CHAPITRE II
PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE
268-220
Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec Karthage.--Première guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à Tunis; les Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en Sicile.--Grand siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la première guerre punique.--Divisions géographiques adoptées par les Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succès des Karthaginois en Espagne.
Causes de la première guerre punique.--Les échecs éprouvés par Pyrrhus dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient délivré Rome d'un des plus grands dangers qu'elle eût courus. Sa puissance s'était augmentée d'autant, car elle avait hérité de presque toutes les conquêtes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans le moment du danger, recherché l'alliance des Karthaginois contre l'ennemi commun, cette union momentanée de deux peuples ayant des intérêts absolument opposés ne pouvait subsister après la disparition des causes spéciales qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie méridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage considérait comme sa conquête, car depuis plusieurs siècles elle se consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession; c'est sur ce champ que la lutte de la race sémitique contre la race ariane allait commencer.
Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus, avait été de détruire le nid de brigands campaniens établis à Rhige. Les Mamertins de Messine, réduits ainsi à leurs seules forces, avaient alors été en butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigés par Hiéron. Vers 268, leur situation n'étant plus tenable, ils se virent dans la nécessité de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers avec ceux-ci; mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité aux Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé plus d'une clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des embarras que leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente et de prendre pied sur le continent.
Rupture de Rome avec Karthage.--Tandis que Rome adressait à Hiéron l'ordre de cesser toute agression contre ses alliés les Mamertins, et se préparait à faire passer des troupes à Messine (265), elle envoyait à Karthage une députation chargée de demander des explications sur l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant [28]. C'était, en réalité, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'éviter la guerre en désavouant les actes de son amiral. En même temps elle entrait en pourparlers avec Hiéron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine fût livrée aux Syracusains, leurs nouveaux alliés. Au moment donc où les troupes romaines réunies à Rhège se disposaient à traverser le détroit, on apprit que la flotte phénicienne commandée par Hiéron se trouvait dans le port de Messine et que la forteresse de cette ville était occupée par les Karthaginois (264). Sans se laisser arrêter par cette surprise, les Romains mirent à la voile et parvinrent à s'emparer, plutôt par la ruse que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, liés par des instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'éviter une rupture, n'osèrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes leurs forces. Maintenant la rupture était consommée et la guerre allait commencer avec la plus grande énergie de part et d'autre.
[Note 28: ][ (retour) ] En vertu du traité d'alliance les unissant aux Romains, les Karthaginois avaient envoyé à ceux-ci pour les aider dans leur guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris ombrage à Rome de cet empressement et l'amiral punique avait dû reprendre la mer. C'est alors qu'il était allé à Tarente offrir sa médiation ou peut-être ses services à Pyrrhus. (Justin, XVIII).
Première guerre punique.--Dès qu'on eut appris à Karthage l'occupation de Messine par les Italiens, la guerre fut décidée. Une flotte nombreuse vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville par mer, tandis que les troupes puniques, d'un côté, et Hiéron, avec les Syracusains, de l'autre, l'assiégeaient par terre. Mais les Romains n'étaient pas disposés à se laisser enlever leur nouvelle colonie. Le consul Appius Claudius étant parvenu à passer le détroit contraignit bientôt les alliés à lever le siège et vint même faire une démonstration contre Syracuse. L'année suivante les Romains remportèrent de grands succès, dont la conséquence fut de détacher Hiéron du parti des Karthaginois et d'obtenir son alliance contre ceux-ci (263) [29]; les colonies grecques de l'île suivirent son exemple et dès lors Karthage se trouva isolée, sur un sol étranger, et obligée de faire face à des ennemis s'appuyant sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientôt les Phéniciens en furent réduits à se retrancher derrière leurs places fortes.
[Note 29: ][ (retour) ] Diodore, XXIII.--Polybe, 1.
Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugèrent qu'il y avait lieu de tenter un grand effort: ils réunirent une armée imposante de mercenaires liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la répartirent dans leurs places fortes et s'établirent solidement à Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le nœud de leur résistance. Bientôt les consuls vinrent attaquer ce camp retranché, mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le siège régulier. Hannibal, fils de Giscon, défendait avec habileté la ville et était aidé par Hiéron qui avait contracté une nouvelle alliance avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le blocus.
Succès des Romains en Sicile.--Sur ces entrefaites, le général Hannon, envoyé de Karthage avec une nouvelle et puissante armée, débarque en Sicile et vient attaquer les Romains dans leur camp. Mais le sort des armes est favorable à ceux-ci; les Karthaginois, écrasés, laissent leur camp aux mains des vainqueurs; Hannon parvient, non sans peine, à se réfugier dans Héraclée avec une poignée de soldats. Cette bataille décida du sort d'Agrigente: Hannibal s'ouvrit un passage à la pointe de l'épée, au milieu des ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262). Les habitants de la cité furent vendus comme esclaves [30].
[Note 30: ][ (retour) ] Polybe, 1. I, ch. 19, 20.
Malgré les succès des Italiens, la situation en Sicile n'était pas désespérée pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une grande partie de l'île et avaient souvent l'appui des colonies grecques. Une guerre incessante, guerre d'escarmouches et de surprises, sur mer et sur terre, remplaça les grandes batailles. La flotte punique, beaucoup plus puissante que celle des Romains, causa de grands dommages sur les côtes italiennes et fit un tort considérable au commerce. Force fut aux latins de se construire des navires et de remplacer leurs barques par des quinquirèmes [31], en état de lutter avec celles de leurs ennemis. Après avoir créé les vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur des Italiens pourvut à tout, et, en 280, une flotte imposante était prête à tenir la mer. Le début ne fut pas heureux; une partie des navires, avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port de Lipari; mais bientôt les marins italiens prirent leur revanche dans plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la grande victoire navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise fut capturée ou détruite. Duilius ayant débarqué en Sicile obtint sur les ennemis de nouveaux et importants avantages (260).
[Note 31: ][ (retour) ] La quinquirème avait jusqu'à 300 rameurs et portait le même nombre de soldats.
Encouragés par les succès de leur flotte, les Romains exécutèrent, pendant les années suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et réussirent à arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils occupaient dans ces deux îles. En même temps la guerre de Sicile suivait son cours avec des chances diverses, mais sans amener de résultat décisif. Néanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et S. Paterculus s'emparèrent de villes importantes; Hippane, Canarine, Enna, Erbesse, etc.
Les Romains portent la guerre en Afrique.--La guerre durait depuis huit ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaçant de s'éterniser. Le plus sûr moyen de la terminer était d'attaquer les ennemis chez eux, et de transporter le théâtre de la lutte dans leur propre pays. En 256, les Romains résolurent d'exécuter ce hardi projet. Ils réunirent une flotte de trois cents galères et firent voile vers l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Régulus. Ils rencontrèrent à Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrèrent une mémorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains. Dès lors l'Afrique était ouverte. Les consuls abordèrent à l'est de Karthage et allèrent s'établir solidement à Clypée (Iclibïa), pour y grouper toutes les forces, hors de la portée de leurs ennemis. De là ils lancèrent dans l'intérieur des expéditions qui portèrent au loin le ravage et la terreur, et ramenèrent un grand nombre de prisonniers. Sur ces entrefaites arriva l'ordre du Sénat de Rome, rappelant en Italie le consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant à Régulus de presser les opérations, au moyen de son armée réduite à 15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers.
Après le premier moment de stupeur qui avait suivi à Karthage la nouvelle du désastre d'Eknome, on s'était préparé avec ardeur à la résistance; des mercenaires avaient été enrôlés et Amilcar, rappelé de Sicile, avait ramené des forces importantes. Mais le sort des armes fut encore défavorable aux Karthaginois: vaincus à Adis (Radès), ils ne purent empêcher Régulus d'occuper Tunès (Tunis) (255).
