DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE V.
L’ALLEMAGNE ET LE CHRISTIANISME.
Omnia in ipso constant.
(Saint Paul.)
Ici l’horizon s’agrandit devant moi ; je vais adresser la parole à une grande nation que j’aime. Depuis que je vis, depuis que je pense, elle a occupé ma pensée et ma vie. J’ai regardé vers elle depuis que mes yeux sont ouverts ; son nom a toujours remué en moi quelque chose d’intime et de mystérieux. J’aime sa grandeur sereine et sa sévérité. Pleine de ruines et de souvenirs, simple et solennelle, la terre d’Allemagne ressemble aux pensées et aux œuvres que pourraient produire ses enfants. A la lecture des pages que je vais discuter et combattre, je me suis senti arrêté quelquefois, arrêté par les battements de mon cœur, et les larmes me venaient aux yeux quand je me demandais ce qu’auraient fait dans l’intérieur de l’Église les hommes qui ont tenté de si grandes choses, mais qui n’ont pu les réaliser parce qu’ils étaient en dehors d’elle. Dieu sait avec quel immense désir je me transportais à l’heure solennelle où ces égarés rentreraient dans l’assemblée une et universelle vers laquelle ils aspirent sans s’en apercevoir. Cette préoccupation me remplissait l’âme, et je contemplais intérieurement l’idéal de l’Allemagne chrétienne. Chère et illustre sœur, ma parole ira-t-elle jusqu’à vous ? L’Orient, berceau du monde, fut le théâtre de la première scission, de la première catastrophe. Large, méditative et profonde ainsi que lui, vous êtes dans l’Europe comme un autre Orient. C’est vous aussi qui avez fait le grand malheur, le péché originel de la société moderne, le protestantisme. Vous avez ouvert la source de l’erreur ; vous avez été le théâtre de la révolte ; vous serez, si vous voulez, celui de la réconciliation. Par vous la science et la vie, l’idée et la foi vont, si vous le permettez, s’unir dans une harmonie qui s’augmentera des discordances passées. Je vous adjure de m’entendre.
Rendre justice à ceux qu’on va combattre, respecter en eux tout ce qui est respectable, telle est, dit-on quelquefois, la meilleure tactique, le mode de discussion le plus habile, et cela est vrai ; mais, ainsi entendue, la justice ne serait qu’une finesse, un calcul. Elle est trop au-dessus de ces considérations pour se plier à elles. Il faut rendre justice, parce que la justice est un droit et un devoir. Il y a dans l’équité une force que chacun sent, une force salutaire et conciliatrice. Celui qui se prive volontairement de cette sainte puissance, ne manque pas seulement d’habileté, il manque de grandeur et d’élévation.
Si, ayant aspiré à de grandes vérités, l’Allemagne s’est radicalement trompée dans l’application qu’elle en a faite, il est digne d’elle de le savoir, de le comprendre et de le reconnaître.
Je vais exposer sommairement la pensée d’Hégel et l’opposer au christianisme. Le christianisme s’affirmera lui-même en s’énonçant ; Hégel se réfutera, se niera lui-même en s’exprimant, et peut-être ses disciples comprendront-ils la parole que je leur adresse : cette vérité une, immense, synthétique, que leur maître a cherchée sans la trouver, parce qu’il la cherchait hors du Verbe fait chair, le christianisme l’offre au genre humain.
Quelle est la pensée d’Hégel ? A-t-il dit, comme quelques Français le croient : Le oui et le non sont précisément la même chose ; je suis ici et je n’y suis pas ; Paris et Nantes sont la même ville ? Si Hégel eût lancé dans le monde cette absurdité pure et simple, au lieu de remuer l’Allemagne, il eût été enfermé dans une maison de fous.
Voici, en un mot, la pensée-mère de sa doctrine :
« L’affirmation porte en soi une limite qui est le germe d’une négation. La philosophie tire cette négation de l’affirmation, mais elle poursuit son mouvement. Elle nie la négation elle-même, et par cette négation de la négation retourne au concept primitif. Mais ce concept n’est plus ce qu’il était tout à l’heure : il a développé ce qu’il contenait virtuellement ; il est devenu l’unité suprême et l’équation entre la première affirmation et la négation opposée.
« Exemple : dans la clarté absolue, sans ombre ni couleur, ou ne distinguerait absolument rien. La clarté absolue est donc identique à sa négation, l’obscurité absolue ; mais ni l’une ni l’autre n’est complète ; il faut l’une et l’autre. En les réunissant, vous avez la clarté mêlée à l’obscurité, qui est la lumière. L’électricité signale dans la nature cette attraction des contraires. L’électricité étant la vie, cette tendance devient celle des corps eux-mêmes. L’être en soi, l’être autre, le retour à l’être, voilà la théorie. (Thèse, antithèse, synthèse.) »
Par cette théorie de l’identité des contraires, où Hégel a-t-il été conduit ? Nul ne le sait. Ses disciples les plus assidus, les plus intelligents, après l’avoir entendu dix années consécutives, se sont demandé si le maître croyait à l’existence de Dieu, et n’ont pas pu se répondre.
C’est qu’en effet Hégel n’attachait aucune importance aux conclusions. Toute la science pour lui consistait dans la méthode. Indifférent au combat, il fournissait des armes à tous les combattants, sans souhaiter à personne ni la victoire ni la défaite.
Peut-être cette indifférence, qui est la négation même de la philosophie, résulte-t-elle de sa méthode. Si, en effet, l’affirmation et la négation sont identiques, toutes les doctrines deviennent égales et indifférentes. La découverte de cette identité est alors la seule découverte qu’on puisse faire en philosophie. Pour qui possède la méthode, toutes les doctrines sont vraies, car celui-là sait de quelle manière elles le sont ; pour qui ne la possède pas, toutes les doctrines sont fausses, car celui-là ne sait pas de quelle manière elles le sont. Toutes les doctrines en effet sont vraies, d’après Hégel, mais incomplètes. De là il tiré sa philosophie de l’histoire et son histoire de la philosophie. L’histoire de la philosophie c’est l’histoire de l’homme cherchant l’absolu et ne le trouvant pas, jusqu’au jour où Hégel lui révèle la méthode. Ainsi il y a du vrai dans tous les systèmes, mais le système d’Hégel est seul absolument vrai, d’après Hégel, puisqu’il embrasse tous les autres. Par exemple : à l’idée correspond l’école éléate qui nie tout, sinon l’Être. A la négation de l’idée correspond l’école des bouddhistes, pour qui l’Être c’est le néant. Chaque système ne contient qu’un côté de la vérité ; le droit du contraire n’y est pas reconnu. La philosophie absolue démontre l’identité de tous les contraires. Hégel proclame l’égalité, l’identité de l’être et du néant. Il contient ainsi, d’après son système, la vérité complète.
Si cette méthode avait une conclusion, cette conclusion serait le panthéisme, qui affirme l’unité absolue de toute substance, et le fatalisme, qui est la négation absolue du devoir, le bien et le mal n’étant plus pour lui qu’une seule et même chose. Voilà l’erreur radicale, fondamentale, immense de ce siècle-ci ; voilà la négation-mère ; voilà le panthéisme ; voilà la porte ouverte au néant ; voilà le doute absolu, qui est l’absence même de philosophie, érigé en philosophie absolue.
Pourquoi cette erreur est-elle capitale ? C’est que la vérité dont elle abuse est une vérité capitale.
Cette vérité, c’est la synthèse.
Schelling et Hégel ont eu faim et soif de synthèse. Ils ont voulu se placer en face d’un être, le regarder et dire : Omnia in ipso constant.
Mais ils l’ont dit de la création et ils ont affirmé l’identité des contraires.
De qui fallait-il dire : Omnia in ipso constant, et dans quel sens fallait-il le dire ?
Il fallait le dire de celui de qui le Saint-Esprit l’a dit par la bouche de saint Paul, de celui sur qui Dieu a prononcé cette parole : « La miséricorde et la vérité se sont rencontrées, la justice et la paix se sont embrassées. »
Et ailleurs : « Tout a été créé par Jésus-Christ dans le ciel et sur la terre : les choses visibles et les invisibles, soit les trônes, soit les dominations, soit les principautés, soit toutes les puissances. Tout a été créé par lui et pour lui ; il est avant tout, et toutes choses subsistent par lui ; il est le chef et la tête du corps de l’Église ; il est le prenier-né d’entre les morts, afin qu’il soit le premier en tout, parce qu’il a plu au Père que toute plénitude résidât en lui, et de réconcilier toutes choses avec soi par lui, ayant pacifié par le sang qu’il a répandu sur la croix tant ce qui est sur la terre que ce qui est au ciel. »
Il y a un être in quo omnia constant, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Est-ce à dire qu’en lui se trouve l’identité des contraires, de l’être et du néant, de la vérité et de l’erreur, du bien et du mal ?
Non pas !
Mais il est la voie, la vérité, la vie. Il est aussi la résurrection. Le monde, créé par lui, a été racheté par lui. Vainqueur de la négation, si réelle qu’elle soit, il ramène la vie et la mort, l’erreur et la vérité, le bien et le mal, non pas à l’identité, mais à cet ordre nouveau, à cet ordre immense qui embrassant jusqu’au désordre, le réduit par la justice ou la miséricorde à un ordre supérieur. Ainsi toute chose apparaîtra quand apparaîtra Celui en qui tout a sa raison d’être : Quum Christus apparuerit, vita vestra, et vos apparebitis. Le bien et le mal apparaîtront, profondément divers et diversement traités, mais semblablement traités en ce sens que chacun obtiendra la place qui convient. Le ciel et l’enfer apparaîtront, profondément différents en ce sens qu’ils manifesteront Dieu diversement, profondément semblables en ce sens qu’ils manifesteront le même Dieu.
Hégel, et voici une observation que je recommande à ses disciples, Hégel confond deux idées qui ne se ressemblent pas. Cette confusion est capitale, et la distinction que nous allons lui opposer éclaire la question. Hégel confond les oppositions qui sont dans l’ordre, les deux pôles de l’électricité, par exemple, et les contradictions qui constituent le désordre, par exemple le mal, négation du bien. Il confond ces diversités légitimes qui rentrent toutes dans l’unité de la vie avec cette contradiction qui est la mort. Les jeux de la vie peuvent rester dans l’ordre, mais la mort est un désordre qui ne peut rentrer que par un circuit dans l’ordre immense. Or, pour contempler l’harmonie suprême, il fallait s’élever au-dessus de ce monde relatif, il fallait remonter à l’essence infinie. La justice et la miséricorde, oppositions relatives, trouvent directement dans l’essence de Dieu leur solution. Le bien et le mal, contradictions absolues, trouvent indirectement par le ciel et l’enfer leur solution, sans jamais s’identifier.
Les contradictions absolues rencontrent une solution relative.
Les oppositions relatives rencontrent une solution absolue.
L’homme est un dans son essence, mais il est sujet à se répandre facilement sur la matière, qui est le multiple ; il se laisse dissoudre par elle, et alors, multiple lui-même, il a besoin d’un effort de la volonté pour revenir à l’unité d’où il est parti. Cet effort, c’est la liberté. La liberté est le passage de l’unité spontanée à l’unité réfléchie.
Hégel se trompe sur la nature de l’harmonie. Il croit qu’elle existe déjà dans le monde que nous voyons. Il croit que l’ordre est cette création que nous avons sous les yeux. Il regarde le mal comme une nécessité aussi absolue que le bien. Par là même le mal n’est plus le mal ; il est la forme naturelle de certaines choses, forme opposée à la forme du bien, mais qui, unie à celle-ci, complète l’harmonie et l’ordre au lieu de les troubler.
Hégel oublie, dans cette construction arbitraire de l’ordre, plusieurs éléments graves qui se mêlent à tout, entre autres le péché originel, la liberté de l’homme, la différence du temps et de l’éternité. L’harmonie en effet, non pas telle qu’il la conçoit, mais telle qu’elle est, l’harmonie, c’est-à-dire l’ordre vainqueur du désordre, c’est-à-dire le bien qui ne nie pas le mal, mais qui en triomphe en le mettant à sa place : cette harmonie-là est le secret et la réserve de l’éternité. En affirmant que l’ordre est déjà achevé et visible, en posant l’être et le néant comme deux ennemis qui resteront en face l’un de l’autre, et qui ne font qu’un être identique à lui-même, Hégel nie Dieu, la raison, et rend inutile l’éternité, car l’ordre absolu est déjà pour lui dans le temps. En affirmant que le bien et le mal sont les efflorescences nécessaires d’une tige unique qui fleurit fatalement, Hégel nie la vérité, la liberté de Dieu, celle de l’homme, la morale, la religion et la philosophie.
S’il eût dit qu’à travers la vie et la mort réconciliées, les hommes devaient arriver à une seconde naissance, à une résurrection, suprême et éternelle harmonie, il eût proclamé la vérité ; mais il l’a niée, parce qu’il a confondu l’opposition actuelle mais accidentelle où nous sommes plongés, et l’ordre absolu dans lequel nous vivrons quand nous vivrons tout à fait.
Quand Schelling a affirmé l’identité de l’esprit et de la matière, Schelling s’est trompé radicalement, et son erreur a été immense, car il aspirait à une vérité immense. Pour lui, la nature n’est que l’organisme visible de notre entendement ; aussi elle produit des formations régulières, et elle les produit avec nécessité, de sorte que l’idéalisme transcendental et la philosophie de la nature sont deux sciences identiques qui ne se distinguent que par la direction opposée de leurs recherches. Ensemble elles constituent le système complet de la science. Le monde est pour lui un aimant dont les différences n’excluent pas l’unité. L’esprit et la matière sont dans ce système les deux pôles de l’absolu.
Toute erreur est une négation qui se présente sous la forme d’une affirmation.
Supprimons la négation, et nous dirons :
L’esprit humain conçoit la symétrie, l’harmonie, la géométrie, parce qu’il est en rapport avec la vérité.
