Paris!

M. Rocaroc à M. Capucino, directeur, Cayenne.
Mon cher Directeur,

Tout d'abord, et très simplement, permettez-moi d'inclure dans l'enveloppe préparée à votre adresse, la somme de deux mille francs que j'ai l'honneur et le plaisir de vous devoir. L'argent est si capricieux qu'il aurait peut-être la tentation de s'évader d'ici tout à l'heure et je veux être, au moins vis-à-vis de vous, un honnête homme de forçat. Je vous assure, sans y insister et pour n'y plus revenir, que ces deux billets bleus sont légitimement acquis: ils sont prélevés sur les fonds secrets. J'espère que, sur ce dont je ne vous suis pas strictement redevable, il restera assez pour payer une tournée à mes anciens camarades, pour fêter tacitement, et sans le savoir, mon extra-légale résurrection. Vous trouverez un prétexte plus digne. Merci encore.

Mon arrivée à Paris a été, comme il convenait, discrète et morne. Descendu à la gare d'Austerlitz, j'ai étouffé mon émotion en remarquant combien Paris voulait dégoûter, à l'avance, les enthousiastes pèlerins qui débarquent dans ses murs, en leur montrant les murs les plus gris, les plus sales, les quais les plus salement moussus et les plus couperosés que je sache. Ces vieilles garces de gares ne lâchent leurs voyageurs qu'à regret. Les employés ont un air de glapir: «Paris-Austerlitz... Descend...» tel, qu'on croit descendre tant qu'on tombe et qu'on a besoin de remonter en wagon pour fuir n'importe où, même au quai d'Orsay. Les guimbardes à galerie, attelées de chevaux-fantômes, ont la mine—je ne sais si vous sentez comme moi—de vous mener à Mazas—démoli—ou à la Morgue, pour une confrontation.

Dehors, des avenues chauves, des rues lépreuses, un décor de cinquième acte de mélo!

Il était très tôt, pour Paris, quand je donnai mon ticket. Je fis un détour. J'arrivai bientôt—tout droit—devant la caserne des Célestins. Des gardes, des gendarmes...: j'étais en pays de connaissance. J'aurais dû avoir peur. Je ne pus que rire. C'est que, à travers la porte, les portes, larges ouvertes, j'assistai aux exercices d'équitation de ces Messieurs. Rien n'est plus comique. Le cadre, c'est vraiment le cadre: des officiers qui, gravement, deux à deux, vont au pas, en devisant avec une sérénité affectée, faisant le sacrifice de leur existence, comme en pleine émeute. Leurs chevaux tendent le cou pour entendre, sans y faire attention, les menaces et les vociférations des insurgés, terribles et absents. Les officiers bombent le torse, ainsi que sous les pavés, les balles et les bombes; ils ne fument pas: ils sont en service commandé. C'est l'école du stoïcisme et de l'héroïsme. Pas un pas plus long, pas un geste plus saccadé: tout est mathématique, sublime et géométrique. Le malheur, c'est que l'exemple soit donné à vide: la répétition des couturières.

Pour les hommes, c'est plus amusant: la garde se recrute dans le militaire. Des tringlots, des chasseurs d'Afrique, un vague spahi très seul et très gêné, des dragons et des artilleurs, trois cuirassiers et un cavalier de remonte,—tout ça plus ou moins gradé,—tournent en rond dans le quadrilatère, au pas, au trot allongé, au petit trot, au galop de charge, à la papa, gaillardement, férocement, comme sur les pieds des badauds, pour les aligner, et contre les sauvages attroupements, pour les disperser et les réduire. Ces éléments disparates n'ont qu'un signe commun, quoique d'élite, le blanc de la buffletterie[2], en attendant le fourniment complet.

[2] Pas l'été.

Mais, dans leurs rangs, il y a les vieux soldats et, ceux-là, c'est inénarrable. En képi, en bonnet de police, en veste, en bourgeron, ils vont et s'en foutent, s'en foutent, s'en foutent!

Ceux qui m'ont le plus réjoui trottaient, galopaient en chemise et en tablier bleu, oui, en tablier bleu à peine relevé sur la selle, la bavette bien en place et les manches retroussées. Le tablier, à cheval! Je vous jure, mon cher directeur, que ce n'était ni le tablier des sapeurs de dragons, ni celui des timbaliers de mameluks, c'était le mien, celui que j'ai eu le plaisir et l'honneur de porter à votre service et qui, d'ailleurs, m'a été plus favorable et plus prestigieux, grâce à vous, que le voile de Tânit. Je me pris donc à rigoler—et je réfléchis, ensuite. Il me sembla qu'un de ces hommes à cheval, c'était moi, mais mon cheval était moins lourd, moins serf, plus leste, qu'il m'emportait en vitesse vers des destinées merveilleuses, que le tablier se déroulait, s'envolait et qu'il nous faisait, au cheval et à moi, une paire d'ailes en hauteur, à peine bleues, azurées et que je montais... montais...

