LA SÉANCE CONTINUE.

M. Rocaroc à M. Capucino, Cayenne
Mon cher Directeur,

Vous m'avez vu, si vous m'avez regardé, pleurer un ami qui vous toucha, hélas! de trop près.

Un même deuil m'étreint aujourd'hui.

Vos fonctions vous ont permis de peu fréquenter le nº 14713, dit le Défrisé des Panoyaux: c'est l'objet de mes regrets et de ma douleur.

Au bagne, j'avais peu remarqué l'individu: il n'était pas de mon équipe—et j'avais autre chose à faire.

Mais, dès mon arrivée à Paris, il s'imposa à moi par une ingéniosité, une énergie, une éloquence, un esprit d'initiative et une bonhomie insensés. Je lui devrai la fortune. Inventeur, créateur de notre banque, il ne s'en occupait que de loin, et de haut, et se contentait de ses appointements de secrétaire général, qui étaient fort élevés, et de sa participation aux bénéfices, assez peu négligeable.

Comme tous les hommes de génie, il s'en tenait à ses idées qui changeaient souvent et se multipliaient, au pas de charge, se souciant peu de leur application.

Paul Chéry, pour le nommer, était une brute qui avait soif de néant et de ciel. Bihyédout (nom, pour Paris, du 14713) était un esprit qui—je l'ai su trop tard—n'avait soif que de l'ordure. Mais il ne m'a jamais fait que du bien. Passons. Moi, vous me connaissez, monsieur le Directeur: je ne suis ni bon, ni mauvais, je suis au mitan.

Je vous vois sourire et murmurer: in medio stat virtus.

Je ne suis, certes, ni vertueux, ni la Vertu (avec un grand V) ni même une vertu. J'ai pris ma part des péchés des hommes, mais tout est relatif, tout est actuel.

Assassin et voleur, je prétends valoir n'importe qui et n'être pas méchant. Je me suis défendu, et me défends, d'avance, voilà tout.

Vous avez, dans une de vos dernières lettres, blâmé la profession que je me trouve avoir embrassée. Je n'ai pas été désapprouvé par un de vos supérieurs les plus hiérarchiques et j'ai même eu la joie respectueuse et un peu amusée de vous faire décerner un honneur qui, au reste, vous était dû. J'éprouve la joie plus grande, plus humaine, plus qu'humaine et très pure d'avoir rendu service à ceux des hommes qui sont dignes de ce nom, qui veulent travailler, avoir des jours pleins et des nuits sereines.

Oui, mon cher maître, la suppression des empêcheurs de goûter et de déguster en rond n'a pas une mauvaise presse. J'incarne la Fatalité ou plutôt nous l'incarnions, ce pauvre Bihyédout et moi, avec désinvolture.

Mais mon triste associé devenait terriblement chimérique. Son idéologie tournait au lyrisme et à l'extase et, si j'ose l'avouer, un discours qu'il me débita à l'instant de sa mort m'épouvanta plus que sa fin même.

Il n'est que le camouflage de son trépas pour m'avoir terrorisé plus encore. Imaginez que le commissaire n'a pas voulu encaisser et endosser le guet-apens et le meurtre. Il paraît qu'il y avait des à-coups et des dessous. J'ai compris les capitaines de gendarmerie qui utilisent des balles de Lebel dans des cadavres de bandits à primes et avancements, mais faire passer une auto sur la trace d'un revolver, c'est une opération judiciaire que je ne connaissais point.

J'ai rendu quelque estime à ces voitures calomniées et, comme on ne sait pas ce qui peut arriver et que la disparition de mon associé me laissait des fonds disponibles, j'ai acheté une soixante-chevaux. A votre service, mon cher directeur!

Mon malheureux ami était très parisien, très répandu, universellement méprisé et honni, c'est dire qu'on en parlait à tout bout de champ. Personne ne s'est inquiété des conjonctures où il avait perdu l'existence. Au fond, c'est un suicide comme celui de Paul Chéry, mais ici, c'est la Loi qui, éclatante et en grand apparat, rend, sans tête, un fou à sa chimère, là (c'est ici), la Loi fait écrabouiller un sage voluptueux pour l'enfouir sans bruit. Ah! la vie! mon cher directeur! la vie! c'est au dessous de la bêtise, de l'idiotie et du néant!

C'est tellement sot que ça vous enlève tout sentiment et que ça ne vous laisse qu'une sorte d'égoïsme vaniteux et sentimental (ce qui n'est pas un sentiment).

Au fond, je suis satisfait; bassement, ignoblement, d'être débarrassé de mes deux amis, Chéry et Bihyédout, heureux de les regretter—à en crever—et d'avoir à les regretter.