La matière subit la régularité, la géométrie qui règne dans la nature.
Les opérations de l’esprit sont régulières et soumises à ses lois.
Les opérations de la matière sont régulières et soumises à ses lois.
En effet, l’esprit humain et l’univers matériel ont tous deux leur raison d’être et leur loi dans la loi souveraine, qui est en même temps le type ; dans le Verbe en qui Dieu contemple les êtres et les lois ; et pourtant l’esprit humain et l’univers matériel sont parfaitement distincts.
C’est toujours dans l’infini que réside cette harmonie, que l’Allemagne cherche dans la création.
L’univers, bien que son type réside dans le Verbe, est une substance distincte de la substance divine. Son archétype est en Dieu ; mais l’univers créé n’est pas Dieu. L’âme humaine est aussi la réalisation d’une idée contemplée par Dieu dans le Verbe. Son archétype est en Dieu, mais l’âme n’est pas Dieu. Les créatures visibles et les créatures invisibles ayant toutes leur archétype dans le même Verbe, cette relation commune explique les relations mystérieuses qui unissent les deux mondes. Les combinaisons inouïes de l’un et de l’autre, puis de l’un avec l’autre, sont quelques évolutions de la sagesse qui se complaît dans la beauté de son œuvre. La régularité, l’harmonie, la géométrie, la beauté, la musique, sont écrites dans un monde, sont écrites dans l’autre, et sont écrites dans la combinaison des deux mondes. Le même Verbe qui est leur archétype à tous deux est aussi leur loi à tous deux. Il préside à leur évolution comme il a présidé à leur naissance. Mais voici, entre l’homme et la nature, une grande différence qu’a méconnue l’Allemagne. Cette loi adhère à la nature ; elle n’adhère pas à l’homme : elle s’impose à la création inanimée qui obéit toujours ; elle se propose à l’homme qui peut désobéir et qui désobéit. La liberté met entre la nature et nous l’abîme qu’a oublié Schelling. L’évolution de la nature est nécessitée, la nôtre est libre. Le péché est l’infidélité de l’être créé vis-à-vis du type idéal de lui-même, que Dieu contemple dans son Verbe. L’ordre est dans nos mains : nous le troublons quand nous voulons, et alors Dieu, qui nous respecte trop pour assujettir nos volontés à l’ordre, mais qui se respecte trop pour assujettir l’ordre à nos volontés, fait jaillir un ordre nouveau du désordre introduit par nous. Notre liberté tient en éveil l’activité divine ; aussitôt l’univers visible et l’univers invisible deviennent féconds en combinaisons nouvelles d’où sort, avec un ordre nouveau, la conciliation facile et merveilleuse de notre liberté et de la volonté divine.
Séduits par la pensée de l’absolu, Schelling et Hégel ont oublié les diversités, les oppositions qui, loin de nuire à l’harmonie, la font resplendir d’un éclat nouveau. Ils ont méconnu la grandeur vraie, celle qui résulte des choses telles qu’elles sont, pour adopter une hypothèse gigantesque en apparence, mais inconsistante en réalité, qui ruine l’ordre et l’homme avec la prétention de les glorifier tous deux. Un enfant de douze ans qui sait son catéchisme les avertirait de leur erreur.
Chose remarquable, cette doctrine détruit absolument l’amour dans sa racine ; l’amour s’adresse à la vie. Quel être a jamais pu aimer un mécanisme ? Donnez-nous un dieu machine, un homme machine, un univers machine, personne n’aimera plus personne. Aussi le panthéisme, froid comme la tombe, écrit-il à la racine de l’homme, sur la première page de l’âme, sa condamnation en lettres noires ; il apporte la tristesse.
Entrons dans le détail de quelques oppositions, et, avant d’insister sur la solution absolue du problème, essayons de trouver quelque ébauche de synthèse.
Que deux voyageurs montent la même montagne, l’un par le versant de gauche, l’autre par le versant de droite, ils apercevront deux paysages tout à fait différents, et celui-là seul aura le secret de leur désaccord qui aura atteint la dernière crête et dominé l’horizon à droite, à gauche, en avant, en arrière. Les lanternes sourdes n’éclairent qu’un point du paysage ; mais tout dissentiment ne s’apaiserait-il pas si la lumière pouvait se placer assez haut pour illuminer à perte de vue ?
Jetons donc sur nos œuvres un coup d’œil préparatoire.
Quand l’ordre tend à apparaître, les oppositions tendent à se concilier. Il est réservé à l’art de nous présenter dès ce monde des créations accomplies, ébauches d’harmonie qui promettent la grande harmonie. Le sentiment de l’harmonie n’est-il pas un pressentiment de l’éternité ? C’est lui qui manifeste déjà le beau, tandis que, partout ailleurs, nous ne faisons que le préparer. C’est lui qui anticipe déjà sur l’éternité, réalisation suprême de l’art absolu. C’est à lui que nous nous adresserons d’abord pour surprendre les secrets de la création et saisir, s’il est possible, la lumière en travail. Il ne nous présentera aucune harmonie parfaite. L’art est un essai qui nous réjouit. Quelle est donc cette joie qu’il nous apporte ? Cette joie est un commencement de délivrance.
L’art est l’opposition que présentent l’idée et la forme se résolvant dans l’harmonie où elles se pénètrent l’une par l’autre.
L’harmonie n’est jamais l’identité des deux termes, mais leur conciliation.
Le drame, c’est l’opposition entre l’idéal et le réel, manifestée par la lutte du devoir et de la faiblesse, manifestée par l’épreuve. Dans le dénouement doit apparaître l’harmonie, la conciliation ; le dénouement c’est la part de Dieu.
La force humaine qui pousse l’opposition vers l’harmonie, c’est le sacrifice. La miséricorde et la justice éternelles opèrent la conciliation. L’histoire et la vie offrent des instants de lumière et de bonheur ; ce sont les invasions de l’art dans la réalité ; ce sont les apparitions de l’idéal qui, par instant, fond sur le réel et l’embrasse. Il semble alors que la Providence, qui a l’habitude de se cacher, intervienne sensiblement. Notre joie dans ces moments suprêmes de la réalité, notre joie dans les grandes apparitions de l’art, vient de cette conscience intime qui nous révèle une opposition vaincue. Au lieu de nous apparaître dans leur isolement et leur obscurité, les choses nous apparaissent reliées les unes aux autres et transfigurées dans la lumière qui donne à tout la beauté. Au coucher du soleil, un objet par lui-même dépourvu de beauté, une maison, une écurie, devient beau dans le coup d’œil général, grâce aux flots de lumière dont il est inondé. Ainsi, la chose qui nous semblait laide quand nous la regardions en elle-même et dans la nuit, illuminée dès que nous la voyons d’en haut, participe aux splendeurs de l’universel rayonnement.
Dans l’art, miroir magique où la vérité se reflète à l’état symbolique, sensible, et, si je puis le dire, prophétique, on nomme inspiration l’intuition de l’accord et travail, la réflexion par laquelle l’opposition cherche à se résoudre. L’inspiration est l’action de l’idée dans l’artiste ; le travail est l’action de l’artiste dans l’idée. Par l’inspiration, l’idée saisit l’artiste et lui apparaît dans son essence, dans son type, dans son unité. Par le travail, l’artiste saisit l’idée et l’élabore ; il lui prépare un moule où elle doit prendre forme. La forme concrète, c’est ce qui la détermine, ce qui la définit ; c’est la puissance en vertu de laquelle l’œuvre est ce qu’elle est, et non pas autre chose. Par l’inspiration, une idée apparaît dans son rapport avec l’Idée absolue. Par le travail, elle se fait particulière, s’oppose à l’absolu et revêt une forme qui lui est propre. Or, cette opposition, qui pèse sur l’artiste en travail de l’idée, se résout dans une harmonie d’autant plus haute qu’elle a coûté plus cher. Cette harmonie, c’est la création artistique ; la création, c’est la résultante des deux forces ; la création artistique, c’est l’idée particulière revêtue de sa splendeur, et déclarant par sa vie montrée au dehors l’union en elle de l’absolu et du relatif, du général et du particulier, proclamant à la fois, dans le temps et dans l’espace, par la parole et par la lumière, son essence, qui est son rapport avec l’Idée absolue, et sa forme, qui est sa vie particulière.
L’inspiration est positive, l’exécution est négative ; elle est négative, puisqu’elle est une limite, une restriction (le sacrifice a sa place dans l’art). La création est harmonique.
C’est donc perdre son temps que de se demander si le génie est la persévérance, comme Buffon n’a pas eu honte de le dire, ou s’il serait par hasard une inspiration aveugle et désordonnée.
Le génie n’est pas telle ou telle face de l’opposition. Il est la force qui la résout. Vu d’en bas, il apparaît au vulgaire comme une folie inquiétante qui n’inspire pas même de pitié. Car toute souffrance supérieure trouve les hommes impitoyables.
Le génie est la faculté de créer. Il conçoit, et comme tel, il est passif. Puis l’idée conçue fait en lui son travail secret. Il la porte. Il subit son opération latente et mystérieuse. Il réagit, il est actif : c’est la terre qui a ouvert son sein à la semence féconde et qui attend en silence que le soleil, à l’heure marquée, fasse naître la rose qui réjouit et embaume la création. L’action de l’idée sur l’homme c’est l’action de la lumière sur la matière terrestre. Elle opère dans la plus vile poussière. Mais il faut que la terre ait été ouverte, fécondée, meurtrie, et que le cœur de l’homme ait été déchiré. Tout est conçu dans la joie et enfanté dans la douleur. Telle est la loi.
Cette activité et cette passivité du génie, ces éclats de lumière qui l’invitent et ces ténèbres qui le repoussent, cette force et cette faiblesse qui lui font une vie si étrange, ces grands espoirs et ces grands accablements, ces antinomies immenses qui évoquent en lui la vie et la mort, que deviendront ces choses ? Quel sera le sort de ces puissances mystérieusement séparées, mystérieusement combinées qui ont l’une pour l’autre une invincible horreur et une invincible affinité ?
Une création sera faite, et le génie ne se souviendra plus de l’enfantement douloureux parce qu’une œuvre d’art aura paru dans le monde. Il se sentira ravi dans une harmonie inconnue.
Comme il n’aura pas observé certaines règles convenues dans les poétiques, on dira qu’il est indiscipliné.
Pendant que vous observez vos règles et que vos adversaires, aussi esclaves que vous, les violent systématiquement, lui, sans penser ni à eux ni à vous, il a observé la loi. Les yeux fixés sur le type invisible, il l’a exprimé suivant qu’il convenait. Il n’est le génie que parce qu’il est l’expression de la loi plus haute par laquelle il crée, et devant laquelle disparaissent abîmées les petites difficultés qui vous agitent. Vous ne voyez de lui que le côté négatif. Vous voyez ce qu’il n’est pas. Vous ne voyez pas ce qu’il est.
Le talent n’a pas cette puissance, parce qu’il n’a pas cette faiblesse. Il n’est ni si actif ni si passif. Il n’habite ni les sommets ni les abîmes.
Le génie est entraîné. Le talent marche à son pas. Il fait comme il veut. Le génie fait comme il peut. Le génie crée suivant les lois de la création. Le talent fabrique quelquefois suivant les lois de l’industrie. C’est parce qu’il est de l’essence du génie d’être opposé à lui-même qu’il est dans ses habitudes d’être blasphémé. Quiconque ne parle pas la langue commune est mis hors la loi.
C’est pour ne pas s’être trempée dans la source vive que la littérature française, dans beaucoup de productions qu’elle étale comme modèles classiques, est restée une lettre morte, une forme vide, sans vie, c’est-à-dire sans idéal et sans réalité. La vie de l’homme est un incessant combat ; les mouvements de l’automate échappent à toute opposition. La rose qui s’épanouit offre au soleil le spectacle d’un combat, celui de la lumière et du fumier. Mais la mort règne sans inquiétude dans la fleur faite avec des coquillages.
Il y a entre le grand poëte et le versificateur la même distance qu’entre le savant qui fait appel aux lois de la nature pour produire une action organique, vivante, et le faiseur de tours qui cherche à étonner par certains artifices manuels, mécaniques. L’escamoteur, si adroit qu’il puisse être, inspirera toujours une sorte de dégoût. Le mécanisme par lequel il opère n’a pas la vie en lui et ne s’adresse pas au sens de la vie chez le spectateur. L’art classique, dans beaucoup de ses représentants, avait ravalé la poésie au rang de l’escamotage qui a pour premier mérite une difficulté matérielle vaincue, ou éludée d’après certaines règles.
Pourquoi le cœur nous bat-il au récit d’une grande bataille, sinon parce que notre esprit s’assimile avec bonheur cette forme de l’universelle opposition ? Et pourquoi la lutte, qui n’est pas un bien en soi, trouverait-elle un écho dans notre âme, avide de paix, sinon parce qu’elle conduit à l’harmonie, terme de nos désirs ? Pourquoi aimons-nous la guerre ? C’est que nous aimons la paix.
L’art organique est une harmonie conquise.
L’art mécanique est une symétrie qui n’a pas fait verser de sang.
Il y a deux sortes de simplicité, l’une vraie, l’autre fausse.
La simplicité fausse, celle qui plaît au plus grand nombre, n’offre qu’un terme à l’esprit, ne présente qu’un côté des choses. Le XVIIIe siècle avait cette apparence de simplicité. Voilà pourquoi Voltaire passe généralement pour un auteur clair, bien qu’en réalité il soit absolument inintelligible. Mais pour s’apercevoir qu’il est inintelligible, il faut avoir soi-même de l’intelligence. Quand on n’en a pas, et qu’on rentre ainsi dans la grande majorité des hommes, on le croit clair, parce qu’il ne fait ni n’exige aucune réflexion.
