NOTRE SIÈCLE
La destruction de l'Europe.
Jamais pays n'a autant agi sur l'Europe, que la France entre 1789 et 1815. À la poursuite de deux rêves, rêve d'une guerre contre les rois pour les peuples, rêve de la fondation d'un empire à la façon césarienne ou carolingienne, nos armes ont foulé le continent, couchant au passage nombre de hautes herbes, qui depuis ne se sont pas relevées.
Des sous-officiers promus généraux, ducs et rois, un officier devenu empereur étaient des nouveautés, en présence des généraux lords, archiducs ou princes. Ils sortaient tout armés, non d'une cour, mais des entrailles mêmes d'un peuple. Généraux et empereur s'attaquent aux antiquités. Ceux-là jettent dans le Rhin les mitres des archevêques électeurs et couvrent de républiques l'Italie, terre classique des tyrannies. L'empereur détruit à la journée d'Austerlitz le saint-empire romain de la nation germanique. Quelques années après, «attendu» que le pape use mal du pouvoir temporel que lui a conféré Charlemagne, son «glorieux prédécesseur», Napoléon le lui reprend par un décret.
L'empereur couvre la Révolution d'un manteau archéologique. Les souvenirs de Rome hantent sa mémoire, plus encore ceux de Charlemagne, dont il a souvent prononcé le nom. Jusqu'à lui se prolongent, pour se mêler à sa gloire et pour égarer son esprit, les dernières lueurs du passé; mais la Révolution est en lui. Il la sert, quand il débrouille le chaos allemand, quand il fait de l'Italie du Nord un royaume, quand il emprisonne le pape après s'être fait sacrer par lui à Notre-Dame, quand il essaye d'arracher la Pologne aux aigles copartageantes. Il la sert encore, malgré lui et contre lui, quand, opprimant l'Europe pour satisfaire sa fantaisie, il éveille l'âme du peuple espagnol et celle du peuple allemand. Il est si bien la Révolution et le destructeur de l'ancien régime, que sa chute est suivie d'un retour offensif de la vieille Europe. Le grand despote est salué dans sa captivité de Sainte-Hélène, il est vénéré, après sa mort, comme un libérateur, parce qu'il a fait trembler le pape, l'empereur et le tzar.
La Restauration de l'Europe.
Les vieilles monarchies, victorieuses en 1815, raccommodèrent, aussi bien qu'elles purent, l'Europe que la France avait brisée. L'Orient fut rétabli à peu près en l'état où l'avait laissé le dix-huitième siècle. Le grand-duché de Varsovie, essai de reconstitution de la Pologne, disparut. La Russie et l'Autriche demeurèrent les avant-gardes de l'Europe, devant la Turquie reculant toujours. L'Italie fut de nouveau partagée entre des princes, dominés pur l'Autriche, qui sembla reprendre les vieux droits impériaux sur la Péninsule. L'Espagne retrouva sa pauvre dynastie. L'Angleterre, qui avait dirigé de haut une coalition permanente contre la France, fut plus que jamais la souveraine incontestée des mers. L'œuvre de la Révolution paraissait anéantie.
Cependant la restauration n'avait pas été complète. L'Autriche n'avait pas recouvré la Belgique: ce pays fut rattaché à la Hollande, afin que le royaume des Pays-Bas pesât fortement sur la frontière de France. L'Allemagne ne put être rendue à ses trois cents princes; le plus grand nombre de ceux que la Révolution et l'Empire avaient écrasés demeurèrent sous les ruines. Elle n'était avant la Révolution ni un État monarchique, ni un État féodal, ni un État fédératif: elle devint une confédération de trente-neuf membres. Cette confédération avait en elle des germes de mort: les princes seuls y comptaient. Ils étaient fort inégaux en puissance. La Prusse agrandie et chargée de la garde du Rhin contre la France, était plus que jamais la rivale de l'Autriche, à qui ses vieux titres de gloire et de prééminence avaient fait donner la présidence de la diète siégeant à Francfort. Mais, si mal constituée qu'elle fût, l'Allemagne était simplifiée. Elle se sentit rapprochée du grand objet de l'ambition de ses patriotes: devenir une nation.
Ainsi l'ancien régime n'avait pu reprendre possession de toute l'Europe. Les traités de 1815 avaient accepté des faits accomplis. Quelle que fût leur œuvre, les princes la trouvèrent bonne, viderunt quod esset bonum. Comme le Créateur, ils voulurent se reposer après avoir constitué gardienne de l'Europe reconstituée, la Sainte Alliance. Mais des idées avaient été répandues dans le monde, qui engendrèrent des révolutions nouvelles.
Le patriotisme révolutionnaire.
Si l'on excepte l'Angleterre, pays de transformations continues et lentes, où le présent n'est point séparé du passé par des frontières visibles, l'Europe s'est transformée depuis la Révolution. Avant 1789, elle n'avait pas de vraies nations. Elle en est pleine aujourd'hui.
En France, le loyalisme de la noblesse, sentiment très noble, l'amour du peuple envers le roi, sentiment très touchant, tenaient lieu de patriotisme. Quand notre pays se détacha de la royauté par la faute des rois, ce fut pour s'élever tout d'un coup à l'idée de l'humanité; car nos écrivains du dix-huitième siècle ont retrouvé l'humanité, perdue depuis le temps de Platon, de Sénèque et de Marc-Aurèle, ou, du moins, remplacée, au moyen âge, par l'idée ecclésiastique de la chrétienté, plus tard par l'idée politique de l'Europe.
