LES TEMPS MODERNES

Caractères généraux.

La formation d'États distincts les uns des autres, ayant chacun son caractère, ses passions et ses intérêts, devait produire, comme une conséquence nécessaire, le conflit entre les caractères, les passions et les intérêts. La coexistence d'individus, dont chacun est son maître et considère comme le souverain bien l'absolue possession de soi-même, cette juxtaposition sans hiérarchie, ces ambitions sans modérateur, ces prétentions sans commun juge sont autant de causes de guerres.

Il était certain que la France chercherait à s'étendre vers le Nord et vers l'Est, à présent qu'elle s'appuyait des deux autres côtés sur ses frontières naturelles; certain que la France et l'Espagne unifiées auraient, aux Pyrénées, des querelles de voisinage; certain que la lutte continuerait en Orient entre les Allemands et les Turcs, entre les Allemands et les Slaves; certain que la concurrence entre les peuples maritimes n'irait pas sans coups de canon tirés sur toutes les mers, mer du Nord, Baltique, Méditerranée, Océans. Mais à ces causes, d'autres s'ajoutèrent pour faire de la guerre l'état quasi normal de l'Europe pendant les temps modernes.

La découverte du Nouveau Monde et l'établissement de relations actives avec l'Asie orientale pouvaient être des dérivatifs au mal européen de la guerre; ils offraient aux États des emplois de leurs forces. Mais les gouvernements commencèrent par considérer les colonies uniquement comme des pays à exploiter. Pour se réserver les bénéfices de l'exploitation, ils créèrent des monopoles qu'ils confièrent à des compagnies armées. Comme, d'autre part, la centralisation politique avait eu pour effet de transformer le commerce et l'industrie, qui appartenaient jadis à des corporations, en choses d'État, il y eut désormais des intérêts économiques nationaux, qui devinrent des motifs de guerre. Les Européens, Portugais, Hollandais, Espagnols, Anglais, Français, ne se combattirent pas seulement dans les deux Indes pour se prendre des territoires ou des droits; ils n'étendirent pas seulement à l'Europe des conflits nés aux colonies: il arriva qu'ils cherchèrent sur le continent la guerre, pour la pouvoir étendre aux colonies.

La Réforme ne demeura pas longtemps un acte de foi: comme l'État et l'Église étaient liés étroitement l'un à l'autre, réformer l'église était une affaire d'État. Là où elle réussit, elle fortifia l'autorité du prince, auquel elle donna un fragment de l'unique et universelle autorité du Saint-Siège. Le roi d'un pays protestant est l'évêque suprême de ce pays, un pape localisé. Le premier effet politique de la Réforme (il sera corrigé plus tard) a donc été d'accroître d'une force nouvelle les monarchies, et de distinguer plus nettement les unes des autres les principautés européennes. Même, si elle avait partout réussi, elle aurait stimulé les rivalités entre les États, par cela même qu'elle mettait chacun d'eux dans les mains de son chef, et qu'elle coupait le seul lien qui les unît encore. Mais elle ne remporta sur le catholicisme que des victoires partielles.

Elle commença par créer dans tous les pays deux partis. Là où ils étaient de force à peu près égale, ils se mesurèrent dans la guerre civile. Il se forma en outre un parti catholique et un parti protestant, tous les deux internationaux: les Espagnols catholiques combattirent en France, à côté de Français catholiques, contre des Français, des Allemands et des Anglais protestants.

La vie de la France, celle de l'Angleterre, plus encore celle de l'Allemagne, furent ainsi troublées profondément par des chevauchées de haines religieuses au-dessus des frontières. Sans doute, la politique ne suivit pas aveuglément la religion. La raison d'État fit taire les scrupules confessionnels. Le roi très chrétien de France, qui n'hésitait pas à allier, comme on disait, les lys au croissant, se servit des protestants contre l'Autriche; les trois puissances catholiques, Espagne, France et Autriche, se traitèrent presque toujours en ennemies irréconciliables. Il n'en est pas moins vrai que la Réforme, d'une part, et la réaction catholique, d'autre part, furent des occasions de guerres, et qu'elles envenimèrent celles qu'elles n'avaient pas provoquées.

Pas plus que la Réforme n'a été un simple phénomène religieux, la Renaissance n'a été un simple phénomène intellectuel. Elle aussi, elle a fortifié l'autorité du prince, en restaurant le culte de l'État antique, qui se suffisait à lui-même et dont la lex suprema était l'intérêt. Elle a versé sur l'Europe les mœurs politiques de l'Italie. Ici les principaux États s'observaient, s'espionnaient, se faisaient échec, pour maintenir l'équilibre de leurs forces. Comme la péninsule était ouverte aux nations étrangères, l'observation s'étendait au dehors. L'Italie est la terre natale de l'ambassadeur, ce faux agent de concorde et de paix. L'Europe assurément aurait trouvé sans maître la rouerie politique, mais elle profita des leçons qui lui furent données. Avec ferveur, elle médita l'évangile selon Machiavel.

Découverte du Nouveau Monde, Réforme, Renaissance, ont donc fait payer au monde moderne leurs bienvenues.

Voici une cause de guerre plus précise et plus directe. La souveraineté n'était pas une magistrature: c'était une propriété. Elle s'acquérait par mariage ou par héritage. Il arriva donc que des princes acquirent des pays et même des États entiers hors de leur lieu d'origine. La maison d'Autriche composa un empire singulier où elle fit entrer, à côté de ses domaines allemands, des pays bourguignons, des pays slaves et hongrois, l'Espagne et une grande partie de l'Italie. Les rois de France se portèrent héritiers du duché de Milan et du royaume de Naples. Plus tard, Louis XIV fit valoir ses droits à la succession d'Espagne et perçut des avancements d'hoirie avant de mettre la main sur l'héritage. Des groupes naturels très différents les uns des autres furent ainsi enveloppés dans des monarchies factices. Comme il était resté du passé le souvenir d'une monarchie universelle, dont le fantôme hantait l'esprit des princes et des politiques, Charles-Quint, Philippe II, Louis XIV furent accusés d'aspirer à la «monarchie de l'Europe».

Des mariages royaux ont disposé de l'avenir du continent. Si jamais noces ont été sanglantes, ce furent celles de Maximilien d'Autriche avec Marie de Bourgogne et de leur fils Philippe avec Jeanne d'Espagne; celles de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche. Derrière le cortège des épousés suivent des millions d'ombres de soldats, tombés sur des centaines de champs de bataille, ou de malheureux, morts des maux de la guerre.

La guerre presque perpétuelle acheva, dans les différents pays, la concentration politique. Les rois furent obligés de se procurer des ressources considérables; ils les cherchèrent dans une administration mieux ordonnée. Par nécessité, leurs occupations principales furent la politique et la guerre.

Chaque prince entretient un monde d'agents politiques, les uns auprès de lui, les autres répandus dans les cours de l'Europe. Bien mener une intrigue et une guerre, c'est jeu de princes, où l'on gagne «la gloire». Dans la diplomatie, les agents mercenaires étrangers sont nombreux; nombreux, les mercenaires étrangers dans les armées. Il y a, par toute l'Europe, un condottierisme diplomatique et militaire. Quelques-uns des condottieri civils arrivent aux plus hautes fonctions: Mazarin et Alberoni. Des condottieri militaires deviennent les héros de la monarchie qui paye leurs services: le prince Eugène de Savoie et le maréchal de Saxe. Il y a donc un métier politique et un métier militaire; politiques et soldats mènent le monde et le troublent. On ne fait pas seulement de la politique, on ne combat pas seulement pour assurer son existence et sa sécurité: les princes intriguent parce qu'ils ont une diplomatie et font la guerre parce qu'ils ont des soldats. Dans ces querelles des rois, les peuples n'engagent pas leurs forces vives: ils n'y ont part qu'en souffrant les maux de la guerre, en payant ce qu'elle coûte, en s'enorgueillissant de la gloire du maître, quand le maître a été vainqueur.

Des philosophes et des savants essayèrent d'établir au-dessus de ces conflits, pour les prévenir et pour en diminuer les violences, des principes et des règles de justice. Ils composèrent le droit des gens, ce qui veut dire le droit des nations. Ils condamnèrent toute guerre qui n'avait pas pour motif la réparation d'une offense faite à un droit; ils limitèrent la puissance du vainqueur sur le vaincu; ils enseignèrent que les traités entre États sont inviolables, comme les contrats entre particuliers. Mais il manquait à ce code une sanction aux crimes contre le droit des gens, le juge et l'exécuteur. Toutes ces belles maximes, sans en excepter une seule, furent violées, et avec éclat, par les gouvernements, sans en excepter un seul. Des guerres furent faites sans raison de droit; les vaincus furent traités atrocement; des contrats furent violés sans scrupule.

Une seule maxime générale régla la politique. Il était entendu entre diplomates, qu'il est de l'intérêt de tous qu'aucun État ne devienne assez puissant pour opprimer les autres. C'est la règle de l'équilibre européen: elle est excellente, mais l'application en a été singulière. Si un État s'agrandit et détruit ainsi l'équilibre, ses voisins ne réclament pas qu'il renonce au bien nouvellement acquis: ils exigent une compensation. La Pologne a été victime du principe de la compensation. Elle a été dépecée, et ses morceaux pesés dans une balance. Marie-Thérèse trouvait l'acte mauvais en lui-même, mais elle se plaignit que la Prusse et la Russie se fussent fait la part trop belle.