La simplicité vraie présente à l’esprit trois termes, deux termes qui s’opposent, et le troisième en qui ils s’harmonisent. Mais comme cette simplicité-là est vraie et profonde, elle demande des âmes vivantes qui puissent se l’assimiler. Elle paraît obscure à ceux qui haïssent la lumière.
Qu’est-ce que le coup de foudre, sinon le choc des deux électricités ?
Jetons un coup d’œil sur l’histoire. Elle nous présentera un commencement d’harmonie.
La vie humaine est-elle seulement l’œuvre de la liberté humaine ? Non. Nous sommes maîtres de nos déterminations, mais nous n’en tenons pas dans nos mains les conséquences. La vie humaine est-elle entièrement l’œuvre d’une force étrangère, et notre liberté est-elle sans puissance sur notre destinée ? Non. L’homme dépend de sa liberté. Il dépend aussi de ce qui n’est pas lui. Une mouche qui vole empêche un homme de penser. Un grain de sable a fait mourir Cromwell. L’homme désire. La nature résiste. Elle ne se prête pas. La liberté veut. La nature ne veut pas. Elle manque essentiellement de complaisance. Nos combinaisons les plus savantes, les plus profondes sont déjouées par l’accident le plus simple, le plus facile à prévoir et pourtant le plus inattendu.
Cependant, toute seule, que peut la liberté ? Tout comme intention, rien comme résultat. D’où vient donc que l’homme commence, entreprend ? Il n’entreprendrait pas, s’il n’espérait pas terminer. Or il sent que tout seul, il ne peut rien mener à terme, qu’il ne peut se passer du concours des choses extérieures, qu’il ne peut les soumettre par son propre pouvoir, que la nature est un ennemi nécessaire, à la fois obstacle et moyen. Si la liberté et la nature étaient irréconciliables, si ces deux quantités restaient éternellement incommensurables entre elles, un invincible découragement s’emparerait de l’homme. Il n’agirait plus, n’osant plus espérer la fin de son action. Et cependant il agit. Comment se fait-il que l’homme agisse ?
Il agit en vertu d’une croyance sous-entendue dont il n’a pas toujours conscience. Il agit, parce que la voix intérieure lui dit tout bas : la nature n’est pas autonome, n’est pas aveugle. La nature a ses lois comme l’homme a les siennes. Tous deux ont le même maître, quoique l’homme ait le pouvoir de désobéir, refusé à la nature.
Plus l’homme est placé haut, plus il a confiance dans le dernier secret. Cette confiance s’appelle des deux plus beaux noms qu’il y ait dans notre langue : sainteté, génie.
Je puis tout en celui qui me fortifie, dit la sainteté. Le génie a confiance, sans être tout-puissant, parce qu’il a le sentiment profond des oppositions de ce monde et le pressentiment de l’harmonie qui les résoudra. Le talent calcule, le génie regarde et voit. Son organe est l’intuition ; cette intuition est la conviction qu’il n’agira pas seul, qu’il est instrument, qu’il est surveillé, que le maître qui l’emploie ne l’abandonnera pas en route ; aussi part-il sans crainte. Il sait qu’il arrivera, car il se sent poussé. Christophe Colomb n’avait pas tout prévu quand il posa le pied sur le navire béni. Et s’il eût tout calculé, il eût manqué son but. Il n’eût eu que du talent. Comme il avait du génie, il eut confiance dans la complicité divine. Il se connaissait, il se sentait ; il entendait jour et nuit la voix qui appelle ; il est parti sur parole. Sentir l’Amérique, c’était pour lui se connaître. Il savait qu’il était, lui, incapable de la découvrir ; qu’un souffle de vent pouvait l’écarter de la terre promise ; mais il savait aussi que les vents et la mer entendraient la même voix que lui et obéiraient à la même parole. Quand un homme de talent se prépare à livrer bataille, il examine, il discute, il pèse le pour et le contre. L’homme de génie voit le champ de bataille et se sent vainqueur : il a la parole du Dieu des armées.
Le génie actif affirme Dieu d’une affirmation positive, en ce sens qu’il affirme quelque chose de ce que Dieu est. Le génie passif affirme Dieu d’une affirmation négative : Silentium laus. Il se tait devant lui, et ce silence même est une affirmation suréminente, puisqu’il affirme l’être comme dépassant infiniment toutes les affirmations de l’être.
Portons plus haut nos regards. Il faut maintenant les appliquer sur celui qui est crucifié entre le ciel et la terre, celui en qui réside toute plénitude, in quo omnia constant.
La vérité est une, l’erreur est multiple.
Le paganisme est l’adoration des forces extérieures, des forces animales ou végétatives, de la nature, du non-moi de l’homme.
Le rationalisme, très-bien représenté par Fichte, est l’adoration du moi, de la force intellectuelle et morale de l’homme ; c’est une forme plus élevée de l’idolâtrie.
Le panthéisme, représenté par Schelling, est l’adoration simultanée des forces animales et des forces morales de l’homme, de l’animal et de la plante, l’adoration simultanée de l’homme et de la nature, comme puissances identiques quant à leur essence et quant à leur développement.
Le panthéisme d’Hégel n’est que le panthéisme de Schelling systématisé. Hégel n’a inventé que la méthode.
L’erreur d’Hégel occupe dans le désordre intellectuel cette première place qui est celle de l’orgueil dans le désordre moral. L’orgueil dit : Le Néant c’est l’Être, Hégel ne parle pas autrement ; Satan non plus. Et la formule de l’orgueil est la formule de l’absurde.
Le panthéisme représente l’erreur dans sa forme suprême, dans sa forme absolue. De toutes les erreurs il est la plus complète ; par là même il est près peut-être de revenir à la vérité, puisqu’il a parcouru le cercle de l’erreur ; il en a fait le tour, il ne peut plus désormais se convertir qu’à Dieu.
Le christianisme ne place l’absolu qu’en Dieu, n’adore que Dieu, sépare Dieu de la création ; mais reliant avec autant de force qu’il distingue, il affirme que l’incarnation du Verbe unit Dieu à l’homme, et par lui à la nature, sans jamais les confondre.
Omnia vestra sunt ; vos autem Christi, Christus autem Dei.
Le panthéisme est la synthèse de l’erreur.
Le christianisme est la synthèse de la vérité.
Le christianisme, distinguant le fini de l’infini, et les reliant à la fois par Celui qui réconcilie toutes choses en sa personne immense, humanisant Dieu, divinisant l’homme, sans confondre un seul instant l’homme et Dieu, faisant la distinction d’autant plus immense qu’il fait l’union plus intime, établissant la diversité des substances, et à la fois posant le dogme de la transsubstantiation, le christianisme seul a le droit de prononcer sur Dieu l’affirmation suprême qui résume ma pensée tout entière : Omnia in ipso constant.
Schelling a voulu parler de la même manière ; cette affirmation suprême, Schelling a voulu la poser.
Mais le panthéisme, qui aspire à cette parole, est trop petit pour la prononcer. Il veut s’élever, les ailes lui manquent ; il retombe de tout son poids sur la terre ; il s’attache à la création, il l’embrasse, il l’adore. Il veut dire à propos d’elle la parole qui n’est vraie que de Dieu ; mais la création n’entend pas son cri, elle ne répond pas. Celui que saint Jean et saint Paul appellent Ipse, le principe et la fin de tout, ipse ipsissima vita, comme parle saint Athanase, le grand Ipse, celui-là est le seul de qui la parole humaine, avide de proclamer l’universelle union et l’universelle distinction, puisse dire sans mensonge en face de Dieu, de l’homme et de la nature : Omnia in ipso constant.
Cette vérité, tellement ancienne qu’elle est éternelle, est en même temps plus jeune que ce qu’il y a de plus jeune. L’humanité a tout usé, excepté le christianisme.
Elle ne l’a pas usé parce qu’elle ne l’a pas fait. Le christianisme est la vérité ; je veux dire qu’il est la Religion. Ceci n’est pas un pléonasme. Évitons cette confusion redoutable qui couvre le monde d’erreurs. Le XIXe siècle est très-poli envers le christianisme. Mais ce n’est pas la politesse que le christianisme réclame. Presque tous les inventeurs de systèmes se donnent comme les successeurs de Jésus-Christ. Ils croient, bien entendu, l’avoir dépassé ; mais enfin ils consentent à relever de lui.
Leur christianisme est une sorte de philosophie humanitaire, fille de Rousseau, ou de Socinius, ou de Fourier, une religion sans dogme qui adore l’homme et oublie Dieu.
D’autres sont plus gais : ils font du christianisme une mélodie sans idée ; ils lui permettent de bercer doucement le cœur de l’homme pendant que la philosophie nous formera l’esprit. Leur christianisme est un rêve sentimental qui vous endort comme le bruit d’une cascade. Les uns se disent chrétiens parce qu’ils sont mécontents, parce qu’ils abritent derrière le nom du christianisme leurs utopies humanitaires, les autres parce que le ciel est bleu et qu’ils abritent derrière le nom du christianisme leurs rêves médiocres.
Le christianisme vrai est la Religion. La première préparation pour qui veut le recevoir, c’est le sentiment profond de l’impuissance de l’homme à le fonder. Il contient dans ses profondeurs, non pas une série de phrases creuses et vagues, mais des vérités révélées, les plus sérieuses des choses connues, et la science des sciences, la théologie. Il contient non pas des rêves, mais des dogmes.
Il est la vérité absolue révélée dans le temps et dans l’espace par la parole absolue. Il n’est pas un développement naturel du progrès humain. Cette erreur est une des plus funestes qui soient au monde. Il est un don de Dieu, ce don libre et gratuit qui eût pu n’être pas, et que Jésus-Christ annonçait à la Samaritaine. Quiconque l’accepte comme un progrès naturel, comme le produit de l’ordre naturel, comme une efflorescence de la tige humaine, le méconnaît pleinement. Jamais l’homme déchu ne fût remonté vers Dieu. C’est Dieu qui est descendu vers l’homme. Quelques-uns ont voulu d’un christianisme humain. Ils ont supprimé la grâce : ils ont supprimé Dieu. Leur christianisme a eu le sort de toutes leurs œuvres. Il est mort avec eux et même avant eux. Le christianisme qui ne meurt pas, c’est le catholicisme. C’est la religion divine. Altérée par vous dans l’hérésie, elle vous plaît, parce que vous vous reconnaissez dans son altération qui est votre ouvrage et qui vous ressemble. Le catholicisme, lui, ressemble à Dieu. Il en porte la marque. Complet, absolu, absolument divin, muni de ses dogmes et de ses sacrements, il vous est en horreur, parce que vous n’avez pas prise sur cette chose à part qui n’est absolument pas votre ouvrage.
Voilà le christianisme, non pas complaisant et maniable, mais puissant, immuable et divin, non tel que le voudraient les hommes, non tel qu’ils l’auraient fait, s’ils l’avaient fait, mais tel qu’il est, tel que l’Église l’a reçu, le conserve et l’enseigne aux nations.
L’hérésie porte la signature de l’homme. Elle est une transaction : elle permet les transactions. L’homme lui a communiqué quelque chose de son infirmité, de sa défaillance. Le catholicisme est tout d’une pièce. Il est divin tout entier, on s’agenouille ou on se détourne.
Sachons-le donc, car il faut éclaircir les points de vue : en abordant le christianisme, nous abordons la grâce, l’ordre surnaturel : nous abandonnons les domaines que l’effort humain pouvait conquérir. Oublier cette distinction, c’est troubler dans leurs fondements la science et la vie ; car elle domine la science et la vie. Je vous demande qu’elle soit présente à votre pensée comme à la mienne, pendant l’étude que nous faisons ensemble.
CHAPITRE VI.
L’INCARNATION.
Dieu a sa vie interne : il est. Il a sa vie externe : il se manifeste.
Depuis sa chute, l’homme sent en lui les mouvements d’une nature contradictoire qui penche vers la créature, sans pouvoir se passer du créateur. Il est incliné vers la multiplicité ; mais il ne se rassasie que dans l’unité.
Il est si petit qu’il se complaît en lui ; il est si grand qu’il ne se satisfait qu’en Dieu.
Avant la venue du Christ, l’humanité se divisait en deux parties distinctes, le peuple juif et les autres nations.
La philosophie grecque, pour ne parler que d’elle, chercha la sagesse. Elle constitue une philosophie. Elle n’est pas une religion. Le culte manque. La philosophie grecque ne s’adresse qu’à la vie interne de Dieu, cette vie qui s’appelle dans l’Écriture Sapientia. Elle oublie sa vie externe, sa force, sa vertu : Virtus.
Le culte juif, quoique divinement institué, ne dut réaliser que des figures. Ces figures cependant, voulues de Dieu, renfermaient l’idée en germe. L’animal immolé était la figure de la grande victime. Jésus-Christ n’avait pas encore dit aux hommes : Mes enfants, mes amis. Saint Paul n’avait pas encore célébré la liberté joyeuse des fils de lumière. Le judaïsme était une religion : mais cette religion était provisoire ; elle s’adressait surtout à cette vie externe de Dieu que l’Écriture appelle Virtus.
En parlant de la philosophie grecque et de la religion juive, n’oublions pas la distance qui les sépare. La première était une chose humaine, la seconde une chose divine. N’oublions, en les considérant, ni la différence de leur origine, ni celle de leur destinée.
Ainsi seraient restées en face et en guerre les oppositions, les thèses et les antithèses, si l’unité même n’était venue tout simplifier, par un mystère formidable.
Le Verbe se fit chair. Ainsi les deux choses que nous avons appelées de ces deux noms Sapientia, Virtus, se réunirent dans un être visible. Ainsi le Verbe s’offrit à l’intelligence de l’homme, et à ses yeux donnant un corps au λογος qu’avait rêvé Platon, substituant l’idée aux figures Judaïques, et l’homme entier put adorer Dieu, tel qu’il est.