Je me sens libre.

Je ne me sens libre que maintenant.

Libre parce que les affaires ne vont pas mal du tout.

Libre parce que je n'ai plus ni hypnotiseur, ni conseiller cynique et bonasse, libre parce que je n'ai plus besoin de mon terrible cousin de ministre (j'espère que vous l'avez remercié pour votre rosette), libre envers mes victimes et mes employés.

Car je continue à exercer mon industrie.

J'ai charge d'âmes, d'âmes à délivrer—s'il en reste,—d'âmes à nourrir, avec le corps. J'ai hésité, j'ai interrogé ma conscience (mais oui!) et mon cœur (parfaitement!) Et nous avons eu, hier soir, notre mendiant quotidien (deux ou trois au nombre) et un type qui n'est pas pour me faire changer de main (vous verrez ci-après le gabarit du coco).

Je vous avouerai, en outre, que j'ai besoin d'occupation et de distraction, que la méditation m'est lourde et insupportable et que j'ai trop de souvenirs pour un seul homme.

Je fonderai, à l'automne, un journal gouvernemental, mais nous nageons encore en plein été et je tiens à posséder personnellement la moitié plus une des actions, argent comptant: j'ai peur de me soupçonner et convaincre d'ambitions politiques. La famille, voyez-vous!

J'ai un cousin ministre. Pourquoi ne serais-je pas député?

Vous m'avez rendu l'honneur—l'honneur d'un autre—et prêté une nouvelle vie—la vie d'un autre. Je suis un citoyen tout neuf, tout battant neuf, un électeur qui n'a pas encore servi, un éligible à la disposition des scrutins. Je vous dois tout—et la liberté qui est plus que tout.

Vous êtes mieux que mon père. Passons.

Ou plutôt, puisque nous n'avons pas encore quitté ce terrain, vous me laissez deviner que vous êtes, non fatigué, Dieu merci! mais las! et, si j'ose employer ce mot, un peu écœuré!

Vous n'avez jamais profité de vos congés, vous les avez capitalisés: ça fait un assez joli tas de campagnes et d'annuités. Bref, vous avez droit à votre retraite: pourquoi n'en jouiriez-vous point? Et vous me permettrez de donner à ce terme: jouir tout son sens, tous ses sens.

Je connais votre tristesse et quelques-uns de vos chagrins. C'est une raison de vous secouer. La terre de Guyane vous est, depuis plus d'une année, aussi disgracieuse et dolente que le pavé de Paris. Vous n'avez plus aucune illusion sur la moralisation possible des forçats, des gardiens, du personnel administratif, de la colonie entière, voire de vos égaux et supérieurs hiérarchiques de Cayenne et de la mère-patrie. D'autre part, monsieur le Directeur, vous êtes jeune encore et plein de ce feu sombre qui veille et se conserve sous la cendre et qui doit se jeter sur l'existence pour ne pas se consumer soi-même et se détruire vainement, plein d'une énergie inemployée qui doit s'user en volupté et en action nouvelle, d'une bonté, enfin, à laquelle il faut un aliment et des objets inédits.

Interrogez-vous bien, n'avez-vous pas envie de Paris, du boulevard, des cafés, des théâtres, de tout ce qui vous peut être oubli, distraction, rêve dans un passé très lointain?

Et moi, et moi... car il faut parler de moi...

Vous souvenez-vous du Journal intime que vous voulûtes bien parcourir, à mon insu, quand j'étais à votre service. Vous m'avez serré la main, violemment, pour avoir lu, en tête d'un de mes cahiers, le cri de bête: «Oh! un ami!» Ce cri-là, actuellement, c'est tout moi! Je n'aurais plus le courage d'y ajouter des mots! Je ne pleure même plus. Il me semble que ce cri, c'est mon odeur—une odeur de mort, une envie, tout ce qui me reste de besoin d'existence, de besoin d'âme, de besoin!

Eh bien! venez, mon cher Directeur, venez! ne vous en tenez pas à un préjugé grotesque: acceptez d'être secrétaire général de mon entreprise, mon directeur de conscience, oui, de conscience, mon compagnon de pensée, mon père, enfin, puisque vous êtes mieux que mon père. Toute la somme d'affection, de tendresse, d'estime, d'admiration et de respect que je n'ai pas eue à dépenser, hélas! tous mes bons sentiments, tout mon sentiment, je les situe en vous: je ne vous donne sans doute pas beaucoup, mais on ne donne que ce qu'on a.