Il n'y a donc point de contrepoids à toutes les causes qui ont eu pour effet commun l'état de guerre continu. Il est rare que plusieurs années s'écoulent sans guerre pendant ces trois cents ans: une paix de quatre ou cinq ans étonne comme une anomalie. Les rois s'en vantent comme d'un sacrifice qu'ils font au «repos de leurs peuples».

Il reste à voir quels ont été les résultats de toutes ces luttes? Qui a grandi, qui a été abaissé?

Italie et Allemagne.

Il était dans la logique des choses que l'ère moderne fût dure à l'Allemagne et à l'Italie. Au moyen âge, ni la polyarchie italienne, ni l'anarchie allemande n'était hors de saison; mais, après la constitution d'États centralisés, elles devinrent des anomalies, et elles éprouvèrent qu'il n'est pas toujours bon de ne pas ressembler aux autres.

Elles ont donné au monde la Renaissance et la Réforme, acquérant ainsi la gloire d'exercer sur l'Europe une action intellectuelle, morale et religieuse très forte, et de compter pour beaucoup dans l'histoire générale de la civilisation. Cette gloire, elles la doivent en partie à leur génie, en partie aux causes mêmes de leurs misères politiques. La Renaissance a eu plus d'énergie et de variété parce que l'Italie était vivace et diverse. La Réforme s'est répandue en Allemagne, parce qu'il ne se trouvait point, dans ce désordre, une autorité assez forte pour la contenir, comme en France, ou pour l'étouffer, comme en Espagne; puis aussi parce que l'Allemagne était, de tous les pays chrétiens, celui où l'Église commettait, avec le moins de précautions, les plus intolérables abus.

C'est ainsi que de grands maux ont produit pour les deux pays des compensations éclatantes, mais, à leur tour, celles-ci ont aggravé les maux. La Renaissance rendit incurables les vices du système italien: elle fut presque partout la servante des tyrannies, dont elle développa l'égoïsme. La Réforme jeta dans l'anarchie allemande la discorde religieuse.

La décadence de l'Allemagne et de l'Italie fut profonde.

L'expansion allemande a cessé. Le Nord-Est européen est colonisé: il n'y a plus d'appât pour les chercheurs de fortune et d'aventures. Le temps est mauvais pour les Teutoniques et pour la Hanse, qui avaient été, à l'âge précédent, les deux grandes agences d'émigration.

Les ordres chevaleresques étaient atteints dans leur principe même par l'affaiblissement de l'idée chrétienne, car ils étaient une manifestation de cette idée. Les Teutoniques survivants de la croisade étaient isolés dans un temps qui ne la comprenait plus. Ils portaient toujours la croix, mais: «Qu'est-ce donc, dit un jour Luther, que des croisés qui ne font pas de croisades?» À cette question, il n'y avait rien à répondre. Or il est dangereux de ne plus servir à rien. Les Teutoniques, devenus inutiles, disparurent: un Hohenzollern, leur dernier grand maître, sécularisa l'ordre et se fit duc de Prusse.

La Hanse, corporation internationale, fut atteinte grièvement par la formation des États du Nord, dont chacun eut sa marine, et la découverte du Nouveau Monde l'acheva. La Baltique n'est plus rien en comparaison des grands océans: le silence se fait dans les rues de Lübeck et de Brême. D'ailleurs, la Pologne a son regain de forces au seizième siècle; au dix-septième, la Suède devient un État militaire puissant, et la Russie entre en scène. L'Allemagne reprend la marche en avant au dix-huitième siècle; mais c'est la Prusse qui est conquérante pour son compte propre, et il lui faut compter avec le copartageant russe.

L'expansion italienne est aussi arrêtée. Les Turcs, Christophe Colomb et Vasco de Gama ont tué Venise. Plus encore que la Baltique, l'Adriatique est déchue.

L'Italie et l'Allemagne, ramenées sur elles-mêmes, n'étaient pas capables de se défendre contre l'étranger. Leur faiblesse fut un danger, non seulement pour elles, mais pour l'Europe. Après tout, et malgré toutes ces guerres, il y avait une sorte d'organisme continental. Il fut mauvais pour tout le monde qu'il s'y trouvât des parties malades, où vécût et prospérât le germe de la guerre. La vieille région du sacerdoce et de l'empire offrait aux entreprises des politiques modernes des gains trop faciles. L'Italie et l'Allemagne n'avaient ni une tête ni un cœur qui ressentît les injures: elles reçurent des injures de toutes parts. Elles firent profession d'être des champs de bataille pour l'Europe.

Le champ de bataille italien. Le roi de Sardaigne.

Italia fara da se, disent les patriotes italiens d'aujourd'hui. Que ferons-nous en Italie, disaient les potentats de l'Europe moderne? L'Espagne, la France et l'Autriche y ont joué aux échecs pendant trois cents ans passés.

Aux quinzième et seizième siècles, les rois de France revendiquent la succession des Visconti de Milan et des Angevins de Naples; mais il y a eu jadis des Aragonnais à Naples, et l'Empire a des droits sur Milan: Espagne et Autriche jouent contre France et gagnent la partie. Au dix-septième siècle, Habsbourg d'Espagne et d'Autriche, Bourbons de France, se cherchent partout pour se combattre: ils se rencontrent sur le sol et dans les mers d'Italie. Puis viennent les combinaisons préparatoires de la succession d'Espagne, et la succession elle-même. À qui Milan? À qui Naples? Le sort de la guerre, d'une guerre atroce, décide pour l'Autriche, en 1715. Pendant le reste du dix-huitième siècle, l'Italie est à la disposition de l'Europe. Elle est un lieu de placement pour les princes disponibles. Élisabeth Farnèse, femme du Bourbon Philippe V d'Espagne, y pourvoit ses fils d'un royaume et d'un duché. Après la guerre de la succession de Pologne, Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, est sans asile: la France le pourvoit du duché de Lorraine, et le duc de Lorraine, François, gendre de l'empereur, va régner en Toscane. La politesse faite au beau-père de Louis XV est rendue au gendre de Charles VI. Les membra mortua de ce caput mortuum sont distribués à tout venant: en vingt et un ans, la Sicile change de maître quatre fois; Parme, trois fois en dix-sept ans.

Cette misère et cette indignité semblent le lot définitif de la Péninsule. Pourtant une nouveauté, que la suite devait faire très considérable, s'est produite au nord-ouest de la péninsule italienne. Dans le perpétuel conflit entre les Habsbourg et les Bourbons, l'État des ducs de Savoie, placé sur les deux revers des Alpes, a joué le rôle double que lui imposait sa situation géographique: il n'y avait point de prince à qui l'on pût moins se fier que le duc «portier des Alpes». Plusieurs fois, il perdit la Savoie conquise par la France, et il dut céder à Henri IV: la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex. D'autre part, Genève maintint contre lui son indépendance, et la Confédération suisse se consolida. La maison de Savoie chercha fortune en Italie.

Au Piémont elle ajoute le Montferrat et une partie du Milanais. Dans toute grande convention européenne, le duc gagne quelque chose en se faisant payer ses alliances, qu'il excelle à porter d'un camp à l'autre. Pendant qu'il est occupé à manger les premières feuilles de «l'artichaut italien», il laisse voir un appétit étrange pour un prince si médiocre: il réclame sa part des successions d'Espagne et d'Autriche. La guerre de la succession d'Espagne lui vaut la Sicile; il l'échange bientôt contre la Sardaigne, mais il a gardé, de cette courte possession de la Sicile, le titre de roi. Le voilà donc entré dans la confrérie des souverains; il est roi de Sardaigne, même roi de Jérusalem. Il porte vêtement trop long et trop ample pour sa taille, mais il grandira jusqu'à remplir le vêtement. Il ne partage en Italie l'honneur du titre royal qu'avec le roi de Naples, mais la vraie Italie est au nord. Là est le champ de bataille entre la France et l'Autriche; là sont les lauriers à cueillir, les provinces à gagner, et Monza, le sanctuaire où la couronne de fer attend sa tête royale.

Le champ de bataille allemand. Prusse et Autriche.

C'est en Allemagne que se livrent les grands combats entre Bourbons et Habsbourg. La politique française a beau jeu dans le corps désorganisé de l'Empire. Elle paye les Électeurs et se flatte parfois d'acheter la couronne impériale. Elle paye les princes protestants, ennemis naturels de la catholique Autriche. Elle paye les princes catholiques, ennemis, en leur qualité de princes, de la puissance impériale. On sait tout au juste en France le prix d'un prince de tel ou tel rang, d'un ministre, d'un conseiller ou d'une maîtresse: Versailles a le tarif des consciences allemandes.