« Judæi signa petunt (thèse). Græci sapientiam quærunt (antithèse). Nos Christum prædicamus crucifixum, Judæis quidem scandalum, gentibus autem stultitiam, ipsis autem Judæis vocatis atque Græcis Christum Dei virtutem et Dei sapientiam. » (Synthèse.) (Saint Paul.)
Le christianisme est l’occupation de la chair par le Verbe. Or, quel est l’objet de cette incarnation ?
C’est de mettre Dieu en rapport avec nous par toutes les parties de nous-mêmes, par toutes nos facultés, par tout ce qui nous fait hommes. Le Dieu fait chair entre dans l’homme par tous les pores.
Le Dieu véritable est donc à la fois une idée et un fait, un principe immatériel et un signe sensible : protestants et catholiques nous en convenons. Mais l’œuvre est-elle terminée à la mort du Christ ? Oui, dans un sens. Non, dans l’autre. Jésus-Christ n’est resté sur terre, sous forme humaine, qu’un instant et dans un endroit. Il n’a occupé qu’un point imperceptible du temps et de l’espace. Et cependant il a vécu, il est mort pour tous les hommes. Il est venu pour nous qui ne l’avons pas vu marcher, parler, boire, manger, dormir ? Et alors, que nous reste-t-il, puisqu’il est mort ?
La doctrine, direz-vous ? mais une doctrine, c’est une idée, ce n’est pas un fait. Et puisque nous avons besoin du fait avec l’idée, du signe avec le principe, puisqu’il convient à la bonté de Dieu de satisfaire les besoins qu’il a mis en nous, son œuvre resterait incomplète si, après le départ de Jésus, rien de sensible et de divin à la fois ne persistait sur la terre déshéritée.
Si au contraire Jésus-Christ, idée et signe, a laissé une idée et un signe, cette merveille de spiritualité et de plasticité est en tous points digne de lui.
Or, la chose est faite. Il a laissé l’idée, il a laissé le fait suprême, l’assemblée universelle que nous appelons en grec Église catholique. Le Dieu un a fondé l’Église une, universelle, immuable.
Toute parole qui a une fois varié n’est pas la sienne, et il n’y a qu’une parole qui n’ait jamais varié. Consommer l’unité de tous, et garder l’individualité de chacun, tel était le problème. L’individu tire à lui, c’est la force centrifuge, l’assemblée universelle tire à elle, c’est la force centripète, bonne et utile à l’humanité comme l’agrégation moléculaire à la matière inorganique.
Le fait sur terre est le gardien de l’idée. Nous ne brûlons pas le portrait de nos pères morts. Le peuple dit que les petits cadeaux entretiennent l’amitié. Rien n’est plus vrai. L’Église est le grand cadeau fait par Dieu aux hommes pour entretenir l’amitié entre le ciel et la terre. Jésus-Christ a dit : Je serai avec vous jusqu’à la consommation des siècles. Je bâtirai mon Église sur une pierre. Dieu a donné sa parole au monde, et l’Église est légitime dépositaire de la parole donnée. L’homme est un être pensant : il a la doctrine. L’homme est un être pratique : il a le culte et les œuvres. Les sacrements administrés par l’Église sont les canaux dont elle se sert pour que l’idée soit versée en nous.
Mais nous sommes toujours libres de nous égarer, et deux grandes sources d’erreurs s’ouvrent devant l’homme :
1o Embrasser le fait seul, s’attacher au signe, et oublier l’idée. Ainsi font les superstitieux, qui, ardents aux pratiques, oublient la vérité elle-même. Le signe, chose merveilleuse ! au lieu de leur rappeler la chose signifiée, les aide à l’oublier. Ainsi font les schismatiques qui ont retenu certaines pratiques aussi, certaines formes chrétiennes, sans retenir la vie circulante. Ils sont tombés stériles, comme la feuille morte, qui ne communie plus à la sève du tronc.
2o Embrasser l’idée seule et négliger le fait. Ceux-ci oublient que l’homme a un corps. Et les hérétiques, se promenant de ruines en ruines, les hérétiques, niant l’Église, ont fait la guerre à toute la matière. Ils ont nié les sacrements, la présence réelle du Christ dans l’hostie, enfin ils ont chassé du temple les tableaux et les statues, formes sensibles de l’art données sur terre à l’homme pour s’élever au beau invisible. L’hérésie, en général, continue l’œuvre de la philosophie grecque, et en ce sens Tertullien avait vu bien avant dans les choses, quand il a appelé Platon le patriarche des hérétiques. L’hérésie a la haine du signe extérieur : et les hérétiques deviennent aisément grossiers et charnels : Luther et beaucoup d’autres nous offrent ce profond enseignement : quiconque se vante de mépriser trop la matière, et veut se passer d’elle, l’adore pour sa punition.
Incrédulité.
Superstition.
Voilà les erreurs humaines.
Incarnation du Verbe : assemblée universelle.
Voilà la vérité.
L’Église catholique possède le Verbe fait chair dans sa plénitude et dans son étendue.
Comme, en attaquant le culte extérieur, les sacrements, l’art, le protestantisme attaquait, sans s’en rendre compte, l’incarnation même du Verbe, la pratique, qui ne pardonne jamais, a conduit quelques esprits à cette seconde négation qui dépasse les projets des fondateurs. La chair du Verbe mangée par l’homme suit dans les desseins de Dieu la chair du Verbe, prise par lui pour l’homme. Calvin avait attaqué la chair mangée ; Socinius plus hardi a attaqué la chair prise. Calvin avait attaqué la société des âmes, l’unité dans l’amour, la communion des saints ; Socinius a attaqué la divinité même du Christ, en qui s’associent les âmes, en qui s’aiment les hommes, en qui communient les saints. A la victime absente le protestantisme n’en a substitué aucune. Il a offert au monde le spectacle inconnu d’une religion sans sacrifice, et d’un temple sans autel. Seulement suivez et admirez. Calvin et Luther, séparés de l’unité, n’ont pu créer une unité. Excommuniés de la société catholique, leur société brisée n’a pu se tenir debout, attendu qu’elle avait pour base la négation même de l’unité.
Calvin a brûlé un de ses amis ; il l’a brûlé inutilement ; ses descendants ne se souviennent plus de lui ; son œuvre est morte : les assassinats se terminent souvent par des suicides.
Le protestantisme, ce corps décomposé d’avance, tombe maintenant en pourriture, afin qu’un grand spectacle soit donné au monde. Ceci se passe sous les yeux de l’Europe inattentive, qui devrait regarder et qui ne regarde pas. Si elle regardait la carte du monde intellectuel, elle comprendrait pourquoi la société humaine s’est désorganisée, en réfléchissant à la désorganisation de la société religieuse, et peut-être, avertie par le sang et par le feu, elle s’habituerait à traiter sérieusement les crimes de la pensée.
Nous assistons aujourd’hui au désossement du protestantisme. Ayant nié le fait de l’Église, il a nié le fait de l’incarnation. Ceux qui étaient déistes il y a dix ans sont athées aujourd’hui. Il ne restera bientôt plus que deux camps dans la plaine : la vérité et l’erreur, le oui et le non, le catholicisme et l’athéisme. La lutte du bien et du mal, à mesure que les siècles marchent, se fait plus gigantesque. Les vérités se serrent, les erreurs se serrent, toute chose aspire à la synthèse.
Les intermédiaires s’effacent peu à peu, afin qu’il reste un jour deux athlètes seulement en face l’un de l’autre, visibles et nus : l’Église catholique, la cité de Dieu, l’affirmation, l’amour, et, en face, la cité de Satan, la négation, la ruine, la mort et la haine. Et quand les temps seront finis, selon que chacun aura adhéré à la vie ou adhéré à la mort, il ira vivre dans l’amour ou mourir dans la haine, et subira pendant l’éternité le sort qu’il se sera préparé dans le temps.
De cette grande scission faut-il conclure que l’homme, qui ne voit pas la vérité révélée, ne peut rien voir ; qu’il est nécessairement voué à la nuit absolue s’il refuse la lumière chrétienne ; qu’en dehors de la foi la raison n’a pas d’existence ; qu’à celui qui ignore la rédemption, la notion de Dieu, la notion de l’âme, la notion du bien et du mal échappent nécessairement ? Rien ne serait plus faux. Cette erreur effacerait la distinction fondamentale de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel. Cette affirmation, à la fois fausse et maladroite, tournerait contre elle-même : elle attaquerait le christianisme en voulant le glorifier à contre-sens. Voici comment s’explique la grande séparation qui s’opère sous nos yeux.
Le péché que l’homme porte en lui est un poids qui l’entraîne incessamment vers l’abîme. Le péché est la négation pratique ; il est la force centrifuge qui tend sans relâche à écarter l’homme de son centre.
A la force centrifuge du péché, l’Église oppose la force centripète de la prière et des sacrements, force immense dont l’action fréquemment répétée lutte contre la puissance dissolvante du mal, et tend à retenir l’homme dans la sphère active de l’aimant.
Mais qu’arrive-t-il si l’homme repousse volontairement la planche de salut ? Séparé de la grande unité extérieure, il perd bientôt l’unité intérieure de son être ; il entre dans l’empire des ténèbres, et entraîné non pas par la nécessité intrinsèque et logique des principes qui lui commanderaient encore de rester homme, même s’il renonce à devenir Dieu, mais bien par la pesanteur spécifique de sa propre personne, il roule d’abîme en abîme et finit par abandonner la loi naturelle comme il a abandonné la foi catholique. Cet homme pourrait rester debout sur le bord du précipice ; il le pourrait rigoureusement, il ne le fera pas : le vertige qui le saisit n’est pas une nécessité logique de sa situation, c’est une infirmité de sa nature. L’homme n’est pas un point mathématique ; c’est un être vivant, compliqué, multiple, qui est en relation avec Dieu, non par sa pensée isolée, mais par toutes ses facultés : la vérité est en même temps la vie.
L’Europe, qui a renié l’Église catholique, aurait pu, dans le sens absolu et abstrait, garder la loi naturelle ; mais elle ne l’a pas fait parce que l’homme ne fait pas tout ce qu’il peut, parce qu’elle a obéi à la force centrifuge du péché originel ; aussi la foi et la raison, blessées par les mêmes ennemis, ont contracté dans ce siècle une alliance plus étroite qu’autrefois.
Le panthéisme allemand est une des formes les plus complètes que puisse prendre l’erreur. Il est fils cependant du protestantisme, qui, en toute chose, est timide et incomplet. Il descend de Luther, et quoiqu’il ait renié son père, chose remarquable, il ne le déteste pas. Il garde sa colère pour les choses divines. L’éclectisme français est une pâle imitation du panthéisme allemand. Son dieu à la fois dieu, nature et humanité, est le dieu de Schelling amoindri. Pour comprendre l’état de la France, il faut connaître l’état de l’Allemagne. Pour comprendre le langage de Vert-Vert chez les Visitandines, il faut savoir quels gens avait fréquentés l’oiseau avant de pénétrer si mal à propos dans le couvent[3].
[3] Je crois que le R. P. Ventura a dit à ce propos un mot charmant, mais je ne saurais indiquer au juste le passage.
Quoi qu’il en soit, notre panthéisme est un pauvre panthéisme d’emprunt.
La doctrine de M. Renan consiste à n’en avoir pas, comme la doctrine de plusieurs autres consistait à faire des phrases. M. Renan, lui, est un soldat, un tirailleur adroit. S’il n’a pas de doctrine, il a au moins une intention : il veut attaquer Dieu au cœur.
La France, qui ignore la philosophie, et croit sur ce sujet tout ce qu’on veut bien lui dire, à amalgamé les insinuations de M. Renan avec la bêtise sentimentale représentée par Rousseau, père de l’opéra comique, et la bêtise méchante représentée par Voltaire, père de la chanson. Au point de vue de l’exégèse, la France en est encore à Strauss, cet enfant malveillant, qui est oublié depuis longtemps de l’autre côté du Rhin.
L’Allemagne a usé et rongé ses propres erreurs : il est temps qu’elle vienne à la vérité qui ne s’use pas. Il faut qu’elle recommence. Elle ne peut recommencer que par le germe des germes. Elle cherche la synthèse. L’Église universelle, unité vivante, lui tend les bras.
Si Platon était la préface humaine de l’Évangile, Moïse en était la préface divine : mais l’Église possède seule le Verbum caro factum dans sa plénitude, Dei virtutem et Dei sapientiam : et cette synthèse est fidèle à elle-même.
Vous savez que nul homme n’a jamais eu un disciple fidèle, et pas même lui-même ; vous connaissez l’homme, ce monstre d’inconstance, ce prodige de faiblesse ; vous avez contemplé, ne fût-ce qu’un instant dans votre vie, la défaillance de toute créature ; vous savez à quoi tiennent les hommes, les institutions et ce qu’il faut de vent pour renverser tout ce qui est debout ici-bas ; pourtant vous voyez trois choses :
1o L’existence réelle des saints.
2o L’existence réelle de l’unité. Un homme dans l’Église est d’accord avec lui-même et avec tous.
3o L’existence d’un fait social, l’Église, qui survit à tous les faits, sans aucun moyen connu d’existence et de durée, ne cédant rien de son esprit et de sa doctrine, faisant tout céder à sa doctrine et à son esprit.
Pouvez-vous voir ces trois choses, demeurer calme en face d’elles, et dire avec assurance : Cela ne signifie rien ?
Les héros sont là pour nous avertir que les saints ne sont pas possibles humainement.
Luther est là, comme type du réformateur. Il est là, racontant aux générations ce que devient une doctrine, livrée à ses apôtres, livrée à son apôtre, à son inventeur.
Toutes les institutions doctrinales sont là, ou plutôt ne sont plus là ; mais l’histoire nous dit combien de temps elles durent dans les pays civilisés.
Pourtant les saints sont là.
Pourtant l’unité du dogme est là.
Pourtant l’unité de l’Église est là.
Le christianisme est naturellement impossible.
Or il est.
Donc il est surnaturellement.
Aucun progrès ne le dépasse, et il dépasse tous les progrès.
