CHAPITRE III
DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE
220-201
Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du Métaure.--Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par Syphax.--Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.
Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--A peine Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à la guerre contre les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des levées et réunit une armée considérable formée presque en entier de Berbères: Numides, Maures, Libyens et même Gétules et Ethiopiens [46], tous attirés par l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il commença le siège de Sagonte, malgré l'opposition des Romains; pendant huit mois, les assiégés se défendirent avec un courage indomptable, mais, abandonnés à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs ennemis, ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219).
Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle ambassade fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative inutile dans un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre, proposée par Fabius pour trancher le différend, fut acceptée avec acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement raison de leurs ennemis, chargèrent le consul Semprenius de se rendre en Sicile pour y préparer une armée destinée à envahir l'Afrique; mais c'est sur un autre théâtre que la guerre allait éclater.
[Note 46: ][ (retour) ] Tite-Live, XXII.
Hannibal marche sur l'Italie.--Le but de Hannibal était atteint: la guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer un plan de campagne depuis longtemps préparé par son père et par Asdrubal. Il ne s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de terre; la route avait été soigneusement étudiée par des émissaires, et les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amitié avec les peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller à leurs yeux l'or de Karthage [47]. Ce ne fut donc pas une inspiration soudaine, mais un plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution. Il commença par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour assurer les communications, le reste allant coopérer à la défense de Karthage; il laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous le commandement de son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission de croiser dans le détroit. Des otages espagnols furent gardés en Afrique, tandis que des Libyens des meilleures familles étaient répartis en Espagne ou emmenés à l'armée. En même temps, on préparait à Karthage une flotte de guerre destinée à attaquer les côtes d'Italie et de Sicile.
[Note 47: ][ (retour) ] Polybe.
Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la tête d'une armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans sa marche, il se débarrassa des éléments faibles et douteux, culbuta les peuplades indigènes qui voulurent lui résister, laissa son frère Magon entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant franchi cette chaîne de montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille cavaliers, tous soldats éprouvés, les deux tiers berbères; à sa suite marchaient trente-sept éléphants. L'inertie inexplicable des Romains semblait laisser le champ libre à l'audacieux Karthaginois.
Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il gagna les autres par ses présents, et passa sur le corps de celles qui refusèrent de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés le Rhône. Non loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés en éclaireurs, soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrès de l'ennemi, s'était arrêté dans la cité phocéenne. En vain, les Volks essayèrent de disputer aux envahisseurs le passage du Rhône; Hannibal les trompa, franchit le fleuve et se lança hardiment dans les Alpes. Par quel défilé passa l'armée karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute pendant long-temps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est qu'à force d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des souffrances les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal parvint, malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible montagne. Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la moitié de son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir l'Italie.
Combat du Tessin; batailles de la Thébie et de Trasimène.--D'immenses difficultés avaient été surmontées par Hannibal, mais celles qu'il lui restait à vaincre étaient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins, qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il ne pouvait décidément compter que sur ses soldats exténués par leur marche et démoralisés par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut était dans l'énergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses troupes. Les Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide. Scipion vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre des secours.
Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, s'empressa de rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'île de Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collègue Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait une démonstration contre Lilybée, avait été écrasée par le préteur Æmilius (218).
En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, ce général réussissait à intercepter les communications des Karthaginois avec l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succès du Tessin avait décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui fournir leur appui; ses troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnées par leurs alliés et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient qu'à combattre.
Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion [48], les forces romaines réunies présentèrent un effectif considérable que les consuls jugèrent suffisant pour triompher de l'armée karthaginoise. Après quelques combats sans importance, Hannibal amena Sempronius à lui livrer une bataille décisive sur les bords de la Trébie. L'armée romaine était forte de quarante mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois étaient moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les combats des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et sans vivres.
[Note 48: ][ (retour) ] Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant Hennebert, Hist. d'Annibal.
La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie romaine y montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, opéré par un corps d'élite karthaginois commandé par Hannon, frère de Hannibal, décida de la victoire. Les Romains écrasés laissèrent trente mille hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, commandé par Sempronius, parvint seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les Gaulois insurgés.
Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers éléphants, qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers, car les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois. Mais ces pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires accourant de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à la tête d'une armée de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrières, se jeta résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé au prix des plus grandes fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son camp retranché d'Arrétium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas la faute d'aller l'y chercher; il le dépassa, et comme le général romain s'était mis à sa poursuite, il manœuvra assez habilement pour l'attirer dans une véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène. L'armée romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines entourant le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort, ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait prisonnier [49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains (218).
[Note 49: ][ (retour) ] Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.
Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie. Bataille de Cannes.--Le sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie était ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître l'ennemi, coupait ses ponts et se préparait à la résistance. Q. Fabius Maximus, nommé dictateur, fut chargé de la périlleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et ne voulant rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le Picénum et s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie, il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, ravageant tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'éviter une grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». Mais l'impatience populaire, habilement exploitée par les ennemis du dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armées romaines avaient remporté des succès en Espagne et dans le nord de l'Italie; quant à Hannibal, qui avait compté sur le soulèvement des populations de la Grande-Grèce, il n'avait rencontré partout qu'hostilité et défiance; abandonné à lui-même, il se trouvait dans une situation en somme assez critique. C'est pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive. Fabius ayant résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T. Varron, tandis que la noblesse élisait Paul-Emile.
Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut là que les nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée forte de quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux. Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant tout à plaire à l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour à tour, le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille hommes furent laissés à la garde du camp: le reste s'avança dans la plaine en masses profondes, disposition qui avait été adoptée par Varron pour donner plus de solidité à la résistance, mais qui lui enlevait son principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces.
Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il sut, avec son génie habituel, disposer son armée pour envelopper celle de l'ennemi. Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie numide, commandée par Asdrubal, se couvrit de gloire, la défaite des Romains fut consommée; un très petit nombre parvint à s'échapper. Paul-Emile et presque tous les chevaliers romains restèrent sur le champ de bataille; les dix mille hommes laissés à la garde du camp furent faits prisonniers. Les pertes de Hannibal étaient, cette fois encore, peu considérables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois.
Conséquences de la bataille de Cannes.--Energique résistance de Rome.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore marcher directement sur Rome; son armée, composée en partie de mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se lancer dans les périls d'une longue route au milieu de nations hostiles, avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment fortifiée et défendue par une population résolue. Il préféra continuer méthodiquement la guerre qui lui avait si bien réussi jusqu'alors. Un certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cité de l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques résistèrent généralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre une série d'opérations de détail, afin de réduire par la force les opposants. En même temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne, car les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et, soutenus par la puissante confédération des Celtibériens, ils empêchaient absolument le passage des Pyrénées.
Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage, n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie et de leur inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, rendit à tous la confiance. Les forces furent réorganisées; on appela aux armes tous les hommes valides, même les esclaves, même les criminels. Le préteur Marcus Claudius Marcellus reçut la mission de sauver la patrie; les voix qui osèrent parler de traiter furent bientôt réduites au silence.
A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme; l'annonce des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement la campagne, le frère de Hannibal obtint avec beaucoup de difficulté le départ de quatre mille Berbères et de quarante éléphants. On autorisa, il est vrai, Magon, à lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas (216).
Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, car ces secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait, permettant chaque jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile direction de Marcellus. La confédération italique était brisée, mais la résistance était partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette conjoncture, Hannibal, qui était en relations avec Philippe, roi de Macédoine, signa avec lui un traité d'alliance offensive et défensive, d'après lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux (215).
En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les côtes de l'Adriatique.
En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté alliance avec les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées à Cannes et périssait assassiné.
L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les succès des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était reconquise et Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient cessé de remporter des avantages décisifs: la plus grande partie de la Péninsule avait été conquise par eux. Cependant les Karthaginois tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est.
La guerre en Sicile.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage tenta de recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé à Syracuse une sorte de république; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre les deux grandes rivales; d'habiles émissaires, envoyés, dit-on, par Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois. A cette nouvelle, Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile; le brave général commença aussitôt le siège de Syracuse; mais cette ville avait été fortifiée avec soin par Hiéron, durant son long règne, et elle était défendue par une population énergique, avec le génie d'Archimède pour auxiliaire; aussi les Romains, après six mois d'efforts infructueux, durent-ils renoncer aux opérations actives et se contenter d'un blocus. En même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par Karthage, en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée aux Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre Syracuse.
Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé à lui fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants aux Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son indécision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la défiance et l'esprit d'opposition parmi les confédérés grecs; le secours du roi de Macédoine fut donc annulé.
En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au pillage. La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès lors funeste aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva toutes leurs conquêtes.
Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa.--Les Berbères étaient depuis trop d'années mêlés, par leurs mercenaires, à la lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur fût possible d'en demeurer plus longtemps les spectateurs désintéressés. Gula, fils de ce Naravase qui avait aidé Amilcar à triompher des Mercenaires, était chef des Massyliens. Syphax [50] régnait sur les Masséssyliens, c'est-à-dire, sur la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant à Syphax, il accueillit, dit-on, les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyèrent d'Espagne et se prononça pour Rome (213). Il s'occupa d'abord à organiser son armée sous la direction de centurions romains, et, quand il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens.
Mais Gula, prévenu de ces dispositions, n'était pas resté inactif. Son fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, doué des plus belles qualités [51], marcha, à la tête de troupes massyliennes et karthaginoises, à la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande bataille, où celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le contraignit à abandonner Siga, sa capitale, pour se réfugier dans les montagnes de la Maurétanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors réunie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'étendit de la Molochat à l'Afrique propre.
[Note 50: ][ (retour) ] Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon la traduction.
[Note 51: ][ (retour) ] Tite-Live.
Guerre d'Espagne.--Ces victoires éloignaient, pour le moment, un danger qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea alors à tenter un grand effort en Espagne pour arrêter les succès des Scipions. Asdrubal, qui était venu lui-même coopérer à la campagne contre Syphax, s'empressa de retourner dans la péninsule, emmenant avec lui des renforts considérables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux Massinissa, dont il avait pu apprécier la valeur.
Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé leurs troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour les leur opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius Scipion, abandonné par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce fut le tour de Cnéius. Enfin les débris de l'armée furent sauvés par Caius Marcius qui se retira derrière l'Ebre. Toute la ligne située au sud de ce fleuve rentra ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides avaient puissamment contribué à ces importants succès (212).
Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait qu'il restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer le nord de l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion qui régnait parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile tactique de C. Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des secours arrêtèrent les conséquences d'une campagne si bien commencée. La guerre, avec ses péripéties, reprit son cours régulier. Massinissa d'un côté, le jeune Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent sur ces champs de bataille.
Campagnes de Hannibal en Italie.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal abandonné, enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables de son génie pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, en 213, il s'était trouvé dans une situation si critique que le Sénat, jugeant sa chute prochaine, avait cru pouvoir rappeler deux légions et les envoyer contre Capoue. Aussitôt, le général karthaginois avait repris l'offensive, reconquis une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était même fort approché de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes (212). Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre régulièrement le siège.
En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises étaient retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la soudaineté de son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait toutes les surprises; il trouva tous les postes gardés et dut se contenter de ravager la campagne environnante. Vers le même temps, Capoue était réduite à capituler (211). L'année suivante se passa en opérations dans lesquelles Hannibal obtint quelques succès; mais cette situation ne pouvait se prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209, tandis que les troupes karthaginoises étaient retenues dans le centre, le vieux consul Fabius parvenait à rentrer en possession de Tarente; quelque temps après le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait sur le champ de bataille la mort du guerrier (208).
Succès des Romains en Espagne et en Italie. Bataille du Métaure.--Cette terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement égal de part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir le dénouement, quand les événements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209, Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises étaient disséminées à l'intérieur, alla surprendre et enlever Karthagène, quartier général des Phéniciens, où il trouva des approvisionnements considérables, un nombreux matériel de guerre, des vaisseaux, de l'argent, des otages. Le tout lui fut livré par le général Magon, après une résistance qui aurait pu être plus héroïque. Pour assurer les conséquences de cet important succès, Scipion marcha contre Asdrubal et le défit, mais il ne put empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec des forces importantes, des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord. En route, Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit invasion en Gaule (208).
Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le nord de l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme des citoyens et des alliés; les légions étaient disséminées, on les fit rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Néron reçurent la mission d'empêcher la jonction des Karthaginois.
Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé, s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son frère, mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs actions dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à Canusium, en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que Marcus gardait la frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoyé par Asdrubal à son frère, étant tombé entre les mains des Romains, les mit au courant du plan et de la situation de l'ennemi. Néron laissa alors son camp à la garde d'une faible partie de son armée et se porta, par marches forcées, avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il connaissait la position et l'itinéraire. En combinant ses forces avec celles de son collègue, il put surprendre les ennemis au moment où ils franchissaient le Métaure. En vain Asdrubal essaya de se dérober par la retraite à l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de part et d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la défaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et faisait lancer dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être secouru et qu'il ne pouvait plus compter que sur lui-même (207). Il se mit en retraite, atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista pendant plusieurs années encore aux attaques des troupes romaines.
Evénements d'Afrique. Rivalité de Massinissa et de Syphax.--Pendant que l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion poursuivait en Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux karthaginois Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute l'Espagne méridionale, de telle sorte que les Phéniciens ne conservèrent plus que Gadès et son territoire. Scipion sut en outre détacher Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa séduire par la générosité du général romain qui avait laissé la liberté à son neveu Massiva [52]; il accepta une entrevue avec Silanus, lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'était une nouvelle conquête, et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve en Afrique (207).
[Note 52: ][ (retour) ] Tite-Live, l. XXVII.
Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien arrêtée d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite était d'avoir l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec Syphax qui, après avoir reconquis son royaume, avait recouvré une grande puissance en Masséssylie et alla même audacieusement lui rendre visite en Afrique. Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé auprès du prince numide; mais, malgré tous ses efforts, il ne put empêcher Syphax de conclure avec Scipion un traité d'alliance contre Karthage. Rentré en Espagne après une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le décida à se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut habilement faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses cavaliers numides, dans la péninsule (206).
Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à tirer parti de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbère et le détacher des Romains. La main de sa fille, la célèbre Sophonisbe qui, dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa [53], scella la nouvelle alliance.
[Note 53: ][ (retour) ] Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par Tite-Live.
Massinissa, roi de Numidie.--Ce n'était pas sans motif que Massinissa s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles à sa spoliation. Gula étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains de son frère Desalcès, vieillard fatigué, qui ne tarda pas à le suivre au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le premier hérita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule, profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer à sa place son jeune frère Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des affaires.
Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active à la lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de Bokkar, roi de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, une escorte pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il vit accourir un grand nombre de Berbères las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda pas, avec leur appui, à entrer en lutte ouverte contre son cousin. Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à se réfugier auprès de Syphax et obtint de lui un corps de troupe considérable avec lequel il vint offrir la bataille à Massinissa; mais le sort des armes fut favorable à celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en pourparlers avec Lucumacès, lui offrant de partager le pouvoir avec lui, ce qui fut accepté. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec Mezétule.
Massinissa est vaincu par Syphax.--Le but de Massinissa, par cette transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la prévision de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les Masséssyliens envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis: vaincu dans un grand combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit réduit à fuir avec quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non loin de Clypée [54] et, ayant été rejoint par un certain nombre d'aventuriers, y vécut pendant quelque temps de brigandage et du produit de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'armée envoyé par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhérents.
[Note 54: ][ (retour) ] Près de la côte orientale de la Tunisie.
Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne et échappa à la mort grâce au dévouement de quelques hommes restés avec lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à cheval, Massinissa rentra dans la Numidie où il fut bien accueilli par les Berbères qui, avec leur inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannière. Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il était campé avec un énorme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Masséssyliens marcha contre lui et le défît dans une sanglante bataille, dont le gain fut en grande partie dû à un habile mouvement tournant exécuté par Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la limite du désert en attendant les événements. Nous verrons, dans tous les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à Syphax, il demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors s'établir à Cirta, ville qui, par son importance et sa situation centrale, était la réelle capitale du royaume.
Événements d'Italie. L'invasion de l'Afrique est résolue.--Tandis que l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, qui avait enfin reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer son frère Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet quelques secours de ces peuplades; mais ce n'était pas avec de telles forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige qui donne la confiance et supplée à la faiblesse: après quelques tentatives infructueuses, il fut à peu près réduit à l'inaction (205).
Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne, s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique, mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir l'Espagne et disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer à une guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté l'Italie. A force d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Sénat l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile organiser la flotte et former son armée des restes des légions de Cannes et des aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, mais sans lui donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du général suppléèrent à tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mît en état la flotte, organisa l'armée et, au printemps de l'année 204, fit voile pour l'Afrique en emmenant trente mille hommes.
Campagne de Scipion en Afrique.--Débarqué heureusement au Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa accouru avec quelques cavaliers [55]. Après divers engagements heureux contre les troupes karthaginoises, le général romain vint mettre le siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec une puissante armée au secours de ses alliés, força Scipion à lever le siège d'Utique et à aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranché, entre cette ville et Karthage. Les troupes phéniciennes et berbères se contentèrent de l'y bloquer étroitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la sécurité dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les campements de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous le commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax, les surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui, il se réserva l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce coup de main fut inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on, dans cette nuit funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux flammes et au tumulte tombaient dans les embuscades des Romains (203).
[Note 55: ][ (retour) ] Tite-Live, XXIX, 29.
Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec activité de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens furent enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, envoyés par Syphax, arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête d'une trentaine de mille hommes, marcha alors contre Scipion qui s'avança à sa rencontre et lui livra bataille en un lieu que les historiens appellent «les grandes plaines». Cette fois encore, la fortune se prononça pour les Romains. Scipion remporta une victoire décisive, puis il marcha directement sur Karthage et vint se rendre maître de Tunis.
Syphax est fait prisonnier par Massinissa.--Mais avant de porter les derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir de tirer vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre de ses ennemis et leur livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'étant abattu, il se blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier succès, Massinissa, dépassant sans doute les instructions reçues, marche directement avec Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population disposée à la lutte à outrance; mais il montre Syphax enchaîné et profite de la stupeur des Berbères pour se faire ouvrir les portes. Il pénètre dans la ville, court au château et en retire Sophonisbe [56]. Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se présente à Scipion, en traînant à sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais dans un tout autre équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se disposait à en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle Karthaginoise ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les supplications de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que tout le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison, la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général romain.
[Note 56: ][ (retour) ] Tite-Live, XXX, 13.
Bataille de Zama.--La chute de Syphax acheva de démoraliser Karthage. On s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais cette diversion, bien qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de Tunis, n'eut aucune conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent alors des ouvertures de paix que Scipion accueillit; il fit connaître ses conditions, et, comme elles étaient acceptables, les bases de la paix furent arrêtées et des envoyés partirent pour Rome, afin de soumettre le traité à la ratification du Sénat.
Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier, grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son pays; quant à Hannibal, qui avait depuis long-temps pris ses dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être inquiété, à Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne voulaient pas suivre sa fortune, et débarqua heureusement à Leptis [57]. Pour la première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant dans l'intérieur des terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer à lui un certain nombre de chefs indigènes parmi lesquels Mezétule, et fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et alliés de son père, de sorte que son armée présenta bientôt un effectif imposant.
[Note 57: ][ (retour) ] Actuellement Lamta.
Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les hostilités en attaquant une flotte romaine de transport et même un vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce manque de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientôt en présence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs de Souk-Ahras [58]. Après une entrevue entre les deux généraux, entrevue dans laquelle ils ne purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains.
[Note 58: ][ (retour) ] A Naraggara. Voir «Naraggara» par M. Goyt. Recueil de la soc. arch. de Constantine, 20e vol. et Recherches sur le champ de bataille de Zama, par M. Lewal, Revue afr., t. II, p. 111.
Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts, et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de cruelles pertes (202).
Fin de la IIe guerre punique. Traité avec Rome.--Après ce dernier échec, Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique. Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée, mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait besoin pour vivre.
Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes:
Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux, excepté dix, et tous ses éléphants.
Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.
Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la Méditerranée.
Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera cent otages.
Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale, recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.
Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre sans l'autorisation de Rome.
Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit pour Rome, où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à Syphax, envoyé précédemment en Italie avec le butin, il était mort de misère et de chagrin à Albe [59] (201).
[Note 59: ][ (retour) ] Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live, Polybe et Appien. Voir aussi 1'«Afrique ancienne» dans l'«Univers pittoresque», édition Didot, t. II et VII.
La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance sur l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres.