LOUIS-NAPOLÉON SOLSEQUIN
«Lorsque, sur le coup de sa quarante-deuxième année, M. Agénor-Constant-Eudoxe Solsequin connut la gloire d'être père, il n'en conçut (pour ainsi parler) qu'une fort spéciale vanité. Après un conciliabule anxieux avec deux de ses amis, militaires à la retraite et mécontents, il se rendit en cabriolet, en leur compagnie, à la mairie de Strasbourg, et déclara ne consentir à donner à son enfant légitime et du sexe affirmé masculin, que les prénoms de Louis-Napoléon-Bonaparte.
Le scribe, affolé, sans en entendre plus long, alla trouver le secrétaire. C'était au temps où un prince, encore jeune, attendait dans la citadelle de la ville une mise en liberté triomphale et secrète. Le fonctionnaire, dûment appelé, prit le nouveau père par un bouton changeant de son carrick de cérémonie, l'adjura, le supplia.
—Ennemi de la tyrannie bourgeoise.—(Tais-toi, tais-toi!) serviteur fervent des gloires de ma patrie, je veux que ma progéniture...
—Notre progéniture! intervinrent les deux officiers. Le chevalier que voilà, le chevalier que me voici, nous insistons, monsieur!...
Le folliculaire usa des grands moyens: il mena le maigre cortège de cafés en brasseries, usa des sobriquets, appelant celui-ci Kikele, cet autre Feiffel, ce troisième Kartoffle; sa triste victoire raya le vocable Bonaparte, sous le prétexte—soutenable—que c'était un nom de famille (il fallut saluer) et non un prénom.
—Tu comprends, avait conclu Agénor-Constant-Eudoxe, je n'ai pas eu le bonheur de mourir pour Sa Majesté l'Empereur et Roi (ici, les deux ex-demi-solde avaient pris la position), je vieillis en péquin de quatrième classe, je veux que mon moutard recueille, avec le fruit de mon inaction, la fleur de mon désir de gloire! A la vôtre!
Ce vœu, comme les autres, ne se réalisa point.
Le jeune Louis-Napoléon téta dans l'insignifiance, se sevra indifféremment, marcha cahin-caha, moucha là et ci, prit ses lettres où ça lui chanta, bêtifia, ânonna, bâtonna, truffa de pâtés sa ronde et sa bâtarde, chanta à faux ses racines grecques et son histoire sainte, lemme par lemme sa géométrie, équation par équation son algèbre.
Son bachot lui fit l'effet d'une longue médecine.
Pour fuir le collège et la Faculté toute proche, il s'engagea, histoire de guerroyer en Crimée, et ne fut pas trop fâché d'être laissé dans une compagnie de dépôt, à Pontarlier.
Il emporta, du régiment, un galon de premier conducteur, un certificat de bonne conduite, un congé de semestre renouvelable et un grand dégoût des responsabilités.
Il entra donc au ministère de la Maison de l'Empereur avec le grade immérité de rédacteur et fit tellement remarquer son silence appliqué, son insignifiance laborieuse, son infatigable néant, qu'il connut, sans s'en étonner, les plus rares avancements.
Certains de ses collègues et de ses supérieurs le craignaient comme mouchard avéré, d'autres comme révolutionnaire puissant. Grognard à l'envers, il ne murmurait jamais, marchait à pas très courts, ne faisait pas de zèle, était juste assez poli pour se faire redouter de tous.
Les évènements de 1870-71 ne lui offrirent ni occasion d'héroïsme ni excuse de lâcheté. Lieutenant aux compagnies de marche de la garde nationale, il commanda, sans morgue, sortit—et rentra.
Après la Commune, qui le respecta, il reprit ses fonctions au ministère des finances, poursuivit une carrière plane et heureuse et ne se réveilla de son calme labeur que lorsque la nécessité de caser un sous-chef adjoint de cabinet lui fendit l'oreille, à lui, Solsequin, à la soixantième année de son âge, l'an 1896 de l'ère vulgaire.
