LE MOYEN ÂGE

Caractères généraux.

Où trouver un temps d'arrêt dans les siècles qui suivent?

L'empire d'Orient vit comme une flamme agitée, avec de grandes lueurs, des éclipses et de nouveaux éclats. Pendant plus de six siècles, il se défendra contre la nuit, qui, à la fin, le recouvrira.

L'Occident commencera par défaire l'œuvre des Carolingiens; il brisera l'empire en royaumes et les royaumes en seigneuries. Une végétation confuse et très violente étouffera les idées générales. Le pouvoir impérial, perdant de son honneur à chaque transmission et disputé par de petits princes italiens, sera réduit au néant; le pouvoir pontifical, disputé par des factions romaines, s'avilira.

Puis, au milieu du dixième siècle, un pape rendra tout à coup à l'empire son lustre et sa force, en couronnant empereur Otton, le roi d'Allemagne.

Les deux pouvoirs deviendront alors en Occident les agents principaux de la politique. À l'ombre de l'empire, la papauté se refera, se purifiera et ressaisira l'Église, qui se perdait encore une fois dans les soins et les devoirs de la matière. Devenue la tête de l'immense milice spirituelle, elle obligera l'empire d'abord à respecter son indépendance et bientôt à reconnaître sa primauté d'honneur.

Si ces deux puissances s'étaient accordées, elles auraient été les maîtresses de l'Occident, où elles auraient longtemps empêché les nations de prendre corps. La papauté, en effet, ne veut point entendre parler d'affaires de nations. Une seule guerre est, à ses yeux, légitime et perpétuellement obligatoire, la guerre contre l'infidèle, avec l'intermède de la guerre contre l'hérétique ou contre l'excommunié. Pour que la chrétienté puisse accomplir le devoir de la guerre de Dieu, le pape essaye de lui imposer la paix de Dieu. Quiconque la trouble, que ce soit un petit baron ou un Henri d'Angleterre, un Philippe de France ou un empereur Frédéric, est un factieux.

La croisade sera donc le principal phénomène de l'histoire politique aux douzième et treizième siècles, mais, très vite, elle tournera mal, et, à la fin, échouera lamentablement. Les rois se détourneront de cette œuvre ruineuse. D'autres intérêts apparaîtront, et des besognes plus prochaines et plus lucratives. Des territoires nationaux commenceront à se dessiner, et les peuples à percevoir la sensation de la frontière. Les pouvoirs généraux se détruiront eux-mêmes. La papauté ruinera l'empire au treizième siècle, mais aussitôt elle se heurtera aux résistances des rois, devenus des chefs de peuples, et elle tombera dans les scandales du grand schisme.

Du naufrage des pouvoirs universels émergeront alors les nations. Comme la chrétienté avait succédé à l'empire romain, l'Europe succède à la chrétienté; mais combien confuse encore et chaotique! Aussi faut-il chercher plus loin une date de démarcation dans l'histoire politique du continent. Au quatorzième siècle, le vrai moyen âge est fini, mais il y a toujours un empire d'Orient, et même il semble renaître; toujours un saint empire, et même il s'acquitte de son mieux, pendant les désordres du grand schisme, de son office d'avoué de l'église; toujours l'illusion de la croisade, et même des aventures héroïques de croisés. Au quinzième siècle encore, le schisme et le musulman préoccupent Jeanne d'Arc et la troublent. Les chevaliers d'Occident, entre deux batailles, jurent sur le faisan l'extermination de l'Infidèle.

Cependant, l'Infidèle prendra Constantinople. L’Europe, qui avait été le chercher et le combattre chez lui, permettra au Turc de transformer en mosquée l'église patriarcale de Sainte-Sophie. Elle laissera aux petits peuples des Balkans le soin d'arrêter l'Asiatique sur la route qui mène au cœur du continent. Le roi très chrétien de France et le roi catholique des Espagnes, le pape lui-même pèseront en politiques le prix de l'alliance ottomane, et la feront entrer comme un élément dans leurs calculs: signe certain qu'une période de l'histoire de l'Europe est close.

C'est donc jusque vers la fin du quinzième siècle qu'il faudra mener l'histoire des divers pays d'Occident et d'Orient.

L'empire d'Orient.

Pendant cette longue période, le contraste va se marquant de plus en plus entre l'Occident et l'Orient.

L'empire en Occident est un pouvoir à peu près idéal, sans territoire déterminé, sans nom même, car ce n'est pas un nom que cette périphrase par laquelle il est désigné de «saint empire romain de la nation germanique». L'empire en Orient est une domination réelle, qui s'exerce sur une région précise, et qui porte un nom national, Romania.

L'empire en Occident est partagé en deux pouvoirs: spirituel et temporel. En Orient, il n'a pas toléré à côté de lui une monarchie sacerdotale, indépendante du pouvoir civil. Le βασιλεύς a été une sorte de pape-roi. Au moment où la papauté, devenue toute-puissante, régit les rois de l'Occident, Constantinople se sépare de Rome par le schisme.

L'empire byzantin était donc plus cohérent et plus fort que son rival, mais il avait trois sortes d'ennemis. D'abord un ennemi intérieur: des groupes ethnographiques, établis sur le territoire de la Romania, et qu'il n'avait point assimilés; puis, deux ennemis extérieurs, l'Occident catholique et l'Orient musulman.

Une triple question se posait à propos de la destinée de l'empire: les nations établies sur son territoire en demeureraient-elles maîtresses, et la péninsule des Balkans serait-elle partagée dès le moyen âge en petits États indépendants? L'Occident ressaisirait-il Constantinople et la Péninsule? Ou bien Constantinople et la Péninsule deviendraient-elles la proie de l'Asie?

Les nations des Balkans ont eu leurs heures: au neuvième siècle, la Bulgarie devient un État redoutable et des principautés slaves s'établissent; au quatorzième siècle, la Serbie est un empire.

L'Occident s'est cru un moment maître de l'Orient. L'Europe pontificale et chevaleresque avait entrepris les croisades pour reprendre aux infidèles les lieux saints conquis par eux sur le βασιλεύς. Elle avait envoyé en Asie des milliers et des milliers d'hommes. L'empereur, très supérieur en politique à ces barbares, les avait joués. À la faveur des premières croisades, il avait recouvré des parties perdues de l'Asie Mineure. Mais les marchands de Venise étaient aussi des politiques: les circonstances leur donnèrent la direction de la quatrième croisade, et les barons chrétiens, aussi convoiteux que la République des lagunes, se partagèrent l'Empire, au début du treizième siècle. Alors règnent, à Constantinople, un empereur flamand; à Thessalonique, un roi italien; en Achaïe, à Naxos et dans Athènes, de petits dynastes, pendant que Venise s'établit en Crète et dans le Péloponnèse.

Quant à l'Asiatique, le troisième des successeurs possibles, il a livré au Byzantin un assaut continuel. Après que l'empire arabe, qui avait couvert l'Asie, l'Afrique, l'Espagne et la Sicile, s'est écroulé, l'émir ottoman, établi en Asie Mineure, est devenu un redoutable voisin.

Contre tous ces ennemis le βασιλεύς s'est défendu avec une constance et une habileté qui forcent l'admiration. Telle était la vitalité de «l'homme malade» de ce temps-là, qu'il se remit de l'étrange accident de la quatrième croisade. À la fin du treizième siècle, il a reconquis Constantinople; l'empire restauré recommence la conquête de la Péninsule; il reprend ses trois mers et pousse sa domination jusqu'au Péloponnèse. Il semble de force à prévaloir et sur les Slaves, et sur les Bulgares, et sur les principautés d'Épire, d'Achaïe, d'Athènes, et sur Venise; mais la puissance des Turcs s'amasse de plus en plus dense en Asie.

