PREMIÈRE PARTIE
PÉRIODE ANTIQUE
Jusqu'à 642 de l'Ère Chrétienne
CHAPITRE Ier
PÉRIODE PHÉNICIENNE
1100-268 avant J.-C.
Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation de Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite des guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile.
Temps primitifs.--L'incertitude la plus grande règne sur les temps primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique est à peine prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires tels que ceux d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois répétée, les détails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive puisse s'en servir. Sur la façon dont s'est formée la race aborigène de l'Afrique septentrionale, on ne peut émettre que des conjectures, et l'hypothèse la plus généralement admise est qu'à un peuple véritablement autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double élément arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a formé la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques.
L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur la partie occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait écrit sérieusement sur ce pays (ve siècle av. J.-C.); nous examinerons plus loin son système géographique.
Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant de la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations sont des cabanes tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent à volonté.» Plus tard, Diodore les représentera comme menant une existence abrutie, couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons, sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils obéissent à des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent que de brigandage. «Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la retraite..... En général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni foi ni loi.» Ce tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les mœurs devaient se modifier suivant les lieux.
Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Dès le xiie siècle avant notre ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà des colonies, non seulement sur le littoral européen de la Méditerranée, mais encore sur la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent les côtes de l'Afrique et les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations commerciales avec les indigènes étaient le but de ces courses aventureuses et, pour assurer la régularité des échanges, des comptoirs ne tardèrent pas à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune opposition à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du commerce, venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes étaient très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à ceux-ci, ils se présentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les hôtes des aborigènes et se soumettaient à l'obligation de leur payer un tribut [9].
Ainsi les colonies de Leptis (Lebida), Hadrumet (Souça), Utique, Tunès (Tunis), Karthage [10], Hippo-Zarytos (Benzert), etc., furent successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud de la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens, comme le rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs.
[Note 9: ][ (retour) ] Mommsen, Histoire romaine, trad. de Guerle, t. II, p. 206 et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur la fondation de Karthage par Didon.
[Note 10: ][ (retour) ] En phénicien «la ville neuve» (Kart-hadatch) par opposition à Utique (Outik) «la vieille».
Fondation de Cyrène par les Grecs.--Les rivaux des Phéniciens dans la colonisation du littoral méditerranéen furent les Grecs. Depuis longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque Psammetik Ier combla leurs vœux en leur ouvrant les ports de l'Egypte. Après avoir exploré cette contrée jusqu'à l'extrême sud, ils firent un pas vers l'Occident, et dans le viie siècle [11], une colonie de Grecs de l'île de Théra vint, sous la conduite de son chef Aristée, surnommé Battos, s'établir à Cyrène. Les peuplades indigènes que les Théréens y rencontrèrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient Loub ou Loubim, ils donnèrent à leur pays le nom de Libye (Λιßύε), que l'antiquité conserva à l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui éclatèrent entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire de leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur «Autel des Philènes» [12].
[Note 11: ][ (retour) ] On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de Cyrène. Selon Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne une date antérieure qui varie entre 758 et 631.
[Note 12: ][ (retour) ] A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste, Bell. Jug., XIX, LXXVIII.
Données géographiques d'Hérodote.--Vers 420, Hérodote, qui avait lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails précis que ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très étendues sur l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, jusqu'au territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit les récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.
Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre l'Egypte et le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin). Elle est habitée par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des colonies grecques et phéniciennes établies sur le littoral. Ce qui s'étend au-dessus de la côte est rempli de bêtes féroces; puis, après cette région sauvage, ce n'est plus qu'un désert de sable prodigieusement aride et tout à fait désert» [13].
[Note 13: ][ (retour) ] Lib. IV.
Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, Hérodote s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du lac Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, habitées par des populations de cultivateurs nommés Maxyes.» Enfin, il a entendu dire que, bien loin, dans la même direction, était une montagne fabuleuse nommée Atlas et dont les habitants se nommaient Atlantes ou Atarantes. Au midi de ces régions, au delà des déserts, se trouve la noire Ethiopie.
Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, nous citerons:
Les Adyrmakhides, les Ghiligammes, les Asbystes, les Auskhises, etc., habitant la Cyrénaïque.
Les Nasamons et les Psylles établis sur le littoral de la Grande Syrte.
Les Garamantes divisés en Garamantes du nord, habitant les montagnes de Tripoli, et Garamantes du sud, établis dans l'oasis de Garama (actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom.