Excusez-moi. C'est une manière comme une autre de ressusciter...

... Une demi-heure après, j'étais chez mon cousin le ministre. J'avais forcé sa porte—il ne couche pas au ministère,—bousculé son valet de chambre, qui me connaît, et trouvé mon brave parent plongé dans son encrier.

—Ne vous dérangez pas, Charles. Ce n'est que moi.

—Qui, toi?

—Ah! la voix du sang devient blanche chez vous. Vous me tutoyez. Attention! Vous ne vous rappelez pas que vous tutoyez tout le monde, tout le monde, excepté vos parents?

Il se retourna. Les grandeurs n'avaient pas affaibli son orgueil ou diminué son dédain de l'univers. Sa figure, tout en grimaces, pour mieux cacher son âme hautaine et tendue, ses yeux de braise rousse, tout avait peu changé. La barbe plus courte, pourtant et plus blanche... Et un chevron d'ancienneté, placé en plein front, entre les deux sourcils à la Bismarck. Je me défendais mal de quelque inquiétude. Comment croire, comment espérer que mon cousin pût ignorer mon diable de passé? J'avais, somme toute, été «une cause parisienne» et ma disparition même, en omettant la chronique, judiciaire ou scandaleuse, écrite ou «parlée», devait avoir frappé, sans nulle vanité, l'actuel potentat. Il y a dans tout parent riche l'étoffe de plusieurs Brutus père. Pouvoir jouer au justicier, au mieux de ses intérêts, quel rêve pour un allié qui est ou sera gêné des évolutions, de l'existence, de la proximité d'un obscur consanguin! D'autant qu'il y a l'opinion publique, les ennemis, les journaux!

—Tiens! c'est vous! dit Charles. D'où sortez-vous, Monsieur? Je vous croyais mort, fou, j'entends fou enfermé—ou au bagne.

—Pas encore! balbutiai-je, pas encore! (Je ne mentais pas. En admettant que j'y pusse retourner, je n'y étais pas. Pourquoi faire à mon cousin des confidences humiliantes et inutiles?)

—Allons! vous n'êtes pas si bête que ça. Pourquoi ne vous a-t-on pas vu depuis si longtemps? Vos opinions politiques?

—La timidité, mon cousin. Le respect de votre conscience et de votre travail. Des caprices, des passions, des voyages!...

—Toujours le même! Et l'on finit par capituler. On débarque chez le monstre. La nécessité, hein? On a quelque chose à demander. Vous n'avez qu'à faire demi-tour: pas de préfecture, pas de sous-préfecture. Bibi ne fait pas de népotisme!

—Mon cousin, affirmai-je avec dignité, vous ne me connaissez pas. J'ai renoncé à mon nom, dès je vous ai su au pouvoir. Il n'y a plus de Bicorne de la Cellambrie. Je m'appelle Emmanuel Rocaroc—pour vous servir.

—Ça, c'est bien! c'est très bien. Vous n'êtes plus mon parent. J'ai le droit de m'occuper de vous et de te tutoyer. Je parie que tu as besoin d'argent. J'ai gagné, pas?

—Oui, monsieur le ministre, tu as gagné. Moi aussi. J'ai besoin d'argent pour rembourser un brave homme qui m'a obligé. Une misère: trois mille francs...

—Trois mille francs! Tu nous crois donc millionnaires?

—Qui, nous?

—L'État, imbécile! L'État que je suis, quoique indigne!...

—Millionnaire ou non, il me faut trois mille francs.

—Tu me fais trembler. Tu les dois à l'Allemagne? Non? Alors à qui?...

—Un brave homme, Charles, un très brave homme. Il a fait un effort surhumain. Il n'a que son traitement pour vivre!...

—Un fonctionnaire! Bien! Son nom? Je le révoque!

—Il ne dépend pas de toi. Je l'ai rencontré sur le bateau.

—Pas sa place. Un gouverneur des colonies, n'est-ce pas?

—Non. Directeur d'établissements pénitentiaires. Mais il n'est tout de même pas à sa place. Tu devrais lui faire obtenir un avancement, en France,—et la rosette.