Il est assimilable à tout, et il n’est semblable à rien.
Sa présence et son absence produisent dans l’âme d’autres effets que la présence ou l’absence d’une pensée scientifique. Aussi n’est-il pas une opinion. Il est une foi, et la foi est une vertu ; ce seul fait établit entre le christianisme et toute autre doctrine une différence que j’indique en passant.
Regardez le monde des idées. Le christianisme triomphe en lui-même. Regardez le monde des faits. Il triomphe par ses amis, qui atteignent là où l’homme ne peut atteindre, et qui, sans jamais se ressembler, sont fondus dans le même esprit. Il triomphe par ses ennemis qui le glorifient à leur manière, et semblent mettre je ne sais quelle affectation à nous montrer ce qu’on devient sans lui.
Aucun hommage ne lui manque ; mais l’hommage de la haine est un des plus significatifs. Il agit avec la perfection infaillible de l’instinct. Il est aveugle et par là même éclairé. Cette haine a un caractère particulier : c’est une fureur d’un genre à part, à laquelle ses plus doux ennemis échappent rarement ; c’est la haine d’un obstacle que l’on sent invincible.
C’est la colère du bœuf qui se casse les cornes contre un mur. Or, l’hommage de cette haine précieuse ne s’adresse qu’au catholicisme. Le catholicisme est le point central : tous les coups frappent sur lui. Tout ce qui a horreur du surnaturel a horreur de lui.
Tous les esprits puissants ont besoin de synthèse.
Il leur faut une doctrine complète qui rende compte de tout
Plutôt que de s’en passer, ils abordent hardiment l’absurde, si l’absurde systématisé leur offre l’apparence du repos. Magnifique démonstration ! Nous avons tant besoin de croyance que nous nous jetterions dans les bras de Fourier, plutôt que de tomber dans le vide. Ames agitées en ce siècle terrible, âmes altérées, qui ne voulez pas puiser à la source ouverte, jetez les yeux sur vous et sur l’univers. Deux routes vous sont ouvertes, la route des systèmes, celle de la vérité. Les systèmes singent la vérité ; ils veulent tout embrasser, parce qu’elle embrasse tout. Ils veulent être immenses, parce qu’elle est immense. Mais ils sont absurdes, et elle est raisonnable.
Creusez dans le système, vous allez trouver le fond, vous apercevrez l’orgueil d’un homme qui a égaré quelques esprits faibles. Mais le fond de la vérité, vous ne le trouverez pas. Elle vous plongera dans un abîme fécond dont les richesses se multiplieront devant vous, à mesure que vous vous en approprierez davantage. Plus vous chercherez, plus vous trouverez, et plus vous trouverez, plus vous chercherez ; car l’avidité de l’infini grandit dans l’homme avec sa jouissance. La loi de l’infini, contraire à la loi du fini, c’est de nous apparaître d’autant plus désirable que déjà nous avons plus goûté de lui. Les systèmes trompent pour un jour votre inquiétude de l’absolu. Le christianisme la reposerait vraiment. Mais vous préférez le mensonge à la vérité pour deux raisons.
D’abord, la vérité oblige, et le mensonge n’oblige pas. Aussi l’éternel cri de la foule retentit de siècle en siècle : Qu’on délivre Barrabas !
Ensuite, le christianisme vous apparaît comme un fait accompli, tandis que les systèmes, par cela même qu’ils sont inapplicables, gardent le charme de la nouveauté et semblent le secret des siècles futurs.
Retournez votre raisonnement : le christianisme a eu le passé ; donc il aura l’avenir. Est-ce que l’univers va changer de Dieu ? Pensez-vous que le Créateur fatigué remette ses pouvoirs à un successeur quelconque ? Or, si Dieu ne change pas, la religion ne changera pas. Celle qui a été vraie une minute sera vraie tant que Dieu sera Dieu. Craignez-vous que l’homme ne dépasse Dieu, que nos progrès ne l’étouffent et que l’infini ne soit plus assez grand pour nous ?
Mais non : le christianisme irrite l’homme autant qu’il l’attire, tandis que l’erreur, qui n’est rien, n’agit pas sur lui. Il n’est pas rare d’entendre un homme, raisonnable d’ailleurs, mais ennemi de Jésus-Christ, déraisonner en approchant de lui et abjurer le bon sens, s’il entrevoit l’Église dans le lointain. C’est là, c’est au centre des mystères que les aveugles voient et que les voyants ne voient plus.
Le Verbe se fait chair : il prend place dans notre monde ; vous abordez un homme et vous lui dites : Quel accueil lui sera-t-il fait ? — Dieu, nous répondra-t-on, est l’Éternel vainqueur. Il se servira, pour sa gloire, de la nature et de l’humanité. Les hommes seront des saints ; ils feront des miracles que la création subira, et la terre sera transformée.
Vous quittez cet interlocuteur, vous en abordez un autre, et vous lui posez la même question : Dieu, vous répondra-t-on, est l’Éternel vaincu ; on va le railler, le battre, le crucifier.
Un troisième passe ; vous l’abordez encore et vous lui citez les deux réponses : Voilà ce que deux hommes m’ont assuré, dites-vous ; lequel des deux dois-je croire ? — Tous les deux, répondra le troisième, et le troisième aura raison. C’est qu’en effet Dieu, qui par son attraction réunit dans l’amour les êtres le plus naturellement faits pour ne pas s’entendre, qui triomphe de toute race, de toute haine, de tout préjugé, Dieu, par sa force de répulsion, unit aussi dans la haine de lui-même, s’il est permis d’appeler union la communauté de la mort, les êtres les plus faits pour ne pas s’entendre.
Et certes ils ne s’entendent pas. Mais ils se pardonnent toutes leurs dissidences, en faveur d’un seul accord, la haine de Dieu. Leur nom est toujours légion ; mais ce point donne à la légion je ne sais quelle unité horrible, parodie de l’autre. Gœthe aime Voltaire, que certes il est digne de haïr ; mais il l’aime, parce que tous deux haïssent le christianisme.
Pourtant ils ne le haïssent pas de la même façon.
La position de Voltaire, vis-à-vis du christianisme, est franche ; c’est l’aveuglement complet. C’est la tranquillité qui vient de la stupidité absolue. N’entrevoyant rien, il évite jusqu’au trouble. D’ailleurs, son cœur aide son esprit : Voltaire, pour le définir en passant, est un imbécile malpropre. Gœthe, au contraire, est un homme intelligent. Aussi est-il conduit, à chaque instant, dans la direction du christianisme ; mais comme la main de Dieu est la seule qui introduise dans le temple, Gœthe, qui veut se réduire à ses propres forces, n’entre pas. Par là il proclame deux choses, la tendance des grands esprits, et la punition des volontés mauvaises. A chaque instant, il constate une vérité qui serait comme le pressentiment du christianisme. Mais il est condamné par la haine à ne pas avancer dans la connaissance. Il commence la route et ne pousse pas jusqu’à Dieu. Cette situation d’esprit ne lui est pas particulière. Elle est commune à tous les hommes intelligents qui volontairement ne sont pas chrétiens. Frappés à tout moment par quelque idée qui les rapproche du christianisme, ils s’abjurent eux-mêmes et s’arrêtent dans leur élan plutôt que d’aller vers lui. Ils repoussent toute lumière qui menacerait de devenir la lumière chrétienne. Ils s’interdisent les horizons qui attireraient la vue de ce côté. Le christianisme rayonne de tous côtés. Ils sentent son approche inquiétante. Car les vérités naturelles lui servent de prélude, d’introduction, et l’âme est naturellement chrétienne. Il semble voir des exilés volontaires qui étouffent sur la terre étrangère. L’air respirable pour eux, c’est l’air de la patrie. Mais, dans cette patrie, il faut être citoyens. Or, ils veulent être rois et détestent le seul roi légitime. Ils s’éloignent pour ne pas le voir, mais ils étouffent en s’éloignant. Rappelés par l’intelligence, ils sont écartés par la haine. Ils rôdent alors, comme des malfaiteurs, autour des murs qu’ils se sont fermés, ont peur et besoin de la lumière, font un pas en avant, un pas en arrière, aspirent une bouffée d’air, la rejettent et s’enfuient. Ce qui ressemble à la cité habitable leur plaît. La cité elle-même leur déplaît ; car elle impose à tous ses lois. Dans leur course folle, ils se heurtent de temps en temps le front contre les murs sacrés des palais qui pourraient être à eux, puis s’écartent épouvantés, reviennent encore et regardent avec une haine mêlée de désir les douze grandes portes de la ville qui pourrait devenir leur patrie !
Si le christianisme est d’une nécessité évidente pour l’immense majorité des hommes qui n’ont pas le temps de chercher leur croyance, et qui pourtant ont besoin de croire, il n’est pas moins nécessaire au penseur qui a besoin de croire aussi, qui est un homme aussi, un enfant quelquefois, et qui, livré à lui-même, peut s’attendre à tout, de la part de lui-même. Hégel en est un solennel exemple. Nous ne l’avons pas quitté, même quand nous avons prononcé d’autres noms que le sien. Il représente la synthèse de l’erreur moderne ; il est l’aboutissant des erreurs précédentes ; nous allons le résumer en le quittant, et résumer nos vues sur l’Incarnation, considérée comme synthèse de la vérité.
La contradiction, en tant qu’elle est le mal et le néant, Hégel la regarde comme éternelle, nécessaire et définitivement victorieuse. Il affirme l’identité du bien et du mal, la nécessité, la fatalité de tous les deux. Il appelle harmonie cette chose qui ne devrait pas avoir de nom, et Dieu la substance qui supporte cet accident épouvantable ; aussi promet-il au mal un règne éternel comme au bien. Hégel croit que la collision dont nous sommes les acteurs et les victimes est l’état définitif et nécessaire des êtres. Ayant oublié la liberté de l’homme, il croit le péché nécessaire. Il lui ôte son nom, et par conséquent son caractère ; il en fait une des formes du développement universel. Ayant oublié Dieu, il oublie, en même temps que la différence du bien et du mal, la victoire de l’un sur l’autre, et le triomphe éternel de l’être.
Par exemple :
Nous avons sous les yeux le vice et la vertu. Hégel croit que tous deux constituent l’ordre, le constituent nécessairement, éternellement, à titres égaux. Hégel, chrétien, eût vu la vérité et l’eût vue de bien haut. Non, le péché n’est pas semblable à son contraire. Il est le mal. L’homme qui le commet librement sera puni. Non, le péché n’est pas dans l’ordre, mais il sera réduit à l’ordre dans l’éternité par le moyen de la justice et de la miséricorde.
Si la contradiction devait toujours durer telle qu’elle est aujourd’hui, loin de constituer l’harmonie telle que Dieu la veut, elle en serait la négation définitive. Mais résolue un jour dans l’unité par la sagesse absolue qui encadre le désordre dans un ordre plus large que lui, elle deviendra un accent de l’harmonie immense. Il est faux que le bien et le mal soient identiques ; il est vrai que tous deux peuvent trouver place dans l’ordre absolu. L’enfer sera dans l’ordre où le péché n’était pas, et chaque chose fera sa partie dans le grand concert.
Le jour où les oppositions relatives seront levées à nos yeux, le jour où l’éternelle justice et l’éternelle miséricorde trahiront leur unité en dévoilant leur essence, les contradictions réelles absolues trouveront en Dieu leur destinée écrite, et, sans s’identifier entre elles, s’accorderont avec l’ordre absolu, prenant chacune leur place dans l’harmonie universelle par la vertu une et active de l’infini.
Les oppositions relatives rencontrent une solution absolue.
Les contradictions absolues rencontrent une solution relative.
Réfléchissant à ces choses desquelles dépendra mon avenir humain et mon avenir éternel, sous le regard de Dieu que je ne tromperai pas, engagé dans la chaîne des êtres, appelé à faire un choix, considérant que je suis créé pour la vie et non pas pour la mort, pour la vérité et non pas pour l’erreur, pour l’amour et non pas pour la haine, considérant qu’incapable d’arriver par moi-même au but où je tends, j’ai besoin d’une main qui m’y conduise, je m’adresse à l’Église éternelle.
Cette Église a parlé une parole toujours la même, parce que divine. De saint Pierre à Pie IX elle n’a pas varié : elle ne variera pas. Que les trônes croulent ou s’élèvent, elle parle et parle d’une voix immuable. Par où que je regarde, en avant, en arrière, je suis enveloppé par la continuité de la parole. Je suis d’accord avec mes Pères de Nicée, avec mes Pères de Tolède, avec mes Pères de Laodice, avec mes Pères de Trente. Je suis d’accord avec l’humanité, d’accord avec moi, d’accord avec Dieu qui est plus près de moi que moi-même. Je communie à saint Thomas et à saint Athanase, et à saint Denis l’Aréopagite et à Hiérothée son maître, et à saint Anselme, qui ont cru, comme à Isaac, à Jacob, à Abraham, qui attendaient, comme aux enfants chinois que nos missionnaires baptisent. Je salue la science et la foi qui s’allient dans l’unité. Je prends parti pour la vie contre la mort. Je salue Rome et le Saint-Siége apostolique. Je me prosterne devant l’héritier des promesses faites à saint Pierre, devant le vieillard éternel dépositaire des clefs trois fois saintes, représentant de la lumière incréée et son organe infaillible. J’adhère sans restriction à l’unité de l’Église éternelle. Je lui soumets mon œuvre. Je lui soumets les paroles que je prononce en son honneur.
CHAPITRE VII.
LA RÉDEMPTION.
Nous avons étudié la synthèse dans l’Incarnation. Il est temps de l’étudier dans la Rédemption.
Rien n’est isolé dans ce monde ni dans l’autre. Le courant électrique de la solidarité fait frémir toute la chaîne des êtres à chaque vibration du moindre anneau. Tout donne et tout reçoit. Tout agit et tout réagit. Toute langue humaine a un verbe actif et un verbe passif.