La Révolution a créé la patrie, comme nous la sentons aujourd'hui.
Les révolutionnaires avaient beau être les disciples des philosophes, se guider par des principes généraux et faire des lois de raison pure: ils ont été des patriotes français. Au royaume de France ils ont substitué la nation française, c'est-à-dire, une personne morale à une expression politique.
Ils ont déclaré sacré et indivisible le sol national, traité l'émigration comme un crime, l'invasion comme un sacrilège, proclamé, avec un enthousiasme tragique et la déclamation du tocsin, le devoir de tous envers la patrie en danger.
Le principe des nationalités.
Cependant la nation française, en prenant conscience d'elle-même, ne put se soustraire aux effets de son éducation philosophique. Dans ce code de principes, qui est la Déclaration des droits de l'homme, elle n'a point légiféré pour elle seule. «Le principe de toute souveraineté réside dans la nation», dit la Déclaration. D'où il suit que les nations, êtres collectifs composés d'hommes qui veulent vivre sous les mêmes lois, ne doivent être ni gouvernés par des Étrangers, ni incorporées en tout ou partie à des États étrangers: elles sont indépendantes et indivisibles. De plus, elles sont libres: «La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs mandataires à sa formation.»
La nation ainsi définie fait un contraste absolu avec les États d'autrefois, qui groupaient, sans les réunir, des nations ou des fragments de nations diverses, dont aucune ne faisait sa loi.
Ces deux maximes de la Déclaration ont conduit en partie l'histoire de notre siècle.
Au seizième siècle, au dix-septième siècle encore, il y avait des partis religieux internationaux; en ce siècle-ci, ce sont les partis politiques, les passions politiques, qui chevauchent par-dessus les frontières. La Sainte Alliances des souverains était une «internationale». Elle se proposait de conserver l'œuvre de réaction faite à Vienne contre le principe de la nationalité consentie et celui de la liberté politique. Dans chacun des pays de l'Europe, elle a eu sa clientèle, mais aussi ses adversaires, les «nationaux» et les «libéraux».
La lutte entre les deux camps a été dirigée par la France.
La France a vécu, depuis la Révolution, dans l'incertitude politique. Ses ennemis et nous-mêmes, nous lui reprochons le nombre de ses constitutions et ses révolutions périodiques. Cependant, qu'elle mette plus d'un siècle à s'établir dans le régime nouveau, ce n'est point matière à si grand étonnement: la révolution d'Angleterre, à la bien comprendre, a duré plus longtemps. Mais, à travers toutes ces fluctuations, la France a eu des idées fixes. Infidèle une fois à la cause de la liberté politique, dont les mœurs ne s'apprennent pas en cinquante années, elle est en progression démocratique continue. D'autre part, elle a défendu envers et contre tous, même contre ses propres intérêts, le principe des nationalités. C'est pourquoi elle a été pendant la plus grande partie de ce siècle un moteur. Ses libéraux ont donné le ton aux libéraux d'Europe; ses révolutions ont troublé tout le continent. 1830 et 1848 ont mis en audace libéraux et nationaux de tous pays; 1851 n'a point découragé les seconds. Après 1870, la France représente plus que jamais les principes de liberté et de nationalité.
Les nations nouvelles.
Considérons maintenant combien le principe des nationalités avait d'obstacles à vaincre en 1815. La Belgique avait été réunie contre son gré à la Hollande. L'attribution du Holstein au roi de Danemark mettait des Allemands sous le gouvernement d'un Danois. L'Allemagne et l'Italie étaient partagées en États souverains adversaires de toute constitution nationale; de plus, l'Italie avait une des plus belles parties de son territoire sous le joug autrichien. La Pologne était découpée entre trois États; la Bohême et la Hongrie demeuraient incorporées, sans droits, à la monarchie autrichienne; sur le Danube et dans la péninsule des Balkans, diverses nationalités étaient gouvernées par le sultan. Contre le principe nouveau étaient donc coalisées les puissances les plus redoutables.
Cependant il a prévalu en beaucoup de points. L'Europe de 1890 ne ressemble plus à celle de 1815.
La Grèce, la première, a recouvré une vie nationale, et la Belgique a été détachée de la Hollande.
Les pays allemands ont été repris au roi de Danemark.
La Hongrie s'est assuré dans la monarchie autrichienne une constitution particulière.
L'Allemagne et l'Italie, ces victimes du sacerdoce et de l'empire, se sont faites nations, et, par un retour fatal des choses, l'une a enfermé le pape dans le Vatican, l'autre a rejeté hors de son sein le successeur des empereurs.
Quelques satisfactions ont été données au sentiment national des pays slaves de la monarchie autrichienne.
Enfin, de la Turquie démembrée sont sortis, pour vivre à l'état de nation, la Roumanie, la Serbie, le Monténégro. La Bulgarie et la Roumélie ne reconnaissent plus que par un tribut la suzeraineté du sultan; elles font aujourd'hui le stage de leur indépendance.
Il y a de très belles pages dans l'histoire de ces révolutions. À la révolution hellénique ont contribué des sentiments poétiques: l'admiration pour les héros de la guerre d'indépendance, et la reconnaissance des hommes envers un pays qui a tant honoré l'humanité. La révolution belge est une double application du principe des nationalités: les Belges ont commencé par se détacher d'un État sous les lois duquel ils ne voulaient point vivre; ensuite, en dépit des affinités de race et de langage qui les attiraient vers la France, ils se sont donné une vie nationale particulière.