Chef de bureau, chevalier de la Légion d'honneur, officier de l'Instruction publique et du Mérite agricole, chevalier de l'ordre de Léopold et de la Couronne d'Italie, titulaire de la médaille d'or de l'Encouragement au Bien, chef de division honoraire et membre associé de l'Académie des Beaux-Arts du Yucatan, Louis-Napoléon sentit, du soir au lendemain matin (très tôt) que ses titres et dignités ne valaient que sur un billet de faire-part et qu'il n'était pas encore du bois dont on fait un cercueil et un mort.
Malgré le besoin de travail qui lui remuait la main droite, il eut assez de dignité professionnelle pour ne pas louer à des particuliers le reste des services qui étaient reconnus et pensionnés par l'État.
Il frémit à compter ses revenus et capitaux dont jamais il n'avait eu cure, et, résigné à vieillir, étant vieux, à croupir dans sa retraite, étant retraité, il prit la canne de ville—bâton du pèlerin moderne,—quitta ses lunettes de fonctionnaire, et, pour la première fois, ouvrit ses yeux libres sur un bref univers.
Tout de suite, il fut ébloui.
Ses voyages, ses voyages d'agrément, étaient demeurés administratifs. Il s'en était remis à des guides, à des Compagnies, à des maîtres à admirer (en petit texte). A peine si, par habitude, il avait à chercher à établir si une proportion était juste ou une impression exacte, à un mètre ou un point d'exclamation près.
De ses traversées de Paris, il ne gardait que l'impérieux et éternel dessein de trouver ce plus court chemin d'un point à un autre qui, en style noble et chimérique, se nomme la ligne droite.
Il avait toujours maudit, sans phrases, les architectes et archéologues qui obstruent les routes naturelles de maisons, palais, monuments et autres obstacles.
Il avait toujours eu un but: son devoir; un départ: son appartement; une halte: son restaurant.
Rien ne lui appartenait plus, pas même ses sujets de conversation, si étroitement liés à ses fonctions et à ses collègues; il n'avait plus la ressource, possible et chère au temps d'Henri Monnier et de ce Balzac, de rôder en revenant,—en revenant—bon,—autour de son bureau et de son pupitre, histoire de mettre au courant un successeur inhabile à jamais.
Les règlements vous fendent, aujourd'hui, l'oreille pour de bon.
Puisqu'on s'est donné la figure de travailler, on travaille, de naissance, sans méthode, sans finesse, sans tradition! Pouah!
La mort dans l'âme, M. Solsequin s'avoua son ravissement de découvrir la Nature, le soleil, l'ombre et Paris, et prolongea son délice.
Des comparaisons se nouèrent en son esprit entre ces paysages ressuscités et d'autres sites qu'il avait honorés de sa présence, sans y attacher d'autre prix. De fil en aiguille, il reporta toute son admiration affectueuse et passionnée sur l'air de la ville et sur son ciel qu'il huma, d'un trait, les yeux fermés.
Le soleil, très doux, lui était fraternel et câlin, le ciel, en fumée de nuages, se glissait sous ses paupières closes; un parfum d'antiquité humble, familiale et fine le pénétrait, sous ses vêtements bourgeois, une senteur marine l'enserrait, et, de biais, une immense onde de lumière, de science, de sourire, de besoin et de satiété bruissait autour de ses oreilles et de son chapeau haut-de-forme.
Il cilla, pour s'orienter.
Il se repéra au goulot de la rue St-Martin, jouxte la Seine. Une grosse et grise église minable le menaçait de sa proche ruine, au flanc de laquelle s'accrochaient un échoppe de bijoutier en vieux, faux, et une boutique de bistro-savetier, une église où, pour entrer, il fallait avoir bougrement besoin de prier! Cette masure sacrée se passait d'ornements extérieurs: elle avait les plus beaux saints du monde. Une double voûte de mendiants des deux sexes montait autour des escaliers, accotés, vénérables, sans niches et bienheureux, nimbés d'un clair soleil et d'une ombre sublime, tout en argent doré sous une patine d'un vert-de-gris qui ne s'obtient qu'en mille et quelques années, au fond de la mer. Les barbes sales, les yeux absents ou chassieux, les cheveux, les crânes, les loques, les moignons, tout était auguste, tant la sérénité de cette détresse était drue, d'ensemble et bien encadrée.