—Et trois mille francs! Tu n'es pas cher à acheter.

—C'est entendu, oui? Il s'appelle M. Sylvestre Capucino.

—Capucino! tu te mets bien! Une retraite pour tes vieux jours... Non, au fait, puisque tu le rapatries... Je le connais. Je lui dois de l'argent, moi,—oh! c'est vieux!—pour un journal bien mort. C'est bien pour toi que...

—Merci, pour lui. Si tu savais à la suite de quelles circonstances j'ai rencontré ce citoyen... C'est tout un roman.

—Je n'aime pas les romans...

—Depuis que tu n'en fais plus. Merci tout de même.

—N'en jette plus. Je t'emmène à la boîte, pas?

J'eus un petit frisson, entre mon épingle et ma cravate. La boîte... J'eus peur que Charles fût plus Brutus l'Ancien que nature... La boîte... Pour un repris de justice, ça a un sens.

—Je t'emmène à la boîte, continua Charles, pour te donner ton sale argent. Par contre, tu me mettras par écrit ce que tu veux, en articles non monnayés, pour ton protégé. Allons! Ouste! La cocarde et le grelot sont en bas!

Mon cher Directeur, je ne grossirai pas cette lettre trop longue de toutes les plaisanteries et autres observations dont mon cousin Charles meubla les coussins d'une voiture officielle: vous l'avez connu, Charles, au temps de ses luttes et de ses glorieux revers: c'est Robespierre et c'est Vautrin, c'est Gaudissart et Richelieu, c'est Marat dandy et peigné, c'est Fouquet et Napoléon. Il me parla fort peu de vous.

—Rocaroc, clamait-il, Rocaroc! Tu aurais dû me laisser ce pseudonyme, à moi! Ce n'est pas un nom, c'est une déclaration ministérielle, c'est une proclamation, un défi, une menace! Rocaroc! Tiens! je ne t'ai jamais tant aimé! Tu vois ces jardins, ces murs, ces hôtels, ces perrons, ces portes qui ont une défiance à triples gonds, à verrous de sûreté? Je dirais: «C'est le ministre», on n'ouvrirait pas.—Rocaroc!» ça ne s'ouvre pas, ça bée, ça s'offre, ça se donne! Ah! poète! frappe à ces portes, de ton nom, de ton nom tout seul, à la volée, et tu auras l'argenterie, les filles, les femmes, les tableaux de famille et les enfants à la mamelle! Rocaroc! Paris serait à toi si... si toi, c'était moi.

—Si tu veux mon nouveau nom? je te le donne.

—Et moi, je te donne mon portefeuille, pas? Je suis trop connu: on s'apercevrait de la substitution! Hélas! N'en parlons plus. Du reste, tel quel, je fais de la besogne!

Nous étions arrivés. Charles entrait dans l'antre du silence. Il passa comme dans une ville prise et déjà passée au fil de l'épée. Une seconde après, le chef-adjoint du cabinet, M. Lemuet, m'apportait mes trois mille francs, sans un mot. Le ministre avait déjà oublié ma présence. Il avait foncé comme un sanglier dans ses paperasses et signait, sabrait, surchargeait, à coups de boutoir. Nous déjeunons ensemble la semaine prochaine. Et Charles, in fine, me charge tout de même pour vous de ses plus amicaux souvenirs. C'est peut-être lourd: je m'en débarrasse tout de suite. Il ne me reste qu'à vous exprimer une fois de plus, en attendant mieux, ma reconnaissance vivante et active. Je vous récrirai avant d'avoir de vos nouvelles. J'ai hâte de clore cette lettre pour avoir la satisfaction de me dire, avec émotion, votre très sincère et très indigne serviteur.

Feu B. de La C.»

Le diable soit des bureaux de poste et des employés qui y sévissent! En recommandant mon envoi, je n'avais oublié que mon nom. Heureusement, il me revint à temps. Il ne me manquait plus que l'adresse. Au fait, j'étais sans domicile! Les rigueurs administratives veulent vous dégoûter d'être honnête homme et de prendre à cœur de payer ses dettes avant même d'avoir pris un lit dans un hôtel et de s'être débarbouillé. J'élus domicile au ministère de mon cousin, tout simplement. On peut aussi bien être chez soi dans un ministère que chez un notaire ou un huissier. Et cette vexation me fit sourire un peu plus, après. Ça complétait le paysage. Paris, Paris, tu es le propre de l'homme, le rire!—l'univers aussi, d'ailleurs!...