Menacée d'un siège immédiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs; mais les conditions qui lui furent faites étaient si dures qu'elle renonça à toute pensée de transaction et se prépara à lutter avec la dernière énergie, préférant mourir en combattant que consommer elle-même sa ruine. Sur ces entrefaites arrivèrent des vaisseaux chargés de mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacédémonien Xanthippe, officier de mérite, formé à l'école des grands capitaines de son pays. Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la direction de la défense, le nouveau général changea complètement le système qui avait été suivi jusque-là. Au lieu de tenir les troupes derrière les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerçant à l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mêmes et en leurs chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Régulus restait inactif à Tunès, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le siège de Karthage et ne pouvant se résoudre à abandonner sa conquête pour se replier derrière ses retranchements de Clypée.
Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent l'Afrique.--Bientôt les Karthaginois sont en état de marcher contre leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grâce aux habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une victoire décisive. Régulus est fait prisonnier avec ses meilleurs soldats, tandis que les débris de son armée, deux mille hommes à peine, se réfugient à Clypée.
C'était la perte de la campagne; en vain les Romains envoyèrent contre l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle victoire; la situation n'était plus tenable; on embarqua sur les vaisseaux la garnison de Clypée et l'on fit voile vers la Sicile en abandonnant à la vengeance des Karthaginois, non seulement les prisonniers, mais les alliés indigènes qui avaient soutenu Régulus dans sa campagne. Cette vengeance fut terrible: les tribus durent payer des contributions écrasantes; quant aux chefs, ils périrent dans les tortures. Xanthippe avait sauvé Karthage. Il fut largement récompensé et put quitter l'Afrique avant d'avoir éprouvé les effets de l'ingratitude et de l'envie des Karthaginois [32].
[Note 32: ][ (retour) ] Polybe, I.
Reprise de la guerre en Sicile.--Après ce succès, Karthage se trouvait en état de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec énergie. Agrigente et plusieurs autres places tombèrent tout d'abord en son pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur étaient loin d'être abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'année suivante (254), la flotte romaine se réunit à Messine. De là, les consuls allèrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent maîtres, après un siège vigoureusement mené. Ils s'emparèrent en outre de presque tout le littoral septentrional de l'île, mais n'osèrent se mesurer avec l'armée karthaginoise qui tenait le pays à l'intérieur. L'année suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente en Afrique, virent la tempête disperser leur flotte, ce qui les força à renoncer à ce projet.
Pendant plusieurs années la guerre continua avec des chances diverses, mais sans aucun résultat décisif; les ressources, de part et d'autre, s'épuisaient et l'on pouvait prévoir, sinon la fin de ce grand duel, au moins l'imminence d'une trêve. Les Karthaginois, voulant tenter un effort décisif, s'adressèrent même, pour obtenir de l'argent, à leur allié Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours. Les Romains, non moins gênés, se virent contraints de réduire le nombre de vaisseaux qu'ils avaient créés et de renoncer à la guerre maritime.
Cependant en 250, Metellus s'étant trouvé assez fort pour lutter contre l'armée karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu affronter depuis la défaite de Tunis, remporta une importante victoire sur Asdrubal [33], qui s'était audacieusement avancé jusqu'aux portes de Palerme. Les éléphants, qui avaient puissamment contribué aux succès de Xanthippe, tombèrent aux mains des vainqueurs.
[Note 33: ][ (retour) ] C'est encore une erreur d'écrire Asdrubal, en phénicien Azrou-Baâl «le secours de Baal», par un H.
A la suite de ce nouvel échec, Karthage, après avoir mis en croix son général, se décida à faire encore une tentative pour obtenir la paix, et c'est à cette occasion que l'histoire a placé le récit du dévouement de Régulus. De même que la première fois, les conditions faites par les Romains furent jugées inacceptables, et la guerre recommença (249).