Les Troglodytes, voisins des précédents et en guerre avec eux.
Les Lotophages, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le littoral voisin.
Les Makhlyes, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.
Les Maxyes, les Aœses, les Zaouekès et les Ghyzantes au nord du lac Triton et sur le littoral en face des îles Cercina (Kerkinna) [14].
Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hérodote. Comme détail des mœurs de ces indigènes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi, la promiscuité des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses habitant l'extrême sud [15].
[Note 14: ][ (retour) ] Hérodote, 1. IV, ch. 143.
[Note 15: ][ (retour) ] Vivien de Saint-Martin, Le Nord de l'Afrique dans l'Antiquité, passim.
Prépondérance de Karthage.--La prospérité des comptoirs phéniciens, augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage, dont la fondation date du commencement du xe siècle (av. J.-C.), devint la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces métropoles envoyaient à leurs possessions de la Méditerranée des troupes qui, chargées d'abord de les protéger contre les indigènes, servirent ensuite à dompter ceux-ci. Bientôt les villages agricoles avoisinant les colonies phéniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbères durent donner à leurs anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent vivre côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre.
La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'étendit sur les tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbères du sud, maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermédiaires pour le commerce de l'intérieur de l'Afrique [16]. Non seulement Karthage, après avoir cessé de payer tribut aux indigènes, en exigea un de ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phéniciennes, qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'était peu à peu débarrassée des liens qui l'unissaient à la mère patrie et avait conquis son autonomie à mesure que la puissance du royaume phénicien déclinait [17].
[Note 16: ][ (retour) ] Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie, p. 147 (Recueil des notices de la Société arch. de Constantine, 1875).
[Note 17: ][ (retour) ] Justin, XIX, 1, 2.
En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de nouvelles colonies: Djidjel (Djidjeli), Salde (Bougie), Kartenna (Ténès), Yol (Cherchel), Tingis (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées, des traités de commerce et d'alliance.
Découvertes de l'amiral Hannon.--Mais cette extension ne suffisait pas à l'ambition des Phéniciens; il leur fallait de nouvelles conquêtes. Entre le vie et le ve siècle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral Hannon de reconnaître le littoral de l'Atlantique et d'y établir des colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires portant trente mille colons phéniciens et libyens, et les provisions nécessaires pour le voyage et les premiers temps de l'établissement. Il franchit le détroit de Gadès, répartit son monde sur la côte africaine de l'Océan et s'avança jusqu'au golfe formé par la pointe qu'il appelle Corne du Midi et que M. Vivien de Saint-Martin identifie à la pointe du golfe de Guinée. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea à s'arrêter. Il retourna sur ses pas après avoir accompli un voyage qui ne devait être renouvelé que deux mille ans plus tard [18].
[Note 18: ][ (retour) ] Par les Portugais en 1462.
Le succès de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que les principales circonstances de son voyage furent relatées en une inscription qu'on plaça dans le temple de Karthage. Cette inscription, traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom de Périple de Hannon; malheureusement la date manque. L'on sait seulement, d'après Pline, que c'était à l'époque de la plus grande puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthène, cité par Strabon, on comptait plus de trois cents colonies phéniciennes au delà du détroit [19].
Organisation politique de Karthage.--La puissance acquise par Karthage au milieu des populations berbères était le fruit de l'esprit d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phéniciens avaient sans cesse donné des preuves pendant de longs siècles. Chacun avait coopéré à cette conquête; le gouvernement avait donc été d'abord une république où le rang de chacun était égal. Puis, les fortunes commerciales et militaires s'étant faites, les grandes familles avaient conservé le pouvoir entre leurs mains, et il en était résulté une oligarchie assez compliquée. Le pouvoir exécutif était dévolu à deux rois [20], assistés d'un conseil dit des anciens, composé de vingt-huit membres, tous paraissant avoir été élus par le peuple et pour un temps assez court. L'exécutif nommait les généraux en chef, mais leur déléguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait à en faire de véritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rétablir une unité nécessaire dans le commandement. Pour compléter la machine gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, composé de l'aristocratie, exerçait les fonctions judiciaires et contrôlait les actes de tous [21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages d'une démocratie et en avait tous les inconvénients; il manquait d'unité et, par suite, de force, et ouvrait la porte à toutes les intrigues et à toutes les compétitions.
[Note 19: ][ (retour) ] Vivien de Saint-Martin.--Voir également: «Navigation d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, delà les colonnes d'Hercule,» par Léon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. xxv et suiv.