Les nationalités slaves ont retrouvé leur âme avant de revendiquer leur droit à l'existence. Les chants de leurs vieux poètes, les récits de leurs historiens, les légendes de leur passé lointain les ont révélées à elles-mêmes, si bien que leurs écrivains patriotes, grammairiens ou historiens, peuvent être considérés, chose nouvelle en ce monde, comme des fondateurs d'États.
Voici donc la grande originalité de notre siècle. Un principe,—non plus une convenance princière, un mariage, un testament, l'ambition de vaincre et de conquérir,—a provoqué plusieurs guerres, dont la conséquence a été, non pas des acquisitions territoriales ou des destructions de peuples, mais la reconstitution de nations anciennes ou la création de nations nouvelles.
Le principe des nationalités a donc célébré des victoires, mais les plus rudes combats restent à livrer. Des raisons diverses en empêcheront le triomphe complet et définitif.
Imperfection de l'œuvre.—Incertitude de définition.
D'abord, la cause est obscurcie par une incertitude de définition. Pour nous, Français, une nationalité est une œuvre de l'histoire, ratifiée par la volonté des hommes; les éléments dont elle se compose peuvent être très différents par leurs origines: le point de départ importe peu; le point d'arrivée, seul, est essentiel.
La nationalité suisse est la plus accomplie de toutes: elle comprend trois familles de peuples, dont chacune parle sa langue. Comme le territoire suisse est, en outre, prélevé sur trois régions géographiques, déterminées par de hautes montagnes, la Suisse, qui a vaincu la fatalité de nature sous les deux espèces ethnographique et géographique, est un phénomène unique et admirable. Mais elle est une confédération, et, depuis longtemps, un pays neutre. Sa constitution n'a pas été mise à la grande épreuve du fer et du feu.
La France, avec des races diverses, celtique, germanique, romaine, basque, a composé l'être politique qui ressemble le plus à une personne morale. Les Bretons et les Alsaciens qui n'entendent pas tous la langue de son gouvernement n'ont pas été, dans les jours d'épreuve, les moins dévoués de ses enfants. Parmi les grandes nations, elle est, par excellence, la nation.
Ailleurs, la nationalité se confond ou tend à se confondre avec la race, chose de nature, et, par conséquent, sans mérite.
Tous les pays qui n'ont pas su faire avec les races une nation, sont plus ou moins troublés dans leur existence. La Prusse n'a pas su nationaliser (il faut bien employer ce mot) ses Polonais: elle a, pour ne parler en ce moment que de celle-ci, une question polonaise. L'Angleterre a une question irlandaise. La Turquie et l'Autriche ont un choix de questions. Les peuples de l'empire autrichien demandent à l'empereur d'être allemand, hongrois, tchèque, croate, voire même italien. Ils ne s'insurgent pas contre lui: chacun d'eux lui offre, au contraire, une couronne, mais le temps est passé où une seule tête pouvait porter plusieurs couronnes: toute couronne aujourd'hui est lourde.
Ces revendications des races ne sont pas seulement une cause de troubles intérieurs; les agitations qu'elles provoquent peuvent amener de grandes guerres. Personne apparemment ne s'interposera jamais entre l'Irlande et l'Angleterre, mais, dès qu'il s'agit de querelles d'Allemands et de Slaves, interviennent les deux forces opposées du pangermanisme et du panslavisme, produits redoutables et conséquences dernières du patriotisme ethnographique.
Pangermanisme et panslavisme ne sont point des forces officielles, avouées et organisées. L'empereur d'Allemagne et le tsar peuvent se défendre en conscience d'être, le premier, pangermaniste, et le second, panslaviste. Allemands et Slaves d'Autriche, Slaves balkaniques, peuvent, de leur côté, vouloir rester Autrichiens ou indépendants, comme ils sont aujourd'hui. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a, en Europe, une vieille querelle entre deux grandes races, que chacune de celles-ci est représentée par un empire puissant, et que ces empires ne pourront se désintéresser toujours des querelles des deux races.
Conséquences de l'application du principe en Italie.
La principale application du principe des nationalités a été la formation des nations italienne et allemande. L'existence au centre du continent de deux proies à toute convoitise avait été une cause permanente de guerre, pendant les siècles derniers. La substitution de deux États considérables à l'anarchie allemande et à la polyarchie italienne est-elle une garantie de paix pour l'avenir?
Distinguons entre l'Allemagne et l'Italie. La révolution nationale s'est faite de façon très différente dans les deux pays.
L'unité italienne est presque achevée, car le nombre des Italiens demeurés en dehors n'est pas considérable. D'autre part, il n'y a dans le nouveau royaume que des Italiens. L'unité a été faite au profit d'un prince, le roi de Piémont, qui avait certainement des titres à cet honneur; de plus, il n'était pas assez puissant pour que l'unification ressemblât à une conquête de la Péninsule par les Piémontais. Après que les habitants des principautés diverses eurent manifesté leur volonté de s'unir, le Piémont disparut dans la nation: Victor-Emmanuel cessa d'être un roi particulier en devenant roi d'Italie. Enfin, la nationalité italienne a pris place dans le monde sans que le principe des nationalités fût violé. La France a obtenu, en compensation des sacrifices qu'elle avait faits, la Savoie et le comté de Nice, mais le souverain de ces pays, qui nous les a cédés, n'avait pas été vaincu par nous: il avait été vainqueur avec nous et grâce à nous. Enfin les habitants de la Savoie et du comté de Nice ont consenti formellement à devenir des Français. Le droit nouveau a donc été appliqué ici dans toute sa teneur; mais considérons les effets.