Grand siège de Lilybée.--Les Romains, qui avaient achevé la conquête du littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succès pour expulser définitivement leurs ennemis de l'île. Ils vinrent en conséquence les attaquer dans leur place forte de Lilybée et commencèrent le siège de cette ville, siège aussi mémorable par l'ardeur et le génie des assiégeants que par le courage et l'obstination des assiégés, commandés par le général Himilcon. Pendant plusieurs mois les machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine bloquait étroitement le port; mais Himilcon triompha par son habileté de tous les efforts des assiégeants, renversant par des sorties soudaines les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficultés, incendiant leurs machines, déjouant tous leurs plans; en même temps, de hardis marins parvenaient à faire entrer dans la ville, en passant au milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et même des renforts. Sur ces entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, désespérant d'enlever la ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec une flotte nombreuse pour écraser les navires karthaginois à l'ancre dans le port de Drépane. Cette fois la victoire fut pour les Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs précédentes défaites maritimes en infligeant aux Romains un véritable désastre. Une tempête, qui suivit de près cette bataille, coûta encore aux Italiens un grand nombre de vaisseaux.
Ces nouvelles portèrent à Rome le découragement; si Karthage avait profité de ce moment pour pousser vigoureusement les opérations, nul doute que la guerre n'eût été promptement terminée à son avantage. Mais, soit par l'effet de la vicieuse organisation gouvernementale, soit en raison du caractère propre aux races sémitiques, qui ne s'inclinent que devant la nécessité immédiate, on ne voit Karthage tenter d'efforts décisifs que quand l'ennemi est aux portes et le danger imminent. On resta donc sur cette victoire et la guerre continua pendant plusieurs années, consistant en de petits combats sur terre et des courses de piraterie sur mer. En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des troupes de Karthage en Sicile, troupes assez peu dévouées et composées en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar était un général de grande valeur; il sut tirer parti de ces éléments mauvais et, sans remporter de succès décisifs, empêcher tout progrès de la part des Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit exécuter une razia dans le Bruttium, puis il vint occuper le mont Ereté [34] qui domine Palerme, et de là, surveillant les routes, ne manqua aucune occasion de tomber sur ses ennemis et de couper les convois [35]. De leur côté les Romains déployaient la plus grande ténacité, si bien que les deux armées rivales en arrivèrent à reconnaître mutuellement l'impossibilité de se vaincre.
[Note 34: ][ (retour) ] Monte Pellegrino.
[Note 35: ][ (retour) ] Polybe, 1. I, p. 57.
Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique.--La guerre durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient des signes non équivoques de lassitude, quand Rome, décidée à en finir, eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore des luttes navales. Au commencement, de l'année 242, trois cents galères, plus un grand nombre de bâtiments de transport, firent voile vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara sans difficulté de Drépane et de Lilybée, car les vaisseaux karthaginois étaient absents, soit qu'ils fussent rentrés en Afrique, soit qu'ils se trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle, Karthage se prépara à envoyer des troupes en Sicile à son général, dont la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargés de vivres, de munitions et d'argent partirent bientôt d'Afrique sous la conduite de Hannon, avec mission d'éviter à tout prix le combat et de débarquer subrepticement les secours dans l'île; mais la vigilance de Lutatius ne put être déjouée. Avec autant d'audace que de courage, il attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des Égates, et remporta sur les ennemis une victoire décisive. Cinquante galères karthaginoises furent coulées, soixante-dix capturées, et le reste se dispersa. Ce beau succès allait mettre fin à la campagne.
Démoralisée par sa défaite, Karthage autorisa Amilcar à traiter comme il l'entendrait avec l'ennemi; mais un traité dans ces conditions ne pouvait être que désastreux, c'est-à-dire entraîner la perte de la Sicile, pour la possession de laquelle les Phéniciens luttaient depuis si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposées à Karthage:
Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans rançon.