Il y a là une grande réserve d'hommes et de soldats, conduits par une dynastie de chefs absolus qui, tous, veulent la même chose. La grande lutte emplit le quatorzième et le quinzième siècle. À la fin, Constantinople devient la capitale de l'État ottoman, qui comprend toute la péninsule, depuis la Save jusqu'au cap Matapan, à l'exception de quelques points demeurés vénitiens et de l'héroïque Monténégro.

L'Asie a pris sur l'Europe la revanche des guerres médiques, des conquêtes d'Alexandre et des Romains, de celles du βασιλεύς et des croisés. Elle va prolonger son empire dans la Méditerranée par la conquête des îles et de l'Afrique, vers l'Europe centrale par les progrès des Turcs sur le Danube. Voilà pour un long temps la question d'Orient réglée: Slaves, Bulgares, Albanais, Roumains, Hellènes, s'endorment sous la domination du cimeterre et du croissant, mais ils ne font que dormir.

L'empire d'Occident.

Après la mort de Charlemagne, un parti ecclésiastique et impérialiste avait essayé en vain de maintenir l'unité de l'empire. La force des choses, permanente sous les accidents de la politique et du hasard, avait séparé l'Allemagne, la France et l'Italie: mais la séparation, commencée au traité de Verdun en 843, ne fut pas complète. Les trois pays ne sont pas des États: un État est un être politique organisé, et il n'y aura d'États à proprement parler (de grands États au moins), qu'à la fin du moyen âge. Ils ne sont pas des nations: une nation est une personne formée, consciente et responsable; il n'y aura, pas de véritables nations sur le continent avant notre temps.

Au neuvième siècle, la France et l'Allemagne n'ont pas encore trouvé leur nom. Charles le Chauve est roi des Francs; Louis le Germanique est roi des Francs. Ils se distinguaient l'un de l'autre d'après les points cardinaux: Charles commandait aux «Francs occidentaux», et Louis aux «Francs orientaux». Peu à peu, avec une grande lenteur, chacun des deux pays se fera sa destinée particulière.

Quant à l'Allemagne et à l'Italie, elles furent liées l'une à l'autre par la restauration de l'empire au dixième siècle. Un même personnage fut dès lors roi en Allemagne, roi en Italie et Empereur. L'Allemagne et l'Italie furent le domicile du sacerdoce et de l'empire, honneur de longue et grande conséquence pour l'avenir de l'une et de l'autre.

Empire et sacerdoce. Conséquences pour l'Allemagne.

Ce fut, au moyen âge, l'homme le plus occupé du monde et le personnage politique le plus singulier que l'empereur-roi. Il ne parvint pas à se faire reconnaître pour un monarque universel, et il ne devint point le monarque d'une nation particulière. Ne sachant trop comment s'appeler, il se nomma tout court imperator. Sa capitale légale était Rome, mais il n'y résidait point. Il n'eut pas de capitale en Allemagne. Il ne se fixa nulle part.

Dans la période de la décadence carolingienne, l'usage de l'élection des rois s'était régulièrement établi. Pour devenir roi en Allemagne, il fallait donc être élu. D'autre part, pour devenir empereur, l'élu devait aller se faire couronner par le pape à Rome. Si le roi allemand avait été un simple roi, il aurait sans doute pu s'affranchir de l'élection, comme ont fait les Capétiens en France, dès la cinquième génération; mais il était en même temps empereur, et le pape n'admit jamais que la dignité impériale fût héréditaire, ni que le couronnement fût réputé une formalité vaine. Il s'entendit avec les princes germaniques pour perpétuer la coutume de l'élection, qui mettait l'élu à la discrétion des électeurs, comme le couronnement l'obligeait à compter avec le pape. Il n'y eut donc pas en Allemagne cette continuité dans l'action monarchique, par laquelle d'autres pays furent constitués en États, qui devinrent ensuite des nations.

L'office le plus clair de l'empereur étant d'être l'avoué de l'Église, il dut se charger des destinées de la papauté, la relever de l'abaissement où elle était tombée au dixième siècle, puis, après lui avoir donné la force de lutter contre lui, lutter contre elle. Comme avoué de l'Église, et comme roi en Italie, il fut impliqué dans toutes les affaires de la Péninsule, où il trouva des alliés, mais aussi des adversaires.

Quant à l'Allemagne, elle fut un des théâtres de la lutte entre l'empereur et le pape. Non seulement les princes ecclésiastiques, mais aussi des princes laïques, intéressés au désordre où croissait leur indépendance, tinrent pour le pape contre l'empereur.

Dès le milieu du treizième siècle, l'Allemagne n'est plus qu'une fédération anarchique de principautés et de républiques. Plus de vie collective, point d'armée, point de finances, point de justice. La guerre est partout et il n'y a plus d'autre droit que le droit du poing (Faustrecht). Pour se protéger, princes et villes font des ligues pour la paix: ces ligues elles-mêmes sont belliqueuses, car elles font la guerre à la guerre.

À ce désordre préside un monarque: il s'appelle toujours l'empereur; mais à la fin du treizième siècle, il n'est plus, sous la parure de ce titre, qu'un petit prince allemand, exploitant sa dignité pour faire la fortune de sa maison. Les Luxembourg, hobereaux du pays d'Ardenne, et les Habsbourg, minces seigneurs du pays d'Argovie, se composent un domaine patrimonial. «Chacun pour soi»: telle est la devise de l'Allemagne dans ce temps-là. Ce pays, qui semblait, au dixième siècle, de tous les pays carolingiens le plus proche de l'unité, s'installe dans l'anarchie.

Conséquences pour L'Italie.

Pas plus que l'Allemagne, l'Italie n'était prédestinée à la division. La longue habitude de voir ces deux pays morcelés induit à croire qu'ils ont suivi une vocation naturelle, mais rien ne prouve que l'unité fût plus difficile à établir en Allemagne et en Italie que dans d'autres régions. Sans doute la géographie y dresse des obstacles à l'unité, mais ne s'en trouve-t-il pas aussi en Espagne, même en France?

La grande différence entre les destinées de la France et de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Italie, a donc été faite par l'histoire.

Chez nous, un peuple germanique, les Francs, établi sur terre gallo-romaine, mêlant son sang, son esprit et ses lois au sang, à l'esprit et aux lois de l'ancienne population, a été l'artisan d'une nationalité. En Italie, les Ostrogoths d'abord, les Lombards ensuite, auraient pu accomplir la même œuvre. La papauté les a considérés comme des étrangers et des ennemis. Au moment où les Lombards allaient occuper Rome, elle a appelé les Francs. Charlemagne s'est substitué, dans l'Italie du Nord, au roi qu'il avait vaincu, mais il a laissé subsister, au sud, des duchés lombards et des pays de domination byzantine. Pépin et lui ont fondé un état pontifical. Ces duchés méridionaux, cet État de saint Pierre, ce royaume du nord, c'est le commencement de la polyarchie italienne.

Dans le naufrage de la famille carolingienne, l'empire semblait avoir sombré. Des essais furent tentés de monarchie italienne. Le pape y coupa court en rétablissant l'empire, et il plaça la Péninsule sous le joug tudesque, qui lui a été si odieux et qui s'est perpétué sous des formes diverses, jusqu'à nos jours.

La papauté inaugura un jeu redoutable en opposant barbares à barbares.
Pour chasser les Staufen allemands du royaume des Deux-Siciles, un pape
y appela, dans la seconde moitié du treizième siècle, les Angevins de
France.

