui qui parle dans l’Apocalypse se tient à la porte et frappe, cherchant qui veut ouvrir.
Les six journées font leur œuvre, qui doit être divine. Elles s’agitent dans le domaine des choses multiples. Elles inventent, elles fabriquent, elles placent, elles déplacent, elles remuent, elles forment, elles déforment, elles agissent sur la matière, armées de l’intelligence, de la force, de la science, du travail. Le nombre, le poids et la mesure président à leurs opérations. Elles ont en main le compas, le ciseau et l’équerre. Elles ont la pioche, elles ont la bêche, elles ont la truelle, elles ont le marteau.
Elles fouillent la terre, elles déposent en elle le germe précieux que plus tard elles récolteront, supérieurement grandi et multiplié par la vertu de la chaleur et par la vertu de l’humidité, par la vertu de l’humus d’où l’homme tire son nom, par la vertu du soleil, d’où l’homme tire sa lumière.
Elles creusent les bassins, elles élèvent les maisons, les palais, les cités, les ponts et les chemins de fer. Elles percent la terre, elles fendent les montagnes, elles préparent à l’Océan le navire qui sera son maître, si Dieu le veut. Elles préparent à toutes créatures les surprises, les secours, les inventions, les rapidités, les splendeurs, et aussi les illusions, les défaillances et les déceptions de l’industrie.
Elles soutiennent le poids énorme de la science, de la société, de l’industrie. Elles font le jeu de tous les intérêts, et le conflit de toutes les forces.
Et voyant leur sœur, la septième Journée, assise aux pieds du Seigneur, et écoutant dans le repos sublime la parole qui contient la vie et qui pénètre plus subtile que le glaive, dans le sanctuaire réservé, elles disent :
Notre sœur ne fait rien, notre sœur la septième journée, notre sœur ne nous aide pas.
Marthe, Marthe, répond la voix profonde qui sait, qui voit, et qui juge, tu es occupée de beaucoup d’affaires. Cependant une seule chose est nécessaire. Marie a pris la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée.
Les six journées préparent au Seigneur ses aliments ; car tout ce qui existe est fait pour nourrir sa justice ou sa miséricorde, sa colère ou son amour.
Mais sa parole immuable a dit, dit et dira aux siècles qui passent et aux siècles éternels, à ceux qu’on appelle les siècles des siècles :
Une seule chose est nécessaire, Marie a pris la meilleure part qui ne lui sera point ôtée.
Elle ne lui sera point ôtée ; car les six journées figurent le Temps, et la septième Journée l’Éternité.
La meilleure part est celle qui ne finit pas, et le Jour du Seigneur, qui l’a prise au vol par une sublime anticipation, pendant que les horloges comptent encore les heures que doit durer ce monde, le septième Jour la gardera dans la Jérusalem éternelle et triomphante, dans la Jérusalem aux douze portes dont parle l’Aigle de Pathmos.
Si les six journées étaient plus clairvoyantes, au lieu de jeter sur le Dimanche un regard malveillant, elles lui rendraient gloire. Elles sauraient que le repos est la garantie, la consécration, la lumière et la vie du travail.
Mais les affaires sont naturellement aveugles. Leur unique ressource, pour se sauver, c’est de s’interrompre. Elles n’échappent à la cécité, qui vient de leur multitude, que par le repos qui garantit et consacre au milieu d’elles le droit inaliénable et sauveur de l’unité.
Mais pour apercevoir l’importance pratique du Dimanche, il faut avoir conservé la vue.
Les importances accidentelles se révèlent à tout le monde.
L’importance essentielle ne se révèle qu’à ceux qui voient.
Mais les premiers, pour ne pas voir la sagesse n’en subissent pas moins la mort ; car la sagesse donne la mort toutes les fois qu’elle ne donne pas la vie.
Le mépris qu’ils font de ses menaces ne les sauve pas de la ruine dont elle les a menacés.
Mais, comme ils n’ont pas entendu la menace, ils ne comprennent pas la catastrophe.
Le septième Jour, violé dans son repos, a brisé le travail des six autres, et les six autres sont devenus inféconds, parce qu’on a demandé leur fécondité au septième.
Le travail refuse à l’homme ses dons, parce que le repos a été méprisé par l’homme. Parce que la réserve du ciel a été violée, l’homme entend la parole qu’a entendu Caïn :
« La terre ne te donnera plus ses fruits. »
Le travail du dimanche a pour filles la misère et la mort, et quand la terre a refusé ses fruits, le malheur de l’homme redouble son aveuglement, son aveuglement redouble son malheur ; l’abîme appelle l’abîme ; le sacrilége appelle le blasphème.
O glaive du Seigneur, disait Jérémie, quand te reposeras-tu ? Rentre dans le fourreau.
Rafraîchis-toi ; tais-toi.
Le Dimanche est l’Alleluia de la création. C’est ce jour-là que la respiration des mondes, chantant la gloire du Seigneur, pourrait, ce semble, être devinée dans le silence. — Mais où faut-il aller pour entendre ce que ce silence dit ?
Il faut aller plus loin que le lion qui traverse le désert, plus loin que l’aigle qui traverse les cieux, plus loin que l’harmonie, plus loin que la lumière qui traverse l’espace ; il faut traverser les îles étrangères et les plaines inconnues.
Je suis allé plus loin que le lion, plus loin que l’aigle qui traverse les airs, j’ai laissé derrière moi le son et la lumière qui ne fait que soixante-quinze mille lieues par seconde, et je n’entends pas encore la respiration des mondes.
Va plus loin, plus loin…
Je vais plus loin, plus loin, plus loin, et je n’entends pas encore la respiration des mondes.
Pour entendre la respiration des mondes, il faut aller si loin que tu n’entendes plus aucun de leurs bruits.
Je suis allé si loin que je n’entends plus aucun de leurs bruits, et cependant je n’entends pas la respiration des mondes.
Va plus loin… pour entendre la respiration des mondes, il faut aller si loin, que tu ne te souviennes plus d’aucun de leurs bruits.
Je suis allé si loin… si loin, que je ne me souviens plus d’aucun de leurs bruits, et pourtant je n’entends pas la respiration des mondes.
Va plus loin… plus loin… Pour entendre la respiration des mondes, il faut aller si loin… si loin… que tu n’entendes plus le bruit de tes pas.
Je suis allé si loin que je n’entends plus le bruit de mes pas, et pourtant je n’entends pas la respiration des mondes.
Va plus loin… Il faut aller si loin que tu n’entendes plus le bruit de ton vol.
Je suis allé si loin que je n’entends plus le bruit de mon vol, et pourtant je n’entends pas la respiration des mondes.
Va plus loin… plus loin… il faut que tu aies oublié ce que c’est que le bruit.
J’ai oublié ce que c’est que le bruit, et pourtant je n’entends pas la respiration des mondes.
Écoute bien………!
Dans le silence incompréhensible de la nuit qui a oublié… le Seigneur est là, qui fait battre ton cœur…
Voici que j’entends la respiration des mondes.
ALLELUIA ! ALLELUIA !