Abandon définitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer Hiéron ni ses alliés.
Et paiement d'une contribution considérable, dont partie sur-le-champ, et partie en dix annuités [36].
[Note 36: ][ (retour) ] En tout 3200 talents euboïques d'argent.
De son côté, Rome reconnaissait l'intégrité du territoire de Karthage.
Les conséquences de la première guerre punique furent considérables, et permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un demi-siècle. Suzeraine de l'Italie méridionale et de la Sicile et maîtresse de la mer, voilà dans quelles conditions la laissait la conclusion de la paix, ou plutôt de la trêve. Quant à Karthage, sa situation était tout autre: son prestige maritime compromis, ses finances ruinées, son autorité sur les Berbères ébranlée, tels étaient pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle était encore capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; néanmoins ses jours de grandeur étaient passés et son déclin approchait.
Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains.--La guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique leur donnèrent des connaissances précises sur le continent que les Grecs avaient nommé Libye. Ils donnèrent, les premiers, le nom d'Afrique au territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du pays, mais, peu à peu, l'appellation d'Afrique devint générale. Ils surent dès lors que cette vaste contrée était habitée par un grand nombre de peuplades indigènes, dont les Phéniciens n'étaient pas partout les maîtres, mais souvent les alliés ou les hôtes.
Voici quelles furent les divisions adoptées par les Romains pour la géographie africaine:
1° Cyrénaïque ou Libye pentapole, bornée à l'est par la Marmarique et, à l'ouest, par la Grande-Syrte, et habitée par différentes peuplades parmi lesquelles les Nasamons et les Psylles.
2° Région Syrtique, comprenant les deux Syrtes, et habitée par les Troglodytes, Lothophages, Makes, etc.
3° Afrique propre ou Territoire de Karthage, correspondant à peu près à la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois. Dans la partie méridionale se trouve la grande tribu des Musulames et, près du Triton, celle des Zouèkes.
4° Numidie, s'étendant de l'Afrique propre à la Molochath ou Mouloeuia. Elle est divisée en deux royaumes: celui des Massiliens à l'est avec Hippo-Regius (Bône), ou Zama, pour capitale, et celui des Massèssyliens à l'ouest, capitale Siga [37]. La ville de Kirta (ou Cirta) sur l'Amsaga était, en quelque sorte, la capitale de la Numidie occidentale.
[Note 37: ][ (retour) ] Auprès de l'embouchure de la Tafna. Il est à remarquer, du reste, que la Massœssylie, c'est à dire le pays situé à l'ouest de l'Amsaga, constituait en réalité la partie orientale de la Maurétanie. Nous lui verrons prendre ce nom, aussitôt que les conquêtes des Romains leur auront mieux fait connaître le pays.
5° Maurétanie ou Maurusie, s'étendant, à l'ouest de la Numidie jusqu'à l'Océan. Elle est habitée par un grand nombre de peuplades maures.
6° Gétulie, région située au sud de la Numidie et de la Maurétanie, et formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est habitée par les Gétules nomades.
7° Libye intérieure, comprenant les déserts africains. Habitée par les Garamantes, Mélano-Gétules, Leucœthiopiens et des peuplades fantastiques, telles que les Blemmyes, ayant le visage au milieu de la poitrine, et les Egypans aux jambes de boue. Strabon et Pline ne tarderont pas à reproduire ces fables.
Les peuplades berbères obéissent à des chefs, véritables rois, dont le pouvoir se transmet à leurs enfants par hérédité et que nous allons voir entrer en scène.