Au dix-septième siècle, les armées de l'Europe se donnent carrière entre le Rhin et la Vistule, les Alpes et les mers du Nord. Pendant la guerre de Trente ans, des armées françaises y vont vider la vieille querelle entre les deux maisons et ruiner les prétentions des Habsbourg à la monarchie de l'Europe. Des armées espagnoles y soutiennent la fortune de l'orthodoxie catholique. Des armées danoises et suédoises y défendent la cause de la Réforme, mais en même temps elles continuent le combat pour la Baltique, commencé au moyen âge; car toutes ces mains pieuses de catholiques et de protestants étaient des mains avides et prenantes. Enfin l'Allemagne, divisée entre les deux partis, compliquait d'une guerre civile les horreurs de la guerre étrangère. Les maux que ce pays a soufferts ne se peuvent décrire: la guerre pendant trente années y a nourri la guerre. Amis et ennemis ont vécu sur le sol et sur l'habitant, menant bombance après les jours de disette, se payant de l'abstinence par la débauche, de la faim par l'orgie, faisant le mal pour le mal, par habitude, et parce que l'homme, dans les grandes crises, retourne bien vite à ses instincts d'origine, qui sont ceux d'une bête méchante. L'Allemagne se couvrit de ruines de villages et de villes. En plus d'une province, où l'on avait abattu jusqu'aux arbres, reparurent la broussaille, le fauve et l'anthropophage.

Quand les diplomates de l'Europe, après cinq années de cérémonies, eurent enfanté la paix de Westphalie, il se trouva que l'Allemagne fut officiellement ouverte à l'étranger. Le roi de Suède entra en qualité de prince allemand dans la Diète, où siégeait déjà le roi de Danemark. Le roi de France devint membre de la Ligue du Rhin organisée par lui. La souveraineté des princes et des villes de l'Empire fut reconnue, et l'autorité impériale réduite à rien. Les hautes puissances contractantes eurent le droit de maintenir cette anarchie, car elles étaient garantes de la paix de Westphalie. Aussi l'Allemagne ne respira-t-elle pas longtemps après cette terrible guerre. Bourbons et Habsbourg s'y rencontrent au dix-septième et au dix-huitième siècle, chaque fois qu'un conflit éclate en Europe. L'Angleterre y vient conquérir l'Amérique et l'Inde.

D'où viendrait le remède? Car ici, comme en Italie, il y a trop grande misère, indignité trop grande. Les deux États de la frontière de l'Est étaient capables de prendre l'hégémonie; aussi se la disputaient-ils, et leur rivalité aggravait le désordre de l'Allemagne. D'ailleurs, au dix-huitième siècle, la Prusse et l'Autriche sont des puissances européennes bien plutôt qu'allemandes.

Nous les retrouverons tout à l'heure. Dans la période du moyen âge, nous avons, au sortir de l'Allemagne, tourné nos regards vers l'Est pour passer ensuite en Occident et nous y arrêter, parce que l'Occident, où naissaient la France, l'Espagne et l'Angleterre, était le principal théâtre de l'histoire européenne. Dans la période moderne, les plus graves événements se passent en Orient. Il convient donc de suivre un autre ordre et de commencer par l'Occident.

La région intermédiaire.

Dans la région intermédiaire, la France a poussé sa fortune. Au Midi, elle s'est agrandie, sous le règne de Henri IV, de petits pays gagnés sur le duc de Savoie. Au centre et au Nord, elle a prélevé le prix de ses victoires sur les Habsbourg des deux branches.

Ici elle eut à combattre, au seizième siècle, Charles-Quint, en sa double qualité d'héritier des ducs de Bourgogne et d'empereur. Empereur, il défendait les droits de l'Empire en Alsace et en Lorraine; héritier des Bourguignons, il était le propriétaire des Pays-Bas et de la Franche-Comté, et revendiquait la Bourgogne, saisie par Louis XI. Il ne réussit pas à reprendre la Bourgogne, quelque obstination qu'il y ait mise, car il fut aussi entêté Bourguignon que son rival François Ier fut Visconti obstiné: ces premiers héros de la politique moderne avaient l'esprit occupé des idées et des habitudes de l'âge précédent.

Lorsque Charles-Quint eut abdiqué, les provinces bourguignonnes, Pays-Bas et Franche-Comté, passèrent au roi d'Espagne Philippe II, pendant que Ferdinand, le frère de Charles, continuait sur le trône impérial la série des empereurs Habsbourg. L'histoire des acquisitions de la France dans la région intermédiaire se confond alors avec l'histoire de la longue lutte contre les branches espagnole et allemande de la maison des Habsbourg.

Sur l'Espagne, Louis XIV conquit la Franche-Comté; mais il ne put détacher des Pays-Bas que l'Artois et quelques villes de Flandre. Sur l'Empire, la France gagna d'abord les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun, puis l'Alsace sans Strasbourg, puis Strasbourg. Ce n'est point par pure violence qu'elle a fait ces acquisitions: celle de Metz, Toul et Verdun a été consentie par des princes allemands, qu'Henri II avait soutenus dans leurs révoltes contre Charles-Quint; l'Alsace a été acquise par Richelieu avec l'armée qui s'en était, pour ainsi dire, rendue propriétaire. Il serait malhonnête de justifier tous les procédés de la politique française, mais il est juste de dire que les Français du dix-septième siècle, en prenant l'Alsace, n'ont pas arraché des hommes à une patrie.

Il n'y avait pas alors de patrie française, au sens que nous donnons à ce mot aujourd'hui; encore moins y avait-il une patrie allemande. La politique et les armes de la France n'ont point taillé dans la chair vive.

La prise de possession des trois évêchés et de l'Alsace rendait inévitable l'acquisition de la Lorraine. Ce pays français fut, au temps des guerres entre les Bourbons et les Habsbourg, bien souvent occupé par nos armes avant de devenir une province française.

Les provinces restées sous la domination des Habsbourg.

Franche-Comté, Alsace, Lorraine, Artois, Flandre française, telle fut, pendant la période moderne, la part de la France dans la région intermédiaire: le reste lui échappa. Mais l'Espagne ne garda point les Pays-Bas, et ceux-ci ne demeurèrent pas unis. Malgré la contiguïté géographique, il y avait de grandes différences, entre ces dix-sept provinces, les unes maritimes et les autres continentales, les unes riches et les autres pauvres, les unes bourgeoises et les autres féodales, les unes germaniques et les autres wallonnes. Dans chacune d'elles et dans chacun des fragments dont elle se composait, fiefs, communes, corporations, la vie était trop intense pour que toutes ces âmes particulières s'accommodassent longtemps du système de la monarchie espagnole.

Elles le supportèrent du vivant de l'empereur Charles-Quint. Plus vaste et plus hétérogène était la monarchie, moins était à redouter l'oppression d'une volonté absolue. Charles-Quint eut d'ailleurs le grand mérite de réfléchir en lui les variétés de son empire. Il parlait toutes les langues et savait être, selon l'occurrence, empereur, roi, comte, gentilhomme ou bourgeois. Mais lorsqu'il détacha les Pays-Bas de l'Empire, pour les donner à son fils, le roi d'Espagne, apparurent les funestes conséquences de la politique des mariages.

L'union de Maximilien d'Autriche avec la fille du Bourguignon Charles le Téméraire se comprenait: les États de Bourgogne étaient limitrophes de l'Empire, et même, pour une bonne part, pays d'Empire. Charles-Quint, propriétaire des Pays-Bas par le droit héréditaire, en était aussi le souverain en sa qualité d'empereur. Mais lorsqu'en vertu du seul droit de propriété, les Pays-Bas furent attribués à un roi espagnol et italien, violence fut faite aux choses, qui se défendirent.

La séparation des Pays-Bas.

La résistance politique opposée par les Pays-Bas au despotisme de Philippe II, qui violait leurs antiques privilèges, se fortifia de passions religieuses. Les provinces du Nord s'étaient converties à la Réforme avec passion et une sorte d'enthousiasme sombre: leur souverain était le champion, enthousiaste et sombre du catholicisme. Elles se rapprochèrent les unes des autres, pendant la lutte. Elles essayèrent d'abord de se conformer aux traditions européennes en se donnant un prince; puis elles se résignèrent à n'être que «leurs Hautes Puissances les États des Provinces-Unies». Quant aux provinces du Sud, après bien des révoltes, elles demeurèrent sujettes du roi d'Espagne. À la fin du seizième siècle, la séparation était accomplie.

Dès lors la future Hollande et la future Belgique suivirent leurs destinées distinctes: celle-ci, émiettée au sud par la France, fut séparée de la monarchie espagnole et attribuée à l'Autriche par les traités qui réglèrent la succession d'Espagne. Elle passa donc de la branche aînée à la branche cadette des Habsbourg, qui la possédait encore lorsque la Révolution française éclata.

Les Provinces-Unies.

Les Provinces-Unies devinrent une puissance européenne. Elles eurent des colonies, une marine admirable, un grand commerce, une industrie prospère et par conséquent de l'argent, c'est-à-dire—le mot est vrai surtout au dix-septième siècle—le nerf de la politique et de la guerre. Leur politique était conduite par des hommes qui s'exerçaient à toutes les finesses de la diplomatie dans le gouvernement difficile d'une fédération de provinces, dont chacune avait ses privilèges, et n'était elle-même qu'un agrégat d'êtres privilégiés. Ce péril, auquel était exposé un petit État riche et républicain parmi des monarchies superbes et faméliques, y tenait perpétuellement en éveil l'esprit politique. Pour la guerre, elles avaient une aristocratie militaire, à laquelle la maison d'Orange donnait des chefs. Les princes d'Orange, apparentés aux familles souveraines de l'Europe, pouvaient, aux heures de danger, lorsqu'il fallait surexciter et réunir les forces nationales, transformer la république en une monarchie sous la forme du stathoudérat.