Le chef de bureau resta béant. Il n'avait jamais connu l'envie. Les ministres, les gouvernements, même, s'étaient succédés au-dessus de sa tête sans qu'il y prît garde. L'admiration et la rancune n'avaient pas trouvé place en son âme. L'amour!... L'amour, ç'avait été une déception incessante et cette lèpre de mépris doux, de dégoût tendre qu'on remet sur sa chair après une expérience de plus, en attendant une nouvelle preuve et un autre vomissement...
Cette fois, M. Solsequin maudit les hommes et les Dieux. A soixante et un ans, il découvrait le secret de la vie! Il se rappela confusément la fable persane de la chemise de l'homme heureux, lequel, comme chacun sait, n'a pas de chemise. Il considérait cette grappe argentée, empourprée, ensoleillée, incrustée et sacrée d'êtres sans feu ni lieu qui avaient tout le feu de Dieu, tout le lieu de Dieu. (En fait, qui pouvait fréquenter cette église?) Les pauvres ne tendaient pas la main, ne marmonnaient ni patenôtres ni suppliques, semblaient seulement éternels et béats...
Louis-Napoléon rentra dans son confortable entresol de la rue du 29-Juillet, l'esprit en berne—et le cœur vibrant.
Il s'affaissa en pleine méditation. Il aurait été sauvé si les misérables lui avaient pu inspirer quelque commisération. Il eût donné toute sa fortune pour n'avoir que pitié, pour avoir pitié. Non: c'était l'envie qui le tenait sous son talon nu, l'envie et sa saveur empoisonnée, l'envie de la boue, l'envie de la crasse, avec des fossettes de rire et des trous de soleil.
Huit jours après, l'appartement de M. Solsequin avait un autre titulaire ou sous-locataire; les meubles, objets d'art et d'utilité s'étaient envolés, contre des prix modiques, et Louis-Napoléon connaissait les joies du vagabondage sédentaire, éprouvait la volupté amère des refus bourgeois, des bourrades, anathèmes, blessures confraternelles de ses compagnons d'infortune: il possédait enfin la rue, la ville, la nature gentille ou irritée et même l'état de nature, au plus profond, au plus inespéré... Il n'avait pas encore soixante-deux ans mais, heureusement, ses mornes traits en marquaient près de soixante-quinze. La sagesse de son régime accusait les privations. L'éclat de son regard amusé et curieux attestait la fièvre de faim. Le tremblement de la main, inaccoutumée à toujours être tendue et creuse, témoignait de la honte la plus honorable, la plus sincère, la moins voulue.
Sa place au soleil—et à la pluie—une fois conquise, le nouveau mendiant amateur se tint pour le plus heureux des hommes. Il riait en songeant aux fakirs de l'Inde, aux stylites d'Egypte, aux lazzaroni mêmes et aux ermites. En plein Paris, le rêve et le couvert! En plein Paris, la psychologie peu ou prou désintéressée de la foule et de l'élite, le défi au baromètre et aux conventions sociales, l'ironie incessante, l'espoir sans fin, la déception espérée, le dédain, le dégoût, la pitié de l'apitoyé, tout le jeu des prévisions et des enquêtes brèves, la connaissance approfondie de l'inconnu journalier, la perception de fautes meurtrières et de crimes secrets, une sorte d'apostolat qui absout à la muette, une sorte d'inquisition policière qui se tait; le chef de division honoraire démissionnaire eut toutes les lueurs sans reflet et toute la science humaine.
Jamais il n'éprouva le désir d'intervenir, de dépouiller sa défroque d'invalide, de rendre service, au centuple, de devenir Providence en gros, après avoir joué au mauvais pauvre, en détail.