Ce serait faire preuve d'inintelligence que de reprocher à la papauté du moyen âge un crime contre la nationalité italienne, qui n'existait pas. Le pape ne pouvait être ni l'homme d'une cité, ni l'homme d'un pays, sans déchoir de sa dignité, la plus haute qui fût sous le ciel. Par définition et d'office, il faisait de la politique universelle, et il cherchait, par cette politique, à garantir l'indépendance et la puissance du siège des apôtres. À la fin du moyen âge, il deviendra prince italien et fera de la politique italienne, mais alors il compromettra la papauté et même l'Église.

Il n'en est pas moins vrai que Machiavel, se plaçant au point de vue italien, a raison d'attribuer à la papauté le désordre de l'Italie. Elle y a contribué pour une large part.

Comme en Allemagne, on vit d'abord se former, du dixième au treizième siècle, des principautés féodales et des républiques; ensuite, du milieu du treizième siècle à la fin du moyen âge, la plupart des républiques se transformer en principautés. Au quinzième siècle, Milan, Florence, l'État de l'Église, l'oligarchique république de Venise et le royaume de Naples forment une pentarchie, dont chaque membre a ses intérêts, et dont aucun ne connaît le sentiment d'un patriotisme italien.

L'expansion de l'Italie.

Anarchie en Allemagne, polyarchie en Italie ne signifie pas inertie de l'Allemagne, ni de l'Italie. Pour ne pas avoir de commun maître, ni de vie commune, ni de patriotisme collectif, ces pays souffriront les maux de la guerre civile continue; par surcroît, ils deviendront, dans les temps modernes, les champs de bataille de la politique européenne. Mais ce n'est pas un mal sans compensation, que de n'avoir pas un gouvernement qui emploie toutes les forces à des fins déterminées. L'Italie est en fragments, mais qui vivent d'une vie d'autant plus intense qu'elle est plus conforme aux aptitudes naturelles de chacun d'eux. Qu'une monarchie italienne siège dans Rome capitale: Rome perd son incomparable originalité de ville sacerdotale et de ville universelle; l'histoire ne connaît ni l'énergie florentine, ni l'énergie vénitienne.

Déjà la Renaissance a commencé. Elle est un produit naturel de la terre classique italienne, mais la polyarchie en a favorisé la croissance et permis la libre variété. En attendant que l'esprit italien se répande sur l'Europe, les grandes villes d'Italie règnent sur la Méditerranée. Elles sont les intermédiaires rapidement enrichis entre l'Orient et l'Occident. Elles inventent et perfectionnent les institutions commerciales: les consulats, le change, la banque. Les banquiers en France s'appelaient des Lombards, et la monnaie italienne courait dans toute l'Europe occidentale, où l'on comptait par ducats, qui étaient les monnaies de Gènes et de Venise, les deux villes dogales, et par florins, qui portaient la fleur de Florence.

Il y avait comme un empire méditerranéen de l'Italie: Gènes possédait la
Corse et la Sardaigne; Venise, une grande partie de la côte de
l'Adriatique et des îles de l'Archipel. Elle était, avant l'arrivée du
Turc, le seigneur d'un quart et demi de l'Empire grec.

Expansion de l'Allemagne au nord et à l'est. Les trois zones.

Très énergique et très féconde a été, pendant le moyen âge, l'anarchie allemande.

L'Allemagne carolingienne était à peu près comprise entre le Rhin et l'Elbe, mais elle pouvait s'étendre dans trois directions: au sud, des voies naturelles, abaissant la montagne, l'appelaient en Italie; à l'ouest, entre elle et la France, entre Rhin et Meuse, Rhône et Alpes, une région, de destinée politique incertaine, s'ouvrait à la concurrence des deux peuples; au nord et à l'est, un immense terrain vague s'offrait à la colonisation germanique.

C'est l'Allemagne officielle, l'Allemagne impériale qui est intervenue en Italie, où elle n'a fait, de rares moments exceptés, que de méchante besogne. À l'ouest, l'action germanique a été de bonne heure contrariée, puis arrêtée par la France. Sur la troisième région, l'Allemagne s'est largement épandue.

De ce côté, la frontière d'Allemagne était, au temps carolingien, frontière de chrétienté. Reculer cette frontière, la reculer toujours, jusqu'à ce que le dernier païen, soumis et converti, devînt à la fois le fidèle du seigneur pape et le fidèle du seigneur empereur, c'était l'office extérieur, la politique nécessaire de l'empire, restauré une première fois en l'an 800, une seconde fois en l'an 962.

Au temps de Charlemagne, une foule de peuples païens et barbares s'échelonnaient le long de la frontière chrétienne, et se prolongeaient dans la région inconnue du Far-East européen et dans la péninsule du nord.

C'étaient, aux bouches de l'Elbe, les Scandinaves; tout le long de l'Elbe et de la Saale, des rives de la Baltique aux monts de Bohême, les tribus slaves des Polabes; en Bohême, les tribus slaves des Tchèques; sur le Danube, les hordes touraniennes des Avares, que remplaceront plus tard les Magyars; au sud-est, jusqu'à l'Adriatique, encore des tribus slaves. Derrière cette première zone de peuples, avec la plupart desquels Charlemagne avait pris contact, une seconde, entièrement slave, comprenait, du nord au sud, la Poméranie, la Pologne, la Silésie.

Au delà encore, le long de la Baltique orientale, vivaient des tribus finnoises et lithuaniennes; dans la grande plaine, les Russes.

La tâche de faire entrer ces peuples dans la civilisation chrétienne aurait dû être partagée entre les deux empires de l'Occident et de l'Orient; mais l'empire d'Orient n'avait pas trop de toutes ses forces pour défendre son existence, et l'autre ne réunit que pendant un temps très court les forces de l'Allemagne sous son commandement: si bien que l'œuvre chrétienne et civilisatrice fut faite presque entièrement par des entreprises particulières.

Progrès dans la première zone.

Sur les Scandinaves, l'Allemagne ne gagna rien. Les trois royaumes, Danemark, Suède, Norwège, sont formés au dixième siècle: ils deviennent chrétiens. Or devenir chrétien, c'était acquérir le droit de vivre. Chaque fois qu'un peuple entrait dans l'Église, la future Europe s'enrichissait d'une recrue nouvelle. Le Danemark, voisin de l'Empire, est en relations avec lui, et, par moments, son roi est une sorte de vassal de l'empereur; mais sa condition habituelle est l'indépendance. Les rois scandinaves sont bientôt en état de disputer aux Allemands la Baltique, cette Méditerranée sombre, sur laquelle ont été livrés tant de combats, obscurs et violents, entre les peuples concurrents.

L'Allemagne s'étendit au contraire très vite, et pour y demeurer maîtresse à toujours, dans la région des Slaves de l'Elbe. À la fin du douzième siècle, les Slaves du pays entre la Saale et l'Elbe sont germanisés et convertis: ce fut l'œuvre des margraves de Lusace et de Misnie. Les Slaves du pays entre l'Elbe et l'Oder sont en grande partie exterminés: ce fut l'œuvre des ducs de Saxe et des «margraves du nord», qui prirent au douzième siècle le nom, destiné à devenir célèbre, de margraves de Brandebourg.

Les Slaves des rives de la Baltique reçoivent des colons en foule; leurs princes se germanisent; leur pays, le Mecklembourg, devient une prolongation transalpine de la basse Allemagne. Ainsi, toute la partie septentrionale de la première zone est acquise à l'Allemagne.