Pour toutes ces raisons, et parce qu'elles étaient jeunes, parce qu'elles avaient la vitalité des êtres multiples qu'elles laissaient vivre en elles, parce que leur énergie était entretenue par des passions provinciales, féodales, municipales, corporatives, par des passions politiques et des passions religieuses, les Provinces-Unies arrachèrent au roi d'Espagne l'aveu de leur indépendance. Elles la défendirent contre Louis XIV, nouèrent contre la France une coalition formidable, aidèrent leur stathouder Guillaume d'Orange à monter sur le trône d'Angleterre et, à la fin, humilièrent le grand roi. Ce fut leur période héroïque: mais un tel effort ne se pouvait soutenir longtemps.

Si par un concours extraordinaire de circonstances, un État prend dans le monde une place mal proportionnée à ses forces réelles, il est ramené aux limites qu'il a dépassées. La Hollande, puissant vaisseau de haut-bord au dix-septième siècle, n'est plus, au dix-huitième, qu'une «chaloupe à la remorque de l'Angleterre».

Les Cantons suisses.

Un autre État républicain se développa dans la région intermédiaire, pendant la même période: la ligue des Cantons suisses; mais ce corps singulier ne pouvait avoir une politique européenne comme les Provinces-Unies. Il n'avait ni la mer, ni le grand commerce, ni la grande industrie, ni l'argent. En attendant que la Suisse, formée de fragments de nations, devînt neutre entre les nations, elle vendait des soldats à qui les payait. Le roi de France finit par obtenir la préférence. Les Suisses seront les derniers défenseurs du drapeau fleurdelisé, en août 1792 et en juillet 1830.

Provinces-Unies et Cantons ligués ont obtenu l'un et l'autre la reconnaissance de leur indépendance en 1648: les premières, par un traité séparé conclu avec l'Espagne; les seconds, par l'acte même de la paix de Westphalie. Ils ont donc retiré un grand profit des victoires de la France sur les Habsbourg. La France avait, d'ailleurs, aidé les Provinces-Unies dans leur révolte contre l'Espagne. Certes, ce n'était point là une politique désintéressée. Quand nos rois se faisaient les défenseurs des petits et des faibles, ils n'obéissaient pas à un sentiment chevaleresque. Il est honorable pour nous cependant que nos victoires aient eu la conséquence indirecte de donner au monde politique deux États nouveaux et libres.

La France.

La France a suivi, pendant la période moderne, la pente où ses destinées étaient engagées dès le moyen âge. Nos rois ont achevé de constituer le territoire national en acquérant la Bretagne par mariage, le Roussillon par conquête, le Béarn et la Navarre à l'avènement de Henri IV. Nous avons vu leurs progrès dans la région intermédiaire. L'acquisition de la Corse, faite en même temps que celle de la Lorraine, compléta la France d'avant 1789.

Au sein de cette monarchie, les différences provinciales, sans jamais disparaître, s'effacèrent peu à peu. Les privilèges des pays, là où ils n'avaient pas été abolis, devinrent lettres mortes; de même ceux des féodaux et des communes. Mais ces formes vides, provinces, municipalités, seigneuries, encombraient la France et gênaient la vie. Le pouvoir qui en avait fait des ruines, n'avait point voulu ou point su les déblayer: d'où un grave désordre dans la constitution. Contre la résistance du passé, se sont heurtés les grands ministres, ceux du temps de la pleine gloire et ceux de la dernière heure, Colbert et Turgot. L'ancienne monarchie a brillé en Europe d'un vif éclat. Dans le compte total de la grandeur de la France, elle a mis la majesté de Louis XIV, qui fut une majesté vraie. Mais elle n'a pas trouvé un système de gouvernement et d'administration qui convînt à un pays unifié. Elle ne s'est point pourvue de bonnes finances, ni d'un bon système militaire; elle n'a donné au pays ni bonne justice, ni bon système économique. Pour dire la vérité toute nue, elle a su se faire obéir; elle n'a pas su gouverner.

Dans sa politique extérieure, la royauté française a eu de grands succès et elle a commis de grandes fautes. La lutte contre la maison d'Autriche lui a été imposée. L'effort pour briser le cercle qui l'enserrait était légitime: François Ier, Henri II, Henri IV, Richelieu, Mazarin ont fait bonne politique et bonne guerre, et ils ont eu cette fortune qu'en travaillant à la grandeur de notre pays, ils ont sauvé l'indépendance de l'Europe. Mais la monarchie, victorieuse au milieu du dix-septième siècle, a tout de suite abusé de sa victoire. La revendication de la succession d'Espagne, qui nous paraît aujourd'hui une chimère, était dans l'esprit de l'ancienne politique, mais elle commandait une prudence et des tempéraments qui ne furent pas observés. L'un après l'autre, ou tous à la fois, les étrangers sont provoqués à la haine de la France. L'Europe ainsi coalisée par nous-mêmes contre nous, surveille chacun des pas et chacune des intentions du roi de France. Le progrès lent et continu qu'il faisait depuis un siècle sur les frontières du Nord et de l'Est est arrêté. La France cesse d'être la puissance directrice qui groupe autour d'elle les forces les plus diverses, mène les événements et les fait naître au besoin. Le dix-septième siècle est aux Bourbons combattant les Habsbourg, le dix-huitième est à des puissances nouvelles.

Il est à jamais regrettable que cette politique se soit enfermée dans les affaires du continent au point de négliger le reste du monde, car le monde était entré dans l'histoire de l'Europe. La France, puissance océanique et méditerranéenne, devait occuper une très grande place en Afrique, en Asie et en Amérique. Elle avait fait les croisades; elle avait eu de bonne heure de hardis explorateurs; elle avait Marseille, Bordeaux, Nantes, le Havre; de belles populations maritimes, Normands, Bretons, Basques, Provençaux. On la calomnie quand on l'accuse d'être incapable de coloniser: notre histoire coloniale est glorieuse. Nous avons eu de très beaux commencements d'un empire français au delà des mers. François Ier, Henri IV, Richelieu, Colbert ont vu ce que nous pouvions et devions faire; mais la politique continentale absorbait toutes les forces et toutes les pensées.

Abaisser la maison d'Autriche, cela fut d'abord une nécessité; cela devint ensuite un mot d'ordre machinalement transmis. Les grands succès de nos diplomates et de nos généraux des seizième et dix-septième siècles excitèrent l'émulation de leurs successeurs, alors même que l'Autrichien n'était plus l'ennemi. L'habitude était prise de combattre aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie. Il semblait que la gloire ne pût se rencontrer sur d'autres champs de bataille: on la voulait gagner sur ce théâtre classique de la guerre, d'où la nouvelle de la victoire était portée à Versailles par un courrier galopant à franc étrier. Ajoutez que le tiers ordre ne comptait presque point dans l'État; les marchands ne pouvaient faire entendre leur voix, comme en Angleterre.

La noblesse française avait cessé d'être la féodalité pour devenir une brillante société militaire; mais elle avait gardé, de son origine féodale, un caractère terrien. Ses chefs ne servaient qu'aux armées. «L'amiral», tant qu'il y en eut un, fut le plus souvent un marin de cour. Versailles enfin, où s'endormit la monarchie, n'était pas même baigné par une rivière. Il a fallu des travaux d'Hercule pour y amener de l'eau potable.

L'Espagne.

Au début des temps modernes s'achève la formation de l'Espagne: la monarchie unique et absolue s'y substitue aux monarchies féodales. Puis, tout à coup, ce pays, sortant du champ clos où il a si longtemps combattu l'Infidèle, conquiert les plus belles parties du Nouveau Monde; en même temps il est jeté dans toutes les affaires du continent par l'alliance de famille conclue entre la Castille et l'Autriche.

Pour organiser et peupler ses colonies, pour conduire une politique qui l'engageait dans les conflits européens, pour garder ses annexes italienne, franc-comtoise, flamande, toutes les forces de l'Espagne, entretenues et accrues n'auraient pas suffi. Son gouvernement la ruina par la pratique d'un despotisme sombre, solennel, stupide, et par l'entêtement d'un fanatisme religieux qui offrit à Dieu en auto da fe non seulement des individus par milliers, mais le commerce, mais l'industrie, mais l'activité de l'Espagne.

Des Orientaux avaient produit dans ce pays, pendant le moyen âge, des merveilles de travail: l'Espagne moderne est envahie par une somnolence orientale, qui finit en léthargie. La France, dont elle a été la vaillante adversaire, au seizième et au commencement du dix-septième siècle, lui fait payer les frais de toutes ses guerres et soutient contre elle tous les révoltés. En 1700, quand la branche espagnole des Habsbourg s'est desséchée, Louis XIV donne à l'Espagne un provin de sa dynastie. Il fallut, pour le fixer dans le sol, douze années de guerre, qui achevèrent la ruine.

L'Europe, lorsqu'elle régla l'affaire de la succession, rendit à l'Espagne le service de la débarrasser des pays belges et italiens. Une politique de recueillement et de réparation aurait pu restaurer ce pays, riche en dons de nature, mais le nouveau roi, venu de Versailles, était une sorte de moine paresseux, tourmenté par des rêves d'érotisme et d'ambition. Puis, l'habitude était prise à l'Escurial de se mêler de politique européenne. Ici encore la tradition s'impose aux esprits et les égare. L'Espagne n'eut pas le temps de se refaire. Des aventuriers d'abord, puis des ministres nationaux essayèrent de la ranimer. Ils voulurent diminuer le nombre des bouches de cour, qui mangeaient ce qui demeurait de substance; chasser de l'administration les pillards; réformer l'impôt; payer les juges; habiller, armer, nourrir les soldats; construire des arsenaux; mettre des vaisseaux dans les ports, des canons sur les remparts, des ouvriers dans les fabriques, des laboureurs dans les champs. Les plus hardis entreprirent de reprendre sur l'Église l'intelligence espagnole. Ils eurent des succès mais médiocres et passagers; ils galvanisèrent le corps, qui retomba.