Des conversations—il faut bien se lier—avec des voisins mâles et femelles, lui révélèrent les dessous des abîmes, les trappes de la déchéance, les oubliettes des culs-de sac. Sa bonhomie grave, prud'hommesque et distinguée, un reste obstiné d'éducation, une instruction juridique, fort appréciable en ce milieu, lui attirèrent vite, malgré lui, une vénération très consultée, des propositions de toutes sortes—et comme une autorité. Il redevenait chef de bureau—en plein vent—et de quel bureau! roi constitutionnel d'une cour des Miracles laïque, empereur de Truands truqueurs sans malice, sans maléfices, sans tradition, pape de fous trop sages et mieux que sages, sur l'œil, quand il leur en restait, aux aguets quand ils avaient des oreilles et des jambes, très sots et très abandonnés, pour dire le vrai. De-ci, de-là, on voyait passer de loin les riches, les puissants, les farauds de la corporation. C'étaient ces automobilistes feignants de culs-de-jante, gantés de fer, en aristos, et redressant leurs torses impeccables au-dessus de leur char de victoire (qui leur sert aussi de coffre-fort). Fous, gars romanesques et romantiques à passé glorieux ou simplement passionnel qui laissèrent leur jambe à un boulet de tel calibre et à la bataille de tel jour, à cette mine que vous savez bien ou à la cuve d'acide sulfurique du mari jaloux et traître d'une beauté—qui en mourut d'ailleurs...
C'étaient ces merveilleux orientaux, cuits dans mille aurores et cent mille canicules, qui font chatoyer leur peau et leurs oripeaux comme une écumoire exotique et qui ont une armée de dents pour mieux prouver, en un sourire d'enfer coloré, qu'ils n'ont pas mangé et qu'il leur faut manger: Arméniens qui mêlent le patriotisme au besoin et qui font redouter le couteau, Hindous qui ont bien soin de ne point se faire comprendre ou entendre et qui portent, dans les plis de leur turban, le choléra, la peste et la malédiction bouddhique, Chinois échappés à leurs supplices pour les réserver aux tièdes bienfaiteurs européens, Japonais naturellement espions, sûrement généraux et qui imposent, du fait seul de leur nationalité... Des aveugles errants avaient un coup de leur bâton ferré plus profond, plus majestueux que de coutume, pour humilier leurs confrères au repos qui s'embusquaient au lieu de prendre la route de Dieu, de se confier aux secrets des chaussées et des carrefours et de demander pour une traversée difficile, et connue par cœur, le bras d'un brave homme qui vous laisse un sou dans la main. Des Polaques bleus ou filasses se hâtaient en ricanant: ils n'aimaient pas les églises où on les battait jadis, pour le moins, et ne tenaient en estime que la mendicité à domicile, les braves escaliers d'anxiété, de rêve et de surprise, en mettant dans la réserve les donateurs habituels et les patronages confessionnels dont on peut tout exiger, en les assiégeant—à cause des journaux.
Mais ceux que préférait Solsequin, c'étaient les pauvres honteux. Ah! que ces braves gens se donnaient de peine pour avoir l'air pauvres, honteux, fiers et dans la peine! Rasés à faux, blanchis aux deux-tiers, un œil fermé et l'autre hagard, mi-hérissés, moitié bien propres, ils exhalaient l'odeur de l'absinthe qu'on avale, pour n'avoir pas à manger, et de la peau sèche, pour ne s'être pas lavés exprès, histoire d'avoir eu à boire toute son eau!
—Allez, allez, mes petits agneaux! songeait le neuf indigent. Si je vous avais connus plus tôt!
Et il nourrissait de la haine contre les habits bourgeois et le ruban rouge qu'il conservait, bien dissimulés, pour le jour où toucher son trimestre de pension.
Les filles avaient des airs à la fois familiers, respectueux, consolants et superbes parce que, n'est-ce pas, ces types-là, ç'a pu être des clients, c'est p't' êtr' soi qui les a foutus là, et que tout d'même, soi, on n'en est pas là, et qu' si on en était là, y a la Seine qu'est pas très loin!... Mais comme il suffit d'être mendiant d'église pour être vieux, centenaire in-partibus et jeteux de mauvais sorts, ces demoiselles se signaient et avaient des générosités diverses.