L'Italie en devenant grande puissance, a voulu se donner l'armée, la flotte et la politique d'une grande puissance. La sagesse commandait peut-être à cette nation nouvelle de goûter tranquillement, après la joie de se sentir née, la joie de se sentir croître. Mais elle n'avait pas la complète possession d'elle-même. Elle n'était point tout à fait chez elle comme les autres nations. Entre les Alpes et les pointes de Sicile, tout le sol n'est pas italien. Au rentre est un palais entouré d'un jardin: c'est le domaine de saint Pierre.
Ici n'entre pas le roi d'Italie.
L'apôtre Pierre est une victime du principe des nationalités, qu'il ne reconnaît pas, car les nations ne sont pour lui que des provinces de l'Église. Il réclame donc son bien, qu'il tient du roi Pépin, et que lui a confirmé Charlemagne en déposant sur son tombeau «la page de donation». Onze siècles se sont écoulés depuis, mais onze siècles ne comptent pas dans l'immutabilité de l'Église. Au cours des âges, le domaine de Pierre a été souvent assailli, mais jamais sans que l'assaillant n'ait eu lieu de se repentir. Le connétable de Bourbon a été tué au pied des murs. Personne, n'est tombé, en 1870, à l'assaut de la Porta-Pia, mais le châtiment ne punit pas toujours «le crime» immédiatement. Le roi des Lombards, au huitième siècle, et Napoléon Ier, au dix-neuvième, l'ont attendu quelques années.
Le pape, enfermé au Vatican, a conservé la large vue sur le monde; même, depuis le moyen âge, son horizon s'est étendu. Sur le globe entier, il y a des catholiques; dans plusieurs pays de l'Europe, ils forment un parti, avec lequel les gouvernements, si forts qu'ils soient, sont obligés de compter. L'empereur d'Allemagne est bien puissant, mais c'était chose au-dessus de sa puissance que de refuser ses hommages au pape, quand il est allé visiter le roi d'Italie. L'empereur d'Autriche se dit le bon frère et spécial ami d'Humbert Ier, mais il ne va pas le visiter à Rome, par crainte du sacrilège.
Cependant l'apôtre ne cesse de récriminer et de se lamenter. La plainte de l'immortel vieillard sonne comme un glas sans trêve au-dessus de Rome capitale. Elle inquiète et elle irrite roi et ministres. À quoi sert-il d'être à Rome, pour qu'il y ait encore une question romaine? De temps en temps, on craint ou l'on feint de craindre que les Francs sont capables de descendre des monts, une fois encore, pour chasser les Lombards.
L'Italie a donc cherché, là où elle a cru la trouver, une assurance contre toute intervention en faveur du Saint-Siège. Cette précaution, elle avait le droit de la prendre, mais toute alliance coûte: celles que l'Italie a contractées sont fort chères. Puis il paraît bien qu'après avoir été guidée par le souci de sa défense, elle a été égarée part les rêves. Il est bien difficile de ne pas rêver un peu du haut du Capitole. Les vainqueurs qui montaient là en triomphe appelaient la Méditerranée mare nostrum. Parmi les dépouilles qu'ils ont présentées à Jupiter, se sont trouvées, un jour, celles de Carthage.
À la question romaine, l'Italie a donc ajouté celle de la Méditerranée. On n'a guère vu jusqu'à présent de questions de cette sorte qui se soient résolues pacifiquement.
Conséquences de l'application du principe en Allemagne.
L'unification de l'Allemagne diffère du tout au tout de celle de l'Italie. Elle n'est pas achevée: plusieurs millions d'Allemands ont été exclus de leur patrie par le traité de Prague, qui a mis l'Autriche hors du nouvel État. L'Allemagne nouvelle ne contient point que des Allemands: la Prusse y a fait entrer, en 1866, sa part de Pologne et un pays danois; en 1870, des provinces françaises. L'unification a laissé subsister la parodie d'une confédération. Elle a été faite par celui des princes allemands qui avait le plus de titres à cet honneur; mais le roi de Prusse avait acquis depuis un siècle et demi le rang et la puissance d'un prince européen. Il était le successeur de politiques et de conquérants qui, tous, avaient ajouté au domaine de la maison un certain nombre de milles carrés. L'unification de l'Allemagne a donc pris le caractère d'une conquête de l'Allemagne par la Prusse. De fait, c'est en vertu du droit de conquête, officiellement invoqué, que le Schleswig-Holstein, le Hanovre, Francfort et la Hesse-Cassel ont été réunis à la Prusse. La constitution de 1866 a été rédigée par un vainqueur pour des vaincus; elle a été complétée en 1870, mais le roi de Prusse, proclamé empereur à Versailles, est demeuré roi de Prusse. Cette Prusse agrandie pèse de tout son poids sur l'Allemagne, imposant au Reich entier son esprit particulier d'État militaire.
Enfin, l'Allemagne victorieuse a fait à la France une blessure inoubliable.
La question d'Alsace.