Les Tchèques se défendirent mieux en Bohême; leurs ducs devinrent des rois et des chrétiens, ce qui les sauva. Il est vrai qu'ils furent vassaux de l'Empire, et la couronne de Bohême, qui était élective, finira par se fixer sur la tête de princes allemands, les Habsbourg; mais la destinée des Tchèques fut très différente de celle des Slaves du Nord. Ils ont gardé leur race, leur langue, leur esprit particulier. C'est pour cela qu'il existe aujourd'hui pour l'Autriche une question tchèque. Il n'y a point de question polabe, parce que les Polabes sont morts.

Progrès dans la seconde zone.

Les progrès de la race allemande furent moins considérables naturellement dans la zone de l'Oder. La Poméranie, la Pologne, la Silésie, reçurent en foule des colons allemands, laboureurs, marchands, artisans, soldats. Mais le duché de Poméranie gardera une dynastie indigène jusqu'au dix-septième siècle, et les Allemands, dans ce pays, rencontreront la concurrence des Scandinaves. La Silésie, qui s'émiette en duchés et en principautés, n'appartient à personne.

La Pologne, dès le moyen âge, prépare les désastres de son avenir. Elle laisse échapper la Poméranie, qui lui aurait donné la mer, et la Silésie, qui l'eût appuyée à la montagne. Elle demeure un royaume de plaine ouvert à tous les vents. Elle ne réussit pas à se tasser ni à s'organiser. Sa cavalerie féodale fait en un temps de galop des conquêtes qu'elle ne garde pas. Elle ne sait pas produire une race royale, et elle offre sa couronne élective aux compétitions des maisons étrangères. La Pologne n'en est pas moins un royaume slave, chrétien, plus indépendant que la Bohême. La Germanie, qui a rencontré au nord une Scandinavie, se heurte, à l'est, à une Slavie. La future Europe se complique, à mesure qu'elle s'étend.

Progrès dans la troisième zone.

Jusqu'à la troisième zone a pénétré l'Allemand. Ici la race des Finnois peuplait la Finlande et s'avançait sur les côtes de la Livonie et de l'Esthonie; des peuples indo-européens, Lithuaniens, Lettes, Prussiens, se succédaient, depuis l'intérieur de la Livonie jusqu'à l'embouchure de la Vistule. Ennemis les uns des autres, païens, stationnant dans l'impuissance de la barbarie primitive, ces peuples de la Baltique orientale, en attendant l'éveil, encore lointain, de la Russie, furent la proie de peuples de l'Occident: la Suède prit la Finlande et la Carélie; le Danemark, l'Esthonie. Mais les grandes conquêtes furent faites par des Allemands.

La Hanse, ligue de marchands allemands, (de marchands qui étaient à leur façon, des soldats et des croisés) couvrit le littoral baltique de ses comptoirs fédéraux. Un ordre chevaleresque allemand, celui des Porte-Glaives, fut fondé à Riga même. Un autre, celui des Teutoniques, né en Palestine, où il avait fourni une brillante carrière, alla s'établir en Prusse après qu'il eut été exilé de la Terre sainte; conquérant et administrateur, il fonda un État qui est une des curiosités de l'histoire. Les deux ordres réunis sous un même grand-maître, dans la seconde moitié du treizième siècle, gouvernèrent un vaste et riche pays, dont les deux provinces principales, la Livonie et la Prusse, toutes pleines de colons allemands, étaient comme une Allemagne extérieure, une avant-garde germanique dans le Far-East européen. Au nord, cette domination s'étendait jusqu'à Narva; au sud, une série d'acquisitions, faites aux dépens de la Poméranie et de la Pologne, mettait les chevaliers allemands en communication avec les margraves allemands de Brandebourg.

Progrès dans la vallée du Danube.

Au sud-est de l'Allemagne, dans la vallée du Danube, la voie d'expansion était moins large qu'au nord et moins commode. La vallée du fleuve s'étrangle entre les contreforts des monts de Bohême et ceux des Alpes. La Bavière, d'ailleurs, ne pouvait fournir un contingent aussi considérable d'émigrants que l'Allemagne du Nord avec sa grande plaine et son immense littoral.

Enfin, au point où s'élargit la route danubienne, les Hongrois ont donné à leur horde le campement définitif. Comme les Danois, les Bohémiens et les Polonais, ils sont entrés dans l'histoire de l'Europe le jour on ils se sont convertis. Ils ont été en relations avec l'empire, mais ils n'en ont supporté la suzeraineté que temporairement. Leur couronne élective s'arrêtera, comme celle des Bohémiens, sur la tête habsbourgeoise; mais plus encore que le Tchèque n'est resté tchèque, le Hongrois restera hongrois. Aussi y a-t-il aujourd'hui une question hongroise comme une question tchèque. Le Habsbourg qui s'est chargé de résoudre l'une et l'autre, ne résoudra ni l'une ni l'autre.

Résumé de l'expansion allemande.

L'Allemagne a donc versé au dehors le trop-plein des forces qui étaient en elle. Toutes les classes de sa population ont concouru à la conquête, à la colonisation et à la mise en valeur d'un immense terrain. Les princes de la frontière ont conquis les cantons limitrophes; les chevaliers ont recruté les deux ordres des Teutoniques et des Porte-Glaives, et les ont soutenus dans leurs luttes contre les populations indigènes par des croisades, sans cesse renouvelées. Le clergé régulier et séculier a envoyé des missionnaires, des moines, des prêtres, des évêques. Les marchands ont bâti des villes neuves, ou transformé en villes des bourgades du littoral baltique et des rives de fleuves. L'outil de l'ouvrier et la charrue du paysan d'Allemagne ont porté la richesse où végétait la barbarie. L'appât des aventures, l'esprit de prosélytisme religieux, l'espérance du gain ou celle du martyre, l'amour de l'indépendance, la recherche de la liberté et de la propriété, ont poussé toutes ces catégories d'émigrants dans cette Amérique. Et l'Allemagne, qui s'arrêtait à l'Elbe au temps carolingien, touchait au Niémen. Elle avait ou détruit ou soumis quantité d'ennemis du monde chrétien, ceux que Charlemagne avait connus et combattus, et d'autres, dont il n'avait pas même su le nom.

Au quinzième siècle, il est vrai, la fortune germanique recula. Deux ennemis redoutables se déclarent au même moment: les Turcs vont conquérir presque toute la Hongrie et menacer l'Allemagne danubienne; la Pologne, après s'être unie à la Lithuanie, la grande ennemie invaincue des chevaliers teutoniques, prend l'offensive contre les Allemands. Elle démembre l'État des chevaliers, leur enlève les bouches de la Vistule, fait de Dantzig une ville royale polonaise, et coupe ainsi la communication entre l'Allemagne et l'Ordre, entre le corps de bataille et l'avant-garde, qui se trouve fort aventurée. Mais la puissance turque devait demeurer barbare et asiatique, et la Pologne était incapable d'acquérir la solidité d'un état bien ordonné. Les siècles suivants verront la revanche de l'Allemagne sur le Slave et sur le Turc.

Effets produits sur l'histoire de l'Allemagne par cette expansion. L'Autriche et la Prusse.

Ce développement de la force germanique n'est pas seulement un fait considérable dans l'histoire de l'Europe; il eut pour l'Allemagne les plus graves conséquences. Sur cette frontière disputée, dans la zone de la lutte perpétuelle, se forment et grandissent les deux États qui, l'un après l'autre, domineront l'Allemagne, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse. Tous les deux sont nés à l'ennemi.