L'Angleterre ébrèche l'empire colonial espagnol, singulier empire, que la métropole ne colonise pas, qu'elle ne veut qu'exploiter, et qu'elle ne sait pas exploiter. Elle y projette tous les vices de sa vie politique, sociale et religieuse, son despotisme, qui prévient soigneusement tout essor du commerce et de l'industrie, ses nobles fainéants et superbes, ses fonctionnaires inintelligents, ses moines, sa léthargie.

L'Angleterre.

Point par point, l'histoire de l'Angleterre s'oppose à celle de l'Espagne.

L'Angleterre asseoit sa constitution de pays libre. Elle traverse des crises d'une violence extrême: la guerre des Deux Roses, les révolutions religieuses du seizième siècle, les révolutions religieuses et politiques du dix-septième. Les sectes y pullulent et les partis. Sur le continent, un petit pays ainsi troublé aurait payé ces désordres furieux de la perte de l'indépendance et de la vie. La mer fit son office et protégea l'île qui devait régner sur elle.

Trois passions animaient l'Angleterre: le loyalisme, la haine du papisme, l'attachement à quelques principes de liberté politique. Les deux premières ont été les plus vives; elles ont déterminé l'histoire du pays, dont elles expliquent les contradictions. Le loyalisme a fait supporter aux Anglais, à plusieurs reprises, un despotisme que la France monarchique n'a jamais connu; il a longtemps protégé Charles Ier; il a rappelé Charles II de l'exil; il a permis à ce prince et à son frère les plus grandes fautes; il a boudé Guillaume III et troublé la sécurité de la maison de Hanovre. La haine du papisme a suscité Cromwell, tué Charles Ier, exilé Jacques II.

Du conflit de ces deux passions principales est sortie à la fin la liberté anglaise. La nation, alors même qu'elle laissait faire ses princes, gardait à la charte de Jean sans Terre un souvenir fidèle. Il fut toujours périlleux pour des rois, excepté aux moments aigus des crises, de soustraire un Anglais à ses juges légitimes, plus périlleux encore de lever une taxe non consentie par le Parlement. Lorsque la querelle eut été réglée entre le loyalisme et l'antipapisme, et que des étrangers, un Hollandais et des Hanovriens, devinrent rois d'Angleterre, la passion dominante fut celle de la liberté.

Alors l'Angleterre commence à se gouverner elle-même. Le Parlement fournit au roi un ministère, qui peut à peu près tout sans le roi, mais rien sans le Parlement. Contre son propre gouvernement, le pays se défend par ses droits et libertés. Libertés privées: la personne de l'Anglais, son domicile, sa bourse sont inviolables à toute illégalité. Libertés publiques: l'Anglais a le droit de plainte et de pétition, le droit de réunion, le droit d'association, le droit de parler, le droit d'écrire. Cette magnificence cache des misères et des laideurs: un régime électoral déraisonnable, la corruption scandaleuse de l'électeur par le candidat, de l'élu par le ministère; la persistance de l'intolérance religieuse et de débris étranges du passé. N'importe! L'Angleterre est libre; elle est, dans le monde, au dix-huitième siècle, la seule nation libre.

Depuis la mort d'Élisabeth, l'Écosse et l'Angleterre ont le même roi. L'Irlande a été réduite à l'état de plaie toujours suppurante: elle est, des laideurs anglaises, la plus laide. Mais l'union personnelle avec l'Écosse, qui prépare la fusion des deux pays, délivre l'Angleterre du voisinage d'un ennemi possible, et assure la liberté de son action à l'étranger.

Sa politique a été interrompue et troublée aux seizième et dix-septième siècles, par les révolutions. Elle a été poussée par des mobiles divers, par l'orgueilleux souvenir, gardé sur l'écusson royal, du temps où un roi anglais régnait sur la France, par l'ambition de parader sur le continent—«Qui je défends est maître,» disait Henri VIII;—par la passion contre le catholicisme personnifié en Philippe II; par l'intérêt commercial. Les Stuarts vendent à Louis XIV la politique de la couronne, afin d'employer le prix du marché contre les libertés publiques et la conscience religieuse de leurs sujets. Mais, dès que l'Angleterre s'appartient, elle se dégage de tous les préjugés, de toutes les fantaisies et de toutes les faiblesses. Elle fait sans scrupule de la politique pratique. Elle se mêle aux affaires du continent, où elle joue un grand rôle, sans générosité, puisqu'il est sans péril, et qu'elle n'y engage point ses forces vives. Elle travaille au maintien de l'équilibre, toujours contre la France à qui elle interdit de s'étendre aux Pays-Bas, et qu'elle veut empêcher de se subordonner l'Espagne. Et toujours elle fait naître ou saisit les occasions d'accroître son empire colonial.

Sa vocation en effet lui avait été révélée: la mer enfin avait séduit l'Angleterre. Parmi les puissances coloniales, elle fut la dernière à se mettre en mouvement. Elle eut cette bonne fortune que d'autres avaient occupé les pays de l'or et des épices. Ses premiers colons s'établirent sur les côtes de l'Amérique du Nord, sur un sol de labeur. Elle n'eut pas de raison pour capter les produits de leur travail, et les laissa travailler à leur guise. Parmi ces colons, beaucoup allaient chercher au delà des mers, non le gain, ni l'aventure, mais la liberté d'adorer Dieu selon leur conscience. Peu à peu se réunissaient là les éléments d'un peuple. Il est vrai que ce peuple finit par réclamer son droit à l'indépendance; mais ce n'est pas un petit honneur que d'avoir créé de toutes pièces une nation comme les États-Unis. L'Angleterre, d'ailleurs, accrut énormément son commerce avec les pays anglo-saxons, après qu'ils se furent affranchis, et c'était de quoi la consoler.

Puis, elle garda le Canada, conquis sur la France. Elle prit des îles, et se donna des stations aux bons endroits, dans toutes les mers. Elle nous enleva l'empire de l'Inde. Bref, à la veille de la Révolution, avec sa flotte de guerre, sa flotte marchande, son immense commerce, l'activité manufacturière qui s'éveille en elle, elle est la grande nation maritime. Son isolement, la solidité de sa constitution, ses mœurs la mettant à l'abri des tremblements du continent, elle sera la plus redoutable ennemie de la France.

L'Orient.—La Prusse.

Retournons maintenant au nord et à l'orient de l'Europe. Les plus graves événements s'y sont passés. Parmi les puissances anciennes, les unes sont déchues; d'autres, comme l'Autriche et la Prusse, ont grandi. Une puissance nouvelle très considérable, la Russie, est entrée en scène.

Les Hohenzollern ont achevé de fabriquer la Prusse. Électeurs de Brandebourg, ils héritèrent dans les premières années du dix-septième siècle de duchés rhénans et de la Prusse des Teutoniques, transformée en duché. Un même prince régna dès lors sur la Vistule, sur l'Elbe et sur le Rhin. Rien n'était moins nécessaire ni moins naturel, car ces trois pays se connaissaient à peine; ils n'avaient aucun souvenir commun; ils ne se ressemblaient pas. Mais tous trois ont été foulés par la guerre au dix-septième siècle. Les duchés rhénans ont été un terrain de combat pour la France et la Hollande contre l'Autriche et l'Espagne; le Brandebourg, pour la Suède contre l'Autriche; en Prusse se sont rencontrés Polonais, Suédois, Autrichiens et Russes. La nécessité d'être prêts pour toutes les luttes, puisqu'ils avaient la certitude d'y être impliqués, a commandé aux Hohenzollern l'effort perpétuel du combat pour l'existence.

Fondre en un État ces provinces dont l'histoire et les mœurs étaient si différentes, employer leurs forces à des fins communes, relier les uns aux autres les anneaux de cette chaîne coupée: ce plan, qui s'imposait, fut suivi. Magdebourg, Halberstadt et Minden, acquis en 1648, marquèrent des étapes sur la route de Berlin au Rhin. La Poméranie, acquise en deux fois, donna un littoral au Brandebourg. Après la conquête de la Silésie, il eut l'appui de la montagne. Après la spoliation de la Pologne, le Brandebourg et la Prusse, ces deux parties essentielles de l'État, furent soudés ensemble.

Après ces annexions, l'État des Hohenzollern restait un édifice singulier, composé d'un corps et de deux ailes, dont l'une s'allongeait, rompue en fragments, jusqu'au Rhin, et l'autre jusqu'au Niémen; mais le gouvernement rassemblait cette force éparse. Des princes, dont les territoires étaient des champs de bataille, ne pouvaient pas ne pas être des autocrates militaires, exigeant de leurs sujets l'obéissance passive. Nicht raisonniren, ici on ne raisonne pas: telle était leur devise. Il fallait bien qu'ils fussent économes, et qu'ils missent en valeur toutes les forces productives. Et dans cette Allemagne, où les moindres potentats mettaient leur honneur à enlaidir les splendeurs et parodier les vices de Versailles, les patriotes regardaient avec orgueil des princes toujours peinant et qui se vantaient d'être les premiers serviteurs de leur État.