Rien n'est tel, en vérité, que de revenir d'un long voyage pour avoir les plus grandes surprises, en moins, à contre-coup, le choc en retour, quoi! Ah! Ah! les belles pudeurs de mon adolescence, ah! ah! mes belles terreurs, ah! ah! mes respects! Que c'est loin! que c'est loin! Tout ça est à prendre, Paris et le reste du monde! Mon brave cousin Charles, tu m'as fait sourire toi-même. Je n'ai pas besoin d'être ministre, moi, pour être sûr de mon pouvoir... Les rues me semblent maintenant plus larges et plus à moi. Je suis empereur et roi! j'existe. Il me suffit d'un tout petit faux, qui sera à jamais ignoré, pour redevenir citoyen, électeur, éligible! Je ne daigne. J'ai sur moi plus de douze cents francs, dont neuf cent quatre-vingt-sept d'argent bien français... Vive la France! Vive Paris! Et maintenant, à nous deux!»

B. R.

... Il était un peu plus de onze heures. Le boulevard, tout bleu, tout blême, tout roux et tout roide, flambait, étendard en longueur, sous un soleil endormi par sa propre chaleur. Un monsieur, assez jeune, assez anglais, s'assit à une table du café du Coadjuteur et demanda une absinthe pure. La terrasse était dans toute sa gloire. Les éclats de voix de quelques littérateurs et artistes faisaient un paravent de paradoxes de tout repos et de rosseries innocentes aux chuchotements d'affaires, aux injures atroces et aphones, aux menaces entre haut et bas des marchands d'espoirs monnayés, de leurs agents et de leurs peu intéressantes victimes. De-ci, de-là, des étrangers qui se ressemblaient, d'un continent, à l'autre, gobaient leur interminable chocolat ou leur café-crème éternel. Les garçons, inutilement hélés, fiévreusement sourds et impassibles, promenaient, en bâillant de dégoût, leurs ventres de notaires sans tache, leurs tabliers souillés de sacrificateurs et leurs mufles de consuls de la décadence, un peu trop gavés de murènes. Les soucoupes jonglaient avec des sous, des plateaux et des pièces décimales. Les carafes frappées changeaient de table, avarement, et des mendiants, les pattes et la voix cassées, alternaient, sur le devant du théâtre, un peu en dehors, avec des camelots insinuants qui offraient des merveilles, cependant que, en bordure, à toute gueule, à toutes jambes, les vendeurs de journaux faisaient prendre un galop d'essai à des nouvelles trop stridentes et aux scandales les plus désordonnés. De la prose, en bâton, se roulait, se déroulait, entre les mains tremblantes des clients. On lisait, on se cachait, on s'éventait.

Tout-à-coup, l'un des plus notables commerçants en promesses donna—une seconde—les signes de la plus noire agitation. Il se pencha vers son vieux complice Laurageay et murmura:

—Là! là! tu ne vois pas? Non! pas la petite blonde! celui-là!

—Qui donc, mon petit Bihyédout, cet English? Un pigeon?

—Heu! heu! peut-être! reprit Bihyédout qui s'était ressaisi. Tu m'excuses une minute, vieux? J'ai à parler au type!

Il s'avança, se coula entre les guéridons ou son ventre laissait à chaque fois, non sans la reprendre, une coulée de graisse et aborda:

—Bonjour, monsieur... Je ne me trompe pas, n'est-ce pas?

—Pardon, vous vous trompez, monsieur. Mais asseyez-vous!

—Voyons! pas de blague, c'est bien moi! mais c'est bien toi?...

—C'est moi, Emmanuel Rocaroc, ingénieur civil. Et toi?

—Pascal Bihyédout, usurier. Tu as besoin de fonds, pas?

—Merci. Nous en reparlerons. Content de te revoir, en attendant.

—Moi aussi. Mais si, si! content! Ce que je t'ai pleuré, vieux!

—Moi pas. Tu n'as jamais été très sympathique, là-bas!

—Là-bas! Chut, malheureux! Tu veux nous perdre. Là-bas!...

—Eh bien! quoi? là-bas, c'est vague, c'est vague, c'est partout—et ailleurs!

—Non! vois-tu, mon cher, ici, dans ce coin-ci, la plupart des gens peuvent sortir sans leurs bonnes, mais, de temps en temps aussi, ils peuvent sortir—et rentrer—avec deux sergents de ville ou deux gendarmes. Alors, là-bas!... C'est terriblement précis.