Guerre des Mercenaires.--Au moment de la conclusion de la paix, vingt mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, tout d'abord, évacuer cette armée composée des éléments les plus divers: Gaulois, Ligures, Baléares, Macédoniens et surtout Libyens. Giscon, successeur de Amilcar, les expédia par fractions à Karthage, où ils ne tardèrent pas à créer une situation périlleuse, car non seulement il fallut les nourrir, mais encore payer leur solde arriérée. Les désordres commis par cette soldatesque devinrent si intolérables que le gouvernement de Karthage se décida à donner à chaque homme une pièce d'or à la condition qu'il irait s'établir à Sicca [38], sur la frontière de la Numidie. Les Phéniciens, qui avaient espéré s'en débarrasser par ce moyen, jugèrent le moment favorable pour proposer aux mercenaires une réduction considérable sur leur solde. Aussitôt la révolte éclate: en vain Karthage essaie de parlementer et dépêche aux stipendiés plusieurs parlementaires, et enfin le général Giscon avec lequel ceux-ci avaient demandé à traiter; les soldats redoublent d'exigences. Au milieu d'un tumulte effroyable, ils élisent pour chefs deux des leurs, le campanien Spendius et le berbère Mathos. Giscon, abreuvé d'outrages, est arrêté par les rebelles qui adressent un appel aux indigènes. Aussitôt la révolte se propage et l'armée des mercenaires devient formidable [39]; elle se divise en deux troupes dont l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met le siège devant Utique (239).
[Note 38: ][ (retour) ] Actuellement le Kef.
[Note 39: ][ (retour) ] Polybe, LI, ch. lxvii et suiv.
Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la mener à bien, préféra donner le commandement de ses troupes à Hannon, qui avait déjà fourni la mesure de son incapacité en Sicile. De grands efforts furent faits pour résister à l'attaque des rebelles; mais deux échecs successifs essuyés par le général décidèrent les Karthaginois à le remplacer par Amilcar. Il était temps, car la levée de boucliers des Berbères était générale et les jours de Karthage semblaient comptes. L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des indigènes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui s'éteignent d'eux-mêmes, si la résistance est entre des mains fermes et expérimentées.
En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda) et s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès était toujours aux mains des stipendiés et Mathos continuait le siège de Hippo-Zarytos. Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se détachèrent de ce blocus pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand péril; mais l'habile Amilcar, qui connaissait les indigènes, était parvenu à détacher de la cause des rebelles un Berbère nommé Naravase. Soutenu par les forces de son nouvel allié, il attaqua résolument les mercenaires et, grâce à sa stratégie et au courage de ses soldats, parvint encore à les vaincre; ils laissèrent un grand nombre de morts sur le champ de bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.
Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à mort de Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut, de part et d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le nom de guerre inexpiable. En même temps, Karthage perdait la Sardaigne qu'elle avait laissée à la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci, suivant l'exemple de leurs collègues d'Afrique, massacrèrent les Phéniciens qui se trouvaient dans l'île et, après avoir commis mille excès, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et Hippo-Zarytos, las de résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles. Mathos et Spendius, encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête d'une grande multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole punique réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte d'implorer le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui s'empressèrent de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles sur leurs derrières et les attirait à des combats en plaine, où il avait presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le siège de Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar dans une sorte de défilé que les historiens appellent défilé de la Hache, où ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils ne voulaient pas se rendre, ils furent bientôt en proie à la plus affreuse famine et contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne pouvant plus résister à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbère du nom de Zarzas et quelques autres, se présentèrent, pour traiter, à Amilcar, qui stipula que dix rebelles à son choix seraient laissés à sa disposition et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses éléphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier. Il en périt, dit-on, quarante mille.
La révolte semblait domptée; mais Tunès tenait encore. Mathos s'y était retranché avec des forces importantes. Amilcar, étant venu l'y assiéger, fut défait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la campagne. Enfin Karthage, s'étant résolue à un suprême effort, adjoignit Hannon à Amilcar en chargeant les deux généraux d'en finir. Bientôt, en effet, les Karthaginois amenèrent Mathos à tenter le sort d'une bataille en rase campagne et parvinrent à l'écraser. Cette fois, c'en était fait des mercenaires; la révolte était domptée et Karthage échappait à un des plus grands dangers qu'elle eût courus. L'attitude des Berbères pendant cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique était précaire, car, sans leur appui et leur coopération, les mercenaires n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant de succès [40].