Ce n'est pas au terme d'une histoire de trente siècles, après s'être efforcé de discerner les plus grands faits de cette histoire, qu'on peut être tenté de grossir un événement ou de le mal interpréter, parce qu'il vous a touché au cœur. Certes nous savons les griefs que la politique française a donnés depuis si longtemps à l'Allemagne. Un historien français doit reconnaître que ce pays avait absolument le droit de se donner les institutions les plus propres à le protéger contre nous. Mais l'unification et la vengeance se sont accomplies ensemble de telle sorte, que la paix du monde est pour longtemps menacée.
Il est difficile de faire comprendre à des Étrangers pourquoi la France ne peut se résigner à la perte de ses provinces: «C'est la loi de la guerre», disent les Allemands. Ce langage n'aurait surpris personne au siècle dernier; aujourd'hui encore, il semble naturel aux politiciens de l'ancien régime. Mais la France, en ce siècle-ci, représente une autre politique.
Entre toutes les nations du monde, elle est rationaliste et sensible. Elle professe qu'il n'est pas permis de traiter une population d'hommes comme un troupeau de bêtes. Elle croit à l'existence des âmes de peuples. Elle a compati douloureusement aux souffrances des victimes de la force. Elle a pleuré sur Athènes, sur Varsovie et sur Venise, et n'a point donné que ses larmes aux «opprimés». Si nous avons aidé les Provinces-Unies à s'affranchir au dix-septième siècle, ce n'a été que par un heureux effet de la politique de nos rois; mais c'est par un effet voulu de nos sentiments nouveaux que nous avons délivré, en donnant notre sang, les États-Unis, la Grèce, la Belgique et l'Italie.
La paix de Francfort ne nous a pas laissé seulement l'humiliation de la défaite.
Elle n'a pas seulement ouvert notre frontière, et mis notre pays dans un état d'insécurité intolérable. En nous prenant des âmes qui étaient et voulaient rester nôtres, le vainqueur nous a blessés dans notre foi. Il ne s'est pas même réclamé du patriotisme ethnographique. Il ne pouvait réclamer l'Alsace comme allemande, puisqu'il prenait Metz, et qu'il détient le Schleswig et les pays polonais. Il a simplement usé du vieux droit de la force. Voilà qui détermine le caractère de la question d'Alsace. Elle met en présence deux états de civilisation, et nous avons, dans la défaite, un honneur singulier: le redressement du tort qui nous a été fait serait une satisfaction donnée à la raison et aux sentiments les plus généreux de notre temps.
Les guerres de conquêtes.
L'avènement du principe des nationalités n'a donc pas eu pour effet de détruire les mœurs politiques antérieures. Il y a eu encore dans notre siècle des guerres de conquête et des recherches d'agrandissement territorial.
Comme la Prusse, l'Autriche et la Russie sont conquérantes.
L'Autriche descend le Danube et tend vers Andrinople. C'est la direction qui lui avait été indiquée, il y a plus de mille ans, par le fondateur de la «Marche de l'Est».
La maison des Habsbourg avait oublié cette mission primitive, après que la politique des mariages l'eut égarée dans toutes les affaires de l'Europe occidentale. L'Italie et l'Allemagne la lui ont rappelée, l'une en la rejetant au delà des Alpes, l'autre en lui retirant la qualité d'État allemand. L'Autriche est aujourd'hui, par excellence, un État danubien. Elle a occupé la Bosnie et l'Herzégovine. Elle cherche à étendre son autorité politique, son influence, comme on dit, sur les petits États balkaniques. Mais elle rencontre ici un grand adversaire.
La Russie a poursuivi, en ce siècle, ses progrès au détriment de l'Empire turc. Elle emploie contre cet État tout à la fois la force et le sentiment. C'est de Constantinople qu'elle a reçu jadis le christianisme: il lui appartient donc de reprendre à l'Islam la coupole de Sainte-Sophie. Elle est le grand frère slave, et elle doit son appui aux petits frères, sujets du sultan. La religion et le patriotisme ethnographique se mêlent ainsi à la politique, et donnent à la Russie une puissance d'action sans égale dans le monde. Mais cette puissance est contenue par des rivales: la route de Pétersbourg vers le Sud est coupée par la route de Vienne vers l'Est. Enfin la question des Dardanelles est européenne et même universelle. Elle intéresse l'équilibre des forces des deux plus grandes dominations qu'il y ait dans le monde, celle de l'Angleterre et celle de la Russie.
L'expansion de l'Europe.
L'Europe dans la période contemporaine a continué de se répandre sur le monde. Elle en achève aujourd'hui l'occupation. Elle n'a plus rien à prendre sur l'Amérique, mais elle s'est rejetée sur le continent noir et sur l'Asie. En Afrique, les puissances nouvelles, Allemagne et Italie, cherchent cette place hors d'Europe, qui semble le complément naturel de toute puissance comptée. Point de grand État, si les ministres et les journaux ne peuvent dire «notre empire colonial.» Les vieilles puissances, Angleterre et France, s'étendent au plus vite: celle-ci par le nord et par l'ouest; celle-là par le sud et par l'est. En Asie, la France a prélevé sa part, mais l'Asie est aujourd'hui chinoise, anglaise et russe. Ici le glacier russe glisse toujours.
Depuis 1815, les mers ni les continents lointains n'ont entendu de canonnades entre Européens. En ce moment, la prise de possession du monde semble s'achever en paix. Des commissions diplomatiques procèdent à l'amiable à des démarcations. Elles tracent de grandes lignes sur le papier docile. Même, un état international, chose nouvelle, a été créé. D'un commun accord, les chrétiens s'entendent contre le marchand d'esclaves comme autrefois contre l'infidèle. Tout à la paix; tout pour la civilisation. Mais il y a quelques années, le monde a failli voir le duel «de la baleine et de l'ours blanc», parce que les progrès de la Russie vers la frontière indienne inquiétaient l'Angleterre. L'occupation d'îlots sans importance a pensé mettre aux prises l'Allemagne et l'Espagne. Il y a conflit, aujourd'hui même, entre l'Angleterre et le Portugal, pour une baie de l'Afrique orientale. Ce qui arrivera, lorsque tous les territoires disponibles seront occupés, et que les États européens se retrouveront voisins les uns des autres dans les diverses parties du monde, il n'est pas malaisé de le deviner, quand on sait comment ils pratiquent depuis des siècles sur leur continent les relations de voisinage.
Ici encore, comme partout, nous trouvons une réserve de guerres.
Notre siècle a-t-il donc menti aux promesses qu'il avait paru donner? Quelle a été au juste son œuvre politique, comparée avec celle des siècles précédents? Quelles tâches lègue-t-il à l'avenir? Nous essaierons de répondre à ces questions en manière de conclusion.
La politique d'autrefois et celle d'aujourd'hui.
De l'ancienne politique, plusieurs traits se sont effacés ou atténués dans la période contemporaine.
Les familles royales s'allient encore par des mariages, mais dont les effets politiques sont médiocres. Le Danemark et l'Allemagne excellent à placer leurs princesses, mais il n'a servi de rien au Danemark, en 1864, que les héritiers d'Angleterre et de Russie fussent les gendres de son roi. La Grèce ne deviendra pas la vassale de l'empire allemand, parce que le prince héritier a épousé la sœur de Guillaume II.
Plusieurs peuples ont appelé des étrangers pour les gouverner; mais ces princes, nés de la féconde Allemagne, doivent être belge à Bruxelles, roumain à Bukarest, bulgare à Sofia.
L'importance des familles et des personnes souveraines a donc diminué: les peuples sont passés au premier plan.
Les affinités ou aversions religieuses déterminent encore des courants dans la politique. Il existe une question internationale de la papauté. La question d'Orient se complique de passions religieuses qui sont vives. Cependant la religion a perdu la place qu'elle occupait aux seizième et dix-septième siècles dans les relations internationales.
L'ambition de l'agrandissement territorial est tempérée par une certaine pudeur. Aucun souverain n'oserait aujourd'hui procéder à une annexion sur des prétextes comme ceux qu'ont donnés Louis XIV avant d'attaquer l'Espagne en 1667, et Frédéric II en 1740, après avoir envahi la Silésie. Si la Pologne avait prolongé de quelques dizaines d'années son existence, même misérable, il eût peut-être été impossible de la tuer.
La guerre n'est plus, comme dans la période précédente, l'état normal de l'Europe; les années de paix ne sont plus l'exception. Il faut, pour se battre, des motifs très graves. Les combats de notre siècle valaient la peine d'être combattus.
Ce n'est pas une raison pour croire que le temps approche où chaque peuple, possédant l'ombre de son figuier, s'y pourra reposer, sans soucis et sans armes.
Les causes de paix.
Mettons dans un des plateaux d'une balance les causes de paix.
C'est, d'abord, l'esprit de la Révolution française. En détruisant le droit de propriété du souverain sur le peuple et sur le pays, en produisant la théorie de la nation consentie par les nationaux, en déclarant la dignité de l'être humain, il a rendu impossibles ou difficiles certaines sortes de guerres.
C'est encore l'universel progrès du travail; l'ardeur de l'usine et la fièvre d'entreprise du comptoir; la circulation, entre tous les pays, des personnes, des idées et des intérêts; une solidarité générale dans l'effort pour acquérir la richesse; un accord dans la volonté de paisiblement jouir.
C'est un état d'esprit opposé à la guerre, où se rencontrent un certain idéal nouveau d'ingénieurs et d'inventeurs, la crainte des incommodités et des dangers de la vie militaire, des restes de nobles idées anciennes, chrétiennes ou philosophiques, des sentiments d'humanité.
Les causes de guerre.
Mettons dans l'autre plateau les causes de guerre.
C'est encore l'esprit de la Révolution. Pour que le principe des nationalités fût satisfait, il faudrait qu'il vainquît l'Angleterre, l'Allemagne et la Russie, qu'il détruisît l'Autriche et la Turquie. Il n'obtiendra point toutes ces satisfactions, mais il en cherchera quelques-unes. Supposez qu'il ruine l'Autriche et la Turquie: quels champs de bataille, que les décombres!
C'est encore l'universel progrès du travail, et la concurrence dans la poursuite de la richesse. Il n'est pas vrai que le développement des intérêts matériels promette la paix. Le commerce, messager de paix, est un personnage mythologique. Il a été, à l'origine, un brigandage: dans l'antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes, il a produit des guerres. Les hommes se sont battus, sur la Baltique, pour des harengs, sur toutes les mers pour des épices. De nos jours, l'accroissement des industries crée la question des débouchés, où les intérêts des États sont contradictoires. Les rivalités et les rancunes commerciales renforcent les haines nationales.
Les idées et les sentiments pacifiques sont incertains et fragiles. Les ingénieurs et les inventeurs ne refusent pas leurs services à la guerre: ils lui donnent un caractère nouveau, scientifique et monstrueux. Il existe un dédain, une horreur du militarisme et de la caserne, mais la guerre a gardé ses fidèles, et l'opinion générale tend à porter au premier rang des devoirs celui qui implique le péril de mort.
Enfin, les vieux traits d'union entre peuples s'effacent tous les jours.
L'individualisme national.
L'immense développement du va-et-vient commercial, le centuplement des voies et des moyens de communication, la promiscuité des intérêts financiers dans les Bourses de Paris, de Londres et de Berlin, voilà un des phénomènes de notre temps, mais l'individualisme national en est un autre, tout opposé. À mesure que grandissaient les intérêts matériels internationaux, les âmes des peuples se sont davantage séparées les unes des autres.
L'esprit chrétien a essayé jadis de discipliner les hommes par le sentiment de la fraternité en Dieu: de l'esprit chrétien, la politique d'aujourd'hui ne sent plus le moindre souffle. Les philosophes du siècle dernier avaient mis à la mode le sentiment de la fraternité en l'humanité: aujourd'hui la plus répandue des philosophies, celle qui a pénétré les sciences, enseigne la nécessité du combat pour la vie, la légitimité de la sélection qui se fait par œuvre de mort, l'illégitimité de la faiblesse.
Autrefois, il y avait en Europe des littératures dominantes; la nôtre a été presque universelle. Elle est peut-être encore aujourd'hui la plus répandue. Nous fournissons de drames et de comédies les scènes des capitales, mais notre art dramatique, s'il a de la force, de la finesse et de la grâce, est moins impersonnel qu'autrefois: il est plus varié, plus français et plus parisien. Il y a, dans le monde, une grande circulation de romans, mais le roman renonce aux thèses générales pour observer l'immédiat et le réel. Nous nous délectons à trouver chez les écrivains anglais, russes ou allemands, des mœurs différentes des nôtres. Les différences, voilà ce qui apparaît toujours et partout.
Autrefois les lettres classiques étaient dans tous les pays, le principal moyen d'éducation. Les humanités étaient naturellement internationales: tous les hommes, qui comptaient dans la politique et dans la société, avaient été les écoliers des mêmes maîtres. Aujourd'hui, nous contestons aux humanités non seulement le droit exclusif, mais tout droit à l'éducation. Ici encore, l'esprit moderne procède à la destruction du général et de l'universel: il est séparatiste.
De nos jours, la longue évolution, commencée sur la ruine de l'empire romain, contrariée et par moments arrêtée par des sentiments, des idées et des habitudes, s'achève: l'individualisme national est un fait accompli.
Il y avait, aux siècles derniers, un vernis répandu à la surface de l'Europe, des façons communes de gouvernement et de cour, une apparence de similitude. Les révolutions ont fait craquer le vernis; la substitution des peuples aux gouvernements a dissipé l'illusion de la ressemblance. L'Europe apparaît comme elle est, avec ses inconciliables contrastes nationaux, ethnographiques et chronologiques. Nous le voyons aujourd'hui très nettement: de Paris, où siège le gouvernement de la République française, à Berlin, où règne le général en chef héréditaire de l'armée prussienne; de Berlin, au Kremlin, où est couronné le père de la sainte Russie, la distance est marquée, non seulement par des kilomètres, quantité négligeable, mais par des siècles.
Là où l'individualisme est de substance ethnographique, il a des naïvetés d'intransigeance. La Hongrie est mise en fureur parce qu'un drapeau a été placé où il n'avait pas le droit d'être. Nulle part, le Tchèque ne veut entendre la langue allemande, ni à l'école, ni à l'église, ni au tribunal. Se replier sur soi-même, se contempler, s'aimer, et, quand on est orgueilleux de naissance, s'admirer: voilà l'état psychologique du peuple moderne.
Le total.
Ainsi, même les nouveautés du siècle, l'esprit de la Révolution, le progrès du travail humain ont mis un poids dans l'un et l'autre plateau. Et, du passé, persiste la vieille cause de guerre, la politique d'agrandissement et de conquêtes. Celle-ci est très claire et très précise: elle agit en des endroits déterminés et visibles. Les Balkans et la flèche de Strasbourg dominent aujourd'hui la politique de l'Europe.
C'est pourquoi l'attente de la guerre est un des phénomènes principaux de la civilisation contemporaine. Il se manifeste dans le système de la paix armée. Autrefois, la paix ne portait que demi-armure: aujourd'hui, elle est armée de pied en cap. Sans efforts, sur un coup de télégraphe, après quelques sifflements de locomotives, elle est la guerre, et quelle guerre! Comme la politique des siècles derniers paraît chose presque légère en comparaison de celle d'aujourd'hui, les armées de Turenne et de Condé, auprès des nôtres, semblent des jouets. Nous notions tout à l'heure que les guerres deviennent plus rares, mais elles emploient mieux leur temps. Jadis, on se battait des années pour se prendre quelques villes. Il a fallu six semaines à la France, trois à la Prusse pour précipiter les révolutions italienne et allemande. Nous, la France, nous nous faisons gloire d'avoir tenu six mois, pour sauver notre honneur. Le sentiment que quelques levers de soleil suffiront peut-être pour éclairer la lutte désespérée, et la mort d'une patrie pèse sur l'Europe. Il y a des pays où l'inhumain cri: Væ victis! attend sa minute dans les poitrines.