Le berceau de l'Autriche est la marche orientale, établie par Charlemagne sur le Danube, en avant de la Bavière, à la porte même par où ont passé tant d'envahisseurs venus de l'Orient. C'était un vrai poste de combat de la race germanique, entre la Bohême et la Carinthie slaves, en face de l'Avare, puis du Hongrois. Depuis la fin du treizième siècle, les Habsbourg la possédaient. Les acquisitions successives qu'ils firent de l'ancienne marche de Carinthie, du comté de Tyrol, et de Trieste, constituèrent, avec la marche d'Autriche, un groupe de provinces, moitié germanique et moitié slave, ayant jour sur l'Adriatique et l'Italie, en relations nécessaires avec deux royaumes de la zone de l'est, la Bohême et la Hongrie. Déjà, au quinzième siècle, un Habsbourg d'Autriche est roi des deux pays: c'est un indice et un présage pour l'avenir. Deux siècles auparavant, un Habsbourg avait porté la couronne impériale; depuis le quinzième siècle cette couronne, qui reste élective en principe, est, en fait, héréditaire dans la maison autrichienne. C'est là encore un des éléments de la fortune future des Habsbourg. Ils ne sont, à la fin du moyen âge, que de pauvres princes: ils sont tout près de devenir les premiers princes du monde.

Le berceau de la Prusse, c'est la marche de Brandebourg, entre l'Elbe et l'Oder, dans la région des Slaves exterminés, pauvre pays tout plat et balayé par des vents qui amoncellent son sable en collines chauves. La Marche a conquis par l'effort continu le droit de vivre. Elle avait déjà survécu à bien des catastrophes, quand elle devint, au commencement du quinzième siècle, la propriété des Hohenzollern. Le Brandebourg était dans l'alternative de s'accroître (car on ne fait pas une patrie avec un morceau de plaine) ou de mourir: il s'accrut dans la direction de la mer, au détriment du Mecklembourg et de la Poméranie; dans la direction de la montagne, à travers la Lusace et la Silésie. Il était le grand champion allemand du Nord-Est, le collaborateur des Teutoniques, avec lesquels il voulut un jour—c'était à la fin du quatorzième siècle—partager la Pologne.

Cet accord des margraves et des chevaliers, et cette similitude de vocation étaient des indices pour l'avenir. Le temps est proche où la Prusse des Teutoniques sera unie à la marche de Brandebourg par un lien indissoluble. Alors l'État brandebourgeois prussien s'annoncera comme l'héritier de ces chevaliers, de ces prêtres, de ces marchands et de ces paysans, qui ont été, au delà de l'Elbe, les pionniers du germanisme.

La région intermédiaire entre Allemagne et France.

À ce progrès énorme de l'Allemagne du côté de l'Orient s'oppose, comme un contraste absolu, le recul à l'Occident.

L'histoire de la région entre l'Allemagne et la France est très singulière. Quand les trois fils de Louis le Débonnaire se partagèrent l'empire au neuvième siècle, ils trouvèrent tout naturel (car les hommes de ce temps n'avaient pas le sentiment de la réalité des choses, et ils suivaient aveuglément les idées qui possédaient leur esprit) de donner à l'empereur Lothaire Rome et Aix-la-Chapelle, les deux capitales impériales. Lothaire eut donc l'Italie, et une longue bande de territoire entre l'Escaut, la Meuse et le Rhône, d'une part, le Rhin et les Alpes, de l'autre. Ainsi fut placé entre la future France et la future Allemagne un champ clos, qui a vu déjà, qui, sans doute, verra encore bien des batailles.

Cette bande étroite et longue fut partagée de bonne heure en deux régions: Bourgogne, entre les Alpes, la Saône, le Rhône et la Méditerranée; Lorraine, au nord de Bourgogne. Comme l'Allemagne fut d'abord beaucoup plus forte que la France, elle domina l'une et l'autre. La Lorraine et la Bourgogne devinrent pays d'empire. Mais la puissance impériale s'affaiblit, au moment où le royaume de France se fortifiait. Au reste, l'Allemagne était mal armée sur la frontière occidentale. Ici, elle n'avait pas affaire, comme à l'Est, à des païens. La frontière n'était pas marquée nettement par une différence de langue, de race et de civilisation. Aussi ne s'y trouvait-il pas d'États allemands organisés pour la guerre. Pendant que des margraves gardent le cours de l'Elbe, le Rhin est devenu «la rue des prêtres». Dans ces principautés d'archevêques, d'évêques et d'abbés, s'alanguit la force allemande, si énergique à l'Orient. À la fin du quinzième siècle, l'Empire a perdu presque toute son annexe occidentale où la France fait des progrès.

La formation de la France.

Lorsque la France se détacha de l'Empire au neuvième siècle, elle était, des trois régions impériales, celle qui semblait le moins près de former une nation. Il n'y avait aucune unité dans le pays à l'ouest de l'Escaut, de la Meuse et du Rhône. Quelques principautés, duchés ou comtés, s'y formaient, mais chacune d'elles était décomposée en fiefs laïques et en terres d'église. Sur ces fiefs et ces terres, l'autorité du duc ou du comte, qui était censée représenter celle du roi, ne s'exerçait qu'à condition que le seigneur tirât de ses propriétés personnelles une force suffisante.

Le roi, sans domaines, mourant de faim, demandait dans des actes officiels quels moyens il pourrait bien trouver de vivre avec quelque décence. Il agitait de temps à autre, au-dessus de ce chaos, la théorie de son autorité. Il était un maigre fantôme solennel, égaré au milieu de vivants très grossiers et très énergiques. Le fantôme alla s'amincissant toujours, mais la royauté ne disparut pas. On était habitué à son existence, et les gens de ce temps-là n'avaient pas assez d'idées pour imaginer une révolution. Par l'élection de Hugues Capet en 987, la royauté redevint une réalité, parce que le roi, qui était duc de la Francia, eut des terres, de l'argent et des fidèles.

Il ne faut pas chercher à se représenter un plan de conduite et une politique raisonnée des Capétiens: ils employèrent toute sorte de moyens à la fois.

Pendant plus de trois siècles ils eurent des enfants mâles: le premier mérite de la dynastie fut qu'elle dura. Comme il arrive toujours, du fait sortit le droit, et ce hasard heureux produisit la légitimité héréditaire, qui fut une grande force.

Le roi avait d'ailleurs tout un arsenal de droits: vieux droits de la royauté carolingienne où persistait le souvenir du pouvoir impérial, que l'étude des lois romaines allait bientôt ranimer, au point de faire de ces revenants des contemporains redoutables; vieux droits conférés par le sacre, impossibles à définir et, par conséquent, incontestables; droits de suzeraineté plus nouveaux et plus réels, qui allaient être précisés et codifiés à mesure que la féodalité s'organiserait: joints aux autres, ils faisaient du roi le propriétaire de la France.

Voilà ce qu'apportait la royauté capétienne au jeu des circonstances.

Tout lui profita: les misères de l'Église, qui, désarmée, au milieu d'une société violente, réclamait, d'une extrémité à l'autre du royaume, la protection royale; les efforts que fit le tiers ordre pour être admis avec des droits réglés dans la société féodale: le roi, chef de cette société, fut le protecteur naturel des nouveaux venus, les bourgeois des villes de France. Son autorité s'exerça ainsi, hors des limites de son domaine particulier, dans tout le royaume. Il fit mieux: il réunit peu à peu la France à son domaine. Il acquit de petites principautés comme les comtés d'Amiens, de Vermandois, de Valois. Il prit, par autorité de justice et par force, la Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou: cette conquête, que rendit facile la méchante imbécillité de Jean d'Angleterre, assurait la fortune de la royauté capétienne. Dès lors, de toutes parts, arrive l'eau à la grande rivière. Quand l'Église et la chevalerie du Nord détruisent dans la guerre des Albigeois une dynastie féodale et une civilisation particulière, la royauté acquiert le Languedoc. Quand Philippe le Bel, par mariage, a gagné la Champagne, le domaine du roi de France touche à la frontière impériale, comme à la Méditerranée, comme à l'Océan.