Les souteneurs—dont on médit—étaient là pour offrir un verre:
—On ne sait pas c'qu'on d'viendra et on est pas tous aveugles, pas? On peut encor' s'r'filer celle-là et celle-ci? C'est pas sérieux, ça fait des magnes! Et puis un homme d'église!
Il y avait même des agents qui étaient charitables, et des domestiques qui avaient une bonté rare, ouatée de déférence.
... Solsequin passait cependant, tout doucement, de la conception de l'ordre à l'anarchie, du type de Joseph Prudhomme à celui de Thomas Vireloque (il restait dans sa littérature et son temps) lorsqu'un affreux évènement changea la courbe de ses desseins et de sa destinée. Ce ne fut pas un de ces cas foudroyants qui se suffisent à eux-mêmes et qui, en couchant leur victime, une fois pour toutes, ne laissent pas demander d'explications. Ça commença par un sourire, un sourire que le mendiant lâcha sur sa main et sur le décime vert-de-grisé que cette main venait de recevoir—dévotement. Le Monstre-Avarice venait de pénétrer au tréfond le plus secret de l'ex-fonctionnaire.
Notre ami s'amusa d'abord, devint sérieux—et très sérieux, se passionna, s'affola. Il quémanda avec détachement, avec insistance, avec l'affaissement le plus impérieux, avec l'impatience la plus obsédante... Il ne fut bientôt plus que de la soif, la soif de l'or—et de moins. Il s'était mis, en un soir de lucidité, à épeler son nom comme on décompte le numéraire: Louis, Napoléon, Sol, Sequin: tout ça, sa personnalité, son être, son âme, c'était monnayé, c'était de la monnaie précieuse, de l'appoint, du billon, du change.
—Voilà donc pourquoi, songea-t-il, je ne me suis jamais intéressé à rien! Je n'étais pas un homme, j'étais du métal anonyme et roulant. J'ai pris une des effigies, malgré moi, où j'étais coulé et voilà! Ça fait une créature! Heureusement, on se venge, on se recrée. Mais ne suis-je pas trop vieux? Bah! les plus vieilles pièces sont les meilleures!
Il négligea, dès lors, ses clients gratuits, sa popularité et sa gloire. Il fut le «malheureux» pourchasseur, aux larmes toutes trouvées et qui, à tout instant, n'a pas mangé de trois jours. Il exagérait—en mieux: il n'avait pas mangé de la semaine. Et comme il ne sentait pas la boisson, il touchait par une sincérité apparente. Il buvait cependant, par nécessité. De-ci, de-là, il lui fallait écouler son cuivre—contre des ors. Cette opération se passait dans les bouchons proches de l'Hôtel de Ville, du Châtelet et de la Bastille où les conducteurs d'omnibus, autobus et autres tramways viennent, eux aussi, troquer leur recette—en trinquant.
—C'est encore vous, père la Fripe! disait-on au chef de division honoraire, qui souriait avec déférence et serrait sa pièce rare comme s'il l'eût volée.
Car, avant tout, il voulait des Louis XVIII à collet, des Premiers-Consuls, des doubles louis, des Victor-Emmanuel à queue, voire des Ferdinand VII, des Charles IV d'Espagne, des Charles III qu'il acceptait avec reconnaissance en dépit du tableau des effigies à refuser, même des Louis XVI, des Louis XV, des autrichiennes, des napolitaines, des persanes, tout, tout!... Il avait converti sa fortune en numéraire hors de cours, acheté, lentement, à bon compte,—et son désir maniaque, son extérieur minable, avaient décidé les caisses publiques à lui conserver et réserver les rossignols, pour sa pension.
Il connut des nuits d'ivresse infinie. Dans son taudis de la rue Cloche-Perce, il couchait avec son or, sans le compter, en s'y vautrant.
Il s'y perdait, écorché, béant, écrasé, presque sans souffle.