[Note 40: ][ (retour) ] V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn. Nepos, Amilcar, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.
Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance les villes compromises par l'appui donné aux rebelles, et notamment Utique et Hippo-Zarytos, qui opposèrent une résistance désespérée, les Karthaginois firent plusieurs expéditions dans l'intérieur, tant pour châtier les Berbères que pour garantir la limite méridionale par une ligne de postes. Ils occupèrent notamment, alors, la ville de Theveste (Tébessa).
Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto absolu et, comme on ne tenait pas compte de sa défense, elle se disposa à recommencer la guerre contre sa rivale. Mais la métropole punique était encore trop meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se résoudre à entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les exigences romaines et de renoncer à toute prétention sur la Sardaigne (237).
Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne où il semblait que Rome devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour échapper à l'envie de ses concitoyens qui, comme récompense de ses services, l'avaient décrété d'accusation, que pour continuer à servir sa patrie, accepta le commandement de l'expédition dont le prétexte était de secourir Gadès (Cadix), colonie punique alors attaquée par ses voisins. Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une expédition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi lesquels le jeune Hannibal [41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu suprême, la haine du nom romain. Il marcha le long de la côte en emmenant un grand nombre d'éléphants; la flotte le suivait, au large, à sa hauteur. Parvenu à Tanger, il traversa le détroit. La victoire couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de conquérir des provinces à Karthage; mais en 228 il trouva la mort du guerrier dans un combat contre les Lusitaniens [42].
[Note 41: ][ (retour) ] Henn-baal, ou Baal Henna, don de Dieu, en punique.
[Note 42: ][ (retour) ] Cornelius Nepos, Amilcar, III.
Succès des Karthaginois en Espagne.--Asdrubal, gendre de Amilcar, remplaça celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Doué d'un esprit politique supérieur, il consolida, par des alliances et des traités avec les populations indigènes, les succès de son beau-père, fonda la cité de Karthagène et réalisa en Espagne de grands progrès. Tout le pays jusqu'à l'Ebre fut administré au nom du gouvernement karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides [43], dont le pouvoir fut, en réalité, celui d'un vice-roi à peu près indépendant. Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conquêtes de son général une compensation à ses pertes dans la Méditerranée, lui laissa le champ libre.
[Note 43: ][ (retour) ] De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).
Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis écrasés, ne virent pas sans la plus grande jalousie les progrès des Karthaginois en Espagne. Ils jugèrent bientôt qu'il était de la dernière importance de les arrêter, et, à cet effet, ils conclurent un traité d'alliance avec deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte [44] et Amporia (Ampurias). Après s'être assuré ces points d'appui, ils forcèrent Asdrubal à signer un traité par lequel il s'obligeait à respecter ces colonies et à ne pas franchir l'Ebre. Malgré l'engagement auquel Asdrubal avait été forcé de souscrire, la puissance punique avait continué à s'étendre dans la péninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrêter l'exécution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui s'était fait remarquer à l'armée par ses brillantes et solides qualités et qui avait en outre hérité de la popularité du nom de son père, fut appelé, par le vœu de tous les officiers, à remplacer son beau-frère Asdrubal, et, bien qu'il ne fût âgé que de vingt-neuf [45] ans, reçut le commandement des possessions et de l'armée d'Espagne. Le Sénat de Karthage se vit forcé de ratifier ce choix, malgré l'opposition de la famille de Hannon opposée à celle des Barcides. Hannon voyait dans cette nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains. L'événement n'allait pas tarder à lui donner raison.
[Note 44: ][ (retour) ] Actuellement Murviedes dans la province de Valence.
[Note 45: ][ (retour) ] Vingt-six selon Cliton (Fasti).