[Note 20: ][ (retour) ] Suffètes (Chofetim) ou juges. Les auteurs anciens leur donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).
[Note 21: ][ (retour) ] Mommsen, Histoire romaine, t. II, p. 217 et suiv.--Aristote, Polit., 1.[caractère peu lisible] II.--Polybe, VI et pass.
Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le rivage continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une guerre contre les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse. Quelques années plus tard, eut lieu leur premier débarquement en Sicile (536).
Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent à cette époque; déjà les Etrusques l'avaient aidée dans sa guerre contre les Phocéens; en 509 fut conclu son premier traité d'alliance avec les Romains [22].
Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit sur la Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des vaisseaux de Karthage se présentant, non plus comme de simples trafiquants, mais comme les maîtres de la mer. Les Berbères de l'Afrique propre sont ses vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses alliés: tous lui fournissent des mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise se répandit au loin et exerça la plus grande influence, particulièrement sur la Grèce et le midi de l'Italie.
[Note 22: ][ (retour) ] Polybe.
Guerres de Sicile.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette conquête par la richesse et la proximité de l'île, et aussi par le désir d'abattre la puissance des Grecs en Occident. Alors commença ce duel séculaire, qui devait avoir pour résultat d'arrêter la colonisation grecque dans la Méditerranée, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits.
Alliés à Xerxès par un traité fait dans le but d'opérer simultanément contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une armée considérable sous la conduite d'Amilcar [23], fils de Magon; mais cette alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses étaient écrasés à Salamine, les Phéniciens éprouvaient un véritable désastre en Sicile (vers 480).
La guerre continua pendant de longues années en Sicile, sans que les Karthaginois y obtinssent de grands succès: les revers, la peste, les calamités de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Néanmoins, vers la fin du ve siècle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon, remportèrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois près d'un tiers de l'île, avec des villes telles que Selinonte, Hymère, Agrigente, etc. [24].
[Note 23: ][ (retour) ] C'est à tort que M. Mommsen et les Allemands orthographient ce nom par un H. La première lettre est un Aïn () et non un Heth ().
[Note 24: ][ (retour) ] Diodore.
Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les força à signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les deux adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404).
En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nommé suffète, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force l'entrée du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'année suivante, il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de presque toute l'île, vient mettre le siège devant Syracuse et porte le ravage dans la contrée environnante. Au moment où il est sur le point de triompher de son ennemi, la peste éclate dans son armée. Denys profite de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois démoralisés, les bat sur terre et sur mer et force le suffète à souscrire à une capitulation qui consacre la perte de toutes ses conquêtes. Ainsi finit cette campagne si brillamment commencée [25].
[Note 25: ][ (retour) ] Diodore, 1. XXIV.
Révolte des Berbères.--À la nouvelle de ce désastre, les indigènes de l'Afrique croient que le moment est venu de reconquérir leur indépendance. Ils se réunissent en grandes masses et viennent tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et la métropole punique se trouve exposée au plus grand danger. Mais bientôt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent obéir à aucune règle, et ce rassemblement se fond et se désagrège. Ainsi nous verrons constamment les Berbères profiter des malheurs dont leurs dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la révolte éclate comme la foudre; mais bientôt la désunion et l'indiscipline font leur œuvre, la réunion se dissout en quelques jours et les indigènes retombent sous le joug de l'étranger [26].
[Note 26: ][ (retour) ] Diodore, 1. XIV, ch. lxxii.
Suite des guerres de Sicile.--À peine Karthage avait-elle triomphé des Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La guerre recommença aussitôt entre Denys et les Karthaginois, et se prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs années. Magon, ayant péri dans une bataille, fut remplacé par son fils portant le même nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys le jeune. Malgré ces changements, la guerre continuait avec acharnement de part et d'autre: c'était comme un héritage que les pères transmettaient en mourant à leurs enfants.
Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance sous la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne leur procura pas les mêmes avantages. Poussés à bout par les vices de Denys le jeune, les Syracusains l'expulsèrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile avec Magon, en chargeant ce général de reprendre avec vigueur les opérations militaires. Vers le même temps elle concluait avec Rome un nouveau traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à celle-ci de ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et du cap Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en Afrique (348).
A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit appel aux Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur secours. Ceux-ci envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un millier d'hommes. Syracuse était alors sur le point de tomber: un parti avait livré le port aux Karthaginois; Denys occupait le château; Icetas le reste de la ville. Timoléon obtint la soumission de Denys et la remise de la citadelle et força les Karthaginois à une trêve pendant laquelle il détacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu, s'embarqua précipitamment et vint chercher un refuge à Karthage, où, pour échapper à un supplice ignominieux, il se donna la mort.
Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit passer, en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât d'un nombre beaucoup moins grand de soldats, réussit, après une lutte acharnée dans laquelle les Karthaginois déployèrent le plus grand courage, à triompher d'eux. En 338 un traité fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois. Timoléon fit ainsi reconnaître l'intégrité de Syracuse et de son territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant aux Karthaginois la défense de soutenir à l'avenir les tyrans.
Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.--Quelques années plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans mœurs, mais d'un caractère énergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar, à s'emparer par un coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319). Bien qu'il eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité éternelle à Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques. Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous la conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent sur Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège devant Syracuse.
Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que la ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels il s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de se débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient, au moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du port, profite de ce moment pour en sortir lui-même avec quelques navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses ennemis, il parvient à lui échapper et, après six jours d'une traversée des plus périlleuses, aborde dans le golfe même de Tunis et se retranche dans les carrières, après avoir brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses troupes toute pensée de retour (310).
Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, les Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est déjà emparé de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par Agathocle qui vient mettre le siège devant Karthage (309).
Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes à leurs dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs propres enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la nouvelle des succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée Karthaginoise. Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent en foule au camp d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres ou leurs amis.
En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt le bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par un puissant effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus (309). L'année suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait prisonnier et expire dans les supplices.
Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de menacer Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et à l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; dans une seule campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Après avoir, avec une audacieuse habileté, réprimé une révolte qui avait éclaté contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrénaïque, ancien lieutenant d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Séduit par ses promesses, Ophellas n'hésita pas à amener son armée au tyran; mais Agathocle le fit assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et la guerre civile paralysaient ses forces.
Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos [27], laissa le commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en Sicile, où il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après son départ, les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et réduisirent les Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de venir au secours de son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidèle aux conquérants et il éprouva à son tour les revers de la fortune.
[Note 27: ][ (retour) ] Benzert.
Agathocle évacue l'Afrique.--Trahi par ses alliés berbères, n'ayant plus autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, Agathocle se décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi de quelques officiers en Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec l'armée; mais les soldats, se voyant abandonnés, mirent à mort la famille de leur prince et traitèrent avec les Karthaginois auxquels ils abandonnèrent toutes les villes conquises par Agathocle.
Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa perte se terminait subitement au grand avantage de la métropole punique (306). Un traité de paix ayant été conclu entre les deux puissances, les Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs désastres et à reprendre de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle établissait solidement son autorité à Syracuse, devenait un véritable roi, et s'unissait à Pyrrhus d'Epire en lui donnant sa fille en mariage.
Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée--Mais la paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être de longue durée. Après la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'île devint de nouveau la proie des factions et durant près de dix années l'anarchie y régna seule. Enfin, en 279, les Syracusains menacés de l'attaque imminente de Karthage appelèrent à leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgré les victoires d'Héraclée et d'Asculum si chèrement achetées, le roi d'Epire se trouvait dans la plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les éléments hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés et les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point de se tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut de Rome, une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva à Syracuse, où il fut accueilli avec le plus grand empressement.
Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur alliance avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte dans la dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance offensive et défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer de la Sicile et recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée de Pyrrhus, amenant des troupes nombreuses et aguerries, arrêta net leurs progrès; bientôt même ils se virent assiégés dans leur quartier général de Lilybée. Mais le temps des succès de Pyrrhus était passé; ses troupes furent vaincues dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidélité des populations chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit gémir l'île sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était rappelé sur le continent par les Tarentins, se décida à laisser le champ libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie (276), où le sort ne devait pas lui être plus favorable.
Anarchie en Sicile.--Le départ du roi laissait la Sicile en proie aux factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient été appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été amenés par Pyrrhus. Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient d'abord livrés au brigandage, puis avaient formé de petites colonies indépendantes. La principale était celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'était donné un groupe d'aventuriers campaniens établis à Messine. Les Syracusains, après le départ de Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de fortune nommé Hiéron qui avait pris en main la direction de la résistance contre les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté contre eux, non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à des brigands de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en face de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient devenus un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les Karthaginois et même pour les Romains. Cette situation allait donner naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, depuis quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.