L'expansion de la France.

Aux onzième et douzième siècles, pendant que la royauté était encore très faible et le royaume en anarchie, la France, comme l'Italie et l'Allemagne, a répandu au dehors ses forces vives. Malheureusement, elle n'avait pas à sa portée, comme l'Allemagne, une région vague, habitée par des barbares et par des païens, c'est-à-dire réputée sans propriétaire et de bonne prise pour l'occupant chrétien. La France s'est, pour ainsi dire, jetée sur la croisade; elle s'est chargée des «actions de Dieu» contre l'Infidèle. Elle a donné des rois à Jérusalem et à Chypre, des ducs à Athènes et des empereurs à Constantinople. Elle a bâti sur la sainte chimère de la Chrétienté, non sans profit pour sa gloire, pour cette gloire qu'elle a, de bonne heure, aimée comme un patrimoine.

Des chevaliers de France ont fondé un royaume chrétien en Portugal, sur une terre alors musulmane; d'autres ont conquis, sur les Sarrasins et les Grecs, l'Italie du Sud, mais, ni le royaume de Portugal, ni le royaume des Deux-Siciles ne deviendra chose française.

L'expansion de la France en Europe au moyen âge a été surtout intellectuelle. Notre esprit a exprimé toute la civilisation de ce temps, religieuse, féodale et chevaleresque. Il a écrit des poèmes héroïques, construit des châteaux et des cathédrales, raisonné les textes d'Aristote et de l'Écriture. Dans ses chansons, ses monuments et sa scolastique, il a rencontré la perfection. Libre déjà, déjà mobile, déjà gai, il s'est affranchi de la tradition et de l'autorité. Il a trouvé l'élan et la grâce de l'art ogival. Il a parodié lui-même ses chansons de geste et sculpté des caricatures sur les murailles de ses œuvres de foi. Il a donné pour compagnon à «Monsieur saint Louis», qui vivait dans le ciel, le sire de Joinville, qui aimait la terre, sa terre surtout et son beau castel de Champagne, dont il évita la vue, quand il partit pour la croisade, afin d'éviter des larmes à ses yeux, qui n'aimaient point à pleurer. Notre esprit a fait de la prose, de la prose française, aussi bien qu'il faisait des vers. Parmi les théologiens, il a suscité presque des philosophes.

L'Europe chrétienne a imité nos cathédrales, récité nos chansons héroïques et comiques. Elle a ainsi appris notre langue. Des étrangers ont écrit en français «pour ce que la parlure de France était plus délectable et commune à toutes gens». Parmi les maîtres ès arts de la chrétienté, les plus savants étaient ceux qui avaient soutenu, combattu leur thèse à l'Université de Paris. Presque toutes les universités de l'Europe étaient des essaims envolés de la montagne Sainte-Geneviève. Un proverbe disait que le monde était régi par trois pouvoirs: la papauté, l'empire, la science; que le premier résidait à Rome, le second en Allemagne, le troisième à Paris.

L'histoire politique ne doit pas négliger ces faits de l'intelligence. Dans d'autres pays, d'autres génies ont eu leur puissance et leur beauté. Aucun n'a rayonné comme celui de la France. Cette lumière répandue sur la chrétienté a contribué à faire l'Europe, puisqu'elle a rendu semblables les uns aux autres des peuples très différents les uns des autres. C'était, au moyen âge, notre façon de travailler pour autrui.

La politique royale. La patrie française.

De bonne heure est close pour notre pays l'ère des aventures, et les forces françaises sont employées par la politique royale. Dès que la royauté a commencé à prendre possession du royaume, elle a eu une politique. Des intérêts de famille l'ont impliquée dans les affaires de l'Italie, et, par contre-coup, de l'Aragon; mais ce n'étaient là que des accidents. Au contraire, elle a été obligée à une conduite attentive et suivie à l'égard de l'Angleterre.

En 1066, un vassal du Roi, Guillaume, duc de Normandie, a conquis l'Angleterre; il est devenu plus puissant que son suzerain. Ses successeurs, par d'heureuses alliances, ont grossi considérablement leur domaine français: un moment, tout notre littoral océanique leur appartient. D'où, la nécessité de la guerre.

Ce fut, au début, une guerre féodale, entre vassal et suzerain, hommes du même pays, et qui parlaient la même langue. Au commencement du quatorzième siècle, la lignée directe des capétiens s'étant éteinte, il y eut compétition pour la couronne de France entre deux princes français, dont l'un était le roi Édouard d'Angleterre, et l'autre, Philippe de Valois. La guerre, quand elle s'engage, n'est pas d'une nation contre une nation, d'une âme de peuple contre une âme de peuple; mais elle dure, elle est longue, elle est atroce. D'année en année, croît la haine de l'Anglais. Au contact de l'étranger, la France se prend à se connaître, comme le moi au contact du non moi. Vaincue, elle sent la honte de la défaite. Des actes de patriotisme municipal et local précèdent et annoncent le patriotisme français, qui, à la fin, s'épanouit dans Jeanne d'Arc, et se sanctifie d'un parfum de miracle. Hors de France, les Goddam! Ils sortirent de France, et la France fut.

Elle fut d'abord dans le roi et par le roi, qui personnifiait dans sa chair vivante et son sang privilégié l'idée trop abstraite encore de la patrie. La guerre même, avec son cortège de misères et de ruines, l'a fait tout-puissant. Elle a fauché la noblesse, mis les communes en faillite, énervé toutes les forces de résistance. Elle a permis au prince, défenseur du royaume, d'édicter des mesures générales, de faire des lois, de se donner une armée royale, des finances royales, une administration royale. Elle a, en un mot, achevé la monarchie française, qui est, à la fin du quinzième siècle, une des grandes puissances de l'Europe, la plus grande.

Progrès de la France dans la région intermédiaire.

Retournons à présent à la région intermédiaire entre Allemagne et France. Pendant que l'Allemagne fait face à l'est et la France à l'ouest, la région bourguignonne et la région lorraine, n'ayant point en elles-mêmes une raison d'être suffisante, et ne sachant que devenir, sont tombées dans un désordre inextricable.

La Bourgogne commençait à se décomposer, au temps même où les empereurs allemands portaient la couronne d'Arles. Au treizième siècle, il n'y a plus de roi d'Arles; aucun titulaire royal ne représente devant l'étranger le royaume bourguignon. À ce moment même, la croisade des Albigeois ouvrait le Midi aux armes et à la politique des Capétiens. Une des conséquences de cet événement fut qu'un prince capétien acquit le marquisat de Provence. Au quatorzième siècle, Lyon et le Dauphiné entrent dans le domaine royal; au quinzième siècle, la Provence devient possession directe de la couronne. Ainsi Lyon, la grande ville romaine, qui avait été le sanctuaire du culte d'Auguste et qui était devenue le siège du primat des Gaules; Arles, ville romaine aussi, puis capitale du royaume de Bourgogne; Marseille, la plus vieille cité de la Gaule, sont, à la fin du moyen âge, villes françaises.

Un accident, la conquête de l'Angleterre par les Normands, avait retenu à l'ouest l'effort de la royauté capétienne; un autre accident, la croisade albigeoise, l'avait attirée, très loin de sa sphère d'action, au midi de la région bourguignonne. Il se faisait ici un travail confus, des essais singuliers: la confédération suisse et la Savoie commençaient à poindre.

