AVANT-PROPOS
_Présenter au public une Vue générale de l'histoire politique de l'Europe [L'idée de ce volume m'a été donnée par une préface, que j'ai écrite en 1886 pour la traduction d'un livre de M. FREEMAN, (Histoire générale de l'Europe par la géographie politique, par M. Edward A. FREEMAN, traduit par M. Gustave LEFÈVRE; Paris, Armand Colin et Cie.) Il m'a semblé qu'il y aurait quelque utilité à développer ce premier essai, et à en faire un livre.], c'est encourir le reproche d'avoir trop entrepris. On sait aujourd'hui la peine et les soins qu'il faut pour établir la vérité d'un seul fait: comment prétendre, dès lors, raisonner sur cette quantité considérable de faits dont se compose l'histoire politique de l'Europe?
Les historiens, qui osent encore traiter de pareils sujets, peuvent dire, pour leur défense, que, si les détails sont douteux souvent, les grands faits ne le sont point. Nous ne savons pas, avec une pleine sécurité, les mobiles intimes de la révolte de Luther, et il y a des obscurités dans l'histoire de la bataille de Waterloo, mais il est certain que Luther s'est révolté, certain que la bataille de Waterloo a été perdue par Napoléon. Or ces deux faits ont eu des conséquences très claires et très graves.
Les événements décisifs, ceux qu'on peut appeler d'histoire universelle, sont rares. Il n'est impossible ni de les discerner, ni de les connaître, ni d'en voir les suites. C'est pourquoi, si paradoxale que cette opinion puisse paraître, le général, en histoire, est plus certain que le particulier. Il est plus facile de ne pas se tromper sur tout un pays que sur un personnage. La vue, qui se perd dans les broussailles, embrasse les ensembles: les horizons les plus vastes sont les plus nets.
Cependant, une tentative comme celle qui est faite ici, pour résumer en quelques pages une si longue histoire, n'est point sans quelque péril. Certaines opinions et des jugements brièvement exprimés étonneront, peut-être même offenseront le lecteur. Qu'il me permette de le prier de bien placer son point de vue dans cet espace de trois mille ans.
Nous sommes exposés à grossir certains faits, parce qu'ils nous intéressent plus que d'autres, pour des raisons à nous. Nous connaissons l'antiquité et les siècles de la Renaissance, de Louis XIV et de Voltaire, mieux que le moyen âge et notre siècle: c'est un des effets de notre éducation. Pourtant le moyen âge a ébauché les nations, qui se sont achevées au cours de notre siècle. Ces deux époques sont donc les plus importantes dans l histoire de l'Europe, j'entends l'histoire politique proprement dite.
Ce volume présente la succession des grands phénomènes historiques, et il essaie de donner le comment des choses. Il faudrait ajouter le pourquoi, mais l'audace serait par trop grande.
La nature a écrit sur la carte de l'Europe des destinées de régions. Elle détermine des aptitudes, et, par conséquent, des destinées de peuples. Le jeu même de l'histoire crée des nécessités inéluctables: telle chose sera, parce que telles autres ont été.
D'autre part, sur la carte de notre continent, la nature a laissé le champ libre à l'incertitude de possibilités diverses. L'histoire est pleine d'accidents, dont la nécessité n'est point démontrable. Il existe enfin une libre puissance d'action, qu'ont exercée des individus et des peuples.
Le hasard et la liberté contrarient la fatalité naturelle et cette fatalité des suites, qui naît de l'histoire. Dans quelle mesure? Tout est là, mais ce tout est sans doute inaccessible à notre esprit.
Il serait intéressant, du moins, d'en trouver quelques parties. Le lecteur y est convié par ce petit volume.
Un mot encore. Je me suis défendu de mon mieux contre les préjugés du patriotisme, et je crois n'avoir pas exagéré la place de la France dans le monde. Mais le lecteur verra bien que, dans la lutte entre les facteurs opposés de l'histoire, la France est la plus redoutable adversaire de la fatalité des suites. Elle s'est mise en travers du cours des choses européennes, il y a un siècle, et l'a précipité dans une direction nouvelle. Aujourd'hui, nous sentons peser sur le continent une fatalité redoutable; aussi ce livre se termine-t-il par des prévisions pessimistes. Mais il laisse entendre, dans ses dernières pages, que, si les conflits, qui arment l'Europe et menacent de la ruiner peuvent être apaisés, ce sera par l'esprit de la France._