Dans l’ordre primitif sans doute toute créature touchée eût rendu, comme un instrument d’accord, un son harmonieux, et la réaction eût été douce comme l’action. Depuis la chute la nature révoltée a plus de duretés que de douceurs. Rien ne se donne : tout se vend. Dans l’ordre primitif peut-être eût-il fallu appeler passions les douces sensations de l’homme heureux, le parfum que faisait respirer la rose au roi innocent qui s’approchait de sa corolle. Aujourd’hui elle a des épines pour couronner le roi coupable. Alternativement maître et esclave, roi et sujet, grand et petit, fort et faible, vainqueur et vaincu, selon que Dieu lui communique ou lui retire un peu de sa force, l’homme tourne dans une spirale d’actions et de réactions qui lui rappellent tour à tour sa grandeur et sa misère. Qui trouvera le joint entre ces choses ? Qui dira à l’action : Sois humble, passive ? Qui dira à la passion : Sois glorieuse, active, conquérante ? Le suprême accablement est peut-être l’élévation suprême ? La douleur est la chose humaine la plus voisine de Dieu. Je ne connais qu’une parole qui puisse ainsi parler : c’est la croix. En connaissez-vous d’autres ? Les bras et les jambes étendus, en se laissant faire, Jésus-Christ a sauvé le monde. La passion suprême a été l’action par excellence, et la messe, qui reproduit la passion, se nomme l’action.
La farce est jouée, disait en mourant Octave Auguste, empereur du monde. Il avait raison. Qu’avait été la vie d’Auguste, sinon une série d’actes isolés, sans résultat, une dépense inutile, et qu’est-ce qu’une farce, sinon un fait sans but ?
Tout est consommé, disait la vérité en mourant, et la vérité disait vrai. La vie de Jésus-Christ avait été l’acte par excellence ; elle avait réconcilié toutes choses avec Dieu. Elle est la note suprême de la grande harmonie. La croix a consommé l’œuvre. Jésus-Christ sacrement devait se dilater multiple sur la terre. Jésus-Christ sacrifice devait se contracter dans l’unité de Dieu. La croix conciliatrice a résolu le double problème et l’a fondu. En livrant le corps de Jésus-Christ aux hommes, elle l’a par là même rendu à Dieu. Elle a permis au ciel et à la terre la même communion à la même victime, sacrement ici-bas, sacrifice là-haut. Elle est la clef de la Jérusalem éternelle où resplendit dans son unité le corps de l’Homme-Dieu, lumière sans fin d’où partent les rayons qui éclaireront les élus, l’éternité durant. Elle est la clef qui a ouvert le sépulcre où devait fermenter trois jours le grain de froment pour multiplier ensuite sur la terre. La Rédemption est accomplie. Tout est consommé. La dette est payée au ciel, et payée à l’enfer. Satan n’a pas le droit de se plaindre. Il a eu son heure de puissance. Nunc est hora vestra, et potestas tenebrarum. Les ténèbres ont triomphé à leur manière. La lumière l’a bien voulu.
Dieu et l’homme sont deux aimants qui s’attirent d’un côté et se repoussent de l’autre. Dieu appelle l’homme et l’écarte. Il l’écarte, parce qu’il l’aime. Il l’écarte, parce qu’il veut être conquis. La vie et la mort, dans leur tête-à-tête éternel, expliquent le système du monde. Vis fugere a Deo, fuge ad Deum. Le Dieu qui vous appelle vous fournira l’arme destinée à vaincre le Dieu qui vous résiste. Lui résister passivement, tel est le secret de la grandeur. De tout temps, l’homme a rêvé une bataille dans laquelle il vaincrait Dieu. Et certes il ne s’est pas trompé complétement. La vie est cette bataille. Seulement l’homme a mal vu le tableau. Il n’a pas trouvé le point. La lumière ne venait pas d’en haut. Il a choisi pour champ de bataille la haine, au lieu de choisir l’amour. Les Titans, voulant escalader le ciel, n’avaient pas complétement tort. Jésus-Christ invite à la violence et ne promet Dieu qu’à son vainqueur. Celui qui voit tout du même coup d’œil dit de la même voix : Devenez semblables à ces petits enfants ; et : Escaladez le ciel. Prométhée n’avait pas réussi. C’est qu’il avait oublié de s’allier Dieu, cet adversaire adoré qu’il faut supplier en le combattant. Les efforts des hommes, grands et petits, qui ont voulu la conquête sans vouloir le sacrifice, Manfred, Faust, don Juan, ont abouti à l’inutile, au crime, au ridicule. Mais un enfant de douze ans, qui fait sa première communion, peut être utile aux hommes et forcer Dieu à se rendre.
Le point qui sépare les deux espèces de conquérants, le point qui détermine la victoire, c’est l’acceptation du sacrifice. Hoc signo vinces. Il y a une telle gloire à céder, que Dieu même ne se manifeste jamais plus glorieusement qu’en se laissant vaincre : de là le miracle.
Les fautes sont-elles personnelles ? — Oui.
Chacun se sent personnellement responsable. Personne n’a de remords des fautes d’autrui ; cependant chacun se sent fier ou honteux des gloires ou des ignominies de ce qui le touche. D’où viennent chez l’homme ces convictions intimes, naturelles, et en apparence contradictoires ?
L’humanité, qui hait l’injustice, aime pourtant l’idée du juste souffrant et mourant pour tous. Vous pouvez ne pas comprendre ; mais vous ne pouvez pas ne pas voir. Dieu frappe son Fils innocent, qui représente les hommes coupables, et voilà la solidarité. Dieu pardonne aux hommes coupables pour l’amour de son Fils innocent, et voilà, avec la solidarité, le triomphe personnel de l’individu. Je n’explique pas, je constate.
Et que faisait au moment décisif cette victime ? Frappait-elle un grand coup ? Non ; elle le recevait. Et que font les religieux, que font les carmélites ? Rien, n’est-ce pas ? Les paratonnerres aussi perdent leur temps sur les monuments. Supprimons ces pointes de fer. Que faisait Jésus-Christ sur la croix ? Il avait les jambes clouées et immobiles. Je le répète, l’action par laquelle l’Homme-Dieu a fermé le combat et vaincu son Père a été la Passion. Cette attitude de crucifié, signe sensible de l’extrême impuissance, symbole de la Passion, a été l’attitude de la victoire choisie par le triomphateur doux et terrible dont les coups visaient à Dieu. Je ne sais pas si je finirais. La croix est entre le ciel et la terre ; la croix est au centre du temps, au centre de l’espace, au centre même du mouvement. On allait à elle pendant 4,000 ans, on revient à elle depuis 1,800 ans. Les regards de la terre et ceux du ciel se tournent vers la montagne qu’elle a couronnée. Elle est la base de tout, le centre de tout, le sommet de tout ; elle a fondu la science et la vie dans l’unité immense d’une théorie divine réalisée entre le ciel et la terre par un Homme-Dieu.
Comme, dans l’humanité, l’homme représente la liberté et la femme la nature, ainsi, sur le globe habité, l’Orient est la terre de la nature, et l’Occident celle de la liberté. Jésus-Christ, qui fait appel à la liberté pour redresser et reconquérir la nature, meurt en Orient et meurt tourné vers l’Occident. C’est à l’Occident qu’il tend les bras ; c’est à l’Occident que va son regard ; c’est à l’Occident qu’il a construit Rome.
Dans le monde ancien, Rome et la Grèce avaient déjà, au nom de la liberté, vaincu l’Asie, Troie, la Perse, qui représentaient la nature. La nature avait plié sous la force conquérante. C’est en Occident qu’Alexandre avait dompté Bucéphale pour vaincre ensuite le monde.
Le cheval, c’est la nature ardente et indomptée que l’homme dresse, assouplit, excite ou calme comme il veut.
Plus tard, la chevalerie est née en Occident. C’est à l’Occident que la victime expirante laisse la croix ; c’est l’Occident qui le premier arborera cet étendard.
La civilisation et la science ont été léguées d’abord à cette Europe qui devait, la première, recevoir la croix, et les nations qui possèdent la croix sont les seules qui possèdent le paratonnerre ! O altitudo ! L’Occident est le champ de bataille ; mais quand la liberté humaine aura vaincu la nature, alors viendra l’âge de l’intuition. L’Orient viendra sans doute alors et arborera la croix à son tour. Enfin, l’Orient et l’Occident seront réunis dans la vallée de Josaphat, et la croix apparaîtra triomphante, ouvrant le règne éternel de Dieu.
Plus un homme est placé haut, plus il demeure seul.
L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève.
Aux élévations de la pensée correspondent souvent les déchirements du cœur. Et pourtant les grands hommes, les grands isolés deviennent les liens qui unissent entre eux les hommes ordinaires. Du fond de leur solitude, ils lancent dans la société humaine les grandes découvertes, les grandes œuvres qui en deviennent le ciment. Transportez cette vérité naturelle dans l’ordre surnaturel et dans le domaine de l’infini. La croix est l’isolement absolu. Pourtant le crucifié réconcilie toutes choses entre elles et attire tout à lui.
Si exaltatus fuero, omnia ad me traham. Il est la synthèse universelle.
Par une légèreté et une ignorance dont les causes mériteraient d’être recherchées, quelques-uns en sont venus à adopter la morale chrétienne, du moins en théorie, et à rejeter le dogme chrétien. Ils ont oublié que la morale chrétienne étant l’expression pratique des vérités dont le dogme est l’expression théorique, admettre l’une et rejeter l’autre, c’est admettre la conséquence et rejeter le principe.
Ici encore Jésus-Christ apparaît comme conciliateur. La contemplation de cet être immense ferait fondre les ténèbres. Le dogme de l’Incarnation est la démarche de Dieu vers l’homme. La morale chrétienne est la réponse complète de l’homme qui retourne à Dieu. Jésus-Christ comme lumière de Dieu est la raison et la substance même du dogme. Jésus-Christ, comme lumière de l’homme, est la raison et la substance même de la loi. En tant qu’il est l’art divin, il préside à la conduite de Dieu. En tant qu’il est la fin dernière, il préside à la conduite de l’homme. Or, sur la croix Jésus-Christ réalise et consomme absolument les desseins de Dieu, et, à la fois il réalise le salut du monde. Il apparaît comme sacrifice. Il apparaît comme sacrement. Il apparaît comme Dieu : Il est le dogme de la Rédemption. Il apparaît comme homme. Il est la sainteté absolue. Prêtre et victime en même temps, il est la vérité absolue, vérité à la fois dogmatique et morale. Omnia in ipso constant.
Il est à remarquer que Dieu se réserve, en général, la science de l’équilibre. Livré à lui-même, l’homme est le paysan ivre de Luther, qui penche tantôt à gauche, tantôt à droite. Jésus-Christ a le secret de l’équilibre, et son nom de pontife en est le signe. En dehors de lui, l’homme penche. Je demande la permission de signaler, à propos de la croix, comme type de l’équilibre, une analogie que je trouve frappante.
L’attraction est la loi du monde. L’attraction est une loi, elle n’est pas une force. Le mot force impliquerait une puissance attachée aux corps, inhérente à eux ; le mot loi indique l’être absolu comme source de toute-puissance.
L’attraction est la loi du monde. Les corps s’attirent en raison directe de leur masse, et en raison inverse du carré des distances. La terre est attirée par le soleil. Mais comme la force centrifuge, laquelle n’est encore qu’une loi, contre-poids naturel de la force centripète, maintient dans l’ordre de l’univers le système de la pondération, la terre prend un terme moyen, et tourne autour de l’astre qui l’attire au lieu de se jeter sur lui. L’homme est attiré par Dieu. Il crie, il hennit vers lui : c’est la force centripète. De l’autre côté, la matière, le fini, le limité l’attire aussi. Il est tombé : sa chute réclame ses droits. Ainsi embarrassé et tiré en sens contraire, que fera l’homme ? Il ira vers Dieu, et la matière sera sa voie ; non pas la matière victorieuse et indomptée, celle-là l’écarterait du but, mais la matière soumise, la chair du Verbe, le médiateur. Sans figure de style, au bord de l’abîme, il rencontrera le pontife. Dans l’ordre primitif, l’homme innocent eût traversé sans douleur. Mais l’homme déchu paye le passage, et le pont est une croix. L’obstacle devient un moyen, suivant l’usage de Dieu.
Poursuivons. L’homme, ayant découvert la loi de notre rotation, s’est dit : Si deux forces peuvent s’unir pour en composer une qui soit la résultante des deux autres, une force peut sans doute aussi se décomposer en deux forces qui, réunies, équivalent à la force unique dont elles procèdent. Puisqu’il y a synthèse, il peut y avoir analyse. Voici un pont suspendu. Posons sur lui une force que nous nommerons x, et ne divisons pas la charge. Le pont sera trop faible. Il ne supportera pas son épreuve. Mais si, profitant de la loi que nous avons constatée, nous pouvons décomposer la force qui tire en bas et faire peser non plus sur un point, mais sur plusieurs, si nous pouvons partager l’épreuve entre les diverses forces de résistance devenues solidaires de l’effort commun, peut-être l’équilibre que nous cherchons sera-t-il réalisé. De là la merveille des ponts suspendus, sublime image de la solidarité.
C’est ici que je fais appel à l’attention de ceux qui croient que le monde visible manifeste et reflète le monde invisible qui en est le type et l’explication.
J’aime mieux indiquer le mystère que de porter la main sur le voile qui le couvre. Souvenons-nous que le pontife, chargé de son épreuve, chargé de sa croix, n’a pas dédaigné un secours humain. Simon le Cyrénéen n’a pas été inutile. Et nous, qui marchons ensemble, côte à côte, sur la route, regardons Celui en qui réside substantiellement la loi de l’équilibre, Celui qui nous a dit de porter les fardeaux les uns des autres, et qui a promis de se trouver là où deux ou trois âmes le prieraient réunies ensemble.