D'ailleurs, les Hohenzollern se distinguaient, entre les princes allemands, par une dignité supérieure. L'Ordre teutonique, après sa défaite du quinzième siècle, avait dû se reconnaître vassal du roi de Pologne. Le duc de Prusse, successeur de l'Ordre, faisait donc hommage à cet étranger; mais les Électeurs de Brandebourg, dès qu'ils eurent hérité du duché, voulurent s'affranchir de cet humiliant devoir. Une guerre ayant éclaté entre les rois de Suède et de Pologne, au lendemain de la paix de Westphalie, l'Électeur-duc promena sa fidélité de l'un à l'autre, c'est-à-dire qu'il trahit l'un après l'autre, pour obtenir de tous les deux la reconnaissance de sa souveraineté. La guerre finie, il fut, en effet, un souverain. Il y eut un coin de la terre, où le Hohenzollern n'eut au-dessus de sa tête personne, excepté Dieu.

Dans l'Allemagne d'alors, il ne pouvait y avoir de roi, puisque l'empereur était, en théorie, le seul souverain, mais un prince allemand pouvait être roi d'un pays étranger. L'électeur de Saxe était roi de Pologne; l'électeur de Brandebourg eut l'ambition d'être roi de Prusse; il prit la couronne, en 1700, avec l'agrément de l'empereur. Quelques années après, un Hanovrien héritait du trône d'Angleterre. C'était peu de chose que la Prusse en comparaison de l'Angleterre ou même de la Pologne: les rois de ces deux pays se considéraient comme de hauts potentats à côté de leur frère de Prusse, mais ni l'un ni l'autre n'était le maître dans son royaume et, chez tous les deux, la qualité de roi étranger effaçait presque celle de prince de l'Empire. La Prusse, bien que réputée terre étrangère, était allemande; le pouvoir royal y était absolu; le royaume, précisément parce qu'il était petit et modeste, n'absorba point les Hohenzollern. Ceux-ci devinrent princes européens, mais demeurèrent princes d'Allemagne, et la dignité royale leur donna plus d'autorité dans l'empire. Pour ces motifs, ils firent une affaire moins brillante, mais meilleure que les électeurs de Hanovre et de Saxe.

Depuis longtemps, le Brandebourg était l'adversaire désigné de l'Autriche, à laquelle il inspirait de l'inquiétude dès le seizième siècle. Entre eux, la disproportion était grande, mais le Brandebourg représentait l'opposition de l'Allemagne du Nord contre l'Allemagne du Midi, et du protestantisme contre le catholicisme. Quand l'électeur fut promu roi, le conflit des deux maisons devint inévitable. La Prusse, d'ailleurs, compensait sa faiblesse par la supériorité de son gouvernement. Le second roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, est tout petit encore et très humble envers l'empereur, mais ce monarque de 2500000 sujets avait une armée presque égale en nombre à celle de l'Autriche et meilleure, des finances en très bon ordre, point de dettes, des économies accumulées en trésor.

À cela, Frédéric II ajouta le génie. Frédéric II, roi de Prusse, c'est une intelligence et une volonté qui manœuvrent une force. Il a professé le plus large mépris des habitudes, des traditions et des droits; il a battu l'empereur plus souvent et plus complètement qu'il ne convenait à un membre de l'empire; il a vaincu, lui nouveau venu, de vieilles monarchies. Il n'a pas seulement accru son territoire, de la Silésie et des provinces polonaises: il a créé la Prusse moderne et forcé l'entrée du collège des grandes puissances. Son œuvre a le caractère, la promptitude, l'importance d'une révolution. Cet État, qu'il a poussé au premier rang, ne ressemble à aucun autre. Il est allemand sans l'être. Il est un parvenu, et pourtant il a de longs souvenirs: les Hohenzollern sont antiques comme l'empire; le Brandebourg est un électorat depuis le treizième siècle; la Prusse est le domaine héroïque des chevaliers allemands du moyen âge. Cet État est vieux et jeune en même temps. Il a le choix entre deux destinées, propre comme il est aux œuvres de réaction ou aux œuvres de révolution. C'est une arme à deux tranchants, qui frappera de l'un et de l'autre, selon l'heure et le lieu, une arme redoutable.

L'Autriche.

Au moment où nous avons laissé l'Autriche, le domaine de la maison se composait de l'Autriche, de la Styrie, du Tyrol, de la Carinthie et de Trieste. Partie allemand, partie slave, partie italien, il formait les assises de la future tour de Babel, au pied de laquelle devait éclater de nos jours la confusion des langues.

Quatre causes déterminèrent la destinée moderne des Habsbourg: les mariages qui firent de Charles-Quint l'héritier de la maison de Bourgogne et des couronnes espagnoles; la fidélité de l'Autriche au catholicisme; la coutume qui s'établit en Allemagne de toujours donner l'Empire à un Autrichien; enfin l'acquisition de la Bohême, et de la Hongrie au seizième siècle, et d'une partie de la Pologne, au dix-huitième.

C'est la réunion des héritages autrichien, bourguignon et espagnol qui a mis aux prises les Habsbourg et les Bourbons. C'est parce que l'Autriche a été le champion du catholicisme que la France a trouvé des alliés en Allemagne, et qu'elle a pu, en y portant la guerre, aider les princes à devenir de petits souverains. L'office impérial a donné quelque cohésion au disparate ensemble de la monarchie. Enfin l'acquisition de la Bohême, de la Hongrie et d'une partie de la Pologne a fait de l'Autriche un État de transition entre l'Europe occidentale et l'Europe orientale.

Différence essentielle entre la Prusse et l'Autriche.

En acquérant le royaume hongrois, un royaume slave et un fragment d'un autre pays slave, le chef de la maison des Habsbourg semblait remplir l'office de la vieille Marche d'Autriche, élevée jadis pour défendre les frontières de la chrétienté contre les Slaves du Danube et contre les Avares. Il avait fait une plus brillante fortune que le roi de Prusse, successeur de ces margraves du Nord, institués jadis contre les Slaves de l'Elbe; mais cette fortune était aussi moins solide.

Le roi de Prusse règne sur plusieurs pays qui n'étaient pas allemands d'origine: Brandebourg, Lusace, Silésie, Poméranie, Prusse, Pologne; mais, à l'exception du dernier, tous sont devenus allemands. Les vieux Prussiens sont morts jusqu'au dernier: de leur langue, il reste quelques mots, objet de curiosité pour les philologues. Morts, les Slaves du Brandebourg et de la Poméranie. Des Slaves survivent en Lusace et en Silésie, mais noyés dans la population allemande, objet de curiosité pour les ethnographes. Le roi de Prusse, électeur de Brandebourg, a pris pour son titre électoral le nom de Brannybor, ville slave, et pour son titre royal le nom de la Prusse, pays lithuanien; mais ces noms étrangers sont comme des dépouilles opimes que porte un roi allemand, en souvenir de la victoire de sa race sur des races ennemies.

Il y a, au contraire, dans la monarchie autrichienne, une Bohême toute peuplée de Tchèques, une Hongrie toute peuplée de Hongrois, une Transylvanie toute peuplée de Roumains. Les Slaves sont vivants dans toute l'Illyrie; vivants, les Italiens dans les annexes italiennes; vivants, les Polonais en Pologne. Quand l'esprit national, à son éveil, s'insurgera contre les conventions qui ont enfermé en un même corps tant d'âmes diverses, l'Autriche sera singulièrement menacée. Mais, dans la période où nous sommes, ce danger n'était pas sensible: les Habsbourg règnent tranquillement au dix-huitième siècle. La monarchie souffrait d'une certaine lenteur; elle était lourde, et point dans la main, mais elle obéissait.

Remarquons seulement deux faits. L'Autriche s'est laissé prendre la Silésie par le roi de Prusse Frédéric II, et celui-ci a organisé contre elle une coalition de princes allemands, quand elle a voulu revendiquer la Bavière; il lui a interdit tout accroissement en Allemagne. D'autre part, le chef de la maison d'Autriche, devenu roi de Hongrie, avait la mission de refouler l'Infidèle et de lui reprendre le territoire hongrois, que le Turc possédait en grande partie. Il le reprit en effet, et la monarchie des Habsbourg devint alors une grande puissance danubienne. Voilà des présages: route barrée au nord et à l'ouest, ouverte à l'est.

La Russie. Retour sur le moyen âge.

Pendant que les deux États germaniques de l'Est s'avançaient ainsi en terre slave, un nouvel État oriental achevait de se former: une grande puissance slave s'organisait.

Nous avons pu jusqu'ici négliger la Russie: elle n'avait presque rien de commun avec l'Europe, qui finissait aux frontières de l'Allemagne et de ses annexes. Pendant tout le moyen fige, son histoire est perdue dans la confuse histoire de l'Orient européen. Au neuvième siècle, la Russie est séparée de la Baltique par des populations de race finnoise et lithuanienne. Entre elle et la Germanie carolingienne, se trouvent les Slaves de l'Elbe, de l'Oder, de Bohême, de Moravie, de Lusace, de Pologne. La communication avec l'Euxin et le Danube lui est interdite par des tribus asiatiques qui se succèdent dans ces régions.