À la vérité, il n'est pas tout à fait impossible que l'appréhension de la guerre ne retarde la guerre. Personne n'est assuré de vaincre, et tout le monde sait que la défaite peut être mortelle. C'est de quoi faire hésiter la main qui a le pouvoir de donner le coup de télégraphe. Il se peut que la paix armée, en se prolongeant, paraisse à la fois par trop lourde et par trop absurde et que la raison et l'humanité exercent leurs droits. Peut-être encore faudra-t-il écouter les plaintes des «déshérités» et réduire les budgets de guerre, pour permettre aux mineurs de Flandre, de Westphalie et de Silésie de rester un peu plus longtemps à table, et de dormir deux heures de plus. Mais voilà de bien vagues espérances.
C'est, du reste, une question de savoir si la paix universelle est un objet désirable, si elle ne diminuerait pas l'énergie originale des génies nationaux, si la meilleure façon de servir l'humanité serait de créer une banalité humaine, si de nouvelles vertus surgiraient pour remplacer les vertus de guerre. C'est une autre question de savoir si la paix universelle et perpétuelle n'est pas radicalement, naturellement impossible. Questions très hautes, solubles seulement pour qui saurait le principe et la fin des choses, insolubles par conséquent. Laissons donc cette métaphysique, si poignante qu'elle soit; mais alors il faut résolument considérer les possibilités de l'avenir.
À la fin du siècle dernier, nous avons distingué en Europe trois régions: Centre et Occident, Angleterre, Russie, pour montrer que les guerres perpétuelles entre les États de la première avaient fait la fortune des deux autres. L'Angleterre, au cours de la période contemporaine, a étendu considérablement son domaine colonial; elle y ajoute tous les jours, et elle parle, à l'heure présente, de l'organiser en empire. La Russie, en même temps qu'elle s'agrandit, se fortifie. Chaque année y voit un progrès nouveau: le champ de blé multiplie les grains, et la vigne, les raisins; la fécondité de l'homme égale celle de la terre; les industries s'acclimatent et prospèrent, le crédit de l'État s'affermit, tout cela régulièrement, sans bruit, avec la tranquillité que mettent dans leurs œuvres les forces calmes de la nature. Or il n'est pas une discorde du continent qui ne serve l'Angleterre et la Russie: le conflit franco-allemand et les malentendus entre la France et l'Italie assurent à l'Angleterre la sécurité de sa domination. La question d'Alsace équivaut pour la Russie au doublement de son armée. Les puissances centrales travaillent donc au développement des deux ailes de l'Europe. Ce doit être, à tout le moins, un sujet de réflexions pour l'Allemagne, que le progrès continu de ses voisins de l'Est. Si elle a encore des philosophes en politique, ceux-ci ont un beau sujet à étudier dans «le devenir» russe. Le phénomène d'une si grande nation, où la richesse et les forces modernes croissent, tandis que l'état d'esprit demeure celui de l'Occident au temps des croisades, mérite leur méditation.
Considérons à présent la situation de l'Europe dans l'univers. Il y a un siècle, elle était le seul personnage historique: il y en a un second aujourd'hui. Les conséquences les plus graves des découvertes du quinzième siècle commencent à apparaître. L'Amérique n'est plus une annexe de l'ancien continent: une série de révolutions a transformé les colonies en peuples. Comme l'Europe, l'Amérique est pleine de nations. Nous disons «l'Europe» pour désigner une sorte de communauté politique; l'Américain dit, avec la même intention «l'Amérique». L'Amérique a le sentiment du contraste qu'elle fait avec l'Europe politique et militaire; elle en a l'orgueil. Ce contraste même lui donne une sorte d'unité. Il permet à des esprits aventureux de parler de panaméricanisme.
D'ancien à nouveau monde, les relations ne sont pas nécessairement pacifiques. Jusqu'à présent, celui-ci n'a pas eu de politique extérieure, mais la doctrine de Monroe, «l'Amérique aux Américains», est une politique. Si jamais elle est appliquée aux continents, aux îles (les signes précurseurs ne manquent point), elle mettra aux prises les deux mondes.
La civilisation américaine est pacifique: toutes ces nations nouvelles croissent et multiplient dans la paix. La paix semble donc être leur vocation; mais, comme si elle était contraire à l'ordre éternel des choses, les États-Unis commencent à employer les excédents de leurs recettes à construire des vaisseaux de guerre. Les armements ruinent l'Europe, et la richesse américaine produit des armements.
Il ne s'agit pas de chercher, en terminant, l'originalité facile du paradoxe. Après avoir descendu le cours du temps, il est naturel de vouloir le précéder du regard dans l'avenir. Après avoir pris son élan si loin dans le passé, il est impossible de s'arrêter net au seuil des temps futurs. Après qu'on a vu tant de changements, des États naître et mourir; des empires crouler, qui s'étaient promis l'éternité, il faut bien prévoir de nouvelles révolutions, des morts et des naissances.
Toute force s'épuise; la faculté de conduire l'histoire, n'est point une propriété perpétuelle. L'Europe, qui l'a héritée de l'Asie, il y a trois mille ans, ne la gardera peut-être pas toujours.
Janvier 1890.