La confédération suisse est née à l'extrémité sud-ouest de l'Allemagne, en Souabe. Elle a trouvé en Souabe, puis en Italie, ses premiers accroissements, mais elle commençait, vers la fin du quinzième siècle, à s'étendre dans la haute vallée du Rhône. Elle perdait son caractère germanique, pour devenir une chose très particulière, une ligue de paysans et de villes groupés en cantons, s'étendant peu à peu malgré les obstacles de nature et les différences de races.

L'État de Savoie est né à la frontière de Bourgogne et d'Italie. Il sembla d'abord devoir se développer en terrain bourguignon. Les comtes de Maurienne, devenus comtes, puis ducs de Savoie, furent, de ce côté de la montagne, d'importants personnages; mais les progrès de la France et des ligues suisses les continrent bientôt et les rejetèrent vers l'Italie. Le premier duc de Savoie fut aussi prince de Piémont; la formation d'un État à la fois cisalpin et transalpin était une indication de l'avenir.

La maison de Bourgogne.

Incertaine aussi est la destinée de la région lorraine. Là, pousse une végétation confuse: des pays sans chef comme l'Alsace; des principautés, comme le duché qui a gardé et perpétué le nom de Lorraine, et comme les duchés et comtés des Pays-Bas; des seigneuries ecclésiastiques, comme l'évêché de Liège. Parmi cette féodalité sans suzerain effectif, des villes, entourées de nobles qui vivent de la guerre, sont des foyers d'industrie et les plus grands centres commerciaux de l'Europe.

Une tentative fut faite par des princes de la maison de France, les ducs de Bourgogne, pour réunir sous une domination les régions bourguignonne et lorraine.

Le duché de Bourgogne était tout à fait en dehors de l'ancien royaume de Bourgogne. C'était un fief français, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Empire. Un des premiers Capétiens le donna à son frère au onzième siècle, et un des premiers Valois à son fils, au quatorzième siècle. Des mariages, des héritages, des conquêtes formèrent rapidement un domaine considérable, qui comprit le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre, d'Artois, de Rethel, de Nevers, fiefs de la France; la Franche-Comté, le comté de Namur, le Brabant, le Hainaut, la Zélande, la Hollande, le Luxembourg, etc., terres d'Empire. Menaçant l'Alsace, le duché de Lorraine et les confédérés suisses, cet État représentait assez exactement l'ancienne Lotharingie pour que Charles le Téméraire ait essayé d'y refaire un royaume.

Louis XI réussit à briser cette puissance, qui interdisait à la France tout progrès du côté de l'Est, et même lui enlevait des positions acquises, puisque la limite de l'État bourguignon, au nord de la France, fut portée un moment jusqu'à la Somme. La France rentra dans son bien en reprenant le duché de Bourgogne et les villes de la Somme.

À la fin du moyen âge, affranchi des Anglais, débarrassé de l'ancienne féodalité, uni, fort, il semble que notre pays doive se tourner vers le Nord et vers l'Est. Une ambition, qui n'avait fait que sommeiller, se réveille un moment: reprendre pour le royaume les frontières de la Gaule. Mais nos rois sont saisis de la folie, à jamais déplorable pour la France et l'Italie, des guerres italiennes, qui deviendront bientôt européennes. Ils laissent passer l'heure opportune. La Confédération suisse et la Savoie se fortifient. Les Pays-Bas sont portés par la fille de Charles le Téméraire dans la maison d'Autriche, pour passer ensuite à l'Espagne. Chaque entreprise de la France sur ces contrées provoquera des guerres générales.

Tout ce pays sans maître d'entre Allemagne et France avait été un lieu d'incohérence, d'accidents et de hasards, propre à des formations d'espèces particulières, qui n'ont pas eu leurs pareilles dans le reste de l'Europe, comme les Ligues suisses, ou à des groupements comme ceux du domaine bourguignon, nullement nécessaires à l'origine, mais qui, en durant, ont modifié l'histoire.

La formation de l'Espagne.

En même temps que la France, deux États nouveaux s'organisaient: l'Espagne et l'Angleterre.

Depuis le jour où elle avait été conquise par les Sarrasins, l'Espagne avait été séparée de l'Europe. Pour comprendre l'indifférence que les peuples européens ont manifestée à l'égard de la Péninsule, alors qu'ils envoyaient tant de milliers d'hommes en Terre sainte, il faut bien se représenter que personne alors n'avait l'idée d'une communauté européenne. Le moyen âge, qui était capable de trouver des règles précises pour la vie quotidienne, et d'organiser mille petits gouvernements autour de ses donjons, de ses clochers et de ses beffrois, se laissait conduire par des sentiments et des idées tout en dehors du monde réel. L'homme de ce temps regardait à ses pieds, mais, quand il relevait la tête, son regard se perdait dans le vaste ciel.

Nous sommes portés à dire que le pape et les rois auraient mieux fait d'attaquer l'islamisme en Europe que d'aller le chercher en Asie: les papes et les rois n'y ont pas même songé. Ils ont obéi à ce sentiment qu'il n'y avait pas de lieu dont la délivrance fût plus nécessaire et plus méritoire que celui où le Sauveur avait vécu et où il était demeuré pendant trois jours enseveli. Ils n'envoyèrent au delà des Pyrénées que des chevaliers isolés, et laissèrent à l'Espagne le soin de se délivrer elle-même.

Le combat dura plus de sept siècles. Il ne fut point mené par un peuple contre un peuple, par un chef contre un chef: plusieurs royaumes chrétiens successivement formés luttèrent contre plusieurs petits États arabes. Au quinzième siècle, l'aspect de la Péninsule s'est simplifié. Il n'y a plus qu'un seul État arabe, celui de Grenade, et quatre royaumes chrétiens: Navarre, Portugal, Aragon, Castille. La Navarre, après avoir été le plus puissant, n'est plus qu'un petit État pyrénéen. Le Portugal, orienté vers l'Océan, y cherche sa fortune. L'Aragon, orienté vers la Méditerranée, a déjà étendu sa convoitise vers les îles et la péninsule italiennes. La Castille, le cœur de l'Espagne, est le combattant de la dernière heure contre le musulman; elle va conquérir Grenade. Bientôt l'union de la Castille, de l'Aragon, de la Navarre et de Grenade constituera la puissance de l'Espagne, à la fois méditerranéenne et océanique.

Le royaume d'Angleterre.

Comme la grande péninsule du Sud-Ouest, les îles du Nord-Ouest sont restées longtemps isolées de l'Europe. Le continent leur envoie des colons armés, qui se superposent en couches plus ou moins épaisses sur le fond celtique de la population: Romains, dont la Grande-Bretagne est la dernière conquête et la moins durable; Anglo-Saxons et Scandinaves, arrivés en grand nombre par une série d'émigrations; Normands enfin, c'est-à-dire une armée venue de la Normandie française, qui se transforma en une colonie perpétuelle, et se fondit à la longue dans le reste de la population.

La conversion au christianisme des rois anglo-saxons a rattaché leur île à l'Europe chrétienne. Une église d'Angleterre naquit alors, fille de l'Église de Rome, et qui se montra d'abord respectueuse et obéissante. La conquête de l'Angleterre par le duc de Normandie, vassal du roi de France, a introduit le royaume insulaire dans l'histoire de France, et, par contre-coup, dans les affaires du continent. Mais cette histoire extérieure n'a pour l'Angleterre qu'une importance secondaire.

Les guerres féodales des rois contre leur suzerain, le roi de France; la guerre de Cent ans elle-même, avec ses dramatiques revers de fortune, ne comptent dans l'histoire générale du pays que par les effets qu'elles ont produits sur le développement constitutionnel du royaume.