—Ça n'empêche pas que tu n'étais pas très aimé. Que prends-tu?

—Je suis servi. Tiens! à cette table! Veux-tu que je te présente?

—Je ne veux pas augmenter le cercle de mes relations. Merci.

—A propos de cercle, tu déjeunes avec moi, au moins? Au cercle? C'est là, à côté. Nous serons en tête à tête. On causera gentiment.

—J'y consens avec bienveillance. Histoire de me laver les mains.

—Tu as de nouvelles taches de sang?

—Farceur! Je ne fais que descendre du train et du ministère.

—Faire viser ta résidence, ou poser ta candidature?

—Toucher de l'argent, mon ami.

—Tu n'es pas si bête!

—Mais je l'ai déjà expédié.

—Idiot! Triple idiot! Envoyer de l'argent!

—Tiens! Mais toi? Je croyais que tu en vendais.

—Moi? je vends de l'argent, à crédit. C'est un sujet de conversation, une attitude, une couverture, une contenance. Usurier? je ne sais même pas ce que c'est. Mais je m'abrite derrière un délit caractérisé pour n'être pas soupçonné d'autres crimes et délits, je me calfeutre dans le mépris public. Un usurier! On passe. On ne s'arrête pas. C'est une bête, une sale bête, cataloguée. Quand on en a besoin, on échange des chiffres à bout portant. Quand on n'en a pas besoin, on ne salue pas. Ça ménage les chapeaux. La police ne s'occupe pas de vous. Le parquet attend des plaintes pour agir—ou ne pas agir. Les meilleurs déguisements sont les plus bas. Connais-tu l'histoire de Fiérabras de Saintorgueil?

—Fiérabras de Saintorgueil? J'ignore assez généralement...

—C'était un général, en effet. Le général Fiérabras était, comme son nom l'indique, dévoré de la maladie de l'énergie et de la domination. Il fit un pronunciamento, comme tout le monde,—et le fit mal. Quand des centaines de ses partisans eurent payé de leur tête—lisez de douze balles à travers le corps, par personne—l'honneur d'avoir été sous ses ordres, il se sentit mordu du désir de les venger et de prendre sa revanche lui-même. Ça le conduisit à tenir à sa peau. Il maudit sa popularité traîtresse et sa vanité qui remplissait l'univers de ses portraits à pied, à cheval, en auto, en uniforme, en civil, couronne en tête, etc., etc. Mais c'était un conspirateur et un homme d'action, un homme. Toutes ses retraites étaient éventées. Il songea au seul refuge sûr de cette époque: ce n'est plus l'église, c'est la prison. Mais la prison, on en sort, malheureusement. Et après... Fiévreusement, il mit la hausse à son génie, et sourit. Une heure après, il était sous les verrous. Mais comment! Un pauvre diable minable venait de se faire coffrer sous la ridicule inculpation de grivèlerie. Filouterie d'aliments, rue de l'Homme-Armé. Un litre à douze, une douzaine de petits gris, la soupe et le bœuf, un livarot, un verre de jus et un petit de raide, il n'y en avait pas pour quarante sous,—ou tout juste. L'homme avoua qu'il se nommait Léopold Vanpeerogyn, né à Anvers, déjà condamné. On le mensura par dessous la jambe, on le photographia à la flan: il ne valait pas le collodion de l'anthropométrie. On lui octroya deux mois de cellule qu'il purgea, allègrement. Après quoi, comme il était étranger et que notre belle patrie n'est pas assez riche pour nourrir à l'œil les plus timides des escrocs cosmopolites, on prit contre lui, dans le tas, un arrêté d'expulsion, on le ficela et on le mit à la frontière, à une de ces frontières où les plus ardents de ses adversaires étaient dévisagés, poil par poil, pour que le formidable Fiérabras n'échappât point à son supplice et ne menaçât plus les institutions, leur jeu et leur gloire. Les gendarmes chargés de l'arrêter éventuellement, coûte que coûte, saluèrent d'un petit air supérieur ceux qui l'expédiaient dare dare: c'est une bien piètre corvée que de jeter dehors d'humbles condamnés correctionnels,—presque des contrevenants—pour des hussards de la guillotine, armés de pied en cap, et cirés à l'œuf, commandés de service pour un général de division, un prétendant, un dictateur en disponibilité. Ces derniers, l'élite des serviteurs de la loi, les protecteurs à aiguillettes du régime avaient besoin de tous leurs yeux; pourquoi les user en détail sur des imbéciles inoffensifs et d'ailleurs enchaînés. «Foutez le camp, dit le brigadier d'escorte à son prisonnier et à ses compagnons et qu'on ne vous revoie plus! Si l'on vous repince de ce côté-ci du poteau, vous n'y coupez pas de vos six mois!» M. de Saintorgueil songeait à un autre poteau. On ne le repinça pas. Il n'est pas encore empereur, mais...