Ainsi des remparts de peuples se dressent entre les Russes et l'Elbe et le Danube, qui sont alors les frontières de l'histoire, entre les Russes et la Baltique et l'Euxin, ces deux golfes des deux grandes mers historiques. Il fallait percer ces masses avant d'arriver à l'Europe.

Ce fut l'Europe qui s'avança d'abord vers la Russie.

Des aventuriers venus de Suède, à la fin du neuvième siècle, établirent leur domination sur les Slaves de Novgorod. Ils oublièrent vite leur origine Scandinave. Un premier pays russe, dont Novgorod, puis Kief furent les villes principales, se dessina sur la carte dans la grande plaine du Nord-Est.

Par terre s'avança l'Allemagne: les margraves de Brandebourg soumirent les peuples entre l'Elbe et l'Oder. La culture occidentale et le christianisme pénétrèrent en Bohême, en Pologne et en Hongrie. Mais la Russie reçut des Grecs schismatiques son organisation religieuse. C'est Constantinople, qui convertit le grand prince Wladimir, à la fin du neuvième siècle. Dès lors, il fut décidé que la Russie n'entrerait point, comme la Pologne et la Bohême, dans le système de l'Église d'Occident. D'autre part, comme elle était séparée de Constantinople par des masses barbares, elle ne se rangea point, à côté des Slaves des Balkans, dans la clientèle de l'empire grec. Elle s'annonçait ainsi comme chose nouvelle et originale. Mais ce n'était qu'une première lueur incertaine. La Russie se décomposa en principautés et en républiques. Au treizième siècle, elle tomba presque tout entière sous la domination des Mogols. L'Asie, s'étendant sur l'Europe, lui prenait la Russie.

L'Europe continue de s'avancer: Scandinaves, Allemands, Polonais renversent la barrière que formaient les petits peuples de la Baltique. Les Suédois prennent possession de la Finlande; les Allemands, de la Livonie et de la Prusse. Voilà les Russes en contact direct avec l'Occident. Un moment, toute la côte, depuis le golfe de Finlande jusqu'à la Poméranie, appartient à l'Ordre teutonique, dont le grand maître relève du pape et de l'empereur. Mais, au quinzième siècle, la Pologne, unie à la Lithuanie, s'interpose entre l'Allemagne et la Russie. Elle enlève à cette dernière de vastes territoires. Il semble alors qu'à elle seule doive appartenir l'honneur de représenter en Europe la race slave par un grand État indépendant.

Cependant la Russie se dégageait de l'étreinte des Mogols. Au quatorzième siècle, un État nouveau s'était formé autour de Moscou redevenue indépendante. En même temps qu'il se subordonnait des principautés russes, il entamait la Mongolie européenne, dont des fragments devaient vivre longtemps encore au nord de l'Euxin. Enfin, lorsque disparut l'empire grec, le tsar se trouva tout à la fois l'héritier du schisme grec, et le représentant de la chrétienté orientale en face des Infidèles; à ce double titre, le successeur du César de Byzance. Un immense avenir s'ouvrait devant lui.

La Russie moderne.

Pendant les seizième et dix-septième siècles, le combat entre Allemands, Scandinaves et Polonais dure toujours sur les rivages de la Baltique. Les Russes y interviennent plusieurs fois avec une énergie où se révèle leur volonté de se faire place, mais la Suède est dans toute sa force. Elle fait de la Baltique un lac suédois. La Russie, trouvant la route barrée de ce côté, commence à regagner sur la Lithuanie et sur la Pologne une partie du terrain qu'elle a perdu; mais c'est à l'est et au sud qu'elle fait les plus grands progrès. La conquête des khanats de Khazan et d'Astrakan porte à la Caspienne sa frontière. Si les khans de Crimée interceptent toujours la mer Noire, la suprématie du tsar s'étend sur les Cosaques du Don, et la conquête de la Sibérie est commencée.

Au dix-huitième siècle grandit le colosse russe sur les ruines de la Suède, de la Pologne et de la Turquie. À la première il prend Livonie, Esthonie, Ingrie et une partie de la Carélie et de la Finlande; à la seconde, les anciennes provinces russes lithuaniennes et une grande partie du territoire polonais; à la troisième, la Crimée et le pays entre le Bug et le Dniester. En même temps il entame la Perse, acquiert la Géorgie, puis le pays des Khirgiz. La Russie a désormais accès à la Baltique et à la mer Noire; elle est rapprochée du cœur de l'Europe et s'étend vers le cœur de l'Asie. Elle est le seul pays du continent qui se puisse accroître indéfiniment dans des contrées barbares. Son empire extra-européen est contigu à l'Europe et se forme par une agrégation successive, aisée, pour ainsi dire fatale, de peuples et de territoires.

L'originalité russe.

À la fin de la période du moyen âge, nous comptions les États dont l'Europe s'était accrue. Dans la période moderne, deux États nouveaux apparaissent: les Provinces-Unies, dont la puissance a été courte, et la Russie pays d'immense avenir; mais la Russie appartient-elle bien à l'Europe?

Au neuvième siècle, au temps où l'Europe occidentale, régie par les doctes Carolingiens, délibère dans les conciles et les assemblées sur de hautes matières, les Slaves de la plaine russe, dans leurs villages misérables, sont des barbares, presque des sauvages. Au treizième siècle, alors que la France, dans la plénitude de la civilisation du moyen âge, était gouvernée par le saint, dont la politique avait pour devise qu'il ne faut «à nul tollir son droit», la Russie obéit à la Horde d'Or, dont la capitale est, au bord du Volga, une ville en bois.

À la fin du quinzième siècle, au temps de la Renaissance, Iwan le Terrible fait couper, ou coupe, de sa propre main, les têtes de milliers de victimes, qu'il recommande ensuite aux prières de l'Église. Au dix-septième siècle encore, les Russes, ces hommes dont les vêtements et la barbe sont longs et flottants, ces femmes cachées sous des voiles dans des litières closes, sont-ils les contemporains de Louis XIV? Le tsar Pierre a supprimé barbes et voiles, mais il n'a pas changé les âmes; il n'a pas voulu les changer. Il a introduit dans son empire les instruments d'exploitation administrative, et les moyens de guerre employés en Europe, mais il reste le tsar, le seigneur sans limites, le père que l'on tutoie comme Dieu, et à qui l'on obéit comme à Dieu. Contre son pouvoir, aucun pouvoir; point de bourgeoisie qui sonne le beffroi et tende des chaînes au coin des rues; point de corps de juges qui, chargé d'appliquer la loi, la défende contre l'arbitraire; point de noblesse à qui l'orgueil du sang monte parfois à la tête, et qui préfère la guerre à l'indignité de l'obéissance servile. En Russie, on est esclave ou noble, mais on est noble quand on sert et dans la proportion où l'on sert. Et dans l'immense pays, un clergé ignorant chante des offices dont il ne comprend pas le sens, et allume les cierges devant les ikones, que la foule adore le front contre la terre.

La Russie est entrée dans les affaires de l'Europe, mais elle n'est pas
Europe. Elle est autre chose: elle est la Russie.

Conclusions sur l'histoire moderne. Les trois régions.

Au début des temps modernes, l'Angleterre est dans son île; la France et l'Espagne commencent à se répandre au dehors; la Hollande naît et prend place parmi les États qui comptent; l'Allemagne et l'Italie sont en désordre; les États Scandinaves sont entraînés dans l'histoire générale par le combat pour la Baltique et par la Réforme; la Pologne est forte; la Bohême et la Hongrie gardent encore leur indépendance; la Turquie est en pleine vigueur d'élan. La Russie n'est pas classée.

Tous ces pays ont été mis en relations les uns avec les autres, pendant la période moderne, par la politique et la guerre. Il y a désormais une Europe, dont les individus se connaissent, savent mutuellement leurs desseins, s'allient quand leurs intérêts sont communs, se combattent quand ils s'opposent.

Pourtant cette Europe est partagée en trois régions politiques, très différentes: l'Angleterre, l'Europe occidentale, l'Europe orientale.

L'Europe occidentale.

L'histoire de l'Europe occidentale a été dominée par les conséquences de la politique des mariages. Cette région a été troublée pendant deux siècles, parce que Maximilien, archiduc d'Autriche, ayant épousé la fille de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, a marié son fils à Jeanne la Folle, héritière des Espagnes. L'Espagne et la France se sont épuisées à combattre, l'une pour garder les bénéfices de ces alliances, l'autre pour conjurer les dangers qu'elles lui faisaient courir et rompre les obstacles qu'elles opposaient à son accroissement. Tous ces efforts, ces guerres et ces négociations, où s'illustrèrent de grands princes, de grands ministres et de grands généraux, aboutirent, à peu de chose près, au rétablissement du statu quo ante bellum. L'Espagne et l'Autriche redevinrent des puissances distinctes; l'Espagne fut renfermée chez elle; la France demeura ce qu'elle était, avec quelques additions de territoire; les Pays-Bas, comme devant, n'appartinrent ni à l'une ni à l'autre des deux rivales. Maigre résultat, à coup sûr! Aussi ne faut-il pas tant admirer ce qu'on appelle dans les cours d'histoire «la grande politique moderne».