—Il me retrouve, râlait-il, je ne suis pas encore au complet mais je revis, je commence à vivre! Ah! ah! ils m'avaient volé les neuf dixièmes de mon individu, mais ça revient, ça revient!... Quand donc n'y aura-t-il plus rien de ça, de ça, de ça (il se martyrisait le corps, la face, les membres), de cette sale chair, de ces sales poils, de ces sales yeux, de cette sale peau, quand donc n'y aura-t-il plus rien de ce sale cœur! quand donc ne serai-je plus que de l'or, tout en or, rien que de l'or, de l'or comprimé, de l'or solide, de l'or glauque, stupide, tout l'or, quoi!
Plus affaissé au petit jour, l'œil morne, du reflet de son rêve, il reprenait sa faction, en attendant, la main plus emplie, l'estomac plus vide, de se livrer au songe incessant.
Mais les dieux veillaient, les dieux vengeurs! Un matin, les jambes dédaignées se refusèrent au travail, la main ne voulut plus se tendre, le grabat retint le corps évanoui. Louis-Napoléon eut un sourire, leva les yeux sur sa pauvre chair et retomba sur sa couche, satisfait et enthousiaste Ça disparaissait! Encore un petit effort, dans le néant, et il n'aurait plus d'apparence humaine! Il s'enfouit plus profondément dans son or, en gigotant et prit l'esprit de son lourd linceul.
De menus soubresauts remuaient les pistoles.
—Ah! pensait-il, je commence à sonner! Comme c'est plus joli, plus fin que la parole, le chant et la musique des orgues! Encore! encore! C'est comme si j'étais les cloches de mon enterrement et de mon service alors que j'étais homme, des cloches en or, une cloche immense et intime en vieil or, en or ému, en or câlin!...
Il souffrait cependant, épouvantablement. Il entendait des bruits de pas, et même ce bruit de pas qui s'étouffe avant de s'arrêter, suivi intelligiblement d'un bruit, si j'ose dire, d'oreilles espionnes ou charitables qui veillent, qui aspirent, de l'autre côté d'une mauvaise porte. Il pouvait encore crier, appeler. On l'entendait seulement parler, se parler à soi, rien qu'à soi. Il disait:
—Oui, on pourrait me sauver. On le devrait. Je me le devrais. Je n'ai que soixante-dix ans et je n'ai que de l'épuisement. Mais sauver quoi? Ma carapace de vieillard, ma carapace répudiée? Mais qu'ai-je de commun avec l'espèce humaine? On ne me comprend pas. On ne comprendrait rien à mon cas. Ils ne comprendraient rien à mon être en or, à ma statue vivante et bruissante! Ces êtres-là, ça répand l'or au lieu de se l'amalgamer, ça le dépense, ça en attend des remèdes, des joies au tas, du pain, fi!...
... Et c'est ainsi, monsieur Rocaroc, que votre agent n'a pu poignarder qu'un cadavre déjà froid et ne vous apporter qu'un or sans défense qui n'avait pas encore fait corps avec la pourriture abandonnée. Ne niez pas: c'est moi qui avais écouté et deviné,—et c'est moi qui ai entendu et qui ai suivi, épié, retrouvé votre émissaire. J'ai même eu le loisir, puisque le défunt or-vivant était redevenu M. Solsequin, chevalier de la Légion et chef de bureau en retraite, de lui faire les obsèques décentes et rendre les honneurs civils et militaires auxquels il avait droit, avant son long caprice. Vous ne me remerciez pas? Tant pis. J'aurai le plaisir de solliciter de vous une entrevue après demain, à trois heures et vous ne ferez pas attendre une femme, une jeune fille. J'ai une interview à vous demander et quelque argent à vous reprendre, celui de mon malheureux voisin de la rue Cloche-Perce, en particulier, pas pour moi—pour des amis inconnus qui en ont plus besoin que vous et moi. Nous causerons en camarades. En attendant, croyez à mes sentiments les plus distingués,
Juliette-Elisabeth Bélier.
Rocaroc, le papier lu, demeurait stupéfait et haletant.
—Heureusement, insinua-t-il, que j'ai déchiffré le gabarit avant de l'avoir envoyé à Capucino! ç'aurait été du propre!