VUE GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE POLITIQUE DE L'EUROPE

L'ANTIQUITÉ

Caractères généraux.

Un peuple n'a pas une histoire par le fait seul de son existence; il faut que sa vie soit active et féconde.

Le peuple historique est celui qui trouve les règles d'un état politique et social, et qui met un certain ordre dans le gouvernement, une certaine justice dans la société. Il professe une religion et une morale. Il pratique avec habileté le travail des mains et celui de l'esprit: il a une industrie, un art, des lettres. Il agit sur d'autres peuples pour employer sa force, pour s'enrichir et pour satisfaire son orgueil; il est commerçant ou conquérant, ou les deux à la fois.

Aujourd'hui, plusieurs peuples méritent le nom d'êtres historiques; les efforts de chacun d'eux et leurs relations constituent l'histoire. Mais, plus on s'éloigne des temps modernes, plus rares sont ces êtres: il n'y en eut d'abord en Europe qu'un seul, les Grecs; un seul, après les Grecs, a occupé la scène, qu'il a élargie; c'est le peuple romain.

L'histoire de la Grèce et de Rome forme une première période, qui se termine vers le quatrième siècle de l'ère chrétienne, au moment où de nouveaux acteurs, les Germains et les Slaves, apparaissent et compliquent l'histoire, jusque-là très simple.

La Grèce.

Il était naturel que l'histoire de l'Europe commençât au sud-est, tout près du berceau des premières civilisations.

La Grèce recueillit le bénéfice de l'expérience acquise par les peuples qui habitaient les vallées de l'Euphrate et du Tigre, la côte du Liban et les bords du Nil; mais la civilisation grecque se distingua de celles qui l'avaient précédée par une vertu qu'on peut nommer européenne, l'activité libre.

Il était naturel aussi que la Grèce trouvât tout de suite le caractère de la civilisation de l'Europe. Ce pays, qui reçoit la mer dans les plis et replis de son rivage et pousse dans la mer ses promontoires, cette péninsule entourée d'îles et découpée en vallées que dominent des plateaux, est comme une réduction de notre continent péninsulaire, au littoral développé, aux articulations nettes.

La Grèce, c'est l'Europe réfléchie et condensée dans un miroir.

Son histoire annonce celle de l'Europe. La Grèce est divisée en populations parentes, mais différentes les unes des autres. Ses cités sont de petits États souverains, qui emploient dans leurs rapports toutes les combinaisons de la politique. Deux ou trois d'entre elles exercèrent une hégémonie, mais qui ne fut jamais ni étendue ni durable.

Elle sut organiser dans l'enceinte sacrée de ses villes un gouvernement et une société. Elle excellait dans tous les genres du travail humain: poésie, philosophie, science, art, industrie et commerce; elle acquit ainsi des forces qu'elle répandit au dehors. Elle fonda sur toutes les côtes méditerranéennes, de l'Euxin aux Colonnes d'Hercule, des cités, filles des siennes; mais de même qu'elle ne s'est jamais groupée en un État, elle ne réunit point ses colonies en un empire. Lorsqu'elle eut épuisé sa faculté d'agir et qu'elle tomba sous la domination d'un peuple militaire, les Macédoniens, des États grecs furent fondés, mais les plus importants étaient en Asie ou en Égypte.

La Grèce aura, du moins, une longue survivance en Europe, où l'hellénisme exercera, sous des formes diverses, une action très forte. Il modifiera les mœurs et les idées de Rome républicaine. Après la fondation de Constantinople, il créera une civilisation religieuse et politique, le byzantinisme. Il rompra l'unité romaine dans les derniers temps de l'Empire. Il sera en opposition, pendant le moyen âge, avec les idées et les systèmes essayés par l'Occident et brisera l'unité ecclésiastique du monde chrétien. Plus tard, répandu partout, à l'époque de la Renaissance, il renouvellera les esprits, et produira, pour sa part, la civilisation intellectuelle des temps modernes.

La domination romaine.

La péninsule italienne ne ressemble pas à la péninsule hellénique: elle est plus rigide; les îles ne foisonnent point autour d'elle; ses ouvertures ne sont point, comme celles de la Grèce, vers l'Orient. Mais l'Italie est située au centre de la Méditerranée, et la Sicile la prolonge jusqu'en vue de l'Afrique. Beaucoup plus que la Grèce, elle est continentale, terrienne, comme disent les marins. Ses populations indigènes ont été visitées sur les côtes par des navigateurs étrangers, mais c'est une cité de laboureurs qui les a réunies sous ses lois.

Rome a employé ses premiers siècles à grossir son territoire, ainsi qu'un paysan arrondit son domaine. Comme tous les conquérants, elle a continué de conquérir, parce qu'elle avait commencé. Ses premières guerres ont amené d'autres guerres; ses premiers succès ont rendu les autres à la fois nécessaires et faciles. Elle finit par croire qu'elle avait mission de soumettre les peuples. La conquête devint pour elle une profession:

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Elle a considérablement étendu le champ de l'histoire, où elle a fait entrer l'Espagne, la Gaule, la Bretagne, le pays situé entre les Alpes et le Danube, et une partie de la Germanie. Pour exploiter les territoires soumis, elle a inventé la province.

Son administration a détruit les peuples anciens et fondu les vieilles divisions historiques ou naturelles, dans l'unité de l'orbis romanus. Elle appelait ainsi la belle région méditerranéenne, au centre de laquelle s'élevait «l'immobile rocher du Capitole». Les cités helléniques, chacune pour son compte, avaient semé des colonies; la Grèce s'était éparpillée: Rome a concentré l'univers; fiebat orbis urbs, a dit Varron.