Cette politique s'est déroulée dans un temps rapproché du nôtre. Elle est éclairée par la pleine lumière de l'histoire. Nous en connaissons les acteurs intimement par des informations qu'ils nous ont données sur eux-mêmes ou que d'autres ont écrites pour nous. Presque tous ces personnages ont du charme, et quelques-uns sont grands. Les documents ne sont pas seulement aisés à lire: beaucoup sont des monuments de notre littérature. C'est pourquoi nous grossissons l'importance des épisodes de cette période historique. Lorsque plusieurs centaines d'années se seront écoulées, et que la perspective se sera faite sur ces belles guerres et sur ces beaux traités, l'historien ne fera pas une grande place dans l'histoire générale du monde à ces deux siècles que l'Europe occidentale a si mal employés.

Or, il se trouva qu'après qu'elle eut vidé ses querelles, l'intérêt de l'histoire était ailleurs: à l'extrême Occident, où l'Angleterre devenait la grande puissance coloniale; à l'Orient, où grandissaient des puissances, anciennes et nouvelles.

L'Europe orientale.

L'organisation de l'Orient est, en somme, le fait capital de la période moderne. L'âge précédent y avait agi par efforts irréguliers et par improvisations brillantes. Il est vrai, des royaumes étaient nés dans cette région: Hongrie, Bohême, Pologne, qui, avec les États Scandinaves, nécessairement mêlés aux choses d'Orient par la Baltique, composèrent une série d'êtres nouveaux. Mais la colonisation des côtes avait été désordonnée: les Scandinaves et les Allemands se l'étaient partagée; ceux-ci avaient fondé deux États chevaleresques, qui subsistaient encore, amoindris et caducs, au quinzième siècle. Au Sud-Est, la Turquie complétait l'aspect incohérent et pittoresque de l'Orient à la fin du moyen âge.

À la fin des temps modernes, tous ces États sont en décadence, ou ne sont plus.

La Pologne est morte de son anarchie politique, cyniquement entretenue par ses voisins.

La Bohême et la Hongrie sont des pays de la monarchie autrichienne.

La Suède avait été, au dix-septième siècle, avant la Prusse, un État organisé pour produire une armée; mais les rois surmenèrent le pays et dépensèrent ses forces dans des entreprises trop grandes. L'ambition prussienne fut toujours à objet précis, limité, tangible immédiatement; dès qu'un bénéfice était réalisable, elle le réalisait. Il y a toujours eu de la chimère et de l'aventure, à la façon normande, dans l'ambition suédoise. La Suède a essayé de dominer l'Allemagne, d'arrêter la Russie, de faire de la Baltique un lac suédois; son roi a voulu devenir roi de Pologne: c'était trop. Charles XII a perdu son armée dans les steppes russes. Alors, suivant la prédiction faite à Vienne, au début de la guerre de Trente ans, le roi de neige fondit.

La Turquie avait débordé sur l'Europe au seizième siècle, dans la ferveur première de sa fortune. Ensuite, elle s'était défendue et maintenue, avec des retours offensifs heureux, grâce à une organisation militaire barbare, mais très puissante. L'organisation dépérit peu à peu. Quand les janissaires eurent pris femme et furent devenus pères de famille, ils cessèrent d'être la milice terrible, et la Turquie s'amollit.

Sur ce fond de déchéances et de ruines ont grandi la Prusse, la Russie et l'Autriche. Ces trois puissances militaires se partagent l'Orient; elles ont mis de l'ordre, à leur façon, dans le chaos. Par là même, leurs destinées sont associées dans une certaine mesure. Ensemble, elles ont modifié l'histoire politique de l'Europe, en ruinant la prépondérance de la France par la destruction et l'amoindrissement des États que notre politique tenait au bout de ses fils: Suède, Pologne et Turquie.

Il y a donc une Europe orientale, qui fait masse contre l'occidentale, mais elle est divisée contre elle-même. Les ambitions des cours de l'Est sont contradictoires. Après la suppression des pays intermédiaires, la Prusse et l'Autriche confinent à la Russie; l'Autriche et la Russie se rapprochent sur le Danube. À qui seront les dépouilles de la Turquie? À qui, l'honneur de réveiller les peuples endormis sous le joug ottoman? Des trois copartageants de la Pologne, lequel prévaudra sur les deux autres? Les rois de Prusse, successeurs des margraves du Nord, et les empereurs Habsbourg, successeurs des margraves de l'Est, ont fait affaire avec l'ennemi slave; ils ont reculé la frontière allemande, mais rapproché la frontière russe. Qui a conclu le meilleur marché, de la Prusse, de l'Autriche ou de la Russie? Les trois potentats qui avaient commis cet épouvantable abus de la force étaient précisément occupés au partage, quand l'ère de la Révolution française s'ouvrit dans le monde.

Les mœurs et les idées nouvelles.

L'histoire politique de la période moderne est donc toute remplie par la guerre. Elle a certainement de très belles pages. Elle nous émeut, lorsqu'elle est animée par des passions religieuses, et que, dans la foule des tués, se trouvent des martyrs. Elle nous intéresse, quand elle nous montre soit le développement d'une nation, comme la France et l'Angleterre, soit la création d'un État factice, comme la Prusse. Elle est un emploi des dons naturels des différents pays, et une mise en œuvre du génie, de la discipline et du courage. Mais elle est sans principes, sans frein d'honnêteté ni d'honneur, sans générosité, sans pitié. Les nations vivent entre elles comme les hommes à l'état de nature. Le dernier grand acte de la politique en Europe avant la Révolution est un assassinat, tranquillement prémédité, exécuté froidement.

La vie intellectuelle et morale des temps modernes préparait d'autres conceptions à la politique.

Depuis le quinzième siècle, les mœurs se sont adoucies et policées. Les hommes et les châteaux se sont dévêtus de l'appareil de guerre: le chevalier est devenu un cavalier, et le tournoi, un carrousel. Les isolés d'autrefois, ceux des donjons et ceux des communes, ont pris le goût de «la société» et de «la politesse». L'art, qui était jadis œuvre de corporation; la philosophie, les lettres et les sciences, qui étaient choses d'église et d'école, sont sortis des milieux privilégiés, pour se répandre librement dans la société.

La Renaissance a étudié l'homme et la nature, qu'elle a reconquis sur la foi et sur le parti pris de ne pas observer. Dans le commun effort vers la vérité, chaque pays a mis sa marque, mais partout, circule un esprit commun, international par définition, l'humanisme.

L'expression de l'esprit du moyen âge avait été la scolastique, c'est-à-dire le raisonnement sur des textes; celle de l'humanisme fut la raison, c'est-à-dire l'affirmation de la vérité, évidente ou démontrée. La raison ne pouvait point ne pas être révolutionnaire, puisqu'elle niait la tradition et bâtissait sur «table rase». Elle sembla d'abord toute désintéressée, haute et sereine, mais elle s'abaissa bien vite à regarder la vie, les mœurs et la politique; les trouvant déraisonnables, elle entra en guerre contre la déraison, et devint la philosophie du dix-huitième siècle.

Cette puissance nouvelle est dangereuse. Tout en se faisant pratique, elle est demeurée absolue; elle est ignorante, ne sachant point la légitimité historique des états de choses; elle ne comprend plus les cathédrales et elle enveloppe les origines, c'est-à-dire les causes, dans un dédain, très léger, pour la «barbarie gothique». Elle ne voit pas les nations et prétend imposer à l'humanité, comme à un être réel, l'uniformité de ses principes et la banalité du sens commun. Ses erreurs seront expiées cruellement, mais il ne faut pas oublier les bienfaits de «la philosophie».

L'esprit du dix-huitième siècle, en même temps qu'il agissait dans chacun des pays de l'Europe, préparait par des voies diverses des modifications profondes dans les rapports internationaux. Les théories des économistes sur l'efficacité, sur la dignité et la liberté du travail, leur «Laissez faire, laissez passer» étaient l'absolue contradiction de l'ancienne politique commerciale. L'idée partout exprimée et qui s'est imposée aux rois, que la souveraineté est, non pas une propriété d'où l'on tire des jouissances, mais une magistrature qui prescrit des devoirs, rejetait le prince au second plan, mettait le pays au premier, et devait tôt ou tard substituer à la politique des souverains celle des peuples. La philosophie, en prêchant la tolérance et en rejetant la religion, sécularisait la politique. Enfin elle préparait confusément un avenir de nouveautés par les idées générales et généreuses d'humanité et de justice; par des utopies, comme celle de l'abbé de Saint-Pierre; par les préjugés mêmes contre le passé; par la haine irréfléchie de toutes les coutumes et la coalition des sarcasmes contre «les traces de la barbarie»; par l'affirmation que «les choses ne peuvent durer comme elles sont», et que les générations prochaines «verront de belles choses»; par l'Adveniat regnum tuum adressé à «la lumière».

À la fin du dix-huitième siècle, notre pays ne conduit plus la politique générale. Les deux dernières grandes guerres, celle de la Succession d'Autriche et celle de Sept ans, lui ont été funestes: la seconde a porté atteinte à l'honneur de la monarchie. Sur terre et sur mer, la France est diminuée; la revanche qu'elle prend sur l'Angleterre par la guerre d'indépendance de l'Amérique ne compense pas les désastres antérieurs. Mais cette guerre est autre chose qu'une entreprise de représailles. C'est une œuvre de l'esprit nouveau, une très noble action faite avec un enthousiasme sincère. La France est déchue dans l'ancien monde politique, mais c'est elle qui, avec le plus d'énergie, le dénonce et le renie. Elle tient et va sonner la trompette du jugement.