Rattachons cette pensée aux pensées que la croix fait naître. Qu’est-ce que l’épreuve des justes ? C’est la lutte du bien et du mal qui se manifeste en eux.
Avec leur fardeau, ils portent celui des autres. Si nous fixions nos regards sur la réversibilité, l’aspect du monde changerait pour nous. On dit souvent que les méchants prospèrent, que tout leur succède, et que les bons sont traversés dans leurs entreprises. Mais qui réussit ? Qui ne réussit pas ? Savons-nous ce que c’est que réussir ? Qu’est-ce qu’agir ? Qu’est-ce que perdre son temps ? Au moment où vous dites : Je travaille, et cet homme ne fait rien, peut-être c’est vous qui ne faites rien, malgré le mouvement que vous vous donnez : peut-être cet homme immobile vous sauve de la mort et de la damnation : peut-être, pendant que vous dormez, c’est lui qui veille, peut-être il agit comme médiateur. Qui sait si le succès des méchants ne s’explique pas quelquefois par l’absence de la croix ! Absorbés tout entier par le réel, ils ne sont pas traversés par l’idéal. Mais il n’est pas inutile de dire aux hommes bons et mauvais la vérité que voici : La douleur n’est pas la souffrance, et le plaisir n’est pas la joie. La douleur et le plaisir sont deux accidents qui se passent dans notre âme, mais qui ne l’atteignent pas toujours dans sa racine, dans ses derniers retranchements. La joie et la souffrance la pénètrent et l’ébranlent dans ce fond intime que la main de Dieu se réserve peut-être le pouvoir de remuer : ce sont des attouchements profonds, intérieurs et redoutables, supérieurs aux choses sensibles qui leur servent quelquefois d’occasion. Ce sont les mystères de l’âme, ils se passent dans un sanctuaire où l’œil humain ne pénètre pas, et la parole humaine ne peut pas les raconter. La joie est le transport idéal dont a parlé le prophète quand il a dit : Exaltationes Domini in gutture eorum, et la souffrance a arraché à la grande Victime ce cri suprême : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?
Or, voici un fait que je crois incontestable : Ceux-la seuls connaissent la joie, qui ont traversé la souffrance ; la souffrance c’est l’opposition sentie, la joie c’est l’harmonie pressentie. Enfin les saints déclarent (et si leur témoignage nous étonne, qu’importe ?), les saints déclarent qu’ils trouvent la joie dans la souffrance. Cette opposition, si insoluble en apparence, est levée au fond des âmes : elle est levée par la croix, en faveur de ceux qui sont entrés déjà dans le domaine de l’harmonie.
Et ce mot terrible, Croix, y avez-vous réfléchi ? La contrariété n’est-elle pas l’épreuve ? Si les églises de pierre ont, depuis dix-huit siècles, la forme visible de la croix, les âmes humaines, que saint Augustin appelle des temples, n’ont-elles pas la forme idéale de la croix ?
Saint Paul déclare qu’il accomplit ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. Il leur manque donc quelque chose ? Nous entendons dire tous les jours que Jésus-Christ est la tête, et que l’église est le corps ; mais nous y pensons peu. Nous sommes pourtant en vérité les membres d’un même corps. Cela est ainsi : ce n’est pas, comme vous le croyez peut-être, une phrase, c’est une réalité. Nul homme ne fait mal à un autre homme, sans se faire mal à lui-même. Si la solidarité nous disait quelques-uns de ses secrets, nous tomberions la face contre terre. Nous nous voyons quelquefois agir sur un homme. Mais nous agissons continuellement sur tous les hommes, sans y penser. Nous apercevons quelquefois une des conséquences de l’une de nos actions. Mais cette conséquence, pour être la seule visible, est-elle la seule réelle ? Pensons-nous à ce rayonnement universel de nous-mêmes, de notre âme, de notre corps, de notre action, de nos paroles ? L’univers est une immense plaque photographique, et tout exerce sur tout un reflet mystérieux.
Dans l’ordre physique, nous ne saisissons notre rayonnement que dans le point précis où une plaque préparée le fixe sensiblement. Il est partout cependant, moins visible mais aussi vrai.
Chacun de nous remplit l’univers de son image, et si nous ne nous voyons pas partout, c’est que la chimie ne dresse pas partout d’appareil photographique : l’image est toujours là, c’est la plaque seule qui manque. L’acide pyrogallique révèle le rayonnement ; mais il existe sur la plaque avant lui : il le constate, il ne le crée pas. Dans l’ordre moral, nous ne croyons aux rayons qui partent de nous que là où nous les voyons s’arrêter et agir sensiblement. Nous ne pensons pas que nos âmes, victorieuses des lieux et des siècles, apportent un peu de vie ou un peu de mort à l’autre extrémité du temps et de l’espace, et que des âmes innombrables, qui n’ont avec nous aucun commerce sensible, profiteront de nos victoires ou souffriront de nos défaites.
Les effets de l’électricité, les réservoirs, les décharges, les chocs, les chocs en retour, toutes ces choses qui, soupçonnées plutôt que connues, nous remplissent déjà d’une admiration mystérieuse et terrifiée, ne reproduisent-elles pas ces courants d’une espèce à part, ces courants absolument immatériels qui remplissent le monde ? Ne symbolisent-elles pas ces combats de la lumière qui, incessamment reçue, repoussée, envoyée, renvoyée, cherchée, évitée, reflétée, opère dans le monde des esprits et marche où il lui plaît, suivant les angles qu’elle choisit ? Le télégraphe électrique, pour ne citer que lui, eût paru il y a quelques années l’impossible : ne semble-t-il pas symboliser et indiquer sensiblement certaines choses qui paraissent encore aujourd’hui aux esprits arriérés l’impossible ? Le progrès, dans toutes les directions, consiste à reculer les limites de l’impossible, et pour reculer les limites de l’impossible, la disposition la plus favorable, c’est la croyance au mystère.
L’unité radicale du corps du Christ est une chose profondément ignorée. Elle remplit l’Écriture et nous ne l’y remarquons pas. Celui qui accomplit tout en toutes choses doit, selon toute apparence humaine, être complet lui-même, puisqu’il est la plénitude ; mais toute vérité est mystérieuse, et toute doctrine qui ne s’appuie pas sur le mystère est par là même condamnée. Aussi l’homme porte-t-il en lui deux dispositions qui semblent contradictoires et qui ne le sont pas : l’amour de l’évidence et l’amour du mystère. Or, Jésus-Christ en qui réside substantiellement la plénitude de Dieu, selon saint Paul, attend lui-même, selon le même saint Paul, sa plénitude de l’humanité. Ne dira-t-il pas, au jour du jugement : J’ai eu faim et vous m’avez nourri. Il a donc faim encore ! Le péché, dit l’Écriture, dissout le Christ. En effet, il arrête la formation de son corps, et voici comment. Le corps de l’Homme-Dieu, mis en terre, comme le grain de froment, doit ressusciter multiple, parce qu’il est mort ; mais les frères du Rédempteur, premier-né entre tant de frères, sont héritiers de la rédemption. Que l’homme donc renonce à son rôle de Rédempteur, qu’il refuse de prendre part à l’œuvre, qui est à la fois Passion et Action, qu’il refuse de subir Dieu pour s’assimiler à lui, cet homme refuse d’entrer dans le corps du Christ ; il s’oppose à sa formation ; il le dissout dans la mesure de son pouvoir.
L’ancien monde, ombre et figure, avait pour but, sous le règne de la loi, de former le corps matériel du Christ ; le nouveau monde, plein de vie et de grâce, a pour fin dernière la mission de former le corps idéal du Christ, qui attend de la liberté humaine son achèvement et l’intégrité de ses membres.
Toutes les créatures appartiennent à l’homme, tendent à l’homme, et l’homme tend à Dieu par Jésus-Christ.
Ainsi, Jésus-Christ, Dieu et homme, est la fin dernière de tout ce qui existe, et l’opération de l’univers apparaît simplifiée ; il s’agit de le faire, de l’accomplir, dans un sens très-réel. Veritatem facientes in charitate, faisant la vérité dans l’amour.
Réaliser l’idée par des signes sensibles, continuer l’œuvre de la Vierge Marie, donner naissance au même Verbe par des paroles qui sont des actes, par des actes qui sont des paroles, lever l’opposition, préparer l’harmonie : telle est la loi chrétienne.
Qu’ils soient consommés en un, comme mon Père et moi nous sommes un ! Quand ce cri sortit de la poitrine de Jésus, un instant après, il allait être livré aux bourreaux ; un instant avant, il venait d’instituer l’Eucharistie.
Il prononce alors le cri suprême de l’harmonie absolue, proclamée au sein de l’opposition absolue. Celui qui allait être trahi par ses amis, crucifié par ses ennemis, abandonné de tous, renié par le chef de son Église, et, dans un certain sens, délaissé par Dieu son Père, celui qui allait perdre la figure d’un homme et prendre celle d’un ver de terre, celui dont les soldats allaient se moquer, proclame, en face de Dieu et de l’humanité, la paix faite. Il proclame son unité avec Dieu le Père, l’unité des hommes entre eux, seconde unité, image de la première. Il est un seul Dieu avec son Père, et, afin de se faire un avec les hommes unis, il vient de fonder l’Eucharistie. Il veut être un avec les hommes de la même unité qu’il possède vis-à-vis de Dieu. Mais comment faire ? Tout Dieu qu’il est, comment fera-t-il ? Je vous le dis : il vient de fonder l’Eucharistie, comme pour répondre à la dernière objection ; ce sera le sang de l’Homme-Dieu qui circulera dans les veines des hommes. Commencez-vous à entrevoir, vous qui parlez d’unité, ce que l’union hypostatique a fait du monde ? Cette harmonie immense, proclamée au sein de l’opposition immense, est la fondation de la religion chrétienne. Aussi le médiateur domine de si haut la situation qu’il proclame déjà son œuvre faite, comme s’il oubliait qu’il lui reste à mourir, Opus consummavi.
Et nunc clarifica me tu, Pater, apud temetipsum claritate quam habui, priusquam mundus esset apud te.
Le condamné à mort, qui voit dressé devant lui le gibet des esclaves, réclame de Dieu le Père la splendeur éternelle qu’il possédait dans son sein avant que le monde fût.
En face de l’opposition immense et de l’immense harmonie, je ne connais de réponse possible que le Credo et l’Amen de l’Église. Je crois à la parole de Dieu fait homme, parole condamnée par les hommes, qui fondera l’unité et le royaume à venir. Je crois à la vertu de son sang ; je crois à la prière exaucée de la vie éternelle qui va à la mort ; je crois à la prière exaucée de la lumière glorieuse qui, près de subir la nuit du jardin des Olives, promet à ses cohéritiers les splendeurs de l’éternelle union et de la vision béatifique. Omnia in ipso constant.
CHAPITRE VIII.
LA CROIX.
Ai-je tout dit ? Non. Saint Paul n’a pas cru avoir tout dit au moment où il venait de faire sa profession de foi et sa profession de science, déclarant qu’il ne voulait savoir que Jésus-Christ. Jésus-Christ, principe et fin dernière des choses, ne lui suffit pas. Le Thabor ne lui suffit pas. Il demande une autre montagne. Il ajoute au nom de Jésus-Christ un autre mot ; il veut savoir Jésus-Christ crucifié.
Jetons un coup d’œil sur le monde idéal. Il est, depuis 1800 ans, informé, dominé par un signe étrange qui s’appelle le signe de la croix. Jetons un coup d’œil sur la terre habitée, sur la planète. Le temps et l’espace sont divisés en deux parties. Dans l’une la croix est présente ; dans l’autre, elle est absente.
Le signe de la croix est la distinction entre le ciel et l’enfer. Il est le premier effort de la main de l’enfant, le dernier effort de la main du vieillard, et partout où cela n’est pas ainsi, le ciel n’est pas. Bientôt après, en vertu de cette habitude humaine que j’ai déjà constatée, la terre cède la place à l’enfer, et la civilisation meurt devant la barbarie. Les contrées où la croix ne domine pas les paysages, où nul clocher n’apparaît au voyageur sur la montagne, sont habités par des hommes qui généralement se mangent entre eux.
La croix greffe un Dieu sur un homme, et nulle parole, même la plus exagérée en apparence, ne pourra dire ce qu’elle est.
Néanmoins, puisque la parole nous est donnée, disons d’elle quelque chose.
Le monde a été créé suivant les lois mathématiques aperçues par Dieu dans le Verbe. Le monde a été créé in numero, in mensurâ, in pondere.
In numero. Arithmétique, temps.
In mensurâ. Géométrie, espace.
In pondere. Poids, mouvement, attraction.
Il a été racheté par le même Verbe et suivant les mêmes modes. Il y aurait probablement entre les jours de la semaine créatrice et ceux de la semaine rédemptrice des analogies que Dieu sait.
In numero. Sciens quia tempus venit, nunc es hora vestra. Voici le temps, l’heure. La Rédemption s’accomplit dans le nombre, in numero. Mais cette heure est l’heure par excellence. Elle est l’heure centrale. Mon heure n’est pas encore venue, avait dit le Verbe au moment où il ne faisait encore qu’un miracle. Cette heure est placée au milieu des heures, au centre du temps. Elle résume le temps. L’AGNEAU a été égorgé dès l’origine du monde, et le sacrifice doit se renouveler sur l’autel jusqu’à la fin des temps.
In pondere. Quand je serai là-haut, j’attirerai tout à moi (omnia et non pas seulement omnes. Homines et jumenta salvabis). Je serai devenu le centre et par là l’attraction elle-même, la loi de l’attraction et le fait de la suprême attraction, l’aimant universel.
In mensurâ. Écoutons la géométrie nous parler de la croix. La géométrie, qui est la rigueur même, et qui par là semble ne rien devoir indiquer sans en faire à l’instant l’objet d’un théorème, a encore une fenêtre ouverte sur l’infini.