Il y avait eu un monde grec, mais point d'empire grec: il y eut un monde et un empire romains.

L'action de Rome a été intense et profonde: elle a transformé des peuples, mis l'ordre à la place de l'anarchie, enseigné aux vaincus sa langue, ses mœurs, sa religion. Elle s'est élevée jusqu'à la conception du genus humanum, et elle a écrit la raison humaine dans ses lois. On ne peut qu'admirer une puissance si extraordinaire, mais il est douteux que tous les effets en aient été bienfaisants.

Toute éducation uniforme est dangereuse, car la variété des individus est nécessaire au progrès de l'activité humaine. Plus il y a d'individus concurrents, plus fécond est le travail universel. Rome a détruit, autant qu'elle pouvait le faire, les génies particuliers des peuples, qu'elle semble avoir rendus inhabiles à la vie nationale. Quand la vie publique de l'empire a cessé, l'Italie, la Gaule, l'Espagne ne savent pas devenir des nations: la grande existence historique ne commencera pour elles qu'après l'arrivée des Barbares et plusieurs siècles de tâtonnements dans les calamités et les violences.

Les pays que Rome a civilisés ne lui doivent point uniquement de la reconnaissance. Nous aimons à opposer au tableau de la Gaule gauloise celui de la Gaule romaine. Les villages sont transformés en villes, les cabanes en palais, les sentiers en routes dallées, les orateurs incultes en rhéteurs diserts, les guerriers barbares en généraux ou en empereurs. Nous admirons ce miracle, et la vie heureuse que l'on menait dans les cités gallo-romaines.

Mais comment se fait-il que les pays que Rome n'a point conquis et longuement possédés tiennent aujourd'hui une si grande place dans le monde, qu'ils aient une originalité si forte, et cette pleine confiance en l'avenir? Est-ce seulement parce qu'ayant moins vécu, ils ont droit à un plus long avenir? Ou bien Rome a-t-elle laissé après elle des habitudes d'esprit, des façons d'être intellectuelles et morales qui gênent et limitent l'activité? Questions insolubles, comme toutes celles dont il importerait de connaître la solution. Ne soyons donc pas, du moins, si prompts à juger: il n'est pas certain que ce soit un bonheur pour nous que César ait vaincu Vercingétorix.

Les deux empires.

Si fortement organisée qu'elle fût, cette vaste domination recouvrait maintes oppositions qu'elle ne dompta point.

Le plus souvent, c'est entre l'esprit du Nord et celui du Midi qu'il y a contradiction, et, par conséquent, lutte permanente. Mais, au temps romain, le Nord n'était qu'un ennemi extérieur et que l'on contenait; le contraste existait entre l'Occident et l'Orient: l'Occident que Rome avait soumis et s'était assimilé, parce qu'elle l'avait civilisé, l'Orient qui gardait sa civilisation hellénique.

Dans l'Europe occidentale, Rome a porté son esprit et sa langue; mais sur l'hellénisme, elle a gagné à grand'peine l'Italie méridionale et la Sicile: la langue et la civilisation de la Grèce ont persisté de l'Adriatique au Taurus. Ici le nom romain a remplacé le nom grec, mais l'apparence seule est romaine. Le jour où Constantin a fondé la seconde Rome, un empire a commencé, que la chancellerie byzantine appellera l'empire romain, mais qui, pour l'histoire, est l'empire grec.

La séparation de l'Occident et de l'Orient était inévitable; elle se trouva consommée, lorsqu'en 395 les deux fils de Théodose commencèrent à régner, l'un à Ravenne et l'autre à Constantinople. Dès lors coexistèrent deux États, ayant chacun sa tâche et ses ennemis propres, ennemis nombreux et puissants, dont la cohue essaye de se faire place sur la scène.

Les causes de ruine.

Ce n'est pas la division en deux empires qui a ruiné la domination romaine; ce n'est pas seulement la force des ennemis extérieurs. Rome républicaine avait abouti à la monarchie par la décadence de ses institutions et de ses mœurs, par l'effet même de ses victoires et de ses conquêtes, par la nécessité de donner à cette immense domination un dominus; mais, après qu'elle avait commencé à subir la réalité monarchique, elle garda le culte des formes républicaines. L'empire fut longtemps une hypocrisie; il n'osa pas se donner la condition première de la stabilité, une loi de succession. Chaque mort fut suivie de troubles, et le choix du maître du monde souvent abandonné au hasard. Il fallut bien pourtant organiser la monarchie, mais alors elle fut sans contradiction, sans contrôle, absolue. Elle se proposa pour fin l'exploitation du monde qui fut, dans la pratique, menée à outrance. Elle épuisa l'orbis romanus.

Mettons encore parmi les causes de ruine la durée même, et l'usure. Le monde se sentait vieillir. Il cherchait, il attendait du nouveau. Il ne pouvait l'obtenir ni d'une révolution politique, car personne ne concevait d'autre forme de gouvernement que l'empire; ni d'une révolution sociale, car l'esprit était fait au régime des castes qui s'était lentement établi. Une révolution religieuse se fit, mais contre l'empire. Dire: «Mon royaume n'est pas de ce monde», c'était jeter le mépris divin sur le monde païen qui se voulait suffire à lui-même, et ne connaissait pas l'au-delà. Dire: «Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César», c'était distinguer Dieu de César, en qui se confondaient l'humain et le divin. La distinction faite, comment la dette envers Dieu n'eût-elle pas été plus grande que l'obligation envers César? Dire: «Les cieux et la terre passeront», c'était démentir la prédiction de l'éternité de l'empire: Imperium sine fine dedi. C'était ébranler la roche immobile.