Dieu est trop haut pour moi: je m'arrête à l'homme que vous êtes, si homme et si âme. En outre, j'ai un aveu à vous confier: je suis résolu à faire le bien, à payer la rançon très large de mes opérations, à créer, autant que je le pourrai, un office personnel et privé de l'aumône éclairée et supérieure, de la fraternité réfléchie, un ministère du sourire et de la prière exaucée. Je veux reprendre sur les faux pauvres pour les vrais pauvres, sur les inutiles dangereux pour les inutilisés nécessaires ou simplement utilisables, sur les incurables pour ceux qu'on peut guérir, sur la plaie purulente pour la blessure touchante et noble, mais, n'est-ce pas? ne m'obligez point à devenir pompier: vous m'avez compris, vous acceptez?

C'est le discours in extremis de Bihyédout qui a triomphé de mes derniers doutes: ce bougre-là m'avait refoulé dans le vice et dans le crime, qui me faisait laver le sang dans de l'extra-dry et du whisky sans soda, qui me faisait oublier les vieillards assassinés dans de jeunes drôlesses terriblement vivaces! Et ce Méphisto à bedaine m'écrase de poésie avant de s'enliser dans l'authentique infini! Son lyrisme s'est, dans mes veines, transmué en pitié: c'est la seule poésie humaine...

Mais je suis véritablement ému: je m'étends, je m'étends...

Puisque vous acceptez mon humble proposition (ne dites pas non!) je veux vous faire un tableau de ma compagnie, je ne veux pas écrire ma bande.

Je suis à la tête d'une centaine de bandits qui ont été très affectés—jusques et y compris les larmes—de la mort du Défrisé des Panoyaux. Il en est qui ne voulaient plus vivre et qui, petit à petit, m'amenaient des recrues d'élite (lesquelles, pour rien au monde, n'auraient voulu coopérer aux agissements de Bihyédout et ne sont peut-être pas étrangères à son trépas obscur). Anciens et nouveaux se sont réconciliés sur le cadavre en me déclarant qu'après tout, j'étais «un autre costeau que le type, moins poseur, moins râlant, moins rechignant, plus distingué—et d'attaque». Ç'a été, pour la pègre, une délivrance, et pour moi, un nouvel escadron. J'ai deux cent cinquante exécutants (ou exécuteurs) sans mettre en ligne de compte les indicateurs, amateurs et le casuel.

Une des branches les plus florissantes de mon industrie, est le duel, j'entends le duel entre duellistes d'une certaine espèce et qui représentent les spadassins d'antan, à cette différence près qu'ils sont, non employés à gages, mais sans gages et que leurs patrons intérimaires s'en défendent plus que de raison. En occupant ces gars entre eux, quelques-uns de mes clients ménagent leur légitime et je ne désespère pas d'arriver, de proche en proche, à réaliser cette admirable page de Salammbô où les mercenaires se détruisent, malgré eux et en s'embrassant, jusqu'à la plus fugitive des ombres de leur ombre. Mais il faut encore un gros ordinaire de combats singuliers pour en gorger le public, nausée incluse, et le préparer à une hécatombe en règle où tout disparaîtra, avec les procès-verbaux de rencontre, témoins contre témoins, médecins contre médecins, armuriers contre reporters et marchands contre gendarmes.

Ma clientèle est contente: ça continuera.

Il faudra bien encore, un jour, après épuration, bien entendu (mais ça vous regarde, mon cher Directeur), mettre le feu aux asiles de nuit, bancs de nuit, hôtels à la corde, maisons d'aliénés, hôpitaux, voire, hélas! aux prisons, dépôts de mendicité, salles soi-disant de travail, refuges et ouvroirs. Il faudra, après examen préalable (c'est encore votre affaire) tirer des feux de salve sur les moignons d'humanité qui viennent aux casernes quêter les eaux grasses et les os jetés... Mais ne songeons qu'au bien.

Je ne suis pas digne de m'y frotter. Déjà j'ai, en propre, des disponibilités monnayées très suffisantes, non pour récompenser le vrai mérite qui n'est rien, mais la pénurie méritante, qui est tout.

Si vous vous refusez à ma demande, je suivrai les errements de Bihyédout, je me livrerai à un massacre à la Saint-Dominique ou à la Hérode et je n'aurai pas de fine douceur dans un remords opaque et sourd. Je réclame de vous un sacrifice immense et, quoique indigne, je vous offre un sacerdoce, le plus rare et le plus consolant qui soit.

A bientôt, n'est-ce pas? mon cher maître et collaborateur, et sachez moi, d'un cœur régénéré et rasséréné par la gratitude agissante,

Votre
Feu B. de La C.


[CHAPITRE IX (annexe)]