—Pardon, Bihyédout—puisque Bihyédout il y a—est-ce que tu ferais de la politique? tu crois à ton Fiérabras?

—Même pas. C'est une image que j'ai développée pour t'amuser. Je crains même qu'il n'ait pas existé, ce conspirateur, mais il me plaît. Je dirai mieux: il me sert à te prouver qu'il faut abriter les plus grands desseins derrière les plus petits méfaits, les grosses canailleries derrière les plus médiocres, les plus sinistres intelligences derrière les plus crapuleuses stupidités. C'est de la morale en action.

—En actions? Tu fais de la banque?

—Pas encore! je t'attendais!

—Tu m'attendais? Moi?

—Toi... ou un autre. Je suis très seul dans ma patrie...

A cet instant, graillonneuse, pisseuse et pis, les cheveux vert-de-grisés, l'œil tombant en une larme habilement éternisée, la lèvre hérissée de lèpre et pleurarde, une mendiante archi-centenaire éclaboussait de sa prière torve, de son moignon, de sa puanteur agile la terrasse et l'intérieur du café.

—Tiens! dit Bihyédout, voici ma marchandise et ma clientèle!

—Tu fais des mendiants? s'étonna Rocaroc.

—Je ne suis pas assez romantique. Je les refais: c'est tout.

—C'est un prêté pour un rendu. Tu m'expliqueras ça tout à l'heure. Ça m'a donné faim de voir demander l'aumône.

Midi commençait à souffler sa férocité sur la ville.

Les filles avaient les hanches plus provocantes, rapport au ventre. Les pures, parfaites et idéales jeunes filles que mesdemoiselles et mesdames leurs mères tenaient au bras, comme enchaînées, histoire de montrer qu'elles deviendraient tôt aussi flapies et aussi hideuses que leurs personnes mêmes, crispaient mal, au coin de leur lèvre, leur bâillement en cul-de-poule. Les vociférations des camelots suaient l'agonie, les aveugles, manchots, sourds-muets et culs-de-jatte avaient de l'ironie dans tout ce qui leur restait de corps en signifiant: «Moi, j'ai de quoi briffer. Et toi, mon vieux?» Les employés drapaient dans une dignité effrangée et luisante un appétit qui sait se cantonner aux hors-d'œuvre, se contenir aux entrées, s'apaiser aux entremets et mourir, en fanfare, au café sans dessert d'un balthazar à un franc dix, cependant que, savourant insolemment leur quart de brie sous l'innocent baiser du soleil, des tiers de midinettes faisaient valoir qu'elles valaient mieux que ça, tout de même, et qu'elles avaient des dents.

La terrasse du café ne s'était pas encore vidée. Les usuriers retenaient leurs pâles ou rouges clients,—et inversement. L'espoir et la cupidité, le désir de tromper, la joie de torturer, c'est le meilleur apéritif. Avec des rires gras et des gestes secs, les conversations s'éternisaient. Des plaisanteries de commis-voyageurs en cartes transparentes répondaient aux chiffres des notaires complaisants, histoire de n'être pas trop sérieux, de n'être pas dupes et de n'être pas trop durs: on réfléchit, à intérêts composés, entre deux hoquets. Des camarades jouaient, sans enjeu et sans jeu, à qui ne paierait pas le premier. Des capitalistes honteux, crevant de faim, commandaient un nouveau verre pour avoir l'air affamés—et pour cause. Les garçons, gavés depuis deux heures, s'ennuyaient seulement d'avoir sous les yeux les mêmes figures—sans tête.

Bihyédout se décida:

—Paie! dit-il et foutons le camp! c'est à deux pas.

Rocaroc eut un sourire:

—Ce n'est pas pour l'argent. Mais tes amis? Tu ne prends pas congé?

—Pas si bête! Tu es avec moi. J'ai l'air d'avoir mis la main sur une poire. J'ai droit à une gratification. Elle suffira pour notre déjeuner, nos cigares—et le reste.

—Tu as l'œil à tout!

—Ça console de n'avoir pas l'œil partout!

—Ou le quart-d'œil quelque part...


[CHAPITRE IV]