Examinons rapidement la synthèse universelle.
Quelle est la forme absolue de l’opposition morale ?
C’est l’être infiniment parfait maudit de Dieu. C’est le juste portant le fardeau du péché humain dans sa totalité.
Mais voici une parole de la vérité éternelle :
« Il est entré une seule fois dans le sanctuaire, non avec le sang des boucs et des veaux, mais avec son propre sang, nous ayant acquis une rédemption éternelle. C’est pourquoi il (Jésus-Christ victime sans tache) est le médiateur du Nouveau Testament afin que, par la mort qu’il a soufferte pour expier les iniquités qui se commettaient sous le premier Testament, ceux qui sont appelés de Dieu reçoivent l’héritage qu’il leur a promis. »
Quelle est la forme absolue de l’opposition métaphysique ?
C’est la vie éternelle subissant la mort.
Exanimavit semetipsum. La vie humaine était déjà pour lui un anéantissement. Or, il s’anéantit jusqu’à la mort humaine. Car voici une autre parole :
« Il a plu au Père que toute plénitude résidât en lui, et de réconcilier toutes choses avec soi par lui, ayant pacifié par le sang qu’il a répandu tant ce qui est sur la terre que ce qui est au ciel. »
Jésus-Christ, poussant un grand cri, baissa la tête et expira.
Tout était consommé.
Quelle est la forme absolue de l’opposition géométrique ?
C’est la rencontre de deux parallèles.
Un jour, par ordre du proconsul romain, un arbre fut abattu dans une forêt. C’était un sycomore. Les ouvriers galiléens reçurent l’ordre de le tailler. Ils ne le taillèrent pas sans peine. Il leur fallait réaliser le plan géométrique aperçu par Dieu dans le Verbe qui allait être cloué sur ce morceau de bois. Sur ce bois en effet fut cloué le Verbe fait chair. Le corps fut dressé verticalement : ligne de vie ; les bras furent étendus horizontalement : ligne de mort. Ainsi se résuma le sacrifice qui contient la vie et la mort réconciliées.
Toutes choses s’embrassèrent dans un baiser immense. Car le bois du sycomore fut croisé. Ses lignes, parallèles tant que l’arbre avait vécu, tant que les racines avaient été en terre, se coupèrent à angles droits, à angles égaux. L’arbre prit la forme d’une croix et fut transporté sur la montagne.
La vie et la mort se traversèrent, et, se coupant à angles droits, chantèrent une musique infinie qui entraîna dans le même accord l’essence éternelle et les choses créées, Dieu, l’homme et la nature. Dieu le Père, revenu de sa fuite infinie, ne se repentant plus d’avoir fait l’homme, atteignit et embrassa la création sur cet épouvantable sommet. Il trouva encore une fois son œuvre bonne.
Or, voici un postulatum de mathématique transcendante :
LES PARALLÈLES SE RENCONTRENT A L’INFINI.
Omnia in ipso constant. Je le dis avec une sorte de terreur : la vie et la mort se tiennent debout ensemble, cum stant, constant, sur la terre et sous les cieux.
Le panthéisme n’a pas de croix. Sa ligne, c’est la ligne horizontale. La terre s’étend aux regards, isolée et désolée. L’infini est absent. Les créatures sont ensemble, mais elles ne se tiennent pas debout, et aucun Dieu ne les redresse. Du mot chrétien, du grand mot si simple et si complet, constant, peut-être le panthéisme peut-il prononcer la première syllabe cum, avec, stant lui est refusé.
La croix janséniste, qui représente Jésus-Christ les mains levées, viole l’angle droit, ferme les bras du crucifié et l’isole de la nature. La croix janséniste est debout, stat. Mais elle est seule, le cum lui est interdit.
Le panthéisme n’a pas de tête, le jansénisme n’a pas de bras. L’un embrasse sans s’élever, l’autre s’élève sans embrasser.
Dans la croix catholique, Omnia constant. La vie soulève la mort et l’entraîne avec elle aux cieux dans sa course triomphante. Tout s’embrasse, tout s’élève, tout se distingue, tout s’unit.
Unité, reconstruction, plénitude, synthèse, consommation en un, cris de l’homme et cris de Dieu ! Au moment où le Verbe, hypostatiquement uni à la nature humaine, fut attaché à la croix, Dieu continuait à voir dans ce Verbe la Vérité ! Au moment où le Verbe attirait à lui toute créature, consommant dans l’unité toute division, cette croix sur laquelle les hommes clouaient son corps humain figurait géométriquement cette rencontre suprême, cette plénitude, cette fusion qui apercevait Dieu le Père, satisfait dans sa justice, dans sa miséricorde, dans toute sa personne infinie, et se réconciliant avec l’univers en la personne de ce Fils qu’il faisait semblant d’abandonner.
L’opposition absolue était réalisée : par elle se préparait l’harmonie absolue.
Trois jours après, celui qui avait consommé sur la montagne l’harmonie du temps et de l’espace par un sacrifice idéal et réel, ressuscita. Il alla s’asseoir à la droite du Père. C’est là que les élus le contempleront. La foi aura fait place à la vision.
Le Credo sera remplacé par l’Éternel Alleluia, et du symbole que nous chantons en exil il ne restera que la dernière parole : Amen.
Nous verrons face à face Dieu tel qu’il est. Nous verrons face à face l’Être, le Principe, Celui qui Est, Celui dont le nom est ineffable et ne s’écrit qu’en tremblant, Dieu le Père.
Nous verrons face à face Dieu le Fils, le Verbe, la distinction dans l’unité, Celui en qui Dieu le Père contemple éternellement les exemplaires de tous les mondes créés et possibles, le Verbe par qui celui qui Est communique avec ceux qui ne sont pas, le Dieu fait homme, le Dieu fait enfant, le Dieu qui a dormi[4], le Dieu qui a eu une mère, le Dieu qui a prié Dieu, le Dieu qui a pleuré, le Dieu qui s’est incliné vers le néant, le Dieu qui s’est penché sur l’abîme, le Dieu qui a trouvé moyen de faire connaissance avec l’infirmité, avec la peur, avec l’ennui, le moyen de s’anéantir ; enfin nous verrons face à face le Saint-Esprit, l’union du Père et du Fils, leur repos dans l’amour, Celui qui se laisse symboliser par l’huile et qui a dit de frotter d’huile les malades en priant pour que l’harmonie qui s’appelle la santé leur soit rendue, la paix et la joie incompréhensible du Seigneur, l’harmonie immense, infinie, éternelle, absolue, absolument inexprimable, absolument suradorable, l’harmonie enfin, l’harmonie, l’harmonie, l’harmonie.
[4] Le sommeil est le signe caractéristique de la nature sensible.
CHAPITRE IX.
ADRESSE AUX UNIVERSITÉS ALLEMANDES.
Il me reste à exprimer une espérance. Ce livre dit certaines choses. Il en sous-entend certaines autres. Les plus grandes, ce sont les sous-entendues. Son but sera atteint, s’il réunit quelques hommes dans une affirmation précise de la vérité, et il sera atteint surabondamment s’il inspire à ces mêmes hommes, à ces amis dont j’ignore le nom, le sentiment des choses supérieures. O lumière mystérieuse ! ô lumière évidente ! ô chose sublime !
Dieu de Dieu, lumière de lumière, Deum de Deo, lumen de lumine. O vous qui savez tout, faites-nous savoir quelque chose ! O Verbe en qui tout est vie, essence infiniment infinie en qui toute vérité est comprise, ô lumière, je vous adore ! ô lumière, brillez sur nous !
Nous vivons dans une époque où la hardiesse du mal autorise la hardiesse du bien. Les esprits troublés se promènent sans repos, d’une extrémité à l’autre, dans le champ de leurs pensées. Les grands troubles sont favorables aux grands mouvements. Les éléments en fusion se pénètrent mieux. Le jour où l’Allemagne et la France, où la science et la vie se rencontreront dans le christianisme sera un grand jour dans l’histoire du monde. Messieurs les professeurs des universités allemandes, Dieu vous demande votre coopération. Dites à vos maîtres, dites à vos élèves, dites à vos concitoyens, que l’éternel Exilé, celui qui n’a pas où reposer sa tête, le Christ, demande l’hospitalité au peuple germanique.
Vérité absolue prête à s’assimiler toutes les vérités, il les transfigurera dans sa lumière, au lieu de les anéantir. Il sera votre vie et la vie de votre science. Vous avez brisé l’Europe en scindant l’unité.
Une idée germe dans l’intelligence de l’Allemagne. Le bras de la France la traduit en faits. Le monde civilisé imite la France et l’Allemagne. Jusqu’ici vous avez lancé la négation sur le monde ; mais vous l’avez épuisée, et, sous peine de mort, vous rentrerez dans le domaine de l’être. Vous réparerez les maux que vous avez faits. Vous montrerez au monde un peuple catholique, une science catholique. La France vous suivra dans la vie comme elle vous a suivis dans la mort. La science et la foi s’embrasseront. En face des grandes choses qui vous attendent pour éclater, vous ne serez pas retenus, messieurs, par une contrainte indigne de vous, la contrainte de l’habitude, du préjugé, du parti pris. Mandataires de l’Europe, réfléchissez devant Dieu dans la liberté de vos âmes.
L’Église vous attend. Elle porte, depuis la catastrophe qui vous a séparés d’elle, le deuil éternel des mères. Elle répète sur vous les paroles du prophète-roi sur son fils perdu : « Absalon, fili mi, fili mi, Absalon ! » Ézéchiel était en présence d’ossements brisés et glacés, quand il entendit cette parole : « Souffle sur eux, fils de l’homme ; souffle et prophétise. » Il souffla, la vie revint et les morts se levèrent. Votre science est un monceau de ruines gigantesques qui demandent la vie, le souffle de l’Esprit-Saint. Vous changerez en cathédrale le caveau sépulcral où dorment les froides dépouilles de vos aïeux. Écoutez-les. Ils vous disent de leur grande voix que la science et la foi veulent se réunir, que l’avenir du monde est à cette condition, que par vous le XIXe siècle doit racheter les crimes du XVIe, que les petits-fils de ceux qui s’égarèrent ont une œuvre à accomplir, digne de leur génie et digne de leur courage.
Schelling est mort, Hégel est mort, l’Allemagne meurt si elle ne se laisse étreindre dans les bras de l’universel amour, si elle ne réchauffe sa science contre le cœur de la mère universelle, si vous ne levez le drapeau de l’unité dans les métropoles de votre philosophie. Tout s’abat autour de vous. L’arbre que le révolté planta en entrant à Worms a exaucé la prière de cet homme : il a grandi comme sa doctrine, il est tombé comme elle ; l’ormeau de Luther est foudroyé. Worms a entendu le bruit du tonnerre. Schelling a salué de ses derniers regards l’espoir qui se réalisera.
Voulez-vous qu’un cri de paix retentisse de Notre-Dame de Paris à Notre-Dame de Cologne ! Cologne, la ville catholique ! Les murs tant de fois séculaires de sa métropole inachevée ignoreraient peut-être l’apparition du protestantisme, s’ils n’avaient entendu Frédéric Schlegel, célébrant son retour à l’unité catholique, réciter, avec la profession de foi de Pie IV, le Te Deum de la réconciliation ! Par ces idées et par ces souvenirs, par les aspirations de vos plus illustres ancêtres, par la mémoire des grands hommes et par la mémoire des saints, par ce Verbe éternel qui est le lieu des esprits, et qui rend raisonnables les intelligences, j’ose vous prier, messieurs, de résoudre enfin dans l’harmonie cette grande dissonance qui retarde la science et qui désole les âmes.
EXTRAIT
DES ÉLÉMENTS DE THÉOLOGIE
DU BIENHEUREUX HIÉROTHÉE.
« La divinité du Seigneur Jésus est la cause et le complément de tout ; elle maintient les choses dans un harmonieux ensemble, sans être ni tout ni partie ; et pourtant elle est tout et partie, parce qu’elle comprend en elle et qu’elle possède par excellence et de toute éternité le tout et les parties. Comme principe de perfection, elle est parfaite dans les choses qui ne le sont pas ; et en ce sens qu’elle brille d’une perfection supérieure et antécédente, elle n’est pas parfaite dans les choses qui le sont. Forme suprême et originale, elle donne une forme à ce qui n’en a pas ; et dans ce qui a une forme, elle en semble dépourvue, précisément à cause de l’excellence de la sienne propre. Substance auguste, elle pénètre toutes les substances, sans souiller sa pureté, sans descendre de sa sublime élévation. Elle détermine et classe entre eux les principes des choses, et reste éminemment au-dessus de tout principe et de toute classification. Elle fixe l’essence des êtres. Elle est la durée, elle est plus forte que les siècles et avant tous les siècles. Sa plénitude apparaît en ce qui manque aux créatures ; sa surabondance éclate en ce que les créatures possèdent. Indicible, ineffable, supérieure à tout entendement, à toute vie, à toute substance, elle a surnaturellement ce qui est surnaturel, et suréminemment ce qui est suréminent. De là vient (et puissent nous concilier miséricorde les louanges que nous donnons à ces prodiges qui surpassent toute intelligence et toute parole !), de là vient qu’en s’abaissant jusqu’à notre nature, et prenant en réalité notre substance, et se laissant appeler homme, le Verbe divin fut au-dessus de notre nature et de notre substance, non-seulement parce qu’il s’est uni à l’humanité sans altération ni confusion de sa divinité, et que sa plénitude infinie n’a pas souffert de cet ineffable anéantissement ; mais encore, ce qui est bien plus admirable, parce qu’il se montra supérieur à notre nature et à notre substance dans les choses mêmes qui sont propres à notre nature et à notre substance, et qu’il posséda d’une manière transcendante ce qui est à nous, ce qui est de nous. »
(Œuvres de saint Denis l’Aréopagite, traduites du grec ; précédées d’une introduction par l’abbé Darboy, p. 361.)