C'est un petit pays que l'Angleterre de ce temps-là. Il ne comprend pas toutes les îles britanniques: le pays de Galles, conquis par les rois normands, resta le pays de Galles; l'Irlande, également conquise, resta l'Irlande; l'Écosse demeura un royaume séparé. Au moyen âge, l'Angleterre proprement dite a la taille d'un grand fief français.

Elle est gouvernée par les premiers rois normands, comme aucun autre pays ne l'a été au moyen âge. Les Normands avaient pris des habitudes de discipline et d'ordre dans la piraterie, au temps où ils obéissaient aux rois de mer et partageaient entre eux le butin. Ils les avaient gardées en Normandie qui fut, grâce à eux, la seule terre française où il y eut une justice forte et la paix intérieure. Ils les portèrent en Angleterre. Ils se distribuèrent le pays, comme leurs ancêtres s'étaient partagé jadis l'or, l'argent, les effets, les bestiaux et les captifs. Ils se rendirent un compte exact de la valeur de la prise, en procédant au recensement méthodique des terres et des hommes. Les rois anglo-normands surent ainsi très exactement ce qu'ils avaient et ce qu'ils pouvaient, choses qu'ignorait tout à fait l'empereur allemand, et que ne savait pas bien le roi de France.

Ils tinrent sous la discipline tous leurs sujets, nobles ou non; ils gardèrent pour eux et pour leurs officiers la haute justice et le service direct de tous les hommes libres. Ils eurent des vassaux très riches, mais qui ne possédaient point de principautés d'un seul tenant, qui étaient des propriétaires, non des seigneurs. Le peu d'étendue du pays et l'isolement insulaire étaient favorables au maintien du bon ordre royal. Dans ce fragment d'île, entre la mer et des territoires habités par une race ennemie, comme le pays de Galles et l'Écosse, un Anglais est anglais et n'est qu'anglais. Point de frontière flottante, ni de zone vague; point de grand seigneur dont l'hommage hésite entre deux maîtres ennemis l'un de l'autre, et qui puisse se dire, selon l'occasion, français ou allemand, comme le comte de Flandre, français ou aragonais, comme tel seigneur du midi, vassal du roi de France ou de l'empereur, comme le comte de Toulouse, marquis de Provence.

Cet ordre d'une monarchie bien réglée et la puissance du monarque produisirent un effet inattendu: la liberté politique. Précisément parce que le roi avait tout le monde sous la main, parce que les droits et les devoirs de tous étaient marqués avec précision, parce que chacun était aisément en contact avec tous, parce qu'on se voyait, se connaissait et se coudoyait, la résistance à un pouvoir trop fort s'organisa aisément et, du premier coup, atteignit le but. Deux articles de la Charte de Jean sans Terre, l'un qui dispose qu'aucun homme libre ne sera «atteint» en quelque façon que ce soit, «sinon par le jugement régulier de ses égaux», l'autre qu'aucune levée d'argent ne sera faite «sinon par le commun conseil du royaume», ont donné à l'Angleterre les deux grandes garanties de la liberté, le jury et le Parlement.

La société anglaise ne se brisa point en castes séparées les unes des autres par des habitudes et par des préjugés. Elle eut ses degrés, mais point de barrières. Enfin, les Saxons et les Normands se confondirent et composèrent ensemble une langue nationale. Dès lors, l'Angleterre du quinzième siècle est plus qu'un État; elle est presque une nation.

La mer, sur laquelle elle doit régner plus tard, ne lui rend encore d'autre service que de l'isoler, de lui permettre l'originalité, de lui inspirer un sentiment national étroit, mais haut et superbe. Elle n'a ni grande marine, ni grand commerce. Ses villes sont toutes petites. Elle vit (très grassement) de labourage et de pâturage; elle ne tisse même pas la laine de ses moutons; elle la vend à la Flandre, qui est son atelier. Aussi est-elle en relations étroites avec ce pays, qu'elle défend déjà contre les rois de France. Sa vocation extérieure ne lui est pas encore révélée; mais elle a en réserve des forces: la force d'un tempérament sanguin, vigoureux, violent, et celle que donnent la liberté et l'esprit d'indépendance. Elle les prodiguera d'abord dans ses guerres civiles et religieuses; à la fin, elle les emploiera à fonder un empire, le plus vaste et le plus florissant que l'histoire ait connu.

Réflexions générales sur l'histoire du moyen âge et conclusion.

Au début du neuvième siècle, l'Europe est partagée en deux régions historiques très distinctes: l'une est la Péninsule des Balkans, où dure le vieil empire; l'autre est complexe: c'est le pays rhénan, où s'est produite la force carolingienne, et Rome, où la papauté a gardé, en la transformant, la tradition d'un pouvoir universel. La Gaule, la Germanie et l'Italie ne sont alors que des annexes de la Francia rhénane, gouvernées au temporel par l'empereur, au spirituel par le pape. L'Angleterre, sous ses rois saxons ou danois, l'Espagne, en grande partie musulmane, ne comptent pas ou comptent peu dans la chrétienté.

Trois grands personnages font l'histoire: le pape, l'empereur d'Occident, l'empereur d'Orient. Le monde a trois capitales: Rome, Aix-la-Chapelle, Constantinople.

Au quinzième siècle, l'empire d'Orient a disparu. La ville de Constantin et la ville de Périclès sont turques; la Péninsule des Balkans est une annexe de l'Asie.

L'empereur d'Occident n'est plus qu'un petit prince, occupé des affaires de sa maison, impuissant même en Allemagne, même dans ses pays héréditaires. Ce dominus mundi est un objet de risée. Le pape est sorti de la crise du grand schisme, amoindri, affaibli, menacé. Le vicaire du Christ est tombé au rang d'un prince italien; il a une famille à pourvoir, et, comme l'empereur, ses affaires à soigner, qui sont petites. Contre sa domination spirituelle ont parlé Wicklef et Jean Huss, dont les paroles ne seront pas perdues.

Le passé ecclésiastique et impérial s'écroule en une ruine sur les pays qui l'ont porté. Le pays du Rhin est déchu; Aix-la-Chapelle n'est qu'un souvenir. L'Allemagne et l'Italie, qui ont refait l'empire au dixième siècle, et sur qui l'empire a vécu, ne sont plus guère que des expressions géographiques.

Par contre, à l'Ouest et à l'Est, de grandes nouveautés se sont produites. À l'Ouest, la France, l'Angleterre, l'Espagne, trois êtres formés, sont prêts pour la vie moderne; à l'Est, hors de l'ancien empire, dans des régions inconnues des anciens et réputées horribles, sont apparus le Danemark, la Suède, la Pologne, la Bohême, la Hongrie, les Teutoniques et les Porte-Glaives.

De ce côté un immense terrain qui était en friche a été mis en valeur. Il porte des châteaux, des palais, des cathédrales, des hôtels de ville. Il a des saints, des rois, des seigneurs, des évêques, des bourgeois, des artisans, des marchands. Il a des docteurs. On parle un beau latin solennel en Bohême, en Pologne, en Hongrie. Prague a son université sur le modèle de l'Étude de Paris.

Sur tout le continent et dans l'île anglaise, règne une activité confuse, mais singulièrement puissante. Il y a plus d'ouvriers, plus d'artistes, plus de politiques, plus de soldats, plus de raisonneurs, que n'en a jamais connu le monde ancien. L'esprit, bien qu'il n'ait point trouvé les vraies méthodes de travail, travaille plus qu'il n'a jamais fait. C'est une joie pour qui aime la vie, de voir ainsi la vie bouillonner.

De la tumultueuse officine du moyen âge va sortir enfin un personnage historique, plus large et plus puissant que la Grèce et Rome, grandies dans nos imaginations par un préjugé d'éducation. Ce personnage